LIVRE IV , CHAPITRE I
de celle de la matière des corps : c'est ce que l'analyse des faits , et c'est ce que notre raison appuyée sur cette analyse nous apprennent comme nécessairement vrai. Et ce que notre raison nous révèle comme nécessaire , elle est aussi apte à le concevoir.
Entre ce quelque chose, entre l'élément intermédiaire et l'élément matière, il y a certainement un contact : mais il est d'une nature transcendante , il n'a rien de commun avec ce contact que nous nous figurons exister , et qui n'existe pourtant pas réellement, entre deux corps solides que nous appuyons l'un contre l'autre. L'élément dynamique , qui est la cause de la tendance des atomes ou des corps à se rapprocher ou à s'éloigner les uns des autres , ne tire ni ne pousse , dans le sens que nous attachons, et d'ailleurs faussement, à ces mots : les termes d'attraction et de répulsion , très corrects s'ils n'expriment qu'un fait, deviennent absurdes si nous y attachons un sens explicatif. L'élément intermédiaire, se manifestant comme force, ne fait qu'établir entre deux points matériels un rapport d'une nature spéciale, dont la conséquence est le mouvement de ces points, s'ils sont libres. L'intelligence de ce rapport ainsi conçu n'est pas plus difficile que celle du mouvement lui-même; elle redevient pour nous aussi naturelle que celle de l'infini , à la condition que nous sachions sortir de nous-mêmes pour nous placer dans la réalité des choses. Le c comment concevoir. ...» posé par nous , tombe et s'évanouit de lui-même, pour faire place à une notion claire et correcte, lorsque, par une active surveillance de nous-mêmes, nous nous débarrassons de l'habitude de tout vouloir nous figurer, de prêter une forme finie à l'attraction , de l'attribuer à quelque chose de violent qui , de près ou de loin, ressemble à la sensation que fait naître en nous un effort musculaire considérable.
Dans ces derniers temps, ainsi que je l'ai dit à plusieurs reprises , un grand nombre de penseurs, d'ailleurs profonds,
et mus par un sentiment élevé , quoique faux , de la nature , opt tenté de ramener à'. l'unité toutes les forces du monde physique. Nous savons, il est vrai, maintenant à quoi ont abouti dans bien des cas ces efforts , et ce que c'est que la synthèse grandiose tant prônée par quelques uns! A la placé d'unité des forces, il faut écrire négation de la force. Mais il est à remarquer que même les esprits sensés et philoso-, phiques qui , dans cet ordre , ont accepté la gravitation universelle comme la force unique en activité , et qui lui ont laissé son vrai caractère, ont pourtant en même temps repoussé , dans un horizon éloigné à perte de vue , toute interprétation philosophique de l'action de cette force.
Je ne parlerai que pour mémoire de ceux qui , après avoir ainsi ramené toutes les forces à la seule gravitation , et après avoir simplifié encore plus en disant que l'atome matériel n'est qu'un centre géométrique de force, se sont vus réduits à avouer que l'attraction exercée par ces centres sans réalité objective est sans doute un acte de la volonté de Dieu, qu'il n'est pas donné à l'homme d'approfondir. C'est là un moyen très humble et très commode d'expliquer les choses. Les Indiens , les Peaux-Rouges attribuaient aussi au Wacondab, au Grand Esprit, tout ce qui, dans les phénomènes de la nature, les embarrassait quelque peu. Mais, il faut bien le dire, cette interprétation enlève au monde externe sa réalité, et n'en fait plus qu'une illusion. En effet, si nous admettons que l'attraction est un acte continu de la volonté de Dieu , nous n'avons aucune raison pour ne pas admettre la même chose quant à l'existence désormais purement apparente de la matière , et en général , de la substance de tous les êtres : nous enlevons ainsi à ce qui existe tout caractère objectif.
Si, au contraire, nous nous laissons guider par notre bon sens, ou pour mieux dire par le sens commun, dans l'étude rigoureuse des faits , et si nous considérons l'univers entier