LIVRE QUATRIÈME
Sans fatigue et presque à notre insu , nous venons de faire un chemin immense sur le domaine de la philosophie naturelle. En laissant parler, non telle ou telle petite réunion de faits partiels , mais l'ensemble des faits les plus divers , nous *vons vu s'éliminer successivement plusieurs hypothèses explicatives, caressées et choyées aujourd'hui par beaucoup d'hommes de science ; nous avons vu s'écrouler sur sa base une immense doctrine spécieuse qui, entant qu'elle se borne à l'interprétation des seuls phénomènes physiques , compte des adeptes même dans un camp où son nom n'est prononcé qu'avec horreur: le matérialisme, puisqu'il faut l'appeler par son nom. Une autre grande doctrine, le panthéisme, qu'un esprit superficiel 'seul peut confondre et condamner avec la précédente, a aussi reçu un coup mortel. Aux systèmes préconçus de la philosophie , aux théories partielles et figuratives de la physique , s'est spontanément substituée une synthèse naturelle qui répond à la totalité des phénomènes.
L'univers inanimé , c'est-à-dire cette vaste collection d'êtres et de phénomènes auxquels s'appliquent toujours et partout les principes de la mécanique , les lois de l'équilibre et dont l'ensemble même constitue un splendide et admirable mécanisme , cet univers , dis-je , est constitué par deux classes bien distinctes d'éléments*
L'élément matière , divisé en individus distincts, en atomes, non infiniment petits ? mais très petits et de grandeur immuable.
L'élément intermédiaire ou dynamique, se manifestant comme principe de mouvement et de rapports soit entre tous les atomes considérés comme êtres distincts , soit entre les corps une fois constitués sous l'empire de l'élément intermédiaire se manifestant comme force.
Cette synthèse est pour nous sortie d'elle-même de l'analyse et de la critique des phénomènes ; c'est pour cela que nous pouvons l'appeler une synthèse naturelle. Nous y sommes arrivés en restant à un point de vue exclusivement objectif, c'est-à-dire en nous tenant dans la réalité des choses et sans nous inquiéter même de voir si nous saisissons ou non par la pensée l'interprétation à laquelle nous condamnent les faits. A la rigueur nous pourrions, par ces motifs, nous dispenser de l'examiner à un point de vue subjectif ou personnel, et passer sans délai à l'étude du monde vivant, de I'univers animé , et le soumettre à la même méthode analytique et critique. La prudence pourtant nous conseille un procédé moins sommaire , moins expéditif. Dans un travail fondé en entier sur le libre exercice de la raison dans l'interprétation des phénomènes du monde externe, il ne serait guère logique de se laisser imposer, fût-ce par les faits les plus significatifs , une suite de déductions qui n'auraient pas la sanction de notre être pensant et dont une partie même irait jusqu'à échapper à notre puissance de compréhension. Pour rester conséquents avec notre méthode et avec notre instrument de recherche* nous devons , au contraire , attentivement examiner si la synthèse naturelle ne répond pas aussi bien que tous les systèmes factices qu'elle a renversés , à nos inspirations les plus diverses* si elle n'est pas aussi intelligible, aussi claire, et si là où elle ne nous permet pas de saisir les choses dans leur essence > elle ne partage pas le sort commun de toutes les théories humaines. Get examen y tout subjectif, tout relatif à notre individualité , à notre manière de sentir et de juger la nature , est des plus utiles, et, je l'ajoute, il est des plus faciles à faire