‹ Conséquences philosophiques et métaphysiques de la thermodynamique. Analyse élémentaire de l'universChapitre 87 sur 183 · LIVRE IV, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE I

cune à sa façon , ont essayé de formuler la manière dont à l'origine procède notre pensée. D'après l'une de ces philosophies, l'homme doit tout à ses sens et à l'expérience; d'après l'autre, au contraire, il possède originairement un certain nombre de notions indépendantes de tout rapport avec le monde externe. Cette discussion n'eût pas pris une forme à peu près irrésoluble, elle n'eût pas même pris naissance peutêtre, si, en général du moins, chacune de ces philosophies n'avait pas eu à défendre un système préconçu. Sous forme tacite ou avouée, pour l'une en effet, l'homme (et tous les êtres vivants) ne sont que des machines ; l'homme ne peut donc apprendre à penser que par des impulsions venant du dehors. Pour l'autre, l'homme est un esprit pur; il peut donc se passer de tout intermédiaire pour connaître. Nous n'avons pas besoin pour le moment de nous placer au cœur même de la question ; nous n'avons à nous en occuper que quant aux points, nombreux il est vrai, par lesquels elle touche à notre sujet principal: nous n'avons à étudier que le développement de l'homme de science, c'est-à-dire celui de l'homme dans ses rapports avec la nature.

A ce titre , nous avons le besoin et le désir de connaître ; nous possédons une faculté et une puissance d'élaboration, d'assimilation des phénomènes. Besoin, désir, faculté, puissance, sont évidemment antérieurs à toute connaissance précise, car sans eux nous ne chercherions ni ne parviendrions jamais à rien connaître au dehors de nous. Mais ces aptitudes et ces tendances, tout intellectuelles , ont, comme nos aptitudes physiques, besoin d'exercice pour se développer et grandir; elles s'atrophieraient, et s'atrophient effectivement chez certains hommes, par le repos. Pour connaître sous leur impulsion les phénomènes dans leur exacte forme, il nous faut, non seulement l'usage continu de nos sens naturels, mais celui de sens en quelque sorte artificiels , celui d'instruments appropriés et superposés à nos sens, qui en centuplent la

puissance et qui assurent l'exactitude de leurs révélations. L'invention et le perfectionnement de ces appareils constituent en réalité une ère nouvelle et toute moderne dans l'investigation de l'univers, leur usage journalier modifie presque notre nature; il est telle idée qu'il nous rend familière, et qui sans lui n'eût jamais pris naissance; c'est ce que méconnaissent par trop , soit à dessein , soit par ignorance , les personnes qui nous parlent sans cesse du vieux-neuf. Entre le vieux réel et le vieux renouvelé par les procédés modernes, il y a pour la plupart du temps une telle distance que , pour les confondre, il faut cet esprit de critique et de dénigrement que l'ignorance seule sait engendrer.

Je dis que la connaissance nette et précise du monde externe relève exclusivement des rapports que nos sens établissent entre ce monde et l'être pensant; qu'elle relève non seulement de l'expérience (eœperientia), mais d'expériences répétées (experimentum) . Il existe cependant un certain nombre de notions qui précèdent elles-mêmes toute expérience, et que l'éducation, l'étude développent et complètent si elles sont bien dirigées, mais que l'intervention de nos sens et les habitudes qu'ils nous donnent tendent sans cesse à fausser, el faussent effectivement, si nous ne nous surveillons avec la plus grande vigilance. Telles sont, par exemple, les notions générales de causes, celles de lois, c'est-à-dire de rapport défini entre la cause et l'effet. Antérieurement à toute observation , nous avons non seulement l'idée de l'ordre et de la coordination, l'idée d'une raison supérieure aux phénomènes, mais encore la conviction, ou même la certitude qu'il existe dans la réalité du monde externe quelque chose qui répond à cette idée et au besoin d'où elle dérive. Pas un d'entre nous, et je n'excepte pas les expérimentateurs les plus exclusifs, les nomenclateurs les plus secs, pas un ne commencerait un travail scientifique dans une ornière non encore battue, s'il n'avait la certitude de trouver tôt ou

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