XXII PRÉFACE
ment par le positivisme. Au fond, la donnée essentielle de la politique transitoire est de maintenir l'ordre matériel et d'établir une pleine liberté spirituelle ; conditions connexes que les deux grands partis, conservateur ou révolutionnaire, séparent toujours, l'un donnant l'ordre sans la liberté , l'autre la liberté sans Tordre. C'est pour avoir la liberté que le positivisme supprime les budgets ecclésiastique et universitaire, ouvre les clubs et ôte les entraves de la presse; c'est pour avoir l'ordre qu'il attribue la prépondérance à Paris, au pouvoir central, et aux prolétaires.
La proposition de renforcer le pouvoir central , nonseulement n'éprouvera aucune grave contradiction, bien que des préjugés métaphysiques sur la souveraineté populaire engagent certains démocrates à rêver un gouvernement direct du peuple par le peuple, mais encore trouvera beaucoup de faveur auprès du public. De tous les côtés on entend réclamer pour le pouvoir central plus de force et d'action. Oui, sans doute, un tel accroissement est fort désirable, et c'est, dans la situation, une entreprise chimérique que de vouloir l'ordre maintenu et le pouvoir central affaibli. Mais à quelle condition remédiera-t-on à ce vice politique? Il ne s'agit point ici de rêver tout éveillé et de se fabriquer en imagination une société où l'on se donnerait carte blanche, c'est dans notre société agitée, incertaine, révolutionnaire quand on menace la liberté , réactionnaire quand on menace l'ordre , qu'il faut trouver une base à une plus forte autorité. En vain quelques attardés songent à une restauration de la royauté ; la royauté est devenue impossible , si tant est qu'on puisse qualifier de possible] une royauté qui, en soixante ans, a péri quatre fois dans les déchirements, sous Louis XVI, Mapoléoa, Charles X et Louis-Philippe. Le pouvoir central
PRÉFAGK. XXIII
est nécessairement gardien de l'ordre; avec une telle qualité, que lui manque-t-il donc pour s'assurer pleinement la faveur et la confiance publiques ? D'être progressif. Tant qu'il sera rétrograde, il aura beau défendre l'ordre à sa manière, jamais on ne lui laissera prendre une prépondérance qu'on craindrait toujours de voir dégénérer en tyrannie. Car, de nos jours, qu'est-ce que la tyrannie, sinon le pouvoir mis au service de la rétrogradation ? Si donc il est vrai que le renforcement du pouvoir central importe à la sécurité commune, s'il est vrai encore que jamais un pouvoir rétrograde ne sera renforcé , considérez par quel moyen il est possible de lui acquérir d'une façon permanente le caractère progressif, afin qu'il prenne une pleine efficacité, et dites s'il y en a un autre que d'en remettre l'élection à Paris. Tout le reste est illusoire et infidèle , à commencer par le suffrage universel, trop peu soumis à l'impulsion progressive pour donner la direction à une transition aussi orageuse que la nôtre. Sans doute Paris, appelé à cette grande fonction électorale , ne tarderait pas à confier l'autorité à des prolétaires; mais, en ceci encore, il ne ferait qu'obéir à des tendances salutaires. Le prolétariat arrive de toute part à la compétition du pouvoir ; et, comme les instincts progressifs y sont plus puissants qu'ailleurs , il y arrive dans des conditions intellectuelles et morales bien préférables à celles qu'y apportent les autres classes. La situation actuelle le prouve surabondamment ; la situation royale ne l'a pas moins prouvé : témoin les révolutions qui y ont mis fin. L'anarchie croît en haut sans qu'elle ait en elle-même aucune issue. On sera certainement conduit à chercher des remèdes. Le remède des rétrogrades est d'appuyer l'ordre sur un pouvoir central qui soit fort; véritable contradiction : jamais pouvoir ne sera fort qui sera rétrograde. Le remède du positivisme est d'appuyer