‹ Conservation, révolution et positivismeChapitre 20 sur 24 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

De la question philosophique telle qu'elle peut être po8ti« de uotre temps i.

Les idées philosophiques remplissent un office indispensable dans l'évolution de l'humanité. Ceux qui le nient ne considèrent pas suffisamment les conditions qui ont présidé aux phases successives de cette évolution. Laissant donc de côté, comme absolument dénuée de fondement, cette négation préjudicielle, il reste à noter, à l'égard des idées philosophiques, un état des esprits singulier et spécial à notre époque : les uns, tenant plus aux notions positives qu'aux notions générales , et ne trouvant dans aucune des philosophies actuelles un point stable, abandonnent, de désespoir, un terrain qui leur semble toujours mouvant, et se jettent dans les études particulières ; les autres , plus attachés aux notions générales qu'aux notions positives,

' NaliotMlf 22 novembre 1S44.

font bon marché des difficultés inhérentes aux philosophies actuelles, et tiennent pour suffisant le secours qu'elles leur fournissent. C'est assez de ce seul énoncé d'une situation réelle pour indiquer une lacune dans le système de nos connaissances ; les études positives ne sont pas assez générales ; les études générales ne sont pas assez positives.

Il ne faut que prêter un moment l'oreille aux échos de la société européenne pour percevoir les discordances qui y éclatent de toutes parts. Les religions ( elles sont à un certain point de vue une philosophie véritable , car elles donnent une conception générale de l'ensemble des choses), les religions n'ont point de symbole qui puisse rallier tous les esprits. Le catholicisme, le protestantisme et ses sectes innombrables, le mosaïsme, comptent des hommes trèséclairés , inhabiles cependant à se convaincre réciproquement, et chacune de ces communions a des limites qu'elle s'efforce en vain de franchir. Il en est de même pour la philosophie proprement dite. En France , l'école éclectique a pris un accroissement considérable ; mais la doctrine de Gondillac n'est nullement éteinte, non plus qu'aucune de celles qu'a enfantées le xviii* siècle, et, tout récemment, des hommes éminents ont essayé d'autres voies métaphysiques. En Allemagne, Kant, Fichte, Schelling, Hegel, pour ne nommer que les plus célèbres, se partagent le domaine de la pensée. En Angleterre, ce qu'il y a de philosophie se rattache essentiellement à l'école écossaise. En Italie, la métaphysique a aussi des représentants qui ne sont pas sans renom et qui jettent une diversité de plus au milieu de toutes ces diversités. Tel est donc l'état des choses : religions contre religions, philosophies contre philosophies, et, d'un autre côté, religions et philosophies souvent aux prises les unes avec les autres.

Ce n'est pas tout. Depuis longtemps les écoles théologiques et métaphysiques ont renoncé à. placer dans leur domaine les sciences physiques et naturelles. Celles-ci se développent d'une façon tout indépendante et à l'aide de procédés opposés ; elles ne traitent que les questions relatives et s'abstiennent des questions absolues; elles s'occupent,

non de l'essence, mais des propriétés des choses. De là le caractère positif qui leur est inliérent ; de là l'ascendant qu'elles prennent sur les esprits, et la continuité non interrompue de leurs progrès. Mais cela est justement le contraire des métliodes théologiques et métaphysiques ; une incompatibilité radicale existe entre ces deux manières de procéder, qui de jour en jour deviennent plus étrangères l'une à l'autre.

Ce n'est pas tout encore. Les sciences physiques et naturelles, dont la méthode est si puissante, n'ont, elles, aucune efficacité philosophique. L'unité leur manque ; elles ne forment pas un tout, un ensemble lié par une doctrine commune ; et surtout elles laissent eu dehors le phénomène complexe et immense des sociétés humaines. On aurait beau combiner sans fin toutes les notions sur l'espace et le mouvement, sur le système céleste, sur les agents physiques, sur les compositions chimiques, sur l'anatomie et la physiologie , on n'en ferait sortir aucune solution touchant ce sujet, le plus compliqué, le plus difficile, le plus important de tous. Plus on reconnaît nettement la portée des sciences , plus on s'aperçoit que , telles qu'elles sont, il leur est interdit d'aborder un pareil problème.

Voilà donc aujourd'hui le tableau réel des spéculations les plus hautes : idées générales qui , valables sur le terrain social , cessent de l'être sur le terrain scientifique ; idées générales qui, elles-mêmes, sont livrées à des divisions sans terme ; enfin , sciences particulières dont l'impuissance à former une philosophie , dans l'état actuel , est manifeste à tous les yeux. Les faits sociaux se partagent , ou , en d'autres termes , le gouvernement spirituel des sociétés se dispute entre les religions et les métaphysiques. A côté s'élève une série de notions spéculatives dues aux mathématiques , à l'astronomie , à la physique , à la chimie , à la biologie. Ces sciences, sans s'inquiéter des solutions théologiques et métaphysiques, font prévaloir irrésistiblement les démonstrations qu'elles apportent. Ainsi, le domaine spéculatif se trouve partagé en deux compartiments profondément

li DE LA i'HILOSÔrriIE

isolés, Tuii appartenant aux religions et à la métaphysique, l'autre aux sciences positives. D'une part, les notions religieuses et métaphysiques , qui renferment les idées les plus générales, n'ont plus l'antique force de convergence qui leur avait donné l'empire sur les esprits ; et d'autre part , les sciences particulières, qui, elles, conquièrent forcément l'assentiment et amènent la convergence mentale, ne sont pas capables d'arriver, par elles et sans philosophie , à une généralité compréhensive.

Entrons un peu plus avant dans l'examen de la situation historique des deux méthodes entre lesquelles le domaine spéculatif est divisé. Les divergences dont l'Europe moderne est le théâtre ne sont pas fortuites ; car elles ont pour cause la rupture de l'unité catholique sous les efforts du protestantisme et de la philosophie critique ; tout le sol moderne est semé des débris de ce naufrage. Ce n'est pas non plus par hasard que les doctrines générales de notre temps laissent en dehors de leur influence le domaine des sciences positives. Celles-ci se sont émancipées progressivement et l'une après l'autre de la tutelle primitive et se sont soustraites à une direction incompatible avec leur propre méthode. Le même flot qui a amené successivement les théocraties antiques , le polythéisme gréco-romain , le catholicisme, et, à partir du xvi* siècle, l'ère de révolution, le même flot a successivement aussi amené les sciences avec leur méthode expérimentale , inductive et déductive. Dans leur croissance continue , elles ont envahi toutes les notions du savoir humain, toutes, excepté celles qui touchent aux questions sociales, et elles les ont envahies par l'emploi de leur mode de démonstration, si déterminant pour les esprits. Là, sans doute, est le secret de leur force; mais, incomplètes comme elles sont , à côté est le secret de leur impuissance philosophique. Le fait est que les intelligences modernes appartiennent à un double régime mental. L'un tient, il est vrai, la sommité des choses; mais il est livré i\ des dissidences irrémédiables, car elles sont nées de sa propre dissolution; l'autre n'est pas arrivé au point culminant; mais, par la nature môme de sa méthode, il ne

comporte aucune dissidence fondamentale. Tous deux ont un vide ; mais le vide de l'un est une lacune , car ce sont les sciences qui lui ont échappé ; le vide de l'autre est un blanc qu'on n'a pas encore essayé de remplir. Des deux parts , insuffisance : l'un n'ayant pas d'efficacité scientifique , l'autre n'ayant pas d'efficacité sociale ; mais l'insuffisance de l'un est un fait sur lequel le passé a prononcé ; l'insuffisance de l'autre est un fait encore réservé et sur lequel il faut que l'avenir prononce.

Les clioses sont placées entre une philosophie tant théologique que métaphysique, laquelle n'a pas conservé ses positions, et une philosophie rudimentaire qui n'a encore que des éléments et point de doctrine. Les sciences ont assujetti à leur méthode et à leurs théories l'espace et le mouvement , le système céleste , les actions physiques des corps, les combinaisons élémentaires des substances et les phénomènes des êtres animés. Que leur reste-t-il à faire pour qu'elles embrassent tout? à entrer enfin dans le domaine des faits sociaux , à la limite duquel nous les voyons aujourd'hui parvenues. Eh bien! supposons, par la pensée, cette grande opération terminée , supposons la méthode positive étendue jusque-là. Alors l'incapacité provisoire qui frappait les sciences disparaît ; la digue qui les arrêtait se rompt ; elles s'emparent du domaine spéculatif entier : et , tenant déjà tout ce qui est su du monde inorganique et de la vie , cette adjonction les complète définitivement. Un tel complément est la préparation indispensable , mais suffisante , pour l'élaboration de la doctrine générale. A ce point, il peut émaner des sciences une philosophie qui sera positive comme elles.

La philosophie positive est expérimentale ; car elle provient des sciences, qui n'ont d'autre guide que l'expérience aidée de l'induction et de la déduction. Elle se compose de notions relatives , non absolues ; car elle ne peut élaborer que les questions apportées par les affluents qui l'ont formée. Enfin elle est une philosophie, car elle opère sur l'ensemble des phénomènes ; ensemble qui est complet , du moment qu'aux sciences déjà existantes on ajoute la science

sociale. Opérer sur cet ensemble est l'œuvre philosophique; trouver la science sociale est le préliminaire.

On s'étonnera sans doute, au point de vue où l'on est communément placé , que ce préliminaire soit nécessaire ; mais c'est la diversité de la méthode qui impose cette nécessité. Une philosophie qui n'emprunte aucune donnée à une intervention surnaturelle, ou aux notions métaphysiques , ne peut exister qu'à la condition de posséder devant elle , et comme matériaux , toutes les sciences particulières. Une philosophie qui ne découle pas de principes posés a priori , et qui se forme par une induction générale , a besoin que toutes les sources d'induction aient été découvertes. Tant qu'un ordre de faits reste qui n'a pas été abordé par la méthode positive , la philosophie positive est impossible. Une telle conception est donc nécessairement fille du temps. Il a fallu qu'elle trouvât les dilïérentes sciences déjà constituées ; il a fallu qu'elle n'eût plus qu'un degré à franchir ; il a fallu qu'elle pût être un simple prolongement d'un système resté jusque-là rudimentaire et incomplet.

Faire de l'histoire une science et créer une philosophie positive, sont deux idées consécutives , mais connexes, et qui , au point où est arrivée l'humanité , ne peuvent être séparées. Faire de l'histoire une science ( l'histoire n'est que la société considérée dans le temps) , c'est d'une part reconnaître que les phénomènes sociaux s^ suivent dans une succession qui n'est ni arbitraire ni fortuite , et d'autre part déterminer la loi de cette succession ; tant que ce résultat n'est pas obtenu, ou bien les faits, à l'état de simples matériaux , ne sont qu'un objet d'érudition , ou bien ils se prêtent à toutes les explications , quelque vagues qu'elles soient ; et c'est la double condition dans laquelle l'histoire est encore aujourd'hui. Créer une philosophie positive, c'est coordonner la totalité du savoir humain de manière à en tenir à la fois tous les fils, remédiant ainsi à la double insuffisance qui , dans l'état actuel , frappe d'une incapacité égale, mais inverse, la méthode positive et la méthode rivale.

Telle est donc l'opération scientifique et philosophique

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que M. Comte a voulu accomplir, et que je me propose d'examiner. Dans cet examen , je suivrai Tordre que je viens d'indiquer, exposant d'abord la théorie sociale , puis la philosophie qui sort de l'ensemble des sciences définitivement complétées.

Pour concevoir la théorie sociale , il faut se familiariser avec l'idée que des causes plus ou moins générales, et placées en dehors de l'action individuelle , agissent dans le sein des sociétés. Ces causes produisent des résultats que le raisonnement aurait été absolument inhabile à prévoir, et qui ne se révèlent que par le temps et l'expérience. Déjà l'histoire commence à être assez prolongée pour en offrir quelques exemples ; et il ne sera peut-être pas sans intérêt de faire passer sous les yeux du lecteur cette sorte de prolégomènes.

L'antiquité a signalé un phénomène curieux : les populations libres, les citoyens des républiques anciennes n'ont jamais pu se maintenir par la reproduction. Les neuf mille Spartiates de Lycurgue étaient réduits ù un millier du temps d'Aristote. Le peuple d'Athènes fut obligé de se recruter bien souvent par l'adjonction des étrangers. Celui de Rome , quoique établi sur une base bien plus large , avait subi la même influence, et l'on sait dans quelles inquiétudes la perte des trois légions de Germanie jeta Auguste , à un moment où la population romaine soumise au recrutement avait diminué. En un mot , c'est le défaut de citoyens qui a été une des causes les plus actives de la ruine des républiques antiques.

Les choses n'ont pas marché autrement dans les temps modernes. Toutes les aristocraties, tous les corps fermés, ou ne se réparant que chez eux-mêmes, ont éprouvé des pertes graduelles qui y auraient amené une extrême réduction sans les adjonctions faites de temps en temps. Il n'est pas une seule noblesse en Europe dont la masse remonte à une grande ancienneté. La plupart des vieilles familles ont disparu ; ce sont des anoblis à diverses époques qui ont rempli les vides. Mais, dira-t-on, les populations libres de l'antiquité, les noblesses du moyen âge et des

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temps moderneà ont été sujettes à une cause toute particulière de destruction , à savoir, la guerre. Les unes et les autres étaient essentiellement militaires , et c'est là qu'est la raison de cette extinction graduelle. Sans doute; toutefois il serait facile de montrer que , à côté de cette cause réelle de destruction , il se trouvait des causes nombreuses de conservation, telles que la richesse, le bien- être, l'éloignement des métiers dangereux autres que le métier de la guerre; j'ajouterais que la guerre est loin d'exercer une action destructive sur les populations générales et non fermées ; mais j'aime bien mieux présenter un exemple décisif et qui ne laisse aucune place au doute. Si les familles placées dans une position exceptionnelle de bien-être, et ne s'alliant qu'entre elles, étaient capables, soit de se maintenir au complet, soit surtout de se multiplier, les familles royales de l'Europe moderne, qui forment une véritable tribu , devraient avoir marché, depuis six ou sept cents ans qu'elles sont closes , vers une multiplication considérable. Ici la guerre n'a point agi , le nombre des personnes royales tombées sur le champ de bataille est petit; cependant, loin que le développement ait été progressif, on compte plusieurs familles éteintes dans cette tribu, et, de temps en temps , on y voit entrer quelques nouveaux membres. Ainsi, nulle cause de perte , beaucoup de causes de conservation, la richesse , les soins, la médecine toujours présente ; néanmoins ces familles privilégiées ne se sont pas multipliées, elles ne font que se soutenir, et il leur faut, î\ elles aussi , des adjonctions. Les classes fermées, on le voit, n'ont pas la puissance de s'étendre ni, par conséquent, celle de se réparer; et , les destructions accidentelles survenant, la diminution numérique y est inévitable.

Voilà donc un fait considérable qui se produit dans les temps anciens, comme dans les temps modernes, un fait cependant que nul n'aurait jamais imaginé a priori; car il semble contraire à toutes les inductions. Si le raisonnement, abandonné à lui-même , eût été privé du secours de l'expérience, sans doute il aurait supposé tout le contraire, et il aurait admis que les familles privilégiées en richesses et en

bien-être devaient se multiplier. Ce fait permet de juger toute la politique ancienne. Elle s'était radicalement méprise sur les conditions de durée de ses établissements ; ses hommes d'État entreprenaient, en voulant donner de la permanence à des sociétés fermées , une tâche au-dessus des forces humaines; ou du moins, il aurait fallu instituer en même temps des moyens de réparation successive pour un édifice que des causes naturelles dégradaient incessamment. Mais rien n'avait pu être prévu , puisque rien n'était su ; et les lois ignorées d'une sorte de physiologie sociale ont contribué puissamment à amener la ruine des grandes institutions de l'antiquité, ruine tant déplorée par les hommes d'État qui ne savaient , toutefois , que proposer vainement le retour à un ancien ordre de choses destiné à succomber de nouveau après chaque restauration.

Tandis que la position privilégiée des aristocraties les empêche de se multiplier, la misère, par un effet que le raisonnement a priori n'aurait pas non plus soupçonné , tend à faire pulluler, en nombre infini, des existences chétives , il est vrai , et abrégées. L'expérience prouve que , parmi les causes de la multiplication de l'espèce humaine , il faut compter l'état misérable des populations libres. C'est encore là un résultat contre lequel les hommes d'État se débattent vainement , un embarras dont aucune force ne peut triompher. L'exemple le plus frappant est l'Irlande , pays dont le gros de la population a été jeté, par des causes diverses , dans une détresse profonde. Là , le flot du paupérisme est incessamment croissant , et tant que l'extrême misère sera le lot de cette contrée, l'extrême accroissement de la population irlandaise viendra gêner ses gouvernants et compliquer toutes les questions politiques.

La transmission de la civilisation d'un peuple à l'autre doit aussi être citée parmi les cas où l'expérience seule pouvait apprendre le résultat et déterminer la conduite à tenir. A tout homme raisonnant dans son cabinet , il aura semblé qu'il n'était besoin , pour transformer des nations barbares en nations civilisées , que de l'éducation ; une génération devait suffire à cette métamorphose. Or, de tous côtés,

l'histoire donne le démenti à cette supposition. Il faut du temps pour qu'une nation sauvage s'assimile les idées d'une nation civilisée, et un temps d'autant plus long que la distance entre les deux est plus grande. Voyez les peuplades du nord de l'Amérique, si sauvages au moment où ce continent fut découvert par les Européens ; eh bien ! c'est à peine si , de nos jours , quelques germes de civilisation commencent à poindre parmi elles. Trois cents ans ont été nécessaires pour les rendre quelque peu aptes à concevoir ce qui nous semble simple et naturel. 11 n'en a pas été autrement dans l'antiquité. C'est, par exemple, suivant l'ordre de la conquête que l'on voit arriver dans la politique et dans les lettres romaines les populations espagnoles, gauloises et bretonnes. Les Espagnols, conquis les premiers, arrivèrent à l'assimilation avant les Gaulois ; et les Gaulois , à leur tour , arrivèrent avant les Bretons. Ce phénomène général et constant indique avec combien d'inhabileté les peuples civilisés ont travaillé à la civilisation des peuples barbares ; il indique aussi quelle marche il importerait de suivre à l'avenir. Les idées exigent un temps d'évolution comme toutes choses, et demander que ce qui a été le produit de longs siècles pour les populations avancées devienne immédiatement le partage des populations arriérées , c'est vouloir supprimer l'intervalle nécessaire qui sépare l'ensemencement et la moisson.

Ce fait est un des plus Importants pour l'histoire de l'humanité et pour la philosophie entière. Là se montre, dans sa réalité , le caractère essentiellement relatif de toutes les conceptions humaines, même de celles qu'on regarde comme étant le plus absolues. S'il était possible de transporter avec leurs idées les hommes des générations passées dans le temps présent , ils y seraient mal à l'aise et ne pourraient se conformer à notre régime mental. Cette hypothèse , que je fais ici , se trouve journellement réalisée dans les contacts des peuples civilisés avec les peuples arriérés : rien, comme l'expérience le prouve , rien n'est plus difficile que de faire entrer dans l'esprit de ceux-ci les notions de ceux-là. Les opinions, les institutions sont donc

relatives à la position que les nations occupent dans le temps; et les conceptions humaines sont si loin d'être absolues , qu'il suffit de se déplacer quelque peu , soit dans l'espace historique, soit dans l'espace géographique, pour les trouver inapplicables.

Les statistiques judiciaires, que les gouvernements publient depuis quelque temps , offrent l'exemple d'une remarquable constance dans les faits d'un ordre moral. Qui , avant toute expérience, n'aurait pas cru que les crimes et délits devaient considérablement varier d'une année à l'autre ? qui n'aurait pensé qu'en cela plus qu'en tout autre chose , intervenait le libre arbitre , et qu'aux intervalles les plus rapprochés le triste contingent devait offrir de notables fluctuations ? Il n'en est rien pourtant ; les chiffres inexorables restent les mêmes dans des limites très-étroites, et , les causes ne changeant pas , les effets ne changent pas non plus.

Donc , manifestement , par la simple juxtaposition des hommes dans la société , par les rapports qui s'établissent entre eux , par les tendances qui résultent nécessairement de leurs dispositions primordiales , naissent des influences puissantes qui surmontent, annulent, dénaturent les combinaisons artificielles des hommes d'État. Nulle science sociale n'est possible , tant que des conditions pareilles sont ignorées ; elles l'ont été absolument dans l'antiquité, elles l'ont été dans le moyen âge, on ne commence à les entrevoir que de nos jours. Et en effet , dans une telle complication , où les actions les plus effectives étaient continuellement masquées, l'expérience seule des siècles pouvait dégager quelques-unes des inconnues de ce difficile problème. Quand les causes sont peu nombreuses , il suffit de peu d'observations et d'une courte durée pour faire trouver la loi qui les régit; quand elles concourent en grand nombre pour produire un effet donné , l'esprit humain n'a pas assez de force pour les démêler , et il faut que révolution successive des choses se charge de lui faciliter cette tâche. Tel est le service que rend l'histoire , et l'antiquité était trop jeune pour soupçonner les principes lointains des évé-

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nements iminédiats qui la transformaient malgré ello de jour en jour.

C'est qu'en effet, quoique composée d'individus en apparence indépendants les uns des autres , la société forme véritablement un corps où tout conspire. Si nous n'étions pas plongés dans ce milieu , et presque aveugles , en raison de l'habitude , pour les phénomènes qui s'y passent , nous étudierions avec la plus pressante curiosité le jeu de tant ressorts. 11 s'agit de nourrir, de loger, d'instruire, de défendre la société , d'accroître ses lumières, d'améliorer son industrie; et tout cela se fait par une multitude d'agents qui, en rendant ces services publics, n'obéissent pourtant qu'à leurs goûts , à leur vocation , à leurs intérêts. Le membre le plus humble de cette communauté remplit, aux yeux du philosophe , une fonction sociale ; et il arrivera sans doute un temps où la société reconnaîtra cette vérité. Une fois qu'on s'est accoutumé à cette vue , il devient sensible que , dans ce grand corps des sociétés humaines , les individualités s'annulant , il se forme des résultantes qui meuvent les choses.

Le concours spontané qui s'établit entre les individus pour constituer les sociétés, s'établit entre les nations ellesmêmes , et constitue de la sorte des groupes dont les membres sont solidaires les uns des autres. Ces groupes tendent, par leurs extrémités, à s'adjoindre les peuples avec lesquels Ils sont en contact. C'est ainsi que dans l'antiquité, le groupe gréco-romain s'adjoignit et s'assimila les populations barbares qui l'environnaient. De là sont sorties les nations modernes, groupe nouveau plus vaste et doué d'une action bien plus puissante en raison et de son étendue supérieure, et de sa civilisation plus avancée. A côté se trouvent le groupe musulman , le groupe indien , le groupe chinois ; chacune de ces agglomérations a fait pénétrer au loin son influence. En Amérique, de pareils groupes avaient commencé à se former ; l'arrivée des Européens les a anéantis. Aujourd'hui, il est manifeste que ces groupes , qui pendant si longtemps n'avaient eu les uns avec les autres que de faibles contacts, tendent à se pénétrer, à entrer dans une sphère commune ;

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Rt l'agent de cette immense assimilation est évidemment la population européenne.

A mesure que s'élargit la base de la civilisation , la stabilité en devient plus grande. Le monde moderne est plus stable que le monde ancien, et il le doit, entre autres causes, à celle que je viens de signaler. Les perturbations inévitables dans le cours des choses deviennent moins dangereuses et moins profondes qu'elles ne l'ont été jadis. Qu'on se représente la civilisation européenne greflëe, comme elle l'est déjà, sur toutes les parties du monde, et l'on comprendra combien vastes les ébranlements devraient être pour y porter une atteinte sérieuse. Le débordement de populations qui , au iv* siècle , put renverser l'empire romain et troubler de la façon la plus grave l'ancien ordre de choses , un débordement pareil , dis-je , d'ailleurs impossible, serait absolument impuissant contre l'ordre moderne. L'accroissement de stabilité , en diminuant l'action des perturbations, tend à mettre davantage en dehors la loi de l'évolution des sociétés humaines ; annulant les influences contraires , il l'a fait de plus en plus prédominer.

C'est le temps, jusqu'ici seul instructeur en fait de notions historiques et politiques , c'est le temps qui nous a révélé l'extension nécessaire et la stabilité croissante des civilisations supérieures ; c'est lui aussi qui s'est chargé de nous démontrer sans retour que science était puissance. Sans doute c'est à la science que les Grecs et les Romains durent l'ascendant qu'ils obtinrent ; mais la leur , trop peu avancée , n'était pas de force à établir une barrière définitive entre eux et les barbares. La notion de la puissance scientifique, si elle fut dès lors mise en avant, reçut un trop rude démenti du triomphe des populations germaniques pour exercer de l'influence sur les esprits. Les Goths purent renvoyer la Grèce à ses livres et se féliciter d'être demeurés à l'abri d'une culture énervante. Mais les sauvages accents de la barbarie triomphante n'ont point eu d'écho ; et un résultat singulier et inattendu s'est révélé, à savoir que la force ne réside pas là où les premiers hommes l'avait placée , et

que du fond d'études spéculatives et de combinaisons abstraites, sortent des puissances bien supérieures à tout l'emportement , à toute la fougue des multitudes. Ce déplacement est un des faits les plus significatifs de l'histoire , et un de ceux qui détermine avec plus de sûreté la direction du développement des sociétés.

Ainsi, impossibilité de constituer une aristocratie permanente, c'est-à-dire une population fermée se réparant par elle-même : toujours les barrières se rompent par le fait seul des extinctions. Ainsi , impossibilité d'empêcher une population libre, profondément misérable, de pulluler outre mesure : certaines circonstances étant données, rien ne peut plus s'opposer à la multiplication des êtres vivants. Ainsi , impossibilité de transporter tout d'un coup , sans l'élément du temps , la civilisation d'un peuple à un autre peuple : toujours cette transmission éprouve une résistance insurmontable dans les premiers moments, et toujours une lente élaboration, d'autant plus longue que la distance de civilisation est plus grande, est nécessaire pour produire des effets durables. Ainsi , impossibilité de changer le contingent des crimes dans une population donnée : toujours le nombre en oscille dans des limites très-étroites, tant que les circonstances au milieu desquelles ils se produisent restent les mêmes. Ainsi, extension inévitable de la civilisation européenne sur toute la face du globe : toujours les populations inférieures en civilisation se montrent inférieures en forces et la modification du plus faible par le plus fort, du moins habile par le plus habile, n'est plus qu'une affaire de temps. Ainsi, introduction définitive dans les affaires humaines de l'intelligence et du savoir comme élément prépondérant de puissance : plus les temps s'avancent, plus la faiblesse de la barbarie se manifeste; et ce qui importe maintenant, c'est que les nations civilisées sachent user avec prudence et habileté de cet ascendant remis entre leurs mains.

Tous ces faits, que je viens de signaler, ont été dévoilés peu à peu par le cours de l'histoire; tous ont été indépen-

dants des volontés humaines ; tous se sont produits à l'insu des populations passées qui , tour à tour, ont travaillé pour des buts très-divers ; tous enfin tendent à montrer l'apparition de forces , de causes , d'influences propres aux sociétés. Ce n'est pas l'homme considéré en tant qu'individu, ce sont les hommes considérés en tant que formant un corps, c'est-à-dire les sociétés qui font éclore ces grands phénomènes, à la fois irrésistibles et inattendus. Si l'on veut y réfléchir avec attention, si l'on se dégage de préjugés habituels, si l'on sait, à l'exemple de l'astronome, se soustraire par la pensée au milieu qui nous emporte, et le considérer comme si l'on était placé en dehors, on arrivera à cette conclusion : que les événements historiques, c'està-dire les phénomènes sociaux , ne peuvent pas être affranchis, plus que le reste des choses, de lois déterminées. Il faut insister sur cette notion , car elle est essentielle. Elle combat les systèmes soit théologiques, soit métaphysiques , qui , supposant la société sans direction propre et indépendante, croient que son mouvement est dû à des interventions surnaturelles ou à des combinaisons purement politiques. Elle combat aussi la pratique des hommes d'État , qui , voués à l'empirisme , n'ont guère la vue que d'un présent circonscrit , sans aucun souci du passé qui a préparé ce présent, et de l'avenir qui l'agite.

C'est cette notion que M. Comte a voulu établir sur des bases positives, scientifiques, dans la partie de son ouvrage consacrée aux phénomènes sociaux. J'essayerai, dans l'article suivant , d'exposer comment l'histoire lui fournit les preuves de la succession nécessaire de ces phénomènes ; comment, ces preuves étant trouvées , la loi qui en résulte éclaire à son tour l'histoire , et conduit même à quelques aperçus très-généraux sur le développement des sociétés le plus prochain. Car le propre de toute science , son caractère essentiel, c'est, dans certaines limites, variables suivant les sciences elles-mêmes, c'est de lire à la fois dans le passé et dans l'avenir, c'est-à-dire de suppléer par l'induction à l'observation directe. Ainsi , pour donner l'exemple le plus frappant et le plus complet , exemple que, du

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reste, aucune autre science ne saurait égaler, l'astronomie peut détermmer quel était l'état du ciel il y a des siècles, et quel il sera dans un temps éloigné.

De la science sociale, on science de rhlstolre <.

Il a été énoncé que la condition Imposée par la nature des choses à, la philosophie positive est, avant tout, de faire de l'histoire une science. En d'autres termes , il s'agit de démontrer que les changements auxquels les sociétés sont sujettes suivent une direction réglée , et naissent les uns des autres par une vraie filiation. Ce Deuxième article va être consacré à déduire les données les plus générales de la doctrine de M. Auguste Comte, fastigia rerum.

Ce qu'a dit Bossuet des individus se peut dire des peuples : ils vivent assujettis au changement , et c'est la loi qui les régit. Cela , en effet, est incontestable ; la société antique a disparu pour faire place à la société du moyen âge; et celle-ci, ruinée à son tour, n'a laissé que des débris parmi les sociétés modernes. Ces grandes mutations ont-elles été fortuites ? c'est-à-dire ont-elles pu se succéder dans un ordre tout à fait arbitraire , tellement qu'indifféremment la civilisation moderne eût pu précéder la civilisation antique , et celle-ci dériver de celle-là ? ou bien ces mutations ont-elles été nécessaires , c'est-à-dire sontelles nées les unes des autres par l'effet de causes générales et tellement enchaînées que, pour en rompre la succession, il aurait fallu d'immenses désordres sur la terre, des cataclysmes, des maladies pestilentielles plus meurtrières qu'aucune de celles qui sont restées dans la mémoire des

* National, u et 28 novembre 1844.

hommes, des irruptions de barbares plus nombreux et plus dévastateurs que les populations germaniques, slaves et tartares , déchaînées sur l'empire romain ? A cette dernière question, M. A. Comte répond de la manière la plus affirmative : la nature de l'homme étant donnée, et les actions destructives n'agissant pas autrement qu'elles n'ont agi dans l'histoire connue , la masse générale des choses est nécessaire ; la filiation des opinions humaines et, partant, des formes sociales , n'a pas pu être dans son ensemble autre qu'elle n'a été. Mais ce serait simplement reconnaître un fait, que de signaler ainsi une succession nécessaire ; ce ne serait pas avoir résolu le problème. Il faut aller plus loin , il faut indiquer le sens de cette succession , c'est-àdire la loi qui la détermine. Un simple coup d'oeil jeté sur le globe terrestre montre différents groupes de nations arrivées à des états de civilisation très-inégaux , depuis les plus chétives peuplades de la Nouvelle-Hollande jusqu'aux puissantes cités de l'Europe, depuis les essais les plus rudimentaires jusqu'aux résultats les plus complexes de la vie sociale. Ce serait s'égarer dans la recherche que de vouloir comprendre immédiatement sous une même formule tant de conditions si diverses; il faut évidemment laisser de côté les populations retardées par des causes quelconques dont l'examen est réservé, et s'adresser d'abord à la série qui est la plus plus prolongée. C'est ainsi que, dans tout système naturel, il faut étudier d'abord l'état régulier avant d'embrasser les perturbations, et que, dans tout corps vivant, il faut reconnaître l'état de santé avant d'expliquer l'état de maladie. Or, la série la plus prolongée , celle où le développement a parcouru le plus de phases, est la série comprenant les Grecs, avec leurs communications orientales; les Romains, avec leur éducation grecque ; le moyen âge , héritier de la religion , de l'administration, de la législation romaine , et, enfin, les peuples modernes, héritiers directs du moyen âge.

Étant établi en fait, par la simple considération de l'histoire, que les sociétés changent et se transforment ; M. Comt« a trouvé la loi de ce changement, qu'il formule

ainsi : Toutes nos conceptions , et par conséquent les conceptions sociales, celles qui dirigent les sociétés, passent par trois états successifs dont l'ordre est déterminé : l'état théologique, l'état métaphysique et l'état positif. Dans l'état théologique, l'homme, transportant l'idée qu'il a de luimême dans le monde extérieur, suppose les objets mus par des volontés essentiellement analogues à la sienne ; dans l'état métaphysique, l'homme substitue des entités aux conceptions concrètes du système théologique ; dans l'état positif, enfin , l'homme, reconnaissant sa vraie position au sein de l'ordre dont il fait partie, comprend que l'ensemble des phénomèmes est déterminé par les propriétés des choses, d'où résultent des lois immuables. Ainsi l'astronomie , où figurèrent jadis Apollon et son char, et où pénétrèrent les idées pythagoriciennes sur les nombres , sur les harmonies et tant d'autres conceptions métaphysiques, est désormais irrévocablement acquise à la loi de gravitation, à la géométrie et à la dynamique. Ainsi , la physique, où la foudre , par exemple, a été si longtemps expliquée par l'intervention de Jupiter, où la métaphysique avait introduit l'horreur du vide, est devenue l'étude régulière de la pesanteur, de l'électricité, de la lumière, du son et de la chaleur. Ainsi , la biologie ou étude des corps vivants, passant, elle aussi , par toutes les phases susdites, et tantôt livrée à l'intervention des démons, aux possessions, aux actions magiques, tantôt soumise aux explications métaphysiques, a repoussé cet alliage et s'est, pour ainsi dire sous nos yeux, rattachée au système général des connaissances. Enfin la science sociale, dont la place a été tenue , aussi loin que pénètre l'histoire, par les systèmes théologiques, puis par les idées métaphysiques, est amenée h ce point où, de toutes parts surgissent les tentatives pour la constituer, et où la constitution en est effectivement imminente. M. A. Comte pense avoir été assez heureux pour poser les bases de cette grande opération.

L'origine des sociétés, comme toutes les autres origines, est inaccessible aux investigations de l'esprit humain. Mais

si on ne peut y atteindre, on peut du moins étudier encore aujourd'hui quelques-uns des degrés inférieurs de l'évolution sociale. Le globe oITre, sur divers points, des populations voisines , comme on dit , de l'état de nature , et dont l'étude offre certainement un grand intérêt aux philosophes capables de rattacher ces premiers essais de civilisation aux civilisations les plus avancées. Là, et dans des combinaisons très-diverses, se montrent toujours les caractères suivants : les hommes sont essentiellement chasseurs, livrés aux expéditions guerrières, non avec le but de la conquête, mais pour satisfaire la passion du butin , la vengeance et très souvent l'anthropophagie. Leur penchant à l'indolence est puissant ; le besoin seul ou les passions violentes les arrachent à l'oisiveté. Les arts sont très-peu développés, les idées très-restreintes , et les notions religieuses bornées à l'adoration de ce qu'on a appelé des fétiches , arbres , fontaines , montagnes , animaux , etc. Il ne faut pas cependant s'y méprendre : dans cet état si peu développé, tout est en germe , et la nature humaine s'y montre dès lors entière. Une morale , rudimentaire sans doute , y préside aux rapports des hommes ; les beaux-arts grossiers certainement , poésie et musique, y ont une place, et les premières combinaisons scientifiques se font voir dans les applications d'une industrie faible encore et dans les conceptions qui s'ébauchent sur la nature des choses environnantes. C'est l'àgo que M. A. Comte appelle du fétichisme , et qui n'est pas sans avoir laissé bien des traces dans la civilisation suivante.

Tel est un premier degré de civilisation dont nous trouvons encore aujourd'hui des exemples sur un grand nombre de points du globe. Un second degré est le polythéisme, où les divinités, déjà plus abstraites et cessant d'être l'objet matériel voisin , sont chargées chacune d'un département étendu. Ce qui constitue essentiellement cet âge , c'est le régime des castes, l'établissement régulier de l'esclavage, un développement des sciences plus grand que dans l'âge précédent, mais inférieur à celui du monothéisme, un état de l'industrie fort précaire, un grand éclat des beaux-arts et

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la domination de l'esprit militaire. Il Importe de revenir brièvement sur chacun de ces points. Dans le régime des castes , la caste sacerdotale est prépondérante. Il ne s'agit ici ni de faire le procès à ces anciennes institutions, ni d'en regretter l'inévitable disparition. Elles ont joué dans leur temps un rôle qui ne pouvait être remplacé, et, la nature de l'esprit humain étant telle que nous la connaissons , il était impossible que les premiers progrès ne fussent pas dirigés par le régime thôocratique. Or , une caste placée au rang suprême, ayant le dépôt des arts les plus importants et de tout ce qui constituait les connaissances théoriques, jouissant du loisir nécessaire, une telle caste, dis-je, exerça l'influence la plus considérable sur les destinées de l'humanité, et pendant les longs siècles de sa domination se préparèrent les éléments de toutes les choses dont les âges suivants ont hérité. D'un autre côté, indépendamment des obstacles que ces castes opposèrent aux changements ultérieurs , il faut remarquer que la confusion entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel ne permit jamais à l'antiquité de distinguer ce qui était du ressort des lois et ce qui appartenait aux mœurs et à l'éducation. Sous un tel régime , tout est nécessairement lois et règlements.

L'esclavage, dans l'antiquité, formait un établissement en rapport avec les habitudes et les nécessités de l'état social d'alors. On s'en convaincra en examinant combien il est différent de l'esclavage moderne , monstruosité reléguée dans les colonies, et en contradiction directe avec les habitudes et les nécessités sociales d'aujourd'hui. Ici , un préjugé insurmontable sépare l'esclave du maître ; là , nul préjugé de cette espèce n'existait. L'affranchi entrait sans difficulté dans la société, et les hommes les plus éminents étaient sujets à tomber dans l'esclavage. L'Eumée d'Homère appartenait à une grande famille des îles grecques ; Platon fut vendu comme esclave ; Ventidius, le vainqueur des Parthes, avait été dans la servitude ; les affranchis Pallas, Narcisse , furent les arbitres de l'empire romain. Aussi , une fois que l'état social eut subi une modification profonde, et que l'esclavage, changé en servage, n'eut plus de racines, l'affran-

chissement des populations put s'opérer. L'esclavage ancien est le fruit de l'adoucissement des mœurs, qui permit d'utiliser le prisonnier de guerre , au lieu de l'égorger ; du dédain que les populations militaires avaient pour les occupations industrielles ; du loisir que ces populations d'élite se créaient pour se livrer aux soins de la guerre, du gouvernement et de l'agriculture , leur destination favorite. L'esclavage n'a plus pu exister dès que l'industrie a eu pris faveur, et que , pour les hommes libres , le travail a été une chose demandée, non infligée, une récompense, non une punition.

Jl n'est pas besoin d'insister beaucoup pour faire voir que, dans l'antiquité , l'industrie n'eut qu'un rôle extrêmement subordonné. Elle n'avait pas encore créé ses plus grandes merveilles; et, livrée, soit aux castes inférieures, soit aux populations esclaves , elle n'inspirait qu'un médiocre intérêt. Les sciences , de leur côté, considérablement gênées sans doute par les conceptions polythéistiques, firent cependant de notables progrès. Les mathématiques se développèrent ; l'astronomie posa ses bases : Archimède ébaucha même certaines notions de physique ; Aristote, Érasistrate, Uérophile, Galien, firent des découvertes en biologie. Ainsi se trouvèrent préparés les succès réservés aux âges postérieurs. Les beaux-arts surtout brillèrent d'un vif éclat. A nous tous, hommes des générations modernes, élevés à l'école de l'antiquité, est toujours présent le souvenir de cette splendeur merveilleuse. Le polythéisme, durant tant de siècles , avait mis son empreinte sur les esprits et sur les choses! Il se rencontrait alors cette circonstance qui, depuis, ne s'est jamais rencontrée aussi favorable , à savoir , que l'artiste, puisant dans des idées vivantes et des sentiments communs, était toujours compris et senti, et s'adressait non à la mémoire ou à l'érudition , mais au cœur même et à l'imagination.

La prédominance de l'esprit militaire dans l'antiquité est en relation directe avec l'infériorité de l'industrie. Peu habiles à engager la lutte avec la nature , les hommes l'engageaient plus volontiers avec les hommes; et quand ce grand

but manqua aux sociétés antiques, quand, par exemple, la nation militaire par excellence , le peuple romain , eut accompli son œuvre de conquête sans égale dans l'histoire, un affaiblissement inouï se manifesta dans ce vaste corps. Il semblait que, sa tâche achevée, il n'avait plus de raison de vivre ; et, en effet, il ne tarda pas à déchoir et à succomber. Les armes étaient alors l'occupation noble par-dessus toutes les autres. Cette opinion fut aussi celle de la noblesse féodale, qui, dans le moyen âge, prit la place des classes gouvernantes de l'antiquité. Et, pour comprendre quelle immense différence sépare les sociétés passées des sociétés modernes, il suffit de comparer en ceci ce que pensaient nos aïeux et ce que nous pensons nous-mêmes.

Dans la phase suivante , quand le monothéisme , succédant au polythéisme , eut prit possession des intelligences , tout changea dans les sociétés directement héritières de la civilisation gréco-romaine. La division fondamentale entre les deux pouvoirs spirituel et temporel s'établit d'une manière définitive. Une atteinte profonde fut portée à l'hérédité des fonctions , régime général de l'antiquité , lorsque le sacerdoce , la classe la plus élevée au moyen âge, se recruta dans tous les rangs de la société. Les habitudes mentales que crée le monothéisme sont bien plus favorables que celles du polythéisme, à la culture des sciences. En effet le premier suppose, bien plus que le second, la régularité et la constance des phénomènes. Aussi , dès que la grande élaboration qui devait fonder le catholicisme , et qui longtemps absorba, par son importance spéciale , les intelligences supérieures , fut terminée, on vit les études scientifiques prendre une grande activité. C'est alors que furent commencés les premiers travaux de la chimie , science capitale , qui forme le lien entre la nature organique et la nature inorganique. La féodalité, née de la destruction de l'ancien pouvoir des Césars , et qui se préparait dès la fin de l'empire romain , était mal organisée pour entreprendre un travail de conquête comme celui que Rome avait poursuivi; essentiellement défensive , son efficacité consista surtout , d'une part à combattre les Musulmans, d'autre part à contenir les po-

pulatlons septentrionales ébranlées. Cette tendance se trouva d'accord avec l'abolition de l'esclavage , la création des communes libres, et l'essor de l'industrie. Dès lors commença la profonde révolution qui sépare le monde moderne du monde ancien. L'industrie prit une place considérable, changea le but des hommes, détourna l'activité militaire , créa des occupations pacifiques , et jeta le poids de ses intérêts dans la balance des sociétés. De cette époque, datent l'application de la boussole à la navigation , celle de la poudre à la guerre , l'invention du papier, la découverte de l'imprimerie. Si l'industrie fut féconde, les beaux-arts ne furent pas stériles ; il suflBit de citer ici les magnifiques cathédrales dont l'Europe est encore couverte , et les poëmes du Dante. Mais l'art catholique, moins favorisé en ceci , que l'art du polythéisme , atteignait son apogée au moment où l'organisation sociale qui l'avait produit se décomposait , et où les populations devenaient ou hostiles ou indiflférentes au symbole qu'il était chargé d'idéaliser.

En effet, approchait la dernière phase , au milieu de laquelle nous sommes encore , celle de la décomposition de la civilisation catholico-féodale. M. A. Comte , par une analyse historique pleine de sagacité , fait voir qu'il faut reporter ce mouvement de décomposition , non , comme on fait ordinairement, au XVI* siècle, mais aux deux siècles précédents. La seule différence qui sépare les deux époques , c'est que , dans les xiv« et xv* siècles, l'élaboration fut spontanée , tandis que, dans les siècles suivants, les hommes surent ce qu'ils faisaient, et travaillèrent sciemment à abattre l'ancien édifice.

La lutte avec le pouvoir temporel dans laquelle le pouvoir spirituel fut vaincu , l'autorité progressive que les légistes acquirent, et qui fut constamment en guerre avec les juridictions ecclésiastiques , les tendances à l'indépendance qui se manifestaient dans le sein des clergés nationaux , et qui menaçaient de rompre l'unité catholique, les hérésies considérables qui éclatèrent et qui , étouffées dans des flots de sang , montrent à quel prix s'achetait dès lors la convergence des esprits; tout cela témoigne «que, dans les xiv« et

XV* siècles, des causes actives de destruction avaient miné l'existence de ce grand corps. Mais il restait toujours debout et intact en apparence , lorsque , au commencement du XVI* siècle, le protestantisme lui enleva une notable portion de l'Europe. Dès lors le catholicisme perdit ce qui faisait son caractère essentiel ; il cessa d'être le chef intellectuel de la société , le régulateur des populations les plus avancées , et il y eut en Europe deux têtes , deux directions , deux phllosophies. Là est la rupture, manifeste dans les faits, entre la société catholico-féodale et la société des temps modernes. Ce ne fut plus ensuite qu'une série rapide de destruction et de ruine. Le protestantisme essaya en vain de retenir les esprits sur la pente où il les avait mis. Une philosophie ayant de plus en plus conscience de sa mission critique, servant les inclinations des populations et servie par elles, changea les idées, et les idées changèrent la face de la société. Cette ère est marquée par d'immenses progrès dans les sciences ; par d'immenses progrès dans l'industrie ; par la création de la diplomatie , qui succède à l'influence des papes dans le maintien des rapports entre les membres de la république européenne ; par l'ascendant de la classe des philosophes et des littérateurs, qui forment une espèce de pouvoir spirituel Incomplet à côté de l'ancien pouvoir spirituel ; par le caractère des guerres , qui , cessant de plus en plus d'être directement conquérantes, deviennent guerres de religion, guerres d'équilibre , guerres de commerce , guerres de politique. Enfin les beaux-arts , quoique moins favorisés encore que dans la période précédente, à cause de l'instabilité plus grande des idées et de la succession rapide des phases sociales , ont cependant prouvé , par d'immortelles compositions, que les facultés esthétiques n'avaient souffert aucune diminution.

Telle est l'esquisse rapide des transformations que l'histoire nous montre parmi les populations avancées, depuis la haute antiquité jusqu'à nos jours. Deux tentatives mémorables , entre toutes , ont été faites pour saisir la raison de ces changements : celle de Bossuet et celle de Condorcet. Toutes deux pèchent radicalement par leur inaptitude à

expliquer l*ensei»ble des phénomènes ; et cette inaptitude a cliez les deux écrivains une cause contraire. L'auteur du Discours sur l'histoire universelle suit sans difficulté la série des événements dans l'antiquité, tout se préparant pour la venue du Christ, et, après cette venue, tout convergeant pour rétablissement définitif du christianisme. Mais quand arrive le triomphe des hérésies au xvi' siècle , la scission d'une partie de l'Europe, la prolongation du protestantisme jusqu'au socinianisme , alors ce puissant esprit s'arrête ; il ne sait plus comment s'expliquer ce qu'il regarde comme une aberration mentale, et il croit même voir les signes qui annoncent le retour des populations séparées dans l'ancien bercail. Si l'explication de Bossuet était insuffisante dès le XVII* siècle, elle l'est bien davantage au xix*. La séparation, loin de cesser, n'a fait, depuis lors, que s'agrandir. Ce qui a empêché Bossuet de tout comprendre, c'est la doctrine théologique qui lui sert de guide; ce qui a empêché Condorcet, c'est, au contraire, la doctrine anti-théologique du XVIII* siècle. Condorcet se rend très-bien coippte des événements à partir du mouvement de la Réforme ; il juge sainement l'enchaînement de ce grand travail de décomposition; mais, dans ce qui a précédé, tout lui échappe : les âges théologiques sont pour lui des temps de ténèbres ou de folie, et desquels il est, dès lors, incompréhensible que soit sortie cette philosophie même qui fait son orgueil. Visiblement , le développement des sciences positives a exercé une influence essentielle sur la direction du développement des sociétés. D'abord les idées théologiques ont à peu près tout embrassé , à peu près tout expliqué ; puis, successivement, les sciences positives ont entamé de différents côtés ce domaine. Le conflit éclatant dont le mouvement de la terre et le système du monde furent l'occasion, montra aussi bien l'instinct du danger chez la classe sacerdotale que la puissance irrésistible de la démonstration scientifique. Mais , dans les phases ainsi parcourues, il faut faire une large part à l'action de la philosophie métaphysique. Discutant incessamment les opinions, soit du polythéisme, soit du monothéisme, suivant les époques, elle a

entretenu la liberté mentale et fait pencher la balance du côté des intérêts novateurs et des causes ascendantes.

Pendant que le régime théologique subissait les transformations dont l'histoire témoigne , tandis que le régime métaphysique venait, depuis environ trois siècles, en partage du gouvernement des sociétés , le régime positif s'organisait peu à peu. Aujourd'hui, il domine partout, excepté sur le terrain social. Mais, pour quiconque suivra d'un œil attentif le développement des sciences et les verra chasser de position en position les notions, soit théologiques, soit métaphysiques, il sera évident que la série doit se compléter. L'avènement du régime positif dans toutes les branches des connaissances humaines en amène , de nécessité , l'avénement dans le seul ordre de faits dont il soit encore exclu.

Les anciens n'avaient pas conçu la notion de l'évolution sociale; et, quand ils voyaient s'accomplir sous leurs yeux la décomposition de leurs établissements politiques , ils ne savaient qu'accuser la corruption du temps, et se tournaient vers le passé comme vers le modèle duquel il fallait se rapprocher. Le christianisme apporta, il est vrai, l'idée de la supériorité de la nouvelle loi sur l'ancienne, du monde chrétien sur le monde païen ; mais à son tour, miné par le flux perpétuel des choses humaines , il en appelle , comme fit l'antiquité, à son passé. La question ne fut véritablement posée que sous le règne de Louis XIV. Alors, les progrès étant décisifs, éclata la célèbre controverse sur le mérite respectif des anciens et des modernes; et il fut compris que la progression ne pouvait être limitée à une époque particulière , et qu'elle était réellement indéfinie. Ainsi , il ne peut plus être sérieusement question, pour les hommes politiques, soit de rétrograder vers les choses anciennes, soit de rester immuablement dans les choses présentes. Quoi que vous fassiez, le présent se modifie sans cesse, et jamais pour revenir sur ses pas. Ce qui fut longtemps une tendance spontanée est aujourd'hui devenu un but sciemment poursuivi. Les hommes sentent que la société se meut, et qu'ils ont entre les mains le pouvoir d'exercer une influence utile sur ses transformations. Une société naturellement imrao •

bile, dans laquelle le mouvement était accidentel, voilà la vue des anciennes philosophies ; une société naturellement progressive, dans laquelle le mouvement est nécessaire, voilà la vue de la philosophie positive. Il faut donc qu'ici , comme en toute chose, l'homme connaisse la condition sous laquelle il vit , pour appliquer son intelligence à s'y conformer.

La crise révolutionnaire est , à des degrés divers , commune à toute la république européenne; et les enseignements de l'histoire, les grands et rapides changements auxquels les nations modernes ont assisté , l'impulsion des sciences et de l'industrie , tout a définitivement inculqué l'idée de progrès à côté de celle d'ordre, que les anciens connaissaient seule. Ce sont deux besoins à satisfaire, désormais impérieux également, et cependant aujourd'hui aussi mal satisfaits l'un que l'autre. Deux partis divisent la république européenne : le parti rétrograde ou de l'ordre, le parti révolutionnaire ou du progrès. Dans leurs succès et leurs revers alternatifs , ces deux partis ont voulu se détruire : ils n'y ont pas réussi ; et entre eux s'est établi provisoirement le parti conservateur, niant perpétuellement les principes au nom des conséquences, et les conséquences au nom des principes. ^lais manifestement , l'ordre qu'il entretient est précaire comme le progrès qu'il favorise. Pour qu'une conciliation s'établisse, il faut que le parti de l'ordre cesse d'être rétrograde, et que le parti du progrès cesse d'être révolutionnaire. Croire que l'ordre est possible par la restauration du passé est un erreur ; croire que la lutte indéfinie pour la destruction des anciennes choses suffit aux sociétés est aussi une erreur; mais demander que les mutations nécessaires s'accomplissent sans désordre, ou que la conservation de l'ordre ne s'oppose pas à l'accomplissement des mutations nécessaires, c'est, sous deux formules équivalentes , poser le problème politique dans sa totalité.

Tel est le tableau que déroule l'histoire. Les sciences croissent depuis un germe pour ainsi dire imperceptible jusqu'aux développements actuels que nous connaissons,

jusqu'aux développements à venir qui se laissent entrevoir. L'industrie suit parallèlement la marche des sciences: d'abord indépendante , elle finit de plus en plus par se ranger sous leuf direction , et c'est alors que les plus beaux succès lui sont soit acquis, soit promis. Les pouvoirs qui ont régi la société dans la suite des temps, essentiellement théologiques et militaires , ont subi de graves modifications durant ce long trajet , et sont près d'en subir de non moins graves. Enfin, la guerre, perpétuelle dans les premiers âges , puis organisée pour un but vraiment social dans la dernière partie du polythéisme, diminuant notablement sous le règne du monothéisme, présente, à l'approche de la domination des notions positives , une nouvelle et plus grande diminution.

Une manière sommaire d'apprécier les idées principales de M. Comte , c'est de les rapporter au temps présent , qui nous est particulièrement connu. Or, pour prendre tout d'abord le fait qui , en ce moment , frappe le plus les yeux , qui ne voit la tendance des sociétés modernes vers la paix se manifester avec force au milieu de perturbations qui , dans un temps moins pacifique , auraient inévitablement suscité des luttes sanglantes ? Aujourd'hui , pour les populations éclairées, conquérir est, pour ainsi dire, un mot vide de sens. A quoi servirait , par exemple , à la France de conquérir l'Allemagne , à l'Allemagne de conquérir la France , puisque , en définitive , entre peuples d'un développement égal , la condition du vainqueur ne peut pas être autre que celle du vaincu? 11 n'en était pas ainsi dans l'antiquité : l'activité militaire avait un but parfaitement défini, et, pour une société où l'esclave était exploité par le maître , le vaincu l'était nécessairement par le vainqueur. Tu regere imperio popidos , qui était la devise du peuple roi , n'a plus de valeur dans les temps modernes, si ce n'est quand il s'agit de populations inférieures en civilisation ; alors , la devise ancienne trouve encore à s'appliquer. Ceci ne veut dire aucunement que les facultés guerrières des modernes le cèdent à cellesdes anciens, et les dernières guerres révolutionnaires ont montré quelle énergie puissante pou-

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vaient exciter dans les âmes de fortes convictions politiques. Seulement il faut comprendre que le but des sociétés, militaire jadis, a cessé de l'être , et que dès lors les causes des conflits à main armée ont diminué. Le résultat naturel a été que les pouvoirs militaires ont perdu de leur prépondérance, et que les pouvoirs civils ont incessamment grandi à leurs dépens.

Au reste , sur ce point, aucune méprise ne doit être commise. L'activité militaire resterait encore prédominante, ou la société demeurerait plongée dans la torpeur, si un autre élément n'avait pas conquis une place de plus en plus considérable. Cet élément , c'est l'industrie prise dans son sens le plus large. Il n'est pas besoin, ici non plus, de beaucoup insister pour montrer la puissance énorme à laquelle les intérêts industriels sont arrivés. Cela encore est un fait manifeste pour tous, et désormais reconnu nécessaire par ceux qui le regrettent comme par ceux qui l'approuvent. On le voit , à mesure que les intérêts militaires ont reculé , les intérêts industriels ont avancé , et cette interversion successive est un caractère qui marque profondément les phases de l'évolution sociale. Faire la guerre pour conquérir est aujourd'hui un but que les hommes se proposent de moins en moins ; travailler à développer les richesses de l'association humaine , pour donner à chacun une part du bien-être , est au contraire un but que les hommes se proposent de plus en plus. Là est la cause des modifications profondes que le pouvoir temporel subit sous nos yeux , modifications qui sont corrélatives avec la tendance à la paix.

Des changements parallèles se montrent dans l'ordre spirituel. Sans remonter aux théocraties orientales et aux temps anciens, dans lesquels les deux pouvoirs étaient confondus , il suffit de considérer la puissance spirituelle dans le moyen âge , où elle est complètement isolée et complètement développée. Alors toutes les fonctions de l'ordre intellectuel et moral lui sont dévolues ; elle intervient comme modératrice entre les nations , pour arrêter leurs conflits ; elle dirige toutes les consciences , depuis le serf jusqu'au

roi ; elle donne toute l'instruction , depuis la plus humble jusqu'à la plus élevée. Ce grand rôle, qu'est-il devenu? Une part des attributs de la puissance spirituelle a été usurpée par le pouvoir temporel ; la diplomatie a pris sa place entre les peuples ; une multitude de consciences ont échappé à sa direction ; et l'éducation lui est en partie disputée , en partie absolument ôtée. En effet , à côté d'elle s'est formé un nouveau pouvoir spirituel, incomplet, sans doute, mais rival, continuellement grandissant. Les littérateurs, les philosophes, les savants, quoique ne formant point de corporation régulière, n'en ont pas moins trouvé, dans les sympathies des sociétés , les moyens d'enlever à l'ancien pouvoir spirituel une portion notable de ses prérogatives , et de mettre tout le reste en contestation. Ceci révèle la tendance actuelle des choses. Un nouveau pouvoir spirituel se forme aux dépens de l'ancien. La séparation entre le pouvoir spirituel et le temporel , si heureusement établie par le catholicisme , se perpétue et doit être consolidée ; car c'est la condition essentielle de la prépondérance que la morale a acquise dans les sociétés modernes , et qui doit lui être conservée par-dessus tous les intérêts. La confusion entre les deux pouvoirs entraîne la subordination de la morale aux considérations politiques.

Le plus difficile problème des temps modernes est évidemment le problème industriel , c'est-à-dire le règlement des conditions du travail. Aujourd'hui tout est en proie : une concurrence effrénée ronge les maîtres et les ouvriers ; et, dans l'état donné , le mal paraît sans remède ; l'individu, du moins , est frappé d'impuissance. La baisse des prix créée par la concurrence est un agent de dissolution contre lequel on n'a pour le moment aucun préservatif; de là les ruines continuelles et les fraudes qui s'étendent chaque jour. A côté, la condition des ouvriers est pire encore. Victimes déjà de la concurrence des maîtres , ils sont , par surcroît , victimes de la concurrence qu'ils se font entre eux. De là le bas prix des salaires , la misère progressive , le travail forcé des enfants et de funestes altérations dans la santé des populations laborieuses. Évidemment , ce mal

est au-dessus des forces des individus qui le subissent , et il est destiné à appeler davantage, de jour en jour, l'attention des véritables hommes d'État. Cependant, au milieu de ces désordres , apparaissent quelques tendances vers une organisation ; tendances , il est vrai , spontanées , irrégulières, et, partant, accompagnées de souffrances considérables. Ainsi, de plus en plus, les grandes industries supplantent les petites ; c'est la nécessité actuelle des choses, et de cette nécessité sortira un remède.

Il arrivera un temps où ces mutations , qui se sont accomplies et s'accomplissent spontanément et par les forces instinctives du corps social , seront étudiées , favorisées , régularisées par les hommes d'État , afin qu'elles produisent le plus de bien et le moins de mal. L'état intellectuel des sociétés modernes est tel , que les membres qui les composent sont en droit d'exiger d'elles travail et éducation. Plus la distinction entre les fonctions publiques ou privées s'eflfacera , plus les conditions du travail se régulariseront. D'un autre côté, plus l'éducation deviendra positive, plus il sera possible de la rendre universelle, car elle doit être la même dans son essence , et ne doit varier que dans le développement. Enfin , le but des sociétés étant non plus la guerre , mais le travail, la morale ayant un empire prépondérant, les intérêts industriels s'étant de plus en plus généralisés, les sociétés ne pourront être exploitées en faveur d'aucune caste, et elles seront dirigées vers la recherche de l'avantage commun.

Ainsi , le régime théologique , passant par les phases indiquées plus haut, devient déplus en plus abstrait, se simplifie progressivement, et, à chaque simplification , tient moins de place dans la vie journalière des hommes. Ainsi le régime métaphysique, tantôt subordonné , tantôt en révolte , prend définitivement la direction dans l'ère de révolution qui dure encore. Ainsi, enfin, le régime positif, qui s'est emparé de proche en proche de toutes les sciences , vient aujourd'hui mettre le pied sur le domaine social. Et simultanément s'accomplissent dans les sociétés les changements corrélatifs à chacun de ces ordres d'idées. Tel est le

résumé le plus général qui se puisse donner de l'histoire ; telle est la saccession des trois régimes, dont le dernier est exclusif des deux premiers et les frappe de désuétude.

On se sert beaucoup , et moi-même je me suis servi du mot progrès ; il s'agit d'examiner de plus près la notion qu'il renferme. La théorie positive de l'évolution des sociétés est complètement indépendante du sens d'amélioration , de perfectionnement. En fait , les sociétés se transforment, et cette transformation n'a rien de fortuit; elle suit une direction déterminée. Là pourrait s'arrêter la question scientifique; mais un examen attentif de l'évolution sociale montre qu'elle tend surtout à faire prévaloir le savoir sur l'ignorance, la force intellectuelle sur la force brutale, les idées générales sur les idées particulières, les notions de justice sur celles d'intérêt, la raison sur les passions, en un mot, qu'elle développe les facultés supérieures de l'homme, sans jamais cependant pouvoir obtenir une inversion complète ; car les mobiles puisés dans les passions et les besoins seront toujours plus puissants que les mobiles qui dérivent de l'intelligence. En effet, si, examiné de ce point de vue , le mot progrès paraît juste , il ne faut pourtant pas se méprendre sur sa portée. Le progrès est non pas infini, mais indéfini, comme ces quantités mathématiques qui peuvent toujours approcher d'une limite sans y arriver jamais. La limite est posée à l'homme. Sa planète le renferme et ne lui permet d'apercevoir qu'un coin du monde ; cette planète est étroite ; non moins étroite est son intelligence, qui s'arrête et se trouble dès que les problèmes se compliquent. Cet ensemble de conditions immuables constitue une borne immuable également , que l'esprit humain n'atteindra jamais, mais de laquelle il s'approchera sans cesse.

Quand il est reconnu que le progrès est la tendance h faire prédominer de plus en plus les idées générales , on saisit la cause du développement des sociétés , tel que l'histoire nous le montre. C'est ainsi que l'industrie, systématisée de jour en jour, tourne surtout ses efforts vers la satisfaction des besoins du plus grand nombre. C'est ainsi

que l'art, longtemps privilège exclusif de quelques classes d'élite, en vient à se faire sentir et apprécier dans des cercles qui s'étendent sans cesse. C'est ainsi que les sciences particulières perdent le caractère de spécialité exclusive , et se fondent dans la grande science de l'humanité. C'est ainsi, enfin, que la morale, admirable dans l'antiquité quant à la personne, incomplète quant à la famille, nulle quant à la politique , embrasse aujourd'hui ces trois ordres de rapports. Tout le progrès est donc compris dans la prépondérance croissante de la généralisation.

L'empire des notions absolues est encore tel que , sans doute, en voyant les choses sociales, jugées jusqu'alors modifiables à l'infini , suivre une loi constante , des esprits sentiront tomber leur intérêt. A côté de ce découragement peut se placer aussi un optimisme trompeur, d'après lequel , l'évolution se faisant d'elle-même , tout est toujours pour le mieux. Ces deux idées seraient aussi fausses l'une que l'autre. L'homme, toutes les fois qu'il s'imagine posséder sur la nature un pouvoir absolu , se trompe , et , dès lOFS ne connaissant plus les conditions de son action , il s'épuise en efforts superflus : sa puissance réelle ne commence que lorsqu'une analyse rigoureuse lui ayant montré le caractère des forces naturelles auxquelles il a affaire, il sait comment il faut s'y prendre pour en user. Dans les sociétés , on se livre à des tentatives inutiles ou désastreuses toutes les fois qu'on va à rencontre ou en dehors de la force qui les meut ; l'action ne devient effective et régulière que lorsque, concourant avec la tendance naturelle, elle la favorise ou la modifie. Ceci soit dit pour ceux que découragerait la perte de notions absolues, lesquelles sont chimériques. Quant à la tranquillité d'un optimisme qui en histoire accepterait le fait accompli , et en politique ne saurait que laisser aller les choses, elle est contraire à toute saine notion sur les forces de la nature. Ces forces sont toujours brutes; le mérite et l'effort de l'homme, c'est de les régulariser et de porter au minimum le mal qu'elles entraînent , au maximum les services qu'elles rendent. Cela même , comme le montre l'étude des sciences et des arts , est un

champ suffisamment vaste pour toute l'activité, pour toute la sagacité , pour tout le génie du genre humain.

Il est si difficile de se mettre au point de vue d'une loi naturelle réglant les mutations des sociétés ; notre éducation est si étrangère à toute notion de ce genre , que je ne crains pas d'insister de nouveau sur ce point capital. Ce qui effarouche l'esprit, c'est de comprendre que tant d'individus, qui semblent isolés et indépendants, donnent, par leur concours spécial, une résultante déterminée. La complication du phénomène empêche qu'on ne se pose môme la question. La raison est impuissante à l'aborder. Seule , la lente expérience des siècles, seul, le spectacle des transformations successives a pu amener nos intelligences rebelles à soupçonner qu'il en était ainsi. Il faut voir , comme nous faisons aujourd'hui, les sociétés déployées sur la longue route du temps parcouru pour confesser que toutes les combinaisons destinées à immobiliser un état social ont été infructueuses , et que toujours une force plus puissante que les puissants de la terre a ruiné les établissements en apparence les plus solides.

Cette action, toute spontanée et aveugle, tantôt servie, tantôt combattue par les efforts des politiques et par les conjonctures des événements , détruit et crée dans le présent comme elle a détruit et créé dans le passé. Elle doit cesser d'être aveugle ; les efforts des politiques ne doivent plus la combattre, ils doivent toujours la servir ; et le problème politique, désormais posé par la philosophie positive, est : utiliser au plus grand profit des sociétés la force naturelle qui leur est inhérente et qui les transforme.

Comparaison des religrions et des niétapbysiqnes avec les notions positives i.

Revenons en peu de mots sur ce qui a été dit dans les deux articles précédents. L'état présent de la république européenne est le résultat des révolutions qui ont brisé l'ancien ordre des choses. L'unité catholique du moyen âge s'est rompue ; de là les innombrables dissidences qui ont surgi de toutes parts, et il n'est plus de symbole religieux qui puisse réunir l'assentiment de tous les hommes. Les doctrines métaphysiques n'ont pas subi un moindre éparpillement, et il n'est pas non plus de symbole métaphysique capable de s'imposer aux intelligences. A côté de ce désordre, désormais irrémédiable, sont les sciences positives, qui prennent chaque jour de l'autorité; et la nature en est telle, qu'elles créent dans les esprits une conviction durable. En efifet, elles s'exercent sur des objets toujours accessibles à l'expérience , et se servent de procédés toujours susceptibles de vérification. Mais ces avantages se trouvent provisoirement annulés à cause d'une lacune essentielle: les sciences tiennent le monde inorganique par les mathématiques, par l'astronomie, par la physique et la chimie ; elles tiennent la théorie des êtres vivants par la biologie ; mais les phénomènes sociaux sont complètement en dehors de leur ressort.

Cette lacune, M. Auguste Comte l'a comblée ; il a montré que les opinions humaines qui, en définitive, règlent la forme des sociétés , ont une filiation propre ; que l'ordre n'en est aucunement fortuit , et qu'elles se suivent d'après une loi déterminée. En d'autres termes, les sociétés ont une force intrinsèque qui annule les influences accidentelles et finit

i National f 39 novembre 1844.

36 DE LA l'HILOSOPHlE

toujours; par prédominer. La direction de cette force, une fois dccouverto dans la société , se vérifie dans toutes les sciences particulières , qui ont passé , elles aussi , par les conceptions théologiques et métaphysiques pour devenir positives. Mais, même après cette extension de la doctrine positive au dernier domaine occupé par les doctrines rivales, les sciences ne constituent pas encore une philosophie. Une telle prétention sera vaine tant qu'elles resteront isolées , tant qu'elles n'auront pas trouvé le moyen de former un système coordonné où chacune n'entre plus que comme partie intégrante. Il faut donc réunir ces fragments séparés les uns des autres , et faire un tout de ce qui n'est jusqu'à présent que des parties. Ce tout sera la philosophie positive. On voit comment il a été nécessaire que la science sociale fût d'abord créée ; autrement l'idée de philosophie positive ne pouvait même se présenter ; on voit comment cette philosophie émane directement des sciences , et comment le caractère qui leur appartient lui est définitivement acquis. Elle est , comme elles , de nature à faire converger les esprits ; elle s'exerce, comme elles, sur des objets toujours accessibles à l'expérience ; et, comme elles enfin, elle se sert de procédés toujours susceptibles de vérification. Filiation, méthode, caractère, tout se trouve indiqué par cet aperçu sommaire.

Ce serait ici le moment d'en commencer l'exposition directe. Toutefois, avant de m'y engager, il me semble utile de déduire d'abord les différences qui la séparent de la philosophie métaphysique. La philosophie métaphysique est celle qui a présidé à l'éducation de la plupart des esprits éclairés ; ceux mômes qui témoignent (ce qui se voit) du dédain pour cette doctrine sont parfois, à leur insu, gouvernés par elles ; et la philosophie de Condillac est encore au fond le guide philosophique de plus d'un savant qui prétend s'enfermer dans le cercle de ses études spéciales. Cela établi , l'opposition de la doctrine positive avec la doctrine métaphysique sera nettement aperçue et peut-être mieux sentie que si j'énonçais tout d'abord les caractères de la première. Ces dittërences portent sur la nature des questions dont

s'occupent les deux philosophies, sur la méthode qu'elles emploient , et sur le degré de stabilité qui leur est propre respectivement.

Ce qui va être dit est de tout point applicable aux théologies, dont la base, en réalité, n'est pas diflférente de celle des notions métaphysiques.

La nature générale des questions est opposée entre la philosophie soit théologique, soit métaphysique, et la philosophie positive. L'une s'occupe de l'absolu , l'autre du relatif. Au début de ses recherches dans toutes les sciences , l'esprit humain est surtout animé par l'ambition de pénétrer l'essence des choses, et d'arriver à la notion dernière qui les explique universellement. Il ne se sentirait pas suffisamment stimulé s'il ne se posait des problèmes infinis. Là, dans le domaine de la spéculation, il se trouve à l'aise, il poursuit sans fin ses propres créations, il renouvelle incessamment les combinaisons des données qu'il se fournit lui-même ; et, trompé par les fausses apparences d'un horizon qu'il croit sans bornes, heureux de manier à son gré des éléments dociles, il abandonne le contingent, le fini, le relatif, comme on dit dans le langage de l'école, c'est-à-dire la réalité des choses telle qu'elle se présente. Il ne croit pas même qu'elle puisse fournir une base à la science ; et c'est toujours dans la considération des choses infinies et absolues qu'il cherche son système. Et, en efl'et, pourrait-il en être autrement? la réalité est alors si mal connue , qu'elle ne peut ofl'rir que peu d'intérêt II faut bien du temps avant que les faits particuliers, observés scrupuleusement, analysés, classés, groupés, fournissent à l'esprit d'induction ces vérités générales que l'esprit métaphysique cherche à obtenir d'emblée. Ces notions générales , fournies par l'expérience , participent du caractère de leur origine ; elles sont toujours relatives ; les notions générales déduites par l'autre méthode ont , sans doute, la prétention d'être absolues, mais ne le sont qu'en apparence.

L'absolu est inaccessible à l'esprit humain , non-seulement en philosophie, mais en toute chose. Chaque fois que l'homme a résolu un problème, il trouve derrière la solution

un autre problème qui se dresse devant lui ; et celui-là , fûtil résolu derechef, ne disparaîtrait que pour faire place à de nouveaux mystères, sans que l'esprit humain puisse concevoir une limite à cette série des questions enchaînées les unes aux autres. On aura beau agrandir la portée des télescopes , on n'atteindra jamais les bornes de l'univers , si l'univers a des bornes. On ne fait qu'étendre le champ de ce que nous connaissons ; mais on n'embrasse point tout ce qui est à connaître. Aussi, dans les sciences constituées définitivement , a-t-on cessé toute spéculation sur les notions absolues. L'astronome a rattaché les phénomènes astronomiques à la loi de la gravitation, et, sans s'inquiéter davantage de ce qu'est cette loi en soi , il l'accepte comme le fait dernier de sa science. Évidemment, s'il essayait d'expliquer cette gravitation, il pourrait imaginer mille hypothèses, toutes également gratuites, toutes également indémontrables. Ce que l'astronomie se refuse à faire , ce que toute science abandonne comme étant un exercice désormais inutile , la métaphysique persiste à le tenter ; c'est là que s'est réfugiée en dernier lieu cette ambition primordiale de l'esprit humain , qui a tout d'abord entrepris l'impossible.

Les notions absolues ne sont susceptibles ni de démonstration ni de réfutation. L'étude des sciences positives , qui aujourd'hui embrasse un si vaste domaine, crée chez les modernes des habitudes mentales qui deviennent impérieuses , et ne laissent plus d'accès à une autre méthode. Pour les esprits ainsi formés , tout ce qui ne peut être démontré par les procédés scientifiques est une hypothèse hors déportée, et qu'il serait vain de réfuter. Avant de savoir si une chose est dans la catégorie de celles qui se réfutent, il faut savoir si elle est dans la catégorie de celles qui se démontrent. Cette institution des intelligences est l'influence qui contribue le plus à séparer le régime mental des modernes , du régime mental de l'antiquité. Comme jamais les faits ne viennent lui donner de démenti , le crédit qu'elle gagne n'a point de retours. Il se forme dans les esprits une disposition réfractaire qui élimine spontanément les no-

tiens en dehors de la méthode positive ; et c'est cette différence de disposition qui fait tant varier, suivant les âges de l'humanité , la limite des choses croyables.

Quand l'homme , au début de la carrière scientifique, se lança dans les recherches sans limites de l'absolu , il n'avait que cette voie ouverte devant lui. Aujourd'hui , une autre voie s'est faite , celle de l'expérience et de l'induction ; elle ne peut conduire aux notions absolues, et, quand on les demande à la raison , on lui demande plus qu'elle n'a. Ni l'édifice n'est plus solide que le fondement , a dit Bossuet, ni l'accident attaché à l'être plus réel que l'être même. L'esprit del'homme n'est ni absolu ni infini, et essayer d'obtenir de lui des solutions qui aient ce caractère, c'est sortir des conditions immuables de la nature humaine. De quelque façon qu'on varie les hypothèses , ce seront toujours des hypothèses d'une vérification impossible ; et ce qui ne peut pas être connu ne doit pas être cherché.

Laissant donc de côté une enquête sur les causes premières et finales , la philosophie positive renonce résolument à une ambition incompatible avec la portée de l'esprit humain , et elle se place dans l'ordre des questions qu'il est possible d'aborder et de résoudre. Elle ne fait ici que généraliser le procédé que les sciences particulières ont employé avec tant de succès. Comme ces sciences, elle reconnaît partout quelque fait dernier, limite de l'expérience et de l'induction , fait au delà duquel elle ne cherche rien. Dans l'inexpérience juvénile de ses forces , l'esprit humain a agité des problèmes qui n'étaient susceptibles d'aucune solution. Aujourd'hui, mûri parle longtemps, plus puissant aussi dans les choses qu'il peut , il sent les conditions qui le règlent et tend de plus en plus à s'y résigner. Se renfermer ainsi dans le cercle de ce que l'école appelle le contingent , le relatif, constitue entre les deux philosophies une différence capitale , dont la moindre réflexion suffit pour faire apprécier toute la portée.

Si les sciences (et qui pourrait le contester sérieusement aujourd'hui ? ) ont raison d'abandonnei' toute enquête sur l'essence des choses , la philosophie opposée a torj ,de per-

ko DE LA PHILOSOPHIE

sister dans cette voie. Les conceptions générales ne peuvent pas être d'un autre ordre que ne sont les conceptions particulières, et ce qui est bon pour les unes doit être bon aussi pour les autres. L'homogénéité de l'esprit humain est naturellement en révolte contre cette dissidence radicale sur la nature des questions en philosophie et en scien'ce. Si , tandis que les notions scientifiques sont uniformément positives, les notions sociales sont encore mi-partie théologiques et métaphysiques, cela tient à la lenteur de l'élaboration générale. En descendant vers nous le cours de l'histoire , on voit l'empiétement graduel des notions positives sur les autres. Toujours il y a eu conflit , et toujours la victoire a été de leur côté. La lutte avec Galilée au sujet du mouvement de la terre n'est , dans ce long drame , qu'une péripétie plus connue que les autres. Entre les notions absolues et les notions relatives, ce qui est décisif, c'est la démonstration toujours impossible dans les premières , à côté de la démonstration toujours présente dans les autres.

Ce caractère , respectivement propre aux notions positives et aux notions absolues, a été saisi et signalé par Voltaire dans son admirable conte de Micromégas. L'habitant de Sirius et celui de Saturne demandent aux savants qui reviennent de mesurer un degré près du pôle , quelle est la taille de Micromégas, quelle est celle de son compagnon, quelle est la pesanteur de l'air, quelle est la distance de la terre à la lune ; la réponse ne se fait pas attendre , elle est nette, précise, et ne suscite aucune contestation. Mais, quand on en vient à la nature de l'âme, alors les philosophes, si bien d'accord peu auparavant, sont tous d'une opinion différente. Cette scène si vive et si ingénieuse est la figure de la concordance sur les questions positives , de la discordance sur les questions absolues. Toutes les fois qu'on voit des hommes sincères et suffisamment éclairés être hors d'état de se convaincre réciproquement touchant un point donné, on peut être sûr que la méthode est vicieuse ou que le sujet débattu est inaccessible à la raison.

Non moins que la nature des questions , la méthode est différente. La philosophie métaphysique va de l'homme au

POSITIVE. /il

monde; la philosophie positive va du monde à l'homme. Une comparaison fera comprendre la grave modification que le renversement de ces rapports apporte dans les conceptions. Prendre l'homme pour point de départ , c'est faire comme les anciens astronomes , c'est prendre la terre pour le centre du monde. Sans doute , il fut inévitable au début que les premiers observateurs regardassent la terre comme immobile et la sphère céleste comme tournant autour d'elle ; mais qui ne voit quelles fausses idées durent être engendrées par cette première et nécessaire illusion ? Rien ne se présenta plus à l'œil comme il était réellement ; et tout , distances, grandeurs, mouvements, fut aperçu sous une apparence trompeuse. Telles et non moins grandes sont les illusions que cause le point de départ placé dans l'esprit humain. Sans doute , là aussi , ce fut une nécessité qui détermina ce point de départ. L'homme dut commencer par ce qu'il connaissait le mieux , par lui-même. Mais cette conception , guide des premières recherches et fonction primordiale que rien ne pouvait remplacer, a jeté une fausse apparence sur le monde philosophique , et n'a pas permis d'apercevoir le rapport entre les questions proposées et la portée réelle de l'esprit qui les examinait.

Il n'y a pas de problèmes plus compliqués que les problèmes philosophiques. Or, toutes les fois que l'homme aborde des questions difficiles par leur complication , il lui est nécessaire, sous peine de ne pas connaître s'il s'est égaré , il lui est nécessaire , dis-je , de confronter le résultat de ses raisonnements avec la réalité. Les sciences offrent la preuve continuelle de ce que j'avance. L'astronomie, malgré la simplicité qui lui est propre et la puissance des moyens mathématiques dont elle dispose, a besoin, dès qu'il s'agit d'une question compliquée , de constater la coïncidence ou la différence de la déduction avec l'observation. A bien plus forte raison cela est-il nécessaire dans la physique. Quand on essaya d'appliquer le calcul à la propagation du son , la différence entre le résultat mathématique et l'expérience fut considérable ; l'épreuve montra l'erreur et la nécessité de la confrontation. Je cite là des sciences compa-

rativement simples ; mais que serait la valeur de nos raisonnements dans des sciences plus compliquées, la chimie, la biologie surtout? et qui , là , oserait répondre d'une déduction un peu étendue , où la contre-épreuve avec l'expérience ne serait pas possible ? Partout donc il nous faut confronter le raisonnement avec la réalité. Or, justement dans la métaphysique , qui traite les questions les plus complexes , celles où la confrontation serait le plus nécessaire , toute confrontation est interdite , car les objets dont elle s'occupe sont en dehors de l'expérience. Ainsi rien ne garantit pour elle que le résultat qu'elle a obtenu par de laborieux efforts de logique ait de la réalité ; de là le vague qui lui est inhérent , suite inévitable de la position qu'elle a prise.

La subordination véritable entre le monde et l'homme , entre l'objet et le sujet, entre les idées objectives et les idées subjectives, échappe complètement à la métaphysique, séparée qu'elle est désormais des sciences. Les sciences partent du monde extérieur et des objets ; les notions ainsi acquises rectifient les idées théoriques que l'esprit avait d'abord conçues. Il n'y aurait aucun salut pour elles si elles procédaient autrement, et toute la consistance qu'elles ont acquise est due à cette réaction continuelle entre les données de l'expérience et les données spontanées de l'esprit. Ce procédé, suivi d'abord instinctivement, puis réduit en système, et enfin pleinement confirmé par l'analyse judicieuse des facultés mentales , a produit et continue à produire les résultats les plus heureux. La métaphysique, au contraire, ne se préoccupe que de l'homme, que du sujet, que des idées subjectives, et par là même, n'étant jamais tenue de faire , pour ainsi dire , la preuve de ses déductions logiques, elle reste toujours frappée d'un doute général , dont rien ne peut la relever. Ainsi va s'agrandissant l'intervalle qui la sépare des sciences ; et elle demeure renfermée dans sa méthode, désormais stérile, tandis que les autres cultivent la leur, désormais de plus en plus féconde. C'est là que doit intervenir une philosophie qui fasse également acception du monde et de l'homme , et qui soumette l'ensemble des idées subjectives à l'ensemble des

idées objectives , ôtant à celles-là le caractère absolu qui leur est inhérent, et à celles-ci rincohérence qui résulte de leur isolement. Toutes les conceptions ainsi confrontées avec la réalité constituent la philosophie telle que la comporte aujourd'hui une méthode sévère. En poursuivant, comme fait la philosophie métaphysique , les idées subjectives , on arrive , il est vrai , à des idées générales , mais en dehors des notions positives et de plus en plus inacceptables pour les esprits plies à un autre mode de démonstration. En poursuivant , comme font les sciences , des objets toujours particuliers, on arrive, il est vrai, à des notions positives, mais frappées d'impuissance par leur spécialité restreinte. C'est donc dans la combinaison des deux points de vue que l'on obtient le général et le positif, c'est-à-dire la réunion de ce qui appartient séparément à la métaphysique et aux sciences. Or, cette combinaison se fait de soi-même quand toutes les notions acquises par les sciences sont ramenées vers l'homme , pour corriger sous le contrôle de la réalité ce que les conceptions purement subjectives ont d'absolu , d'illimité , d'indémontrable.

Cette voie , inverse de la direction primordiale , a été longtemps inaccessible ; et , comme je l'ai dit , l'homme eut besoin, par une hypothèse instinctive et nécessaire, de faire tout à son image , et d'importer ses idées dans les choses , en attendant que , par une lente réaction , l'expérience importât les choses dans ses idées. Ramener le monde vers l'homme, retourner l'objet vers le sujet, confronter les idées subjectives aux idées objectives , n'a pas toujours été possible. Aujourd'hui cela se peut ; aujourd'hui cela se fait; et cette révolution mentale, commencée il y a tant de siècles par les premiers travaux mathématiques, poursuivie à travers la création successive des sciences, devient voisine de son accomplissement. Là aussi , si l'on veut y réfléchir, se manifestent l'enchaînement des opinions humaines et la filiation du présent avec le passé. Quand la terre est mise en son rang parmi les planètes, l'homme à sa place dans la série des êtres vivants , la société sous l'influence d'un mouvement qui lui est propre, alors les ra-

llll DB LA l'HIliOSOPHIE

cines des notions absolues , soit théologiqiies , soit métaphysiques, se dessèchent, et la confiance dans les conceptions de ce genre va décroissant chez les intelligences formées h l'école des notions positives.

Aussi beaucoup d'hommes éclairés ne manquent-ils pas d'objecter que, depuis plus de deux mille ans, la métaphysique agite incessamment les mêmes questions, sans avoir obtenu aucune solution permanente. C'est qu'en eflfet les doctrines métaphysiques sont marquées du caractère de l'instabilité. Rien, dans cette étude, ne demeure fixe ; rien ne peut jamais être considéré comme définitivement acquis ; rien ne persiste dans ces systèmes qui se succèdent , excepté la tentative toujours renouvelée d'aborder des questions toujours insolubles. Qu'est-il besoin de rappeler ici au lecteur des faits si bien connus? L'antiquité a vu, pour ne citer ici que les systèmes principaux, les luttes de l'Académie, du péripatétisme, de l'épicuréisme, du stoïcisme, du scepticisme ; et quand ces grandes conceptions, qui avaient longtemps occupé les intelligences les plus élevées, commencèrent à tarir, le néoplatonisme reprit momentanément de l'ascendant sur les esprits. Mais la philosophie antique devait disparaître avec la société antique ; la métaphysique païenne avec la religion païenne: aussi le néoplatonisme meurt au moment de l'intronisation définitive du christianisme. Alors commence une métaphysique chrétienne à côté de la religion chrétienne ; les problèmes agités par les philosophes de l'antiquité sont repris par les philosophes des temps qui suivent. Le moyen âge en discute (f analogues sous les noms de nominalisme, de réalisme, de conceptualisme. Puis surgissent les doctrines de Descartes, celles de Spinosa, celles de Locke et de Condillac, la critique de Kant, les spéculations de Fichte , de Schelling , de Hegel ; ce qui nous mène jusqu'à nos jours. Tous ces systèmes (ce sont les plus grands, et combien n'ai-je pas omis de modifications partielles !), tous ces systèmes sont en lutte sur les bases mêmes de leurs conceptions. Ce n'est jamais un édifice qui se continue ; c'est toujours une construction nouvelle , élevée sur les ruines de rancienne. Ce tableau du passé est

aussi celui du présent ; car des symptômes manifestes indiquent que les grands systèmes de Gondillac en France, de Hegel et de Schelling en Allemagne , s'épuisent et laissent de la place pour de nouvelles tentatives métaphysiques.

Donc , l'histoire révèle l'instabilité essentielle des doctrines métaphysiques. C'est là une expérience décisive par sa prolongation. En fait , et indépendamment de tout raisonnement théorique, les notions absolues sont instables et n'ont rien en elles-mêmes qui puisse maintenir une conviction prolongée ; en fait, elles se remplacent continuellement les unes les autres ; en fait, elles n'ont point encore de principe établi sur lequel toute contestation soit levée. A chaque grande époque métaphysique, on fait table rase ; d'autres esprits reprennent les questions fondamentales sur d'autres données; et tout le travail ancien est perdu, si ce n'est comme exercice et éducation de la raison humaine. L'histoire du monde, a dit Schiller, est le jugement du monde, et des variations perpétuées incessamment pendant plus de vingt siècles sont le jugement de la métaphysique.

Un tout autre spectacle est présenté par les sciences qui s'appuient sur un autre principe. Là , la marche est continue ; ce qui est acquis une fois l'est pour toujours, et le moindre coup d'œil jeté sur les diverses sciences suffit pour mon+rer que l'état présent est supérieur à l'état passé. De même qu'en fait la métaphysique est livrée à des agitations perpétuelles et à des révolutions sans terme , de même , en fait, les sciences sont assujetties à une ascension continue. De même qu'en fait la métaphysique voit à chaque nouveau système ses bases mêmes attaquées et remaniées, de même, en fait, les sciences, quand elles ont touché une fois le vrai, ne le perdent plus et bâtissent avec confiance sur ce fondement solide. Le résultat est là, frappant tous les yeux. Rien de plus instructif que ce contraste fourni par l'histoire , maintenant suffisamment étendue pour que l'expérience soit concluante. Le temps laisse sourdre peu à peu ses enseignements comme autant de minces filets d'eau qui sillonnent à peine le sol ; mais à la longue ces filets réunis forment un courant qui entraîne les intelligences.

Û6 DE LA PHILOSOPHIB

Ce qui distingue la métaphysique et la science positive, c'est que l'une ne débat jamais que ses principes , et que l'autre ne débat jamais que ses conséquences ; situation inverse qui rend compte des résultats opposés. Dans les sciences, la contestation roule sur les choses nouvelles et sur les inductions qui en sortent ; dans la métaphysique, elle roule sur les choses primordiales , sur celles qui ont occupé les plus anciens philosophes. Constatons encore une différence non moins profonde. Les sciences ont un caractère fixe et déterminé comme les objets qu'elles étudient; elle ne varient pas plus que les lois naturelles, et, ces lois étant toujours et partout les mêmes , il en résulte un6 série de notions à l'abri de l'influence des lieux et des temps. Une vérité astronomique trouvée en Grèce n'a ni patrie ni date, et elle est valable pour les modernes comme pour les anciens. Autre est le cas de la métaphysique : comme elle repose sur des principes a priori , sur des notions absolues puisées directement dans l'esprit humain, elle varie comme cet esprit lui-même, elle reflète les opinions des civilisations successives, et elle est grecque ou orientale, païenne ou chrétienne. Les systèmes métaphysiques se tiennent moins par une liaison intrinsèque et naturelle que par les circonstances extrinsèques. La métaphysique païenne meurt avec l'avénement du christianisme, tandis que la géométrie païenne ou l'astronomie païenne ne souffrent pas une pareille interruption.

C'est qu'en effet la métaphysique a un rôle essentiellement critique , par conséquent toujours lié à des données qui ne lui sont pas exclusives : ce sont les données théologiques. La métaphysique s'occupe des mêmes objets que la théologie, mais elle s'en occupe d'une manière différente. Dès lors s'établit entre l'une et l'autre un rapport qui détermine inévitablemefit le caractère de la métaphysique : aussi la voit-on constamment en conflit avec les pouvoirs religieux, dont elle compromet les conditions d'existence. C'est ainsi que la métaphysique païenne a miné par une longue élaboration les bases mentales du polythéisme et préparé les voies à l'avènement du monothéisme dans le monde gréco-romain.

POSITIVE. txl

C'est ainsi que la métaphysique chrétienne , mère de tant d'hérésies , a amené le protestantisme , la désorganisation de l'établissement catholique, et finalement les phases révolutionnaires dont le monde moderne a été témoin.

La prétention de traiter d'une façon indépendante les questions que les théologies résolvent n'a jamais été acceptée par les pouvoirs religieux ; mais, d'un autre côté, la prétention de limiter dans un certain cercle les discussions sur les notions absolues communes aux théologies et à la métaphysique n'a jamais été acceptée par celle-ci. De là le rôle social des théologies et des métaphysiques. Dans l'histoire des populations.les plus avancées , ces deux puissances ont été invincibles l'une pour l'autre ; elles se sont partagé le domaine commun par des limites continuellement variables entre la foi et le raisonnement. La métaphysique est toujours ou auxiliaire ou adversaire : dangereux auxiliaire à cause de son indépendance, dangereux adversaire à cause de la compétence qu'elle accorde à tous les esprits. Ce jeu alternatif se perpétue jusqu'à la venue des notions positives, qui les supplantent toutes deux; partout, en effet, elles ont éliminé les explications soit théologiques, soit métaphysiques.

Telle est, dans l'histoire du développement de l'humanité, la position de la métaphysique, toute corrélative et critique. Les besoins logiques sont impérieux pour l'esprit humain, et la métaphysique a satisfait pendant longtemps à un de ces besoins. Il faut à l'esprit toujours quelque moyen général de coordonner ses conceptions , quelque système qui les embrasse, quelques notions compréhensives qui lui servent de théorie et de guide. C'est là ce que la métaphysique a fourni aux générations du passé. Elle est un intermédiaire (en tout l'esprit humain a besoin d'intermédiaires) entre les théologies , que sa discussion ébranle , et les notions positives , dont, par cette discussion même, elle prépare l'avénement. Par un accord que l'on constate continuellement dans l'histoire, et qui est le résultat inévitable des conditions mentales de l'humanité, cette généralité , qui alors ne pouvait être autre , était suffisante , car l'ensemble du savoir humain n'était pas capable de donner de graves contradic-

/l8 DK L\ PHILOSOPHIE

tions aux explications absolues et d'eu limiter l'étendue. Depuis et peu à peu elle est devenue insuffisante. Les compartiments demeurés vides dans les connaissances se sont remplis ; ce qui est accessible à l'intelligence a été embrassé, et le départ s'est fait entre les notions absolues vainement cherchées et les notions relatives , seul objet réel de nos spéculations. Les siècles se sont chargés de ce double travail, montrant d'une part l'inanité des tentatives du Sisyphe métaphysique , et de l'autre les progrès constants et continus des notions positives. A ce point , et c'est celui où nous sommes aujourd'hui , le concours entre les sciences et la philosophie devient manifeste ; les sciences se transforment en philosophie , ou , si on l'aime mieux , la philosophie absorbe les sciences.

De la philosophie positive ^

La distinction entre la philosophie et les sciences est essentiellement transitoire; la philosophie n'est qu'une science générale ; chaque science spéciale n'est qu'une philosophie particulière ; tout est évidemment commun, le but et les procédés. Lorsque , il y a vingt-cinq siècles , Socrate sépara la philosophie des sciences , qui jusque-là y étaient confondues , comme on le voit par les travaux des anciens philosophes, Anaxagore, Xénophane, Parménide, etc.; quand, dis-je, Socrate opéra cette séparation, il obéit instinctivement à une nécessité qui ne fit que devenir plus pressante dans les siècles suivants. Les phénomènes moraux et sociaux échappaient tellement aux vaines explications physiques des sciences contemporaines , que l'esprit ferme et net de Socrate en fut frappé; et, d'un autre côté, les

1 Tfalional, du 3 et 4 décembre IM.

sciences positives commençaient à avoir assez de consistance pour ne plus accepter que difficilement les procédés qui étaient propres aux conceptions tliéologiqnes et métapliysiques. La tendance à la scission était donc réciproque; et les sciences se seraient elles-mêmes disjointes du système philosophique, si Socrate , prenant les devants , n'eût fait la part de la philosophie. Ne sait-on pas que l'antiquité attribua à Ilippocrate d'avoir séparé de la philosophie la médecine, qui, à titre de biologie, était englobée dans les spéculations générales ?

Donc, la double impossibilité , soit de soumettre les phénomènes moraux et sociaux aux explications scientifiques , soit de soumettre les phénomènes de la nature physique aux explications théologiques ou métaphysiques , cette double impossibilité se fit impérieusement sentir en Grèce vers le temps de Périclès ; et c'est certainement là un des grands événements dans l'histoire de l'esprit humain. Dès lors les sciences positives continuèrent pas à pas leur lente élaboration, s'affranchissant progressivement, suivant les degrés de leurs complications , des langes théologiques et métaphysiques qui les avaient protégées à leur naissance; et leur indépendance, d'abord précaire, alla s'afiermissant de plus en plus. D'un autre côté , le monde moral et social fut régi par les notions théologiques et métaphysiques. On voit, à ce grave moment, l'antique unité théologique, dont le type le mieux connu nous est offert par l'Egypte , se briser en deux irrémédiablement dans les esprits. Des deux fragments , l'un continue h se mouvoir dans l'ancienne orbite des notions absolues , c'est-à-dire théologiques ou métaphysiques ; l'autre est jeté dans la voie nouvelle de l'expérience ; de l'expérience , qui jusqu'alors, sans doute , n'avait fourni que des éléments aux arts, sans jamais prendre rang dans les conceptions scientifiques. C'est là aussi ce qui imprime le caractère à toute la science et à toute la philosophie jusqu'à nos jours : la science devient de plus en plus étrangère à la philosophie ; la philosophie devient de plus en plus étrangère à la science.

L'avenir de ces deux grandes méthodes était alors incer-

tain. Pour que le rapport récemment établi par la scission se maintînt, il fallait que la métaphysique réussît à asseoir d'une manière solide ses principes propres , ou bien il fallait que les sciences positives fussent incapables d'aborder jamais les problèmes exclusivement réservés d'abord à leur rivale. Ni l'une ni l'autre de ces deux conditions ne s'est réalisée. Il ne fut pas donné à l'esprit métaphysique de s'arrêter dans ses révolutions incessantes; et l'expérience montra une propriété qu'on ne lui soupçonnait pas, celle de fournir , à l'aide de l'induction et de la déduction , des notions pleinement scientifiques. Pendant que la métaphysique tournait inévitablement dans un cercle où elle ne trouvait pas 'de repos, les sciences s'approchaient peu à peu du domaine qui lui était resté exclusivement dévolu. De la sorte, la question s'est trouvée posée, mais en sens inverse , comme au temps de Socrate : alors , par les progrès des idées, la scission entre la philosophie et les sciences était inévitable ; aujourd'hui , par le même progrès , la réunion devient inévitable à son tour.

Ainsi ont marché les choses. Une hypothèse théologique, puis métaphysique, a présidé aux débuts de l'humanité, a soutenu ses pas et favorisé son premier développement. En dehors s'est placée l'étude des lois réelles, étude faible d'abord , lente et mal assurée dans sa marche , puis , une fois les premières difficultés vaincues , grandissant avec rapidité. La confrontation fut inévitable ; et , s'opérant d'ellemême , successivement , elle fit reculer l'hypothèse primordiale. Mais , dans les temps passés , la confrontation n'était que partielle; aujourd'hui, elle est générale et porte sur tout le savoir humain.

Arrivées à posséder cet ensemble, les sciences, pour se transformer en philosophie, n'ont plus qu'une chose à faire : c'est de s'ordonner elles-mêmes en système. Cette élaboration accomplie, elles satisferont à toutes les conditions d'une philosophie, c'est-à-dire qu'elles fourniront les premiers principes de toutes nos notions rangées dans l'ordre vraiment naturel. C'est ce dernier travail que M. Comte a exécuté dans son ouvrage.

POSITIVK. 5i

Il faut d'abord reconnaître avec précision la véritable étendue du domaine spéculatif, c'est-à-dire déterminer quel est le nombre des sciences pures, de celles qui correspondent à des lois distinctes et qui ne s'appliquent pas à un objet naturel particulier. Je m'explique par des exemples qui feront comprendre la chose sans aucune ambiguïté. L'astronomie est une science pure ou spéculative , car elle étudie les Jois géométriques et dynamiques qui régissent les corps célestes ; la chimie est une science pure ou spéculative, car elle étudie les lois qui régissent les compositions et les décompositions des corps. Mais la géologie n'est pas une science pure, car elle s'occupe d'un objet naturel particulier, du globe terrestre , et emprunte tous ses moyens d'attaquer les difficiles problèmes qui lui sont soumis aux sciences pures , par exemple à l'astronomie, à la physique, à la chimie , etc.

Telle est la distinction importante qu'il faut faire entre les sciences spéculatives et les sciences concrètes. La philosophie , chose éminemment spéculative , ne peut , cela est manifeste de soi, s'incorporer que les sciences spéculatives. Il faut donc les énumérer pour établir tout d'abord le vrai domaine de la philosophie positive.

M. Comte distingue six sciences pures : les mathématiques , l'astronomie , la physique , la chimie , la biologie, la science sociale. Des mathématiques relèvent les lois de l'étendue et du mouvement. A l'astronomie appartiennent la distance, la grosseur, la forme du soleil et des corps planétaires , les orbites qu'ils parcourent , et les forces qui les meuvent. La physique étudie tous les phénomènes dus h la pesanteur, à l'électricité, au magnétisme, au calorique, à la lumière , aux vibrations sonores. La chimie pénètre dans la constitution moléculaire des substances, reconnaît les éléments indécomposables ou, du moins, indécomposés, et détermine les conditions qui président aux combinaisons définies. La biologie recherche toutes les formes que revêt la vie depuis le dernier végétal jusqu'à l'homme , embrasse la hiérarchie de ces êtres de plus en plus compliqués et

élevés, se familiarise avec les modes qui règlent la manifestation des phénomènes vitaux, travaille à préciser le rapport constant qui existe entre la structure anatomique et la fonction , constate des facultés de plus en plus hautes dans les animaux supérieurs , et , combinant la considération de Torgaiie et des facultés , elle dispute l'étude de l'homme intellectuel et moral à la métaphysique. Enfin , la science sociale suit l'évolution des sociétés, en distingue les phases nécessaires et assigne la loi de ces changements ; plus générale et plus vraie que la doctrine de Bossuet ou celle de Condorcet, elle rend compte du fétichisme, du polythéisme, du monothéisme et de l'ère de révolution, démontre l'instabilité nécessaire de ces états transitoires, et prévoit dès lors l'avènement complet des idées positives. Ce résumé succinct comprend l'ensemble du savoir humain. Rien n'est omis , rien si ce n'est ce qui est inaccessible à l'esprit de l'homme , la recherche des causes premières et des causes finales.

Ici se montre visiblement le caractère qui appartient à la philosophie positive et qui la distingue profondément des conceptions rivales. Chaque série de phénomènes apparaît gouvernée par des lois immuables. Toujours la terre et les planètes, ses sœurs, vont de l'occident à l'orient, retombant sans cesse dans le sillon d'hier. Toujours l'électricité, éclatant dans les nues , trouble la tranquilité de notre atmosphère. Toujours un secret effort dirige l'aiguille aimantée vers les pôles de notre globe. Toujours des forces intimes sollicitent la combinaison des éléments et composent avec deux gaz subtils les mers orageuses, qui ébranlent leurs barrières de rochers. Toujours la vie , par une transformation singulière, change en muscles, en os, en nerfs, les éléments grossiers disséminés dans les airs , sur la terre et les eaux. Là sont les conditions nécessaires des choses telles que nous les connaissons ; elles forment l'horizon de l'esprit humain, au delà duquel l'œil de l'intelligence est incapable de rien voir, que le vide infini. C'est ainsi que la vue physique a vainement déployés devant elle les espaces

immenses et le bleu sans limites des profondeurs célestes ; rétendue est un obstacle suffisant, et l'œil n'a point de portée qui atteigne à ces distances lointaines.

Ces lois qui régissent les choses, il est impossible d'aller au delà; mais il est possible d'y arriver. Toute recherche qui prétend les dépasser se perd dans le vague; toute recherche qui les étudie dans leur action et leurs combinaisons est fixe , déterminée , et, partant , positive. Du moment qu'on a éliminé ce qui doit être éliminé désormais, on ne voit rien qui se trouve en dehors des six sciences énumérées. Quelque effort de pensée qu'on fasse, on arrive toujours, en définitive, à l'une d'elles; sinon, l'on sort, ou plutôt on croit sortir des limites de l'esprit humain, et, au lieu de traiter les questions réelles, on agite des conceptions mentales, destinées, comme l'histoire des théologies et des philosophies le prouve , à perdre peu à peu l'assentiment des intelligences. Tout ce que nous pouvons savoir est évidemment renfermé dans les notions géométriques de l'étendue et du mouvement ; dans la connaissance du système céleste auquel nous appartenons ; dans le jeu des agents qui gouvernent toute chose sur notre terre; dans les combinaisons des éléments chimiques; dans l'étude de la série des êtres vivants, au sommet de laquelle l'homme est placé; et enfin, dans les conditions sous lesquelles les sociétés se développent. Au delà de cet ensemble on ne peut plus imaginer que des spéculations sur l'essence des choses et sur les causes dernières; mais essence des choses, causes dernières, questions théologiques et métaphysiques , tout cela est en dehors de l'expérience. L'esprit humain , de quelque manière qu'il s'ingénie , n'a aucun moyen pour y atteindre ; et , produit luimôme des causes qui produisent tout , n'ayant vue que sur un coin d'univers, ne pouvant combiner les idées complexes que dans une limite très-restreinte , quand il entasserait Ossa sur Pélion , il n'en serait pas plus près du but inaccessible qu'il s'est si longtemps proposé.

Donc la philosophie est dans l'ensemble des sciences qui donnent la connaissance de l'ensemble des choses. Mais,

à ce point , ce ne sont encore là , à vrai dire, que des matériaux; et, pour que la construction s'achève, il faut un double travail , savoir, une classification systématique et l'exposition des principes les plus généraux que renferme chaque science.

Les six sciences ont été classées par M. Auguste Comte dans l'ordre suivant: mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie et science sociale. Voici les raisons qui l'ont conduit à cette classification , et qui n'en permettent pas d'autre. Au premier rang sont placées les mathématiques, à cause de la simplicité plus grande qui leur appartient; à l'aide d'un très-petit nombre d'axiomes suggérés immédiatement par l'expérience, elles arrivent, par la voie de la déduction , à des développements prodigieux. De toutes les sciences., c'est celle qui emprunte le moins aux données expérimentales ; c'est celle dans laquelle le travail interne de l'esprit humain intervient le plus. Il est merveilleux de voir comment quelques vérités d'une extrême simplicité mènent à des résultats importants et à des formules fécondes. Les mathématiques marchent sans le secours des sciences subséquentes, elles sont plus générales qu'aucune autre ; car qu'y a-t-il de plus général que les notions de l'étendue et du mouvement ? C'est cette double considération qui leur assigne la première place dans la hiérarchie scientifique.

La seconde est dévolue à l'astronomie par la même raison. L'astronomie, elle, doit bien plus que les mathématiques à l'expérience, h l'observation. Tous les résultats qu'elle a obtenus sont le prix de l'étude patiente et minutieuse des apparences célestes , et , à ce titre , elle est notablement plus compliquée que les mathématiques. Mais sans celles-ci elle ne peut rien : la géométrie et la mécanique lui donnent les moyens de spéculer sur les observations qui lui sont propres , et d'en tirer la forme des orbites et la loi des mouvements.

Quittant les spéculations de l'étendue et du mouvement, quittant la contemplation des corps célestes, un nouveau pas nous amène aux phénomènes déjà moins généraux dont

s'occupe la physique. A celle-ci donc est assigné le troisième rang. Le secours des mathématiques lui est indispensable ; grâce à elles seules , l'esprit pénètre profondément dans la règle des choses ; sans ce guide , qui tantôt rectifie l'expérience et tantôt la devance, les théories seraient bien moins sûres et bien moins compréhensives. Quant à sa liaison avec l'astronomie, elle est évidente dans l'étude de la pesanteur, la plus parfaite des théories physiques, mais aussi qui n'est qu'un cas particulier de la gravitation céleste. Malgré les puissantes ressources que lui offrent les mathématiques, malgré la possibilité de varier sans fin ses expérimentations , combien néanmoins la physique est loin de la régularité et de la perfection qui sont le lot des mathématiques et de l'astronomie ! C'est que là les données de l'expérience interviennent en bien plus grand nombre et compliquent immensément les recherches. Le phénomène réel, tel qu'il se produit, ne peut que rarement, et dans des circonstances heureuses, passer sous l'élaboration directe de l'instrument mathématique. Au reste , l'histoire même des sciences témoigne de cette subordination de la physique à l'égard des mathématiques et de l'astronomie : déjà parmi les Grecs la géométrie avait fait de brillantes découvertes, déjà de précieuses acquisitions étaient entrées dans le domaine de l'astronomie, quand la physique en était à peine à quelques ébauches primitives.

En arrivant à des phénonomènes encore plus particuliers, on rencontre la science qui étudie les éléments dans leurs actions moléculaires. La chimie, évidemment, doit être placée après la physique, source de connaissances dont elle ne peut se passer. Le calorique , la lumière , l'électricité , jouent un trop grand rôle dans les phénomènes chimiques, pour que le rang de la chimie ne soit pas fixé dans la hiérarchie scientifique. Cette subordination , donnée , comme on le voit , par la nature des choses , est donnée aussi par l'histoire : la chimie est une science récente ; le berceau en est près de nous. Avant les admirables découvertes du siècle dernier, il y avait des alchimistes, ouvriers infatiga-

Sô DK LA PniLOSOPHlS

bles à entretenir les fourneaux allumés, à remuer les substances , et faisant çà et là de précieuses découvertes tout en poursuivant de chimériques recherches ; il y avait les chimistes, leurs successeurs, qui recueillirent nombre de faits ; mais la chimie scientiiique n'existait pas encore. Au reste, ici vient expirer Tinfluence mathématique, absolue dans l'astronomie, grande encore dans la physique, à peu près nulle dans la chimie. Aussi les théories, dépourvues de ce puissant secours , sont-elles bien plus restreintes dans leur portée et dans leur prévision, caractère qui va se marquer de plus en plus dans les sciences subséquentes.

La grande science des êtres vivants, la biologie, succède à la chimie. De la chimie seule elle apprend que les tissus organisés sont composés des éléments inorganiques disséminés dans le reste de la nature ; que les matériaux s'échangent incessamment entre eux dans le sein des corps animés, et que la nutrition, qui est, avec la reproduction, la vie entière dans le végétal et la base de tout le reste dans l'animal , n'est , à vrai dire , qu'un immense travail de composition et de décomposition chimiques, La biologie est tellement liée à la chimie, qu'aujourd'hui ces deux sciences sont vicieusement enchevêtrées dans ce qu'on nomme chimie organique, et le domaine respectif de chacune n'est pas même déterminé. Ici , il faut signaler un point essentiel dans l'histoire : la biologie, malgré sa subordination hiérarchique à la chimie , n'est point une science de tout point récente; Aristote, Hérophile, Érasistrate, Galien, ont exécuté des travaux véritablement positifs. C'est que la biologie a pu être directement attaquée par l'anatomie, et on a tout d'abord étudié les fonctions des organes. Mais , pour l'antiquité, la nutrition est restée lettre close : la nutrition, fondement de toute vitalité ; un abîme séparait le monde organique du monde inorganique ; et , en l'absence d'une science qui n'existait pas, on ne pouvait se faire aucune idée positive de l'élaboration par laquelle les tissus vivants se formaient aux dépens des matériaux bruts. La chimie a comblé cet abîme , et il est constant que la biologie , fragment isolé jusqu'alors , n'a été introduite dans la science

générale qu'après la création de la chimie. C'est là le vrai point de vue de l'histoire scientifique et l'explication d'une anomalie apparente.

Enfin , au sixième rang vient la science sociale. 11 est à peine besoin d'indiquer le rapport de subordination dans lequel elle est à l'égard de la biologie. L'étude de l'homme en société a pour fondement nécessaire l'étude de l'homme en tant qu'individu ; elle a besoin aussi, pour donner de la consistance à ses théories , de connaître les conditions gênétaies sous lesquelles la vie se manifeste. Les conditions de la vie dans tout son ensemble sont un terme auquel doivent être incessamment confrontées les théories sociales ; c'en est la pierre de touche nécessaire. En un mot , la biologie fournit à la science sociale le terrain , comme la chimie le fournit à la biologie elle-même. Il n'est pas besoin non plus d'insister pour faire voir que la science sociale est, dans l'histoire, comme dans la hiérarchie, postérieure aux autres sciences. C'est au moment où les unes ont grandi et se sont coordonnées, que les tentatives pour déterminer l'autre sont devenues de plus en plus fréquentes , de plus en plus intéressantes.

Telle est la coordination systématique des sciences pures ou spéculatives. Elle est fondée sur l'indépendance de la science supérieure à l'égard de l'inférieure, sur la dépendance de celle-ci à l'égard de celle-là ; sur les objets de moins en moins généraux dont elles s'occupent respectivement: l'étendue et le mouvement, le système céleste, les agents physiques, les phénomènes chimiques , la vie , la société ; enfin, sur le développement historique lui-même, qui n'a laissé éclore les sciences que une à une, et au furet à mesure de leur complication. Cet arrangement porte avec soi sa démontration, et dès lors on peut voir les diverses catégories de phénomènes, chacune asservie à la loi qui la régit, produire par leurs combinaisons le spectacle de notre monde ; les phénomènes et les lois, qui sont seuls du domaine de l'esprit humain. Ainsi, on arrive au plus haut point qu'il soit permis d'atteindre, et de là on embrasse tout ce qui est su : véritable position philosophique, où rien n'échappe et

OÙ les choses sont vues dans leurs relations réelles , assez élevée pour dominer, assez judicieusement choisie pour ne donner aucun vertige.

La philosophie de chaque science en particulier est éclairée continuellement par la coordination systématique qui place ainsi à leur rang successif les mathématiques, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la science sociale. Rien ne prépare mieux l'esprit à concevoir les méthodes et les résultats qu'un arrangement dans lequel les sciences sont entre elles dans le rapport le plus direct, et qui montre tout d'abord les réactions multipliées des unes sur les autres. Un premier coup d'œil signale le caractère des méthodes employées par chaque science : à mesure qu'on passe de Tune à l'autre, on voit le procédé suivi instinctivement par l'esprit humain changer et se modifier selon le sujet à traiter. C'est là que la logique élémentaire, si bien établie par Aristote, devient logique spéculative, et, par la combinaison des méthodes particulières , constitue la méthode générale de l'esprit humain. Dans les mathématiques, où l'induction est presque nulle et se réduit à une sorte d'intuition, règne avec ses développements les plus étendus et les plus admirables la déduction, qui de quelques axiomes tire une multitude infinie de propositions enchaînées. L'induction qui, elle, au contraire, fait sortir de faits particuliers une loi générale, prend une place toujours de plus en plus grande dans les sciences subséquentes. La méthode spécialement cultivée par l'astronomie est l'observation : l'astronomie n'a qu'un seul sons, la vue, pour étudier les phénomènes dont elle s'occupe ; ces phénomènes s'accomplissent sans qu'elle puisse en rien les modifier ; et c'est là que devra étudier les règles et la puissance de l'observation quiconque voudra s'en faire une véritable idée. Autre est la méthode de la physique et de la chimie: là, les agents sont sous notre main ; le nombre en est limité ; on peut, n'en modifiant qu'un seul, laisser subsister tous les autres : c'est l'expérimentation ; ces sciences en offrent le plus parfait modèle. Quiconque veut savoir ce que c'est que l'art d'expérimenter , d'instituer convenablement une expérience, et d'en tirer de juste»

conclusions, doit aller à l'école de la physique et de la chimie. Ce n'est qu'après avoir été formé par ces institutrices rigoureuses qu'on pourra, dans les autres sciences, où l'expérimentation est moins pure , apprécier convenablement les résultats^ qu'elle fournit. Comme la chimie est entre le monde inorganique et le monde organique, et forme le pont qui mène à la biologie, elle participe pour la méthode de ce caractère intermédiaire; et, si elle a l'expérimentation comme la physique, elle a, comme la biologie, la classification. Former la vraie nomenclature des choses et leur imposer un nom systématique qui en indique la nature, est un des attributs de la logique spéculative; et, bien qu'il appartienne aussi à la biologie , c'est néanmoins dans la chimie que cet attribut trouve à s'exercer de la manière la plus complète. Là , une bonne nomenclature est le résumé de toute la science ; le nom systématique de chaque corps doit en faire connaître directement la composition, et contenir en quelque sorte un précis de son histoire. Par sa nature même , plus la chimie avancera , et plus cette double propriété se développera. Aussi les pères mêmes de la science avaient-ils fondé une nomenclature admirable, quoique devenue insuffisante; les nomenclatures systématiques en botanique, en zoologie, en anatomie, en pathologie, ne peuvent atteindre à un aussi haut degré de perfection. La chimie se trouve placée dans la hiérarchie scientifique à un point où la nomenclature , devenant utile , n'est pas cependant assez difficile pour ne pas rallier toutes les considérations au caractère suprême de la science , à une seule notion prépondérante, à celle de la composition des corps.

Dans la biologie apparaît une autre face des choses , et cette science comporte aussi une autre méthode générale ; là tous les êtres, depuis la plante jusqu'à l'homme, forment un système présentant partout analogies et différences. Pour chaque être , les âges, depuis la conception dans la graine végétale ou dans l'ovule animal, jusqu'à la décadence sénile, offrent des variations successives enchaînées les unes aux autres, Enfin, dans le même être, les influences du milieu

ambiant et de la nutrition produisent des modifications profondes , sujet fécond en rapprociiements. De là ressort la méthode qui appartient en propre à la biologie , et dont nulle science ne fait un usage aussi constant , aèissi profitable, à savoir, la méthode analogique ou comparative. Ce qui ne fait que poindre dans la biologie arrive à son plein dans la théorie des sociétés. La doctrine des âges , en eflFet , n'est que le rudiment de la méthode historique , privilège spécial de la science sociale. Ici l'investigation procède, non plus par simple comparaison, mais par filiation graduelle. L'individu , dans sa courte évolution , ne peut suggérer la méthode historique, laquelle, au contraire, surgit directement de la contemplation des phases successives de l'humanité. Telles sont les méthodes particulières dont l'ensemble constitue, suivant l'heureuse expression de M. Auguste Comte , le pouvoir général de l'esprit humain.

Voilà pour la méthode ; voici pour le résultat. Embrasser dans un aperçu commun tous les phénomènes sans exception , et en saisir l'enchaînement , cela donne nécessairement la conviction que les choses sont soumises à des lois fixes , c'est-à-dire au jeu régulier de leurs propriétés. Tels agents étant en présence , tels effets en sortiront toujours. Le voyage que la philosophie positive fait faire dans le domaine mental ressemble assez aux premières circumnavigations , qui révélèrent à l'homme les dimensions du globe terrestre. Tant qu'il n'avait pas fait le tour de sa demeure , il pouvait lui supposer des dimensions démesurées , et rien ne lui apprenait les limites réelles dans lesquelles il était renfermé. De même le domaine mental a pu longtemps paraître infini ; mais du moment que la circumnavigation est achevée, du moment que partout les limites ont été touchées , il faut rentrer dans la réalité. Ces limites , ce sont les lois qui régissent toutes les catégories de phénomènes à nous connues.

L'immutabilité des lois naturelles, à rencontre des théologies, qui introduisent des interventions surnaturelles; le monde spéculatif limité, à rencontre de la métaphysique,

posnivjt.

qui poursuit l'infini et l'absolu : telle est la double base sur laquelle repose la philosophie positive. Rattachant chaque ordre de faits à un ordre de propriétés naturelles , elle met hors de cause les théologies, qui, sous la forme de fétichisme, de polythéisme et de monothéisme , supposent une action surnaturelle, et les métaphysiques, qui vont chercher, par delà les phénomènes, leur point d'appui dans des hypothèses. L'esprit positif a successivement fermé toutes les issues à l'esprit théologique et métaphysique , en dévoilant successivement la condition d'existence de tous les phénomènes accessibles et l'impossibilité de rien atteindre au delà.

Tenant de la sorte les méthodes et les résultats généraux , la philosophie tient les fils de toutes les sciences ; et c'est là le rôle qui lui appartient, mais qui depuis longtemps lui a échappé , sans qu'il fût jamais possible qu'elle le reprît en persistant dans la voie métaphysique. Les procédés scientifiques et métaphysiques sont trop radicalement distincts pour que les derniers exercent désormais de l'influence sur les premiers ; et à cette dissidence profonde il faut attribuer la répugnance que témoignent pour la métaphj'sique de bons esprits scientifiquement cultivés. La science positive ne peut devenir métaphysique : son travail a été justement de se dépouiller successivement de ce vêtement étranger, et chaque jour elle repousse quelques lambeaux de ce genre que le temps n'avait pas encore emportés. De ce côté , rien ne peut être changé. Mais cette fin de nonrecevoir n'est, à vrai dire, qu'un refus en désespoir de cause : il n'est aucun esprit qui ne se trouvât heureux d'avoir une philosophie , de mieux comprendre les principes généraux de sa propre science à l'aide de la comparaison , et de se former une idée juste du savoir humain , en en saisissant la coordination , la portée et les limites. La philosophie est le véritable remède à l'action dispersive des spécialités; mais pour cela il faut qu'elle soit homogène avec les notions positives , qu'à aucun prix l'esprit humain ne peut plus sacrifier : autrement l'efficacité en est nulle. On en a surabondamment la preuve aujourd'hui : jamais la

philosophie n'a exercé moins d'empire sur les sciences, parce que jamais, à aucune époque, les deux méthodes positive et métaphysique n'ont été séparées l'une de l'autre par un plus grand intervalle. Désormais la fusion de la philosophie et des sciences est également nécessaire à toutes deux, et il n'est pas moins important, dans l'état actuel des esprits, de soumettre les sciences à la philosophie, que la philosophie à la méthode scientifique.

Arrivée là, la philosophie change complètement de manière d'être. Les modifications qui lui sont destinées ne portent plus sur ses bases ; elles ne portent que sur son sommet. Appuyée sur le terrain solide des sciences , elle garde , comme elles , les premières assises ; mais , comme chez eHes aussi , les constructions dernières sont continuellement en rénovation et en accroissement. Il n'est point d'acquisition dans une science quelconque qui ne tourne au profit de la philosophie ; il lui appartient de s'enrichir successivement de toutes les richesses, et, partant, de se modifier dans ses développements , obéissant dès lors sciemment aux leçons de l'histoire , qui montre la variation inévitable des opinions humaines, la filiation qu'elles suivent, le rapport constant entre l'état mental des peuples et leur état social, et le caractère toujours relatif des idées philosophiques.

Et en effet , il y a une réaction nécessaire entre la science sociale et toute les autres sciences , réaction manifeste en fait dans l'histoire , mais dont la nature se révèle à la philosophie dès que celle-ci est en état de la comprendre. Si , dans la hiérarchie , la science subséquente dépend, par une liaison nécessaire, de la science antécédente, il est vrai aussi que la science antécédente subit une utile réaction de la part des sciences subséquentes. Elle en reçoit de nombreuses clartés, elle leur emprunte des méthodes utiles et s'en sert soit pour rectifier son propre point de vue , soit pour l'agrandir, soit pour se créer des ressources nouvelles. Gela étant , et le plus simple examen montrera la vérité de cette proposition , cela étant , dis-je , on conçoit quelle influence considérable doit exercer la science sociale sur

l'ensemble scientifique ; car, placée au dernier, rang , et venant après toutes les autres, si elle reçoit d'elles toutes des secours nécessaires , elle donne à toutes de fécondes indications et l'appui le plus ferme. Ainsi se trouve établie la réaction réciproque de toutes les parties ; et , semblable au circuit électrique, le circuit philosophique est complété. La première science dépend de la dernière ; la dernière dépend de la première ; et toutes ensemble renferment dans leur circonscription le domaine réel ouvert aux investigations humaines. Là cesse toute distinction entre la science et la philosophie ; la science sociale est le terme où aboutissent toutes les autres et d'où partent les directions. -Mais cette consommation finale n'est possible que pour la philosophie positive , laquelle s'est incorporé les méthodes et les résultats des sciences particulières.

Puisque toutes les sciences aboutissent à la science so- .ciale ; puisque à son tour la science sociale réagit sur toutes les autres, il n'y a donc véritablement qu'une seule et grande science , celle de l'humanité , qui comprend tout et résume tout. Là est la philosophie entière , et rien ne reste en dehors. Au vrai point de vue , philosophie et science de l'humanité , c'est tout un , et il n'est aucune séparation à établir entre le savant et le philosophe. Ces deux classes, aujourd'hui distinctes, doivent se réunir, ou dans une science plus générale , ou dans une philosophie plus positive, quelle que soit la formule dont on veuille se servir. Au reste , cet aperçu tout spéculatif est intéressant à suivre rétrospectivement dans l'histoire. Là gît la cause théorique de ce que la pratique montre réalisé dans tous les temps , à savoir, la prédominance directrice qui a appartenu jusqu'à présent à la philosophie, soit théologique, soit métaphysique. Si , au sens véritable , toute philosophie est science de l'humanité , il a bien fallu que cette science , la plus générale de toutes, présidât toujours à la direction des sociétés: aussi, par sa nature même, quelque forme qu'elle revêtît , s'est-elle trouvée placée au sommet ; elle n'a jamais cessé d'être la régulatrice , et, dans sa transformation en philosophie positive , elle conserve encore ce caractère, qui lui

64 t)S LA PHILOSOPUIB

est essentiel. Dès l'abord, et en l'absence de notions positives sur les choses, une hypothèse instinctive sur les causes des phénomènes lui donne la position qu'elle doit occuper ; maîtresse de tous les enseignements dans les grandes théocraties de l'antiquité, maîtresse encore de l'homme et des sociétés après la scission opérée par Socrate, elle tient le gouvernail ; et pendant ce temps l'hypothèse qui lui sert de fondement est soumise au jugement des générations qui s'écoulent et des sciences particulières qui grandissent. En effet, et ceci est h remarquer dans l'histoire, il n'est point de progrès dans les sciences qui n'aille se faire sentir dans les idées ; elles ne peuvent croître sans modifier considérablement les opinions , soit théologiques, soit métaphysiques. Or, cela s'explique pour quiconque aperçoit que, la philosophie étant la science de l'humanité , les sciences particulières en sont les affluents.

Le mécanisme de l'histoire, si je puis m'exprimer ainsi,* au moins dans la partie spéculative , apparaît dès lors tout entier à nos yeux. Le procédé par lequel les opinions humaines se sont graduellement modifiées se manifeste ; et cette modification successive , autrement dit l'histoire , est due à la réaction des parties sur le tout , et du tout sur les parties , la philosophie sociale ne pouvant faire un pas sans rendre plus facile le développement des sciences particulières, et les sciences particulières ne pouvant faire un pas à leur tour sans modifier la philosophie sociale. Certes, ce n'est pas sans intérêt qu'on jette le regard dans ces profondeurs de l'histoire et qu'on voit surgir, au milieu du tourbillonnement des phénomènes sociaux si compliqués, au milieu de l'action des individus si indépendants, au milieu du conflit des masses nationales si diverses, au milieu de la succession des générations si isolées déjà de leurs ancêtres à une courte distance , qu'on voit surgir, dis-je , la condition secrète qui détermine la marche générale du système.

Le rôle primordial et nécessaire de l'imagination et de l'hypothèse tend de plus en plus à diminuer et à disparaître. Désormais , une seule chose est capable de déterminer la convergence des esprits , c'est la démonstration ,

dont le type est fourni par les sciences. Rien ne peut suppléer, dans l'état mental des populations modernes, cet indispensable office. A quelque mobile qu'on s'adresse, le nombre grossit incessamment de ceux dont la conviction se forme à une seule condition, l'assentiment spontané et involontaire qui est le fait de la démonstration. Tout le reste est inefficace. L'esprit humain, en vertu de sa propre constitution , n'est pas libre dans son assentiment ; et, quand il a saisi la preuve, il lui est impossible de ne pas l'accepter. De là vient , dans toutes les sciences , parmi les hommes les plus éloignés et les plus divers , l'accord uniforme et constant sur les notions définitivement établies. Là aucune hérésie ne peut éclater, et, mieux que toute autorité , l'assentiment , nécessaire parce qu'il est involontaire , entretient la convergence continue des esprits. Tel est le caractère qu'aujourd'hui doit avoir toute philosophie : il faut qu'elle place, comme les sciences, ses principes dans une région où ils soient toujours et à chaque instant démontrables, et, par conséquent, toujours et à chaque instant acceptés.

Quelles que soient les critiques qu'on puisse faire du livre de M. Auguste Comte, tant pour les détails c^ue pour la forme, il est convenable de les laisser complètement de côté ; car , ce qui importe ici , c'est de faire connaître les points capitaux de ce grand ouvrage ; le reste est secondaire. On peut présenter ainsi ces points essentiels de son œuvre philosophique : la détermination de la loi qui régit les sociétés passantpar l'état thèologique et l'état métaphysique pour arriver à l'état positif; la nature des questions, qui doivent cesser d'être absolues pour devenir relatives ; la méthode qui marche du monde vers l'homme, et non pas de l'homme vers le monde ; la coordination hiérarchique des sciences , qui en indique les rapports et les réactions réciproques ; l'incorporation des sciences dans la philosophie, et parla, enfin, l'homogénéité établie entre toutes nos conceptions. Ce sont là les bases de la nouvelle élaboration philosophique ; c'est ce qui en fait le caractère , et c'est aussi ce qui a dû tout d'abord être soumis à l'appréciation

du lecteur. Dans la marche continue de l'humanité , les peuples sont arrivés aujourd'hui au point de partage des idées philosophiques. L'histoire montre, dans tout son développement , le versant et le long cours des idées théologiques et métaphysiques ; mais déjà commence un autre versant, et la source des idées positives s'épanche à son tour, abandonnée désormais au lit qu'elle se creuse et à la pente qui l'entraîne.

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