‹ Conservation, révolution et positivismeChapitre 21 sur 24 · DELA · texte numérisé non relu

DELA

AU GOCVKRNEMEKT DES SOCIÉTÉS BT E:V PABTICtXIER A LA CRISE ACTUELLE.

Prévision >.

M. Auguste Comte, six ans avant la chute de Louis- Philippe , disait en son livre capital de la Philosophie positive : « Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement Canarchie actuelle , les vrais philosophes , qui les auront prévues , seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent ofifrir à tous , en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l'ordre. » (T. VI, p 613.)

1 I^alional, IS juillet 1848.

Ainsi, pendant que de prétendus politiques croyaient à la stabilité de la quasi-légitimité , un philosophe solitaire , ne se méprenant pas sur les contradictions essentielles et les incompatibilités flagrantes de la situation, qualifiait d'anarchie un pareil régime , et prévoyait formellement les collisions futures. Lequel s'est trompé , lequel a eu raison , ou celui qui a pris pour de l'ordre une anarchie réelle , ou celui qui , d'un ferme regard , a vu l'anarchie sous un ordre apparent? Où pouvait mener la politique qui se trompait si grossièrement, sinon à des commotions? Elle y a conduit, en effet ; et une politique qui compterait, comme son aînée, sur les mesures rétrogrades , sur la répression et sur des lois de septembre , préparerait au vrai philosophe de nouvelles confirmations de ses prévisions , et de nouvelles leçons au public , qui en profitera un jour ou l'autre pour remettre en de meilleures mains le soin des destinées communes.

La royauté de Louis-Philippe , alors dans tout son éclat (en 18Zi2), n'a fait aucune illusion à M. Comte. «Le mouvement rétrograde , dont Napoléon se fit le chef, était incompatible avec les plus intimes dispositions populaires, qui par leur énergique antipathie , obligèrent à prendre tant de longs et pénibles circuits pour restaurer, sous un vain déguisement impérial, une monarchie qu'une seule rapide secousse avait d'abord suffi à renverser entièrement : si tant est même qu'une stricte exactitude historique permette maintenant d'envisager comme vraiment réablie une royauté qui n'a jamais pu encore passer avec sécurité de ses divers possesseurs à leurs successeurs domestiques. Et pourtant une telle transmission héréditaire constitue certainement le principal caractère delà royauté. » (T. VI, p. 383. )

Ce jugement si clairvoyant porté sur la royauté reçut, six ans plus tard, une nouvelle confirmation, par le détrônement de Louis-Philippe. Au vrai, la royauté, depuis qu'elle fut solennellement abolie par notre immortelle Convention , n'a jamais pu être rétablie. L'empereur, le roi légitime et le roi quasi-légitime n'ont jamais été que des

présidents d'une République , avec des révolutions au lieu des changements réguliers qu'aurait comportés l'ordre républicain, s'il n'eût été si déloyalement et , disons-le en vue du résultat et de Sainte-Hélène , si stupidement violé par Napoléon. Et réellement , cette vieille monarchie, glorieuse et bienfaisante dans le passé , parasite et malfaisante dans le présent, serait-elle tombée au premier choc, si tous les appuis moraux ne lui eussent été dès longtemps retirés, si elle n'eût été en l'air au milieu d'une société qui se régénérait, si elle n'eût cessé d'avoir une véritable raison d'être? Le même changement d'idées qui s'était produit en France , se produisant aujourd'hui dans l'Europe , toutes les monarchies sont ébranlées, et toutes disparaîtront devant les incompatibilités insurmontables qui croissent constamment entre la monarchie et l'esprit moderne.

Car il ne faut pas regarder comme appartenant à l'esprit moderne le régime constitutionnel qu'on a essayé d'introduire chez nous. Ce régime est un cas tout particulier de la grande rénovation occidentale ; il est spécial à l'Angleterre; c'est une halte entre l'éruption protestante au XVI* siècle, et la révolution bien plus décisive delà fin du XVIII*. Aussi n'a-t-il eu une véritable consistance et de la stabilité que dans son pays natal. Partout ailleurs , il a été incapable de marcher; court en France, il sera encore plus court dans le reste du continent Aussi , en plein régime constitutionnel , et au fort de la quasi-légitimité, M. Comte a-t>-il écrit : « La stérile obstination de la réaction rétrograde tendit toujours à reproduire , autant que le permettait l'état général des esprits , une aveugle imitation de la Constitution anglaise ; imitation caractérisée par une chimérique pondération des diverses fractions du pouvoir temporel. C'est dans ce type que d'irrationnelles conceptions ne cessaient de montrer la réorganisation finale , malgré l'expérience du peu de stabilité que pouvait avoir en France l'importation d'une telle anomalie politique. » (T. VI, p. 383. )

Pour qui jugeait la situation avec tant de sûreté , la révolution de février était un fait prévu et rentrant dans la

succession de nos phases révolutionnaires. Mais cette révolution même a été l'occasion d'événements prodigieux qui ont surpris les esprits les plus préparés. La propagation de l'ébranlement à Vienne et à Berlin , à Milan et à Rome a été un phénomène inattendu , et les plus confiants dans le progrès ne pensaient pas que l'idée rénovatrice eût déjà pénétré si loin. M. Comte avait, il y a longtemps, reconnu cette inévitable extension et déterminé la solidarité intime qui unit les membres de la République européenne. On lit dans son ouvrage : « Les résultats effectifs de la période extrême {restauration et commencement de Louis-Philippe) ont surtout consisté jusqu'ici dans l'inévitable extension de la crise fondamentale à l'ensemble de la grande République européenne , dont la France devait être seulement l'avantgarde. Cette propagation naturelle ne pouvait, sans doute, acquérir une importance vraiment décisive tant que la crise générale avait dû sembler dissipée dans son foyer principal. C'est donc seulement depuis qu'une dernière commotion {la révolution de juillet) a pleinement démontré l'inanité d'une telle illusion , que cette extension nécessaire a pu suffisamment s'accomplir. » (T. VI, p. Z|13. )

Savoir, c'est prévoir. Le critérium de toute véritable science est la prévision. Certes, on n'y a jamais mieux satisfait qu'ici; et, entre les mains de M. Comte, la science historique s'est montrée aussi prévoyante qu'il est possible. Les crises révolutionnaires , l'incapacité de la royauté à se maintenir, enfin la solidarité révolutionnaire de l'Europe, tout cela est déterminé et prédit plusieurs années à l'avance. Si quelqu'un de ceux qu'on a nommés hommes d'État durant cette période et qui , ne sachant rien , ne prévoyant rien, ne méritent que le nom de teneurs de portefeuilles, si, dis-je, quelqu'un de ces faux hommes d'État eût eu cette clairvoyance, il aurait fait, apercevant l'écueil , éviter le choc. Mais dans ce qu'on est convenu d'appeler les hautes régions de la politique, et ce que Paul-Louis Courier appelait déjà si sagement les basses régions , il n'y a plus , depuis longtemps , que confusion", désarroi et aveuglement.

Qu'on se reporte aux années où cela s'écrivait, et qu'on

se rappelle ce qui préoccupait alors les politiques de profession. L'un proposait des dotations princières que repoussait une assemblée assez inconséquente pour vouloir une royauté sans les conditions de la royauté. Un second , brouillant tout , levait de nombreux soldats et projetait une campagne en Allemagne pour se venger de ce que l'Angleterre l'avait fâché. Un troisième, louable du moins en ceci , rengainait cette étrange fantasmagorie militaire , mais, se perdant en des maximes toujours changeantes et en des combinaisons infiniment petites, se croyait solide parce que son collègue lui avait arrangé une majorité. Un quatrième, se proclamant dynastique, contrariait partout la dynastie, et, triste exemple de l'absence de toute vraie conviction , était destiné à servir de cause occasionnelle au renversement de la monarchie en soutenant les banquets, et de chef à la réaction en mutilant le droit de réunion.

Voilà à qui appartenait la direction ! et qu'on s'étonne, si l'on veut, du résultat ! Lynx pour des futilités sans nom, mais taupes pour tout ce qui était réel et imminent , ils ne voyaient pas la royauté vacillante, l'Italie prête à se soulever, l'Allemagne profondément irritée contre ses souverains , l'Autriche même compromise dans ses conditions d'existence. Aussi , tout ce travail de fourmis a-t-il disparu au premier coup de vent, et, de février I8Z18 à mars de la même année , il a été fait mille fois plus pour la cause commune des peuples qu'il n'avait été fait contre elle en dix- huit ans à force de petits moyens, et que la réaction n'en déferait en dix-huit autres années, si un tel laps de temps lui était encore accordé pour le gaspiller, et si les phases ne devaient pas se presser maintenant bien davantage. Que de toiles d'araignée ont été dispersées en un instant !

La prévision ne serait qu'une stérile divination, sans antécédent ni conséquent , si elle ne reposait sur des règles fixes et si elle n'était régulièrement transmissible aux esprits suffisamment préparés. Toute science comporte (et c'en est un des caractères fondamentaux ) des prévisions d'autant plus assurées et lointaines, qu'elle est plus simple,

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et, partant, plus perfectionnée. Ainsi rastronomie possède, à cet égard, plus de puissance que la physique, qui en possède plus que la chimie, qui en possède plus que la biologie ; et celle-ci, à son tour, est supérieure à la sociologie. Mais cela n'empêche pas que la sociologie, ou histoire, ou science sociale, comme on voudra l'appeler, ne soit déjà, grâce aux lumineuses conceptions de M. Auguste Comte, douée d'une prévision très-notable. J'en viens de donner une preuve empirique , en rapportant avec quelle sûreté M. Comte a déterminé les cas principaux de notre évolution la plus prochaine. La preuve par le raisonnement n'est pas moins concluante.

Toute science suppose que les phénomènes qu'elle étudie sont soustraits à des volontés quelconques et obéissent uniquement à des conditions d'existence que nous nommons des lois. Tant que cela n'est pas nettement aperçu , il y a lieu aux conceptions théologiques et métaphysiques , il n'y a pas lieu aux conceptions scientifiques. Mais dès que ce pas est franchi, la science se constitue et la prévision commence. Ainsi est- il arrivé de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la biologie, dans l'ordre où je viens de les énumérer ; ainsi arrive-t-il de la sociologie, qui dut être la dernière de toutes en date, attendu que là aussi est une filiation , et que la science sociale ne put pas plus venir au monde avant la biologie que l'astronomie avant les mathématiques. Les phénomènes sociaux sont des phénomènes naturels qui sont soumis à un ordre ; mais quel est cet ordre ? Aristote , un des esprits les plus puissants dont l'humanité s'honore, combinant la courte expérience historique qu'il avait derrière lui , représenta, dans un livre immortel, cet ordre comme immobile. Erreur que le plus prochain avenir devait manifester. Longtemps après , l'histoire s'étant prolongée, on imagina un ordre circulaire ; autre erreur que la grande démolition, commencée en 89, a mise dans tout son jour. Enfin a surgi l'idée de progrès ; mais dans quel sens ? C'est ce qui a été déterminé par M. Comte dans la formule : 'l^outes nos conceptions sont, nécessairement , d'abord théologiques, puis métaphysiques, et finalement positives.

Ainsi l'ordre social est mobile, et il l'est suivant une progression qui, pour le vrai, s'écarte incessamment de l'imagination vers la raison ; qui, pour le bon, fait prévaloir l'humanité sur l'animalité ; qui , pour le beau , approprie des idéalisations de plus en plus complètes à un public de plus en plus nombreux ; qui, pour l'utile, exploite avec une perfection croissante le domaine terrestre. A l'aide de la formule de M. Comte, on explique le passé (j'allais dire : on le prédit, tant une saine tliéorie jette de lumière sur ce qui, sans elle, n'est qu'un chaos) ; et l'on prévoit l'avenir, du moins dans ses caractères essentiels. Tous les temps historiques apparaissent comme un long enchaînement de causes et d'effets : et la même théorie qui les fait comprendre permet à la fois de plonger le regard et au delà en arrière et au delà en avant, construisant dans leurs linéaments essentiels et un certain passé que nous ne voyons plus et un certain avenir que nous ne voyons pas encore. La contemplation de cette vaste humanité est une des satisfactions les plus salutaires et les plus splendides que l'esprit puisse se procurer.

C'est du déchirement entre les croyances anciennes, cohérentes il est vrai, mais tombant en désuétude, et les nouvelles croyances, croissant il est vrai, mais encore incohérentes, qu'est né l'état révolutionnaire qui embrasse aujourd'hui toute l'Europe. « Le cours général des événe- •ménts propres au dernier demi-siècle , disait M. Comte en 1842, démontre que les conditions de l'ordre, autant que celles du progrès, ne peuvent désormais obtenir une réalisation suffisante que par l'essor direct d'une véritable réorganisation. Jusqu'à cet indispensable avènement, l'ensemble de la situation politique flottera nécessairement entre la tendance plus ou moins rétrograde d'un pouvoir qui ne peut concevoir l'ordre que dans le type ancien, et l'instinct plus ou moins anarchique d'une société qui n'imagine encore qu'un progrès purement négatif. » (T. VI, p. 516.)

Depuis lors, la révolution de février et l'avènement de la République ont fait faire un pas vers la solution finale , pas que M. Comte caractérise ainsi , dans un ouvrage subsé-

quent : « En écartant à jamais le mensonge officiel par lequel la monarchie constitutionnelle prétendait s'ériger en dénoûment final de la grande révolution , notre République ne peut proclamer comme irrévocable que son seul principe moral , l'entière prépondérance du sentiment social , vouant directement au bien commun toutes les forces réelles. Telle est aujourd'hui l'unique maxime vraiment définitive, sans qu'on ait aucun besoin de l'imposer parce qu'elle résulte spontanément des tendances universelles , qui ne permettent à personne de la contester, depuis que tous les préjugés contraires sont radicalement détruits. Mais quant aux doctrines, et, par suite, aux institutions , propres à organiser ce règne direct de la sociabilité universelle, notre République reste essentiellement indéterminée, et comporte beaucoup de régimes différents. Il n'y a de politiquement irrévocable que l'entière abolition de la royauté, qui, sous une forme quelconque, constituait depuis longtemps en France et même, à de moindres degrés, dans tout l'Occident, le symbole de la rétrogradation. » {Discours mr Ccnsemble du positivisme, 18/i8, p. 11Z(.)

Cet amendement moral de la société française, dû au triomphe du principe républicain , vaudrait à lui seul la crise qu'il nous a coûté; car, on ne doit cesser de le répéter, les améliorations morales priment tout. Mais reste toujours le grand problème de la rénovation totale et définitive qui doit clore la révolution. Quiconque examinera les conditions de stabilité des sociétés à une époque donnée se convaincra que cette stabilité dépend nécessairement d'une communauté de croyances fondamentales entre les hommes, et, réciproquement , que la révolution commence quand , par le progrès spontané des sciences et des notions qui en dérivent, cette communauté se dissout. Ainsi fut stable le polythéisme , et ainsi il devint instable. Ainsi fut stable le catholicisme , et ainsi il est devenu instable à son tour. Supposons que rien nVùt changé dans nos croyances, il n'y aurait dans l'Occident pas plus de révolutions sociales qu'il n'y eu a eu dans l'Inde depuis l'établissement du polythéisme bralmianique. Si là est la cause de la révolution

présente , comme là fut la cause de la révolution passée qui mit à bas le paganisme, évidemment la stabilité ne sera rétablie qu'avec la convergence des esprits. Le passé a épuisé toutes les combinaisons théologiques ; il est à peine besoin de faire mention des combinaisons métaphysiques trop peu consistantes et trop passagères pour avoir aujourd'hui une véritable importance politique. Il ne reste donc plus que les combinaisons positives ; et ce sont celles que j'examinerîii dans l'article prochain.

Des bases scientiflqaes du nouvel ordre social <.

Tout ordre social suppose et a en effet, ainsi qu'en témoigne l'histoire universelle , une certaine base intellectuelle ; faute de quoi , la convergence des esprits n'existant pas à un degré suffisant , il y aurait des familles isolées et des hordes, mais point de société véritable. Le fétichisme, le polythéisme, le monothéisme, ont successivement fourni une telle base nécessaire. Mais ces conceptions préliminaires , suggérées au début des choses par la nature même de l'esprit humain, ont disparu ou disparaissent ; et au fur et à mesure de cette disparition ont grandi les conceptions positives ou sciences, qui, enfin , de nos jours , réduites en une seule science ou philosophie par M. Auguste Comte , remplacent ce qui s'en va , suppléent à ce qui s'écroule , et sont destinées à clore l'ère de la révolution moderne.

Sans doute, au premier abord, on s'étonnera qu'une telle et si laborieuse construction soit nécessaire pour arriver à la conception de l'ordre social tel qu'il doit émaner du passé historique. D'ordinaire on s'imagine en être quitte à meilleur marché ; et tout autre est le point de vue où le public

i Aa(ton(ii, 33 juillet 1$49.

est placé. En quoi la politique peut-elle dépendre de l'astronomie, de la physique, de la chimie ou de la biologie? Les savants de profession ne sont-ils pas communément étrangers aux notions politiques ? Et, réciproquement , les politiques de profession ne sont-ils pas fournis par les littérateurs et les avocats étrangers communément aux notions scientifiques? Tout cela est vrai; mais il n'est pas moins vrai que les sciences positives ont progressivement modifié l'ordre social, et amené , par leur intervention spontanée , l'état révolutionnaire où nous sommes , et qu'il leur appartient de poser la base solide de notre réorganisation. Elles seules peuvent , par les convictions fermes et stables qu'elles inspirent, terminer la longue insurrection de l'esprit, qui, à chaque pas qu'il faisait dans la découverte du monde réel, reconnaissant la fausseté des conceptions primitives ou théologiques, se soulevait contre l'établissement contemporain et le ruinait peu à peu ; elles seules, en lui donnant la juste satisfaction qu'il réclame , peuvent l'incorporer dans le système social , le subordonner définitivement aux besoins de la sociabilité , et , de la sorte , sans compromettre l'ordre, assurer le progrès.

L'ordre social se modèlera inévitablement sur la philosophie positive ou système général de la science ; car toujours il s'est modelé sur une conception quelconque du monde et des choses. Parcourons la suite des temps en partant de l'époque présente. Ce n'est pas seulement la France, c'est l'Europe entière qui se trouve partagée entre trois écoles politiques : l'école rétrograde, l'école révolutionnaire et l'école stationnaire ou conservatrice. Tout est rangé sous l'un de ces trois drapeaux , et chacun ou s'attache aux institutions du passé, ou en poursuit la destruction, ou cherche un équilibre impossible , un arrêt , dans le conflit des deux forces opposées. L'école stationnaire n'a pas , à proprement parler, une doctrine. Elle procède en acceptant les principes de la révolution , dont elle repousse les conséquences , et en acceptant les conséquences de l'école rétrograde, dont elle repousse les principes. C'est, non pas un système, mais un expédient né de l'impuissance où les deux

autres se sont plus d'une fois réduites. Cela est tellement vrai que , par un brusque revirement , sous l'influence de la peur, elle vient de disparaître tout entière dans l'école rétrograde. On peut donc sans injustice , au point de vue purement scientifique, lui appliquer le sévère langage de Dante :

JYon ragioniam di lor, ma guarda e passa.

L'école rétrograde , elle , a , ou du moins croit avoir une doctrine. Je dis croit avoir. En effet , ses organes les plus éclairés et les plus consciencieux ont perdu le sentiment intime des conditions qui élevèrent et maintinrent le régime catholico-féodal , et leur esprit est , en dépit d'euxmêmes, tellement imprégné d'idées modernes, que leur prétendue doctrine n'est plus qu'un perpétuel compromis. Mais, laissant tout examen de ce genre , il suffit, pour la discussion présente , d'en appeler à l'empirisme. Or, l'empirisme, depuis plus de trois siècles, dépose contre elle avec une redoutable continuité. Ni elle n'a relevé la convergence religieuse , brisée par le protestantisme ; ni elle n'a rendu sa force au vieux pouvoir spirituel ; ni elle n'a maintenu la position de son clergé ; ni elle n'a sauvé sa féodalité ; ni elle n'a gardé sa royauté , qui , longtemps appuyée par elle , l'appuyait à son tour dans cette décadence; ni enfin, ce qui, au fond, était le tout, elle n'a pu reconstituer sur un seul point cette conception théologique du monde que la science moderne a irrévocablement dissipée.

Autre , il n'est pas besoin de le dire , est la situation de l'école révolutionnaire ou progressive. Sans doute, il faut une analyse éclairée et déjà guidée par la théorie positive de l'évolution des sociétés pour reconnaître, au milieu des ruines amoncelées, ce qui s'est reconstruit sous son influence ; mais , pour reconnaître ce qu'elle a détruit, il sufBit d'ouvrir les yeux. Sa première explosion décisive fut le protestantisme, alors qu'elle rompit l'unité catholique. De-

puis, ses conquêtes furent continues. Elle ne cessa, dâtts l'ordre intellectuel, déminer les étais du régime catholicoféodal. A chaque succès de ce travail souterrain , un de ces étais manquait, et tout ce qu'il suportait venait joncher le sol de débris. Clergé, noblesse, royauté, tout s'ébranle, tout s'amoindrit, tout s'écroule en France et hors de France. A ces mutations, saluées par l'enthousiasme des uns , par la stupéfaction des autres , mais sur lesquelles nul ne se méprend, à ces mutations si profondes dira-t-on que ne correspond aucun changement dans la conception générale que l'on se fait du monde? L'homme moderne a-t-il, de ce monde, la même idée que l'homme du moyen âge? Poser la question , c'est la résoudre. Depuis que le système social de cette grande époque marche vers son déclin , le système scientifique s'est renouvelé presque en entier. La terre reconnue par la circumnavigation , la position de la planète assignée dans l'espace , la physique et la chimie créées , la biologie rattachée par la chimie à la série des sciences, l'histoire éclairée et étendue par la critique, l'étude des langues devenue par la comparaison une source de lumières , voilà, en bien peu de mots, comment s'explique la ruine de ce qui tombe, et le progrès de ce qui s'avance. Que pouvaient faire, au milieu de notions si positives et si nouvelles, les vieilles et incohérentes notions qui avaient eu leur âge dé grandeur et de fortune, alors qu'elles satisfaisaient à toutes les exigences de l'intelligence humaine ? Il faut leur dire ce que, dans sa célèbre Oraison, Bossuet dit aux morts qu'il suppose revenus sur terre : Hâtez-vous de rentrer dans vos tombeaux pour ne voir pas ce que vos héritiers ont fait de vous et de vos projets. En effet elles y rentrent sans relâche et sans retour; et simultanément tombent les institutions qu'elles entretenaient

Ce catholicisme , aujourd'hui complètement rétrograde , et perdant de plus en plus les sympathies des populations , îi tel point qu'il n'a fallu rien moins que les baïonnettes, les canons et les mortiers d'une armée d'ailleurs fort peu dévote, pour le réinstaller dans sa capitale ; ce catholicisme, dis-je, eut, en plein moyen âge, son règne incontesté; et

plus la saine philosophie historique , qui le cohdamne pour le présent et pour l'avenir, ira se propageant, plus la reconnaissance de l'humanité croîtra pour cette phase d'un progrès si décisif entre le monde ancien et le monde moderne. Alors le monothéisme , pour lequel avait travaillé la philosophie de l'antiquité , emplissait les intelligences ; alors le pouvoir spirituel , dans cette mémorable ébauche , se montrait tutélaire ; alors la loi nouvelle était, aux yeux de tous, supérieure à l'ancienne ; et, dans ce monde rajeuni, le chevalier et le moine , le roi et le serf, soumis à même morale , acceptaient sans conteste leur destination sociale*

Bien plus, ce catholicisme que nous voyons dans sa ruine, que nos aïeux ont vu dans sa prospérité, faisons un pas de plus , et nous allons le voir révolutionnaire. Une vieille et immense société , le paganisme , était entrée en décadence sptonanément et par le jeu de ses propres éléments ; exactement comme le catholicisme entra en décadence longtemps après. Du sein de cette décomposition , sortait une doctrine nouvelle qui entreprenait une grande et salutaire réformation. Elle attaquait révolutionnairement et était traitée comme le sont les révolutionnaires qui ont raison , c'est-à-dire par la calomnie , l'outrage et la persécution. Les réactionnaires du temps lui reprochaient de détruire la société , d'anéantir la morale , et d'amener le règne des barbares. Nos réactionnaires d'aujourd'hui n'ont rien inventé. Ah ! les vrais barbares sont ceux qui n'ont que la répression et la compression pour combattre les doctrines, entendent perpétuer la misère mentale et matérielle, répandent le sang pour un caprice rétrograde , et voient le salut de l'Europe dans le triomphe du Cosaquéj comme les barbares étaient ceux qui défendaient Jupiter, tenaient pOur l'esclavage, et repoussaient une inévitable réorganisation. Il est curieux de voir, dans les documents du temps, combien la polémique des premiers siècles contre le paganisme ressemble à la polémique du XVIII* siècle contre le catholicisme. L'argumentation, qui , des deux parts , est souvent sophistique et superficielle, ne cesse jamais d'être victorieuse, parce que le parti novateur a non-seulement pour lui la raison au fond.

mais encore l'opportunité et l'irrésistible courant de l'opinion.

Justement tombé , le polythéisme n'en eut pas moins, en son temps, sa juste prédominance et n'en a pas moins droit à la reconnaissance et à l'admiration de la postérité. Pendant des milliers d'années il a régi d'innombrables populations dans une sage et puissante stabilité, régularisant l'esclavage , préparant l'industrie , jetant un éclat immortel dans les beaux-arts, ébauchant les sciences, donnant à la guerre et à la conquête un caractère d'assimilation et de civilisation qu'elle n'a jamais eu depuis , et semant les germes de ce que nous récoltons. Vu à sa place dans l'histoire, le polythéisme est un ordre social plein de vigueur, qui protège et facilite tous les développements ; vu plus tard, c'est une dissolution , une ruine , un chaos, où les instincts aveugles et rétrogrades s'efiforcent vainement d'étouffer la jeune société ; vu plus tôt, c'est une révolution, un progrès qui efface et remplace le fétichisme primitif ; révolution, progrès dont on jugera la difficulté si l'on songe à la faiblesse initiale de l'esprit humain , et dont il reste quelques traces , quelques figures dans les vagues traditions sur la chute et le remplacement des dieux et des titans.

Remontons de cette profonde antiquité, et sur notre chemin nous allons rencontrer , d'espace en espace , tous les éléments dont le concours détermine aujourd'hui l'immense et orageuse transition appelée révolution. Tout cela fut spontané, indépendant d'une volonté quelconque, aussi bien chez ceux qui en étaient les promoteurs , que ceux qui devaient, dans le cours des choses, en être blessés ; aussi tout cela n'en témoigne-t-il que plus péremptoirement pour la régularité irrésistible de la loi historique. Le plus ancien de ces éléments (le plus ancien parce qu'il est le plus simple) est la mathématique. Les nombres et les figures ont fourni un exercice salutaire qui, attirant l'esprit par d'ingénieuses combinaisons, le fortifia graduellement, et bientôt servit de marche-pied à une science nouvelle et plus compliquée , l'astronomie. Quoique dans l'antiquité l'astronomie n'ait pas dépassé les conditions statiques ou géométriques, et

qu'il faille arriver jusqu'aux temps modernes pour trouver la connaissance des conditions dynamiques, toutefois elle eut une influence décisive sur la ruine intellectuelle du polythéisme. Il faut voir chez les hommes éminents d'alors de quel mépris , appuyés sur V interprétation de la nature , ils traitent les fables mythologiques. Elle s'accorda aussi parfaitement , dans cet état rudimentaire , avec tout le régime du moyen âge , contre lequel elle ne soulevait encore aucun grave dissentiment. Mais l'antiquité par les mains d'Archimède , le moyen âge par les mains des alchimistes , avaient ébaucJîé l'une la physique , l'autre la chimie; et ces deux sciences, qui pénètrent si avant dans la connaissance des phénomènes et qui étendent si loin le domaine positif, venant l'une après l'autre, coïncidèrent avec l'ébranlement politique dont elles furent un des auxiliaires essentiels. Enfin , ce fut au milieu de la commotion la plus décisive que la biologie, connue seulement jusqu'alors dans ses conditions statiques ou anatomiques, commença, principalement par les imm.ortelles découvertes de Bichat , à passer à sa période dynamique.

Le génie de M. Comte (pourquoi ne me servirais-je pas de cette expression, même à l'égard d'un contemporain, s'il est vrai que la simplicité et la fécondité sont les marques des •conceptions du génie?) a saisi l'enchaînement et la subordination de ces sciences. Il est évident que l'astronomie dépend de la mathématique , que la physique dépend de l'astronomie, que la chimie dépend de la physique, et que la biologie dépend de la chimie ; notion tellement simple que, quand on l'a entendue, on y donne aussitôt son assentiment, et qu'on croirait avoir pu la découvrir sans effort ; mais , en même temps , tellement transcendante que les esprits les plus éminents avaient jusqu'alors échoué à établir une hiérarchie supportable des sciences ; et tellement féconde qu'elle fournit à l'esprit qui s'en empare le moyen de renouveler à la fois la philosophie et l'enseignement.

On voit, sans que j'entre dans aucun détail, la série naturelle et la gradation de ces sciences ; d'abord les nombres et les figures géométriques; puis le système céleste; puis les

phénomènes de pesanteur, d'électricité, de chaleur, de magnétisme, de lumière et de son ; puis les combinaisons moléculaires ; puis enfin les conditions de la vie tant végétale qu'animale ; vaste ensemble véritablement philosophique , où l'esprit, pleinement satisfait, et abandonnant sans retour toutes les hypothèses ou théologiques ou métaphysiques , monte de degré en degré et de complication en complication. Mais du même coup on voit la lacune essentielle que présente cette coordination : une classe de phénomènes , celle des phénomènes sociaux , reste en dehors ; et , tant qu'elle échappe , l'œuvre est inachevée : on peut continuer h considérer la société soit comme régie par des volontés surnaturelles, par une providence quelconque, soit comme livrée aux chances du hasard ou aux expériences arbitraires des législateurs. Cette lacune , c'est encore M. Comte qui l'a comblée. A priot^i , les phénomènes sociaux ne doivent pas être moins réglés que les autres ; tout le reste est gouverné par des lois naturelles; l'homme lui-même, dans sa vie et dans son intelligence , est soumis aux conditions biologiques. Tout cela étant , comment les sociétés ne tomberaient-elles pas dans la commune catégorie? Au reste, la découverte de la loi sociologique ne pouvait tarder beaucoup après la constitution de la biologie ; et quiconque a étudié l'histoire des sciences sait qu'il vient toujours un moment où une notion capitale ne peut plus échapper. M. Comte a lui-même signalé cette circonstance : « La vraie science sociale et la vraie philosophie ne pouvaient surgir que quand une jeune intelligence , imbue de l'ardeur révolutionnaire, pourrait s'approprier l'explication historique de l'ensemble du moyen âge. C'est seulement alors qu'a pu naître le véritable esprit de l'histoire , l'instinct général de la continuité humaine , auparavant inconnu même à mon principal précurseur, l'illustre et malheureux Condorcet. A la même époque , le génie de Gall complétait la récente ébauche de la biologie , en créant l'étude scientifique des fonctions intérieures du cerveau , autant du moins que l'évolution purement individuelle permet de les apprécier. On achève ainsi de comprendre l'ensemble de conditions so-

ciales et mentales qui dut placer la découverte des lois sociologiques, et, par suite, la fondation du positivisme, au temps précis où je commençai à philosopher (en 1822), une génération après la dictature progressive de la Convention, ou presque dès la chute de la tyrannie rétrograde de Bonaparte. » {Ib. p. 63. )

A ce point la philosophie nouvelle est complète , elle embrasse tous les phénomènes dont l'homme peut avoir connaissance. Les sciences particulières, vues de la sorte, sont des affluents qui viennent former là grande science de l'humanité , la véritable science universelle. Dans son état préliminaire, et encore plus dans son état définitif, cette philosophie remplit un double ofHce, l'un négatif, l'autre positif : négatif, en démolissant l'édifice ancien , en faisant la révolution , et en rendant impossible toute rétrogradation essentielle , car elle crée des habitudes intellectuelles absolument incompatibles avec les idées et les institutions du passé ; positif, en fournissant la base solide où le ralliement des esprits doit s'opérer. C'est l'ordre de l'univers connu et dès lors accepté dans toutes ses parties. Quoique cet ordre ait été longtemps ignoré , son inévitable empire n'en a pas moins tendu toujours à régler, à notre insu, toute notre existence. A mesure que nous l'avons mieux connu , nos conceptions sont devenues moins vagues , nos inclinations moins capricieuses, et notre conduite moins arbitraire. La science, ainsi généralisée et régénérée, ainsi réduite en une philosophie , est l'aboutissant inévitable de la révolution, le point de départ de toute saine spéculation politique, le fondement de tout véritable enseignement pçs pulaire.

Progrès parallèle de la goclété et de la science, et destination sociale du positivisme ^

Le peuple est directement intéressé au triomphe de la philosophie positive, ou, pour mieux dire, ce triomphe et le sien c'est tout un. Ce qui fait que nous sommes en révolution, c'est le progrès des sciences positives détruisant peu à peu toutes les bases de la conception monothéistique du monde. Ce qui fit jadis la longue révolution chargée de préparer et d'établir le christianisme, ce fut le progrès des mêmes notions minant la conception polythéistique, qui avait longtemps rallié les intelligences. Ce qui transforma en polythéisme le fétichisme primitif, ce fut un développement analogue. Enfin , ce qui doit , toutes les combinaisons théologiques étant épuisées, remplacer l'antique lien aujourd'hui définitivement usé , c'est encore le système des mêmes notions positives , assurant l'ordre et le progrès ; et il les assure en montrant , dans la vie des sociétés , dans la vie des individus, dans les combinaisons chimiques, dans les phénomènes physiques, dans l'arrangement des corps célestes, dans les conditions numériques et géométriques, des lois régulatrices où l'intervention humaine a d'autant moins de prise, que ces lois sont plus simples, d'autant plus de puissance , que ces lois sont plus compliquées. Cette considération , pour le dire en passant , écarte à la fois le fatalisme et l'optimisme.

Ainsi, l'histoire témoigne qu'au fur et à mesure de la croissance des notions positives , la base intellectuelle de la société s'est modifiée. Il importe de voir si , parallèlement à cette modification, la condition sociale n'a pas aussi

1 National ,li3 août «849.

changé. Les choses sociologiques sont tellement compliquées, et la théorie en est si nouvelle et par conséquent si peu avancée, qu'on a toujours besoin des vérifications empiriques. A beaucoup d'esprits, il paraîtra possible que le progrès scientifique eût coïncidé avec l'asservissement de plus en plus dur, l'exploitation de plus en plus rigoureuse des classes populaires. A ces esprits, il est bon de représenter la progression réelle , la liaison inévitable , et de leur faire voir dans l'histoire du passé l'histoire de l'avenir. La réaction actuelle, comme toutes les réactions antécédentes, n'est rien , rien qu'une dégradation intellectuelle ou morale pour ceux qui renient leurs précédents et donnent un démenti à leur vie, déclarant par là ou une radicale incapacité qui leur a permis de se méprendre si gravement et si longtemps, ou le faux et mensonger semblant dont ils s'étaient couverts en vue de leur ambition. Mais ces moments, si courts et d'un effet si illusoire dans la série historique, sont longs pour les générations qui les traversent , et , dans les anxiétés journalières qui nous assaillent, nous ressemblons assez à un médecin qui, assis au chevet de son malade, noterait, seconde par seconde, les changements du mal, perdant ainsi, dans une contemplation trop assidue, la notion de l'ensemble et de la terminaison. Aussi , tout en conservant un indomptable attachement à notre grande cause, et la ferme résolution de la servir, au prix de tous les sacrifices, dans chacune des péripéties qui se présenteront, il est bon de se plonger dans les eaux vivifiantes du fleuve historique. Rien n'est meilleur pour l'affermissement de l'esprit et pour l'amendement du cœur que de se sentir, par l'intermédiaire de l'humanité de tous les âges , en communication et avec les hommes qui furent nos pères et avec les hommes qui seront nos enfants.

C'est une illusion née de la manière anti-scientifique dont on a jusqu'ici traité l'histoire , c'est une illusion de croire qu'il soit impossible de se représenter les temps qui ont précédé le polythéisme et qui appartiennent au fétichisme le plus reculé. Sans doute la série directe des populations les plus avancées va du monde moderne au

moyen âge, de là à l'antiquité romaine et grecque, de là aux Juifs, aux Pliéniciens , aux Assyriens, de là aux Égyptiens , et s'arrête à ce terme , sans qu'on ait aucune notion authentique sur les aïeux de ceux-ci. Mais le globe terrestre est, en Afrique, en Amérique , dans l'Océanie, parsemé de nombreuses peuplades fétichiques qui nous offrent l'image de ces aïeux perdus dans les ténèbres séculaires, et une étude exacte de telles peuplades, de leurs mœurs, de leurs arts , de leur gradation , doit fournir dès à présent le préambule indispensable de toute histoire positive. Or, en cet état social, que voyons-nous, à des degrés divers et suivant que l'on s'approche davantage de la phase subséquente? Des populations chasseresses vivant misérablement , la guerre purement destructive et ne servant qu'à alimenter le cannibalisme ; le fétiche et son prêtre, ébauche du pouvoir spirituel ; la tribu et ses chefs , ébauche du pouvoir temporel; quelques constructions , armes et outils, ébauche de l'industrie ; quelques chants et quelques danses, ébauche de l'art futur ; enfin , une morale d'instinct qui n'oppose que de faibles barrières aux passions soudaines et changeantes. L'homme est alors aussi près que sa nature le comporte, de l'animal. Tous les rudiments de la civilisation la plus développée sont , là , présents. Mais ces faibles sociétés, en guerre avec les grands animaux, en guerre avec une puissante nature, en guerre les unes contre les autres, ne sont qu'une étape dont l'histoire a hâte de sortir, comme, de fait, en sortirent les populations nos aïeules. Des notions très-bornées sur le monde et l'homme coïncident, on le voit, avec la condition la plus précaire et la plus chétive.

Peu à peu ces notions s'agrandissent, et un nouvel âge commence. C'est l'âge des castes sacerdotales, c'est l'âge des castes guerrières, fondant les unes et les autres leur droit social sur les rapports surnaturels qui les lient aux êtres célestes; c'est l'âge de la guerre conquérante et civilisatrice; c'est l'âge de l'esclavage, alors que, les castes supérieures se livrant aux armes et à là politique, les castes inférieures font, soûs cette discipline, l'apprentis-

sage du travail ; le travail si antipathique au vagabondage et à la fainéantise des peuplades sauvages ; le travail , fondement de toute notre civilisation ; le travail , récompense et orgueil de l'homme moderne. Autant l'esclavage importé aux colonies est odieux dans son principe et malfaisant pour le noir et pour le blanc , autant l'esclavage antique fut nécessaire comme chaînon intermédiaire entre la barbarie sans frein et l'émancipation commune. Profitant aux maîtres et aux esclaves , il permit le développement politique des uns, le développement industriel des autres. C'est une déclamation vaine et sophistique que de reporter aux temps antiques la juste réprobation qui flétrit la servitude moderne. Quand on considère le terme de départ ( la barbarie ) et le terme actuel d'arrivée ( notre civilisation laborieuse), conçoit-on que l'apprentissage intermédiaire ait pu se faire autrement? La métaphysique, qui, en l'absence de toute conception positive, a nécessairement eu l'emploi de traiter de l'organisation sociale , est l'auteur de ces idées anti-scientifiques touchant l'explication du passé. Ainsi que, dans l'ignorance de la loi de pesanteur, elle imagina l'horreur du vide pour rendre raison de l'ascension de l'eau dans les pompes, de même, méconnaissant la loi historique de la filiation , elle importe à tort et à travers le présent dans le passé , le passé dans le présent. Aussi n'y a-t-il rien à en attendre dans la solution des questions actuelles.

Toute théorie incapable d'expliquer la série historique est frappée d'impuissance , l'avenir social ne pouvant être que le prolongement du passé. L'école catholique , qui condamne à la fois le paganisme et la révolution , et qui n'a d'autre interprétation de ce qui la précède et de ce qui la suit qu'une vague incrimination de la nature humaine se précipitant, par de mystiques raisons, jadis dans l'idolâtrie, aujourd'hui dans l'impiété, l'école catholique, dis-je, est pour cela seul mise hors de cause par la science comme elle l'est incessamment par la succession des faits. De son côté, l'école révolutionnaire, qui, pleine de haine et de dédain pour le moyen ôge, rejette son admiration sur l'an-

tiquité gréco-romaine, ne peut sortir de son état négatif qu'en honorant, comme il convient, la période catholicoféodale, et elle n'en sort, en effet, que dans la philosophie positive inaugurée par M. Comte.

La tradition historique est le remède aussi bien contre l'utopie anarchique que contre la non moins anarchique conservation. La société obéit à deux tendances aussi impérieuses l'une que l'autre : l'ordre et le progrès. On est anarchique quand on trouble le progrès tout comme quand on trouble l'ordre ; et nos prétendus conservateurs ne sont pas moins pernicieux à la paix commune que les fauteurs des doctrines les plus désordonnées. A quoi ont servi depuis soixante ans, en France et hors de France, les efforts conservateurs, si ce n'est à préparer des révolutions et des ruines? Les sociétés ne sont point une cire molle qu'un gouvernement façonne à son gré. Les tentatives échouent également soit à faire passer prématurément un peuple sous une civilisation trop avancée, soit à le repousser intempestivement vers une civilisation abandonnée; et comme, dans toute catégorie de phénomènes (et la société en son ordre et en son progrès est un phénomène naturel) , l'intervention humaine n'est efficace que sous la condition de connaître la loi , il n'y a de gouvernement véritablement puissant que celui qui satisfait à l'ordre et au progrès ; tous les autres, comme des chevaux tournant dans un manège, s'agitent sans avancer. L'histoire nous offre trois personnages rétrogrades dont le pouvoir a été immense, Julien l'apostat, Philippe II et Napoléon. L'un, si brillant d'ailleurs, disparut comme un météore, sans avoir enrayé l'avénement du christianisme. L'autre consuma une longue vie, les trésors du Nouveau -Monde , les forces de l'Espagne, alors prépondérante, à exterminer le protestantisme; échouant, comme cela devait être, il laissa l'Espagne dans une décadence qui se prolongea loin derrière lui. Enfin, le troisième, qui est incontestablement le plus coupable, alla périr sur une île lointaine : juste châtiment de la vie la plus mal employée, mais châtiment qui , par une solidarité fatale, entraîna l'envahissement et la désolation de la France.

On ne donnera jamais le titre d'homme de génie au physicien qui s'obstinerait à construire ses appareils en contrariété des lois de la pesanteur ou du calorique , quelque ingénieuses que fussent ses combinaisons. Une saine ajv préciation de l'histoire ne permettra pas non plus d'attribuer le nom de grand à des politiques qui se sont fourvoyés du tout au tout, et le réservera pour ceux qui ont noblement servi le développement de l'humanité. C'est de la sorte que tous ceux qui , hommes d'État ou penseurs , contribuèrent à la fondation du catholicisme , méritèrent l'admiration de la postérité. Le résultat, décisif dans l'ordre intellectuel, ne le fut pas moins dans l'ordre social. L'esclavage antique, frappé de réprobation par la nouvelle morale , disparut de l'Occident. Mais, comme rien, dans des phénomènes assujettis à la loi de la filiation , ne peut procéder que par voie de progression, il fut remplacé par le servage. Il faut voir, dans les livres des érudits, combien cette grande opération, qui coïncide avec la fin de notre première race royale et l'avènement de la seconde, améliora la condition des travailleurs, consolida l'établissement des individus sur le sol cultivé par eux, et perfectionna la famille populaire. L'antiquité avait vigoureusement fondé la morale individuelle ; le moyen âge fonda non moins vigoureusement la morale domestique, et, par sa séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , ébaucha la morale sociale , qui consiste à vouer sciemment au bien commun toutes les forces réelles de la société.

Pour quiconque a conçu l'idée de la série historique , il devient évident que la progression , partie du vagabondage primitif, et passant par l'esclavage et puis par le servage, doit aboutir à l'émancipation générale. Mais une telle révolution sociale ne pouvait se consolider qu'autant que la doctrine qui avait fondé et maintenu l'ordre catholico-féodal s'en irait en dissolution. C'est ce qui arriva sous le progrès continu des sciences positives; et progressivement aussi sur la plus grande portion de l'Europe , les prolétaires sortirent du servage comme l'insecte accompli sort de la chrysalide.

C'est là le point où révolution humaine est parvenue. On a dit (et cela est vrai) qu'un mathéinaticien qui connaîtrait la loi de la gravitation, ne sachant rien autre chose de notre planète sinon que le pendule y bat plus lentement à l'équateurj en conclurait toutes les conditions essentielles de la terre. De même un philosophe , qui connaîtrait la loi sociologique de l'humanité , et à qui on dirait les phases de sauvagerie, d'esclavage, de servage et de prolétariat, en conclurait tout le développement scientifique qui s'est opéré; ou réciproquement, connaissant le développement scientifique, en conclurait les phases suc^ cessives de la condition sociale. Les esprits accoutumés à la métaphysique du jour concernant les choses sociales , trouveront étrange qu'il y ait une correspondance nécessaire entre l'état des croyances ou des notions (c'est au fond une même chose) et l'état politique. Mais la vraie théorie de l'histoire enseigne que, dans une civilisation donnée, toutes les conceptions se tiennent et que le présent y est toujours déterminé par le passé immédiatement précédent. Supposez que, dans le prolétariat moderne, tout ce qui est acquis s'efi'ace , et que , perdant en un moment l'héritage de milliers d'années, nous nous retrouvions avec les croyances ou les notions des populations fétichiques ; et aussitôt la civilisation actuelle s'abimera; une véritable révolution rétrograde s'accomplira, et les hommes retourneront à leur point de départ. Supposez encore , pour autrement représenter l'enchaînement réel, que les esclaves conduits par Spartacus aient triomphé ; croyez-vous qu'il y aurait eu quelque chose de changé essentiellement? Pas le moins du monde. Les esclaves se seraient installés à la place des maîtres; ils auraient possédé des esclaves à leur tour. C'eût été une substitution de personnes; or^ ce qui importe à la civilisation commune, c'est non pas une substitution de personnes^ mais une substitution de doctrines.

Le prolétaire moderne , outre la jouissance infinie attachée à la possession complète de soi et de sa famille , a gagné la ferme conscience qu'il a droit à l'éducation com-

mune quelque élevée qu'elle puisse être , et que tout, dans la société dont il fait la plus nombreuse partie , doit être voué au bien-être général. C'est là ce qu'il faut entendre quand on parle de l'avènement de la démocratie. Oui , la démocratie arrive , mais elle arrive pour consolider et perfectionner les fonctions du grand corps de l'humanité , ne supprimant que ce que le temps a rendu parasite, royautés , noblesses et clergés , et effaçant à tout jamais les nécessités sociales qui voulurent que l'évolution universelle se fît par l'ascension graduelle des masses prolétaires. Le juste respect de toutes les supériorités, soit temporelles, soit spirituelles , non-seulement se concilie avec les deux conditions ci-dessus énoncées, mais encore, si l'on veut bien réfléchir à l'état actuel des esprits , on verra qu'il ne peut désormais être obtenu qu'à ce prix.

Le résultat naturel de l'extension, révolutionnaire après la rupture de l'unité catholique a été l'extension progressive de cet immense prolétariat moderne. Plus la situation s'est nettement dessinée , plus se sont prononcées les tendances prolétaires à sortir de l'ancien système. Partout elles ébranlent les institutions du passé ; partout ce travail de rénovation devient plus manifeste et plus actif. Et rien ne peut dorénavant faire renoncer les prolétaires à l'instinct qui les pousse. Leur soumission d'autrefois dépendait de leur acquiescement à l'ordre établi , c'est-à-dire de la complète acceptation que leur intelligence et leur cœur faisaient de la foi religieuse. Or, la révolution a justement consisté dans l'ébranlement progressif et la destruction de ces croyances. De jour en jour l'émancipation théologique s'étend davantage ; le bombardement catholique de Rome montre où cette émancipation en est dans l'Italie ellemême et au chef-lieu de la papauté. Ajoutez qu'à la vue de l'incapacité, radicale et chaque fois attestée par de désastreuses expériences, de ceux qui entreprennent de nous gouverner, les prolétaires ne peuvent plus croire à la supériorité politique des classes qui sont dans l'habitude de fournir ces tristes gouvernants. Ajoutez encore qu'ils commencent à ne pas moins sentir leur supériorité morale;

indépendamment de ces misérables palinodies atteignant tour à tour les prétendus hommes d'État et témoignant que toute conviction est éteinte dans leurs cœurs, il est un contraste qui frappe les yeux ; depuis la terrible bataille de 93, où le peuple ne ménagea pas des classes qui ne l'avaient pas ménagé , où , comme dit Byron , il sentit sa force et la fit sentir [mankind hâve felt their strength and inade it felt), depuis lors, dis-je, les révolutions ont été clémentes et magnanimes; mais les contres-révolutions n'ont pas encore cessé d'êtres sanguinaires.

A la vue de l'armée populaire, toujours croissante et toujours plus déterminée, les classes dites supérieures, se sont écriées : Voilà les barbares ! et volontiers, dans leur effroi rétrograde, elles invoqueraient le secours des vrais barbares , des serfs septentrionaux ; ce que , du reste , en Autriche, elles n'ont pas manqué de faire. Mais les Cosaques sont loin , et l'armée populaire est partout présente. L'inévitable problème reste toujours le même : rétablir entre les esprits une convergence analogue à celle qui, jadis, assura la durée des institutions passées. Comment y réussira-t-on, si ce n'est par une doctrine commune, librement discutée et librement acceptée ?

Socfalisme ^

Le socialisme a surgi peu d'années avant la fin de la Restauration. Trop vague pour exprimer une doctrine, assez significatif pour caractériser une tendance , un sentiment, une situation, il sert de drapeau, et ne peut pas, pour le moment, servir à autre chose. Tous ceux qui veulent que la révolution s'arrête ou recule sont contraires au

1 National, 2o août 1849.

socialisme, tous ceux qui veulent que la révolution arrive à son terme lui sont favorables.

Quand la grande révolution de 89 éclata, les rapides démolitions montrèrent combien l'ancienne institution était profondément" ruinée dans les esprits, mais elles montrèrent aussi que l'efficacité négative des nouvelles idées était , dans cette première phase , bien plus grande que leur efficacité positive. Le renversement procédait avec une facilité et une Sûreté sans exemple ; mais rien n'était prêt pour la reconstruction. Aussi ne sut-on alors qu'importer chez nous une imitation du régime anglais. A la vérité, tout d'abord, ce mécanisme, véritablement arriéré pour la France et même pour le reste du continent, refusa de fonctionner; et la Convention dans le sens progressif , Napoléon dans le sens rétrograde, gouvernèrent dictatorialement. A peine encore peut-on compter à ce régime la Restauration avec sa Charte octroyée et ses ordonnances de juillet pour commentaire. Mais, dès ce moment, la paix si éminemment favorable au progrès des idées révolutionnaires, fit comprendre que la grande rénovation de 89 n'était encore qu'à sa première moitié , à sa moitié la plus facile, celle où il s'était agi de se débarrasser d'un passé devenu oppresseur ; et alors surgit le socialisme , se donnant pour tâche de déterminer les conditions organiques du régime futur. La période vraiment constitutionnelle fut celle de la quasi-légitimité , où l'on s'efforça de reprendre en sous-œuvre le fragile édifice à l'aide d'une espèce de bourgeoisie privilégiée; mais la chute spontanée qui ne tarda pas beaucoup , confirma l'impuissance de telles institutions et les aspirations du socialisme.

Par une autre voie encore, le socialisme pénétra dans les mœurs. Le progrès des sciences et le changement intellectuel qui s'en était suivi ; en d'autres termes, la révolution avait eu pour effet nécessaire l'affranchissement des classes inférieures et leur avènement à une vie de plus en plus complète. A mesure que ce phénomène social s'opérait parrallèlement au phénomène mental, ces classes prenaient

la fois conscience de leur misère intellectuelle et maté-

rlelle et de leur Importance dans l'État. Il devenait peu à peu évident que les privilèges, qui jadis avaient servi à l'évolution de l'humanité, jie pouvaient subsister davantage, et qu'il n'y avait plus aucune raison pour ne pas consacrer au service de tous les forces de tous. Ce fut donc la prépondérance croissante des classes inférieures qui donna une tendance morale à la politique et amena, par une nécessité manifeste , les idées socialistes. Je laisse de côté l'examen de ce qu'elles valent scientifiquement et comme solution positive ; je constate que le sentiment qui les suscite non- seulement est le prolongement direct de la révolution inaugurée par nos pères, mais aussi est, comme cela devait être, l'expression des besoins populaires, et inspiré par une morale supérieure à la morale des temps passés.

Mon intention n'est pas de faire ici la revue des divers systèmes qui ont pris naissance ; j'aime mieux exposer comment un esprit a été conduit à se ranger sous la discipline de la philosophie positive. Cette histoire , tout individuelle qu'elle paraît, n'en est pas moins d'une application générale, étant l'histoire du groupe déjà consistant qui adhère à la nouvelle doctrine et de ceux qui y adhéreront dans l'avenir. Quoique des assentiments isolés puissent émaner de toutes les écoles qui se partagent la politique , néanmoins il est vrai que , présentement , la meilleure préparation est la préparation révolutionnaire. Il importe qu'on ait pensé comme les philosophes du xviii' siècle sur l'affranchissement mental, comme l'Assemblée constituante sur l'affranchissement des classes, comme la Convention sur l'héroïque défense du territoire et de la dictature progressive. A la vérité, une telle disposition crée de graves préjugés dont il faudra se dépouiller en passant à la philosophie positive ; mais, tout compensé, elle est, du moins en France, incomparablement la plus favorable.

C'était la mienne. L'étude des sciences m'avait montré l'incompatibilité absolue de la conception du monde telle qu'elle résulte des faits observés, avec la conception théologique. En outre l'avènement manifeste de l'immense prolétariat ne permettait plus d'accepter pour l'homme mo-

derne les conditions sociales qui avaient été suffisantes pour l'homme du moyen âge ou pour celui de l'antiquité. De la sorte, l'esprit et le cœur s'accordaient pleinement pour sanctionner la marche révolutionnaire des choses et se ranger sans réserve parmi le grand parti qui travaillait avec ardeur et travailla avec succès à empêcher toute rétrogradation essentielle. Mais à ce point le terrain manque et l'on perd la route qui doit conduire plus avant. La révolution n'est pas finie, la chose est bien évidente, soit que l'on consulte l'empirisme et les faits, soit que l'on consulte la raison. L'empirisme nous déroule incessamment sous les yeux les agitations de la France, qui fut le foyer primitif, et la propagation de l'ébranlement à toute la communauté européenne. La raison enseigne que la révolution ne sera close qu'à la condition d'établir un ordre analogue mais supérieur à l'ordre contre lequel les populations modernes s'insurgent depuis tantôt trois cents ans. Laissons de côté , comme de juste , les tentatives de l'école rétrograde proposant, à chaque occasion, des restaurations plus anarchiques que tout ce qui peut s'imaginer. Laissons de côté aussi le régime constitutionnel, jugé insuffisant et par les fruits qu'il porte en Angleterre, son pays natal, et par son insuccès sur le continent. Alors on reconnaît que la révolution apporte comme éléments de réorganisation la liberté de la presse , la liberté de conscience , la libre concurrence, la souveraineté populaire, le suffrage universel, le droit d'association et de club ; conditions dont les unes sont déjà ou seront définitivement incorporées à la sociabilité moderne, dont les autres sont destinées à subir des modifications, et qui, toutes, ont pour efficacité d'ôter les obstacles devant les tendances naturelles de la société, mais qui, par conséquent, ne peuvent prétendre à être ces tendances mêmes. Prendre ces très-importantes garanties pour la solution, c'est prendre le moyen pour le but.

Cette situation, qui, dans l'ordre général, avait amené la naissance du socialisme, devait, dans l'ordre particulier, déterminer un esprit isolé à consulter ce même socialisme. Mais, ici encore , la difficulté fondamentale se représentait

SOUS une autre forme. Les systèmes socialistes sont divers; comment opter? Et, n'y en eût-il eu qu'un seul, à quel signe reconnaître qu'il avait la vérité pour soi ? L'opinion commune est que les phénomènes sociaux ne sont pas soumis à une loi naturelle qui en détermine tout le cours. Dès lors , ceux qui étudient ces phénomènes se trouvent placés à peu près dans la situation des physiciens de l'antiquité étudiant les phénomènes physiques ; ils établissent a priori des principes , et , d'après ces principes , ils donnent la solution du problème pendant. Accepter un principe ainsi trouvé ou choisir entre les principes divers qu'une pareille méthode devait nécessairement fournir , est chose impossible ; car une telle détermination serait arbitraire , et, par conséquent, il n'y aurait aucune chance de la rendre communicable et générale. La froide raison serait toujours autorisée à s'abstenir. A la vérité, le sentiment, dont plus haut j'ai apprécié la justesse et la force, vient en aide, mais c'est à tort , et ici son rôle est interverti : le sentiment donne de la chaleur et de la vie à ce que la raison a trouvé , mais il ne peut jamais fonder les théories scientifiques. Il faut franchir le pas entre les croyances surnaturelles qui s'épuisent et les croyances naturelles qui vont croissant. Celles-ci, qui embrassent déjà un si grand domaine, seront complètes quand, prouvant que la société a une évolution propre et indépendante de tout arbitraire humain , elles auront définitivement soustrait l'ensemble des choses aussi bien à la métaphysique qu'à la théologie. Ainsi, la science seule, ou déjà trouvée ou à trouver, est l'arme par laquelle le socialisme s'intronisera dans le monde moderne.

Entre les divers systèmes auxquels ce nom est dû , il en est un qui satisfait pleinement à la condition voulue. La philosophie positive commence par placer les sciences dans leur rapport de subordination et montrer comment elles tiennent l'une à l'autre. J'avouerai même que c'est cette lumineuse conception qui, s'imposant de prime abord à ma conviction , a frayé le chemin à tout le reste. Puis, ce qui n'est pas plus contestable , elle enseigne que la théorie de la société est étroitement dépendante de la biologie ou

connaissance des êtres vivants ; et , comme la biologie , à son tour, dépend de toutes les sciences antécédentes , il en résulte que la sociologie a pour base le système déjà inébranlable de la biologie, de la chimie, de la physique, de l'astronomie et de la mathématique. Restait à trouver la loi de la sociologie elle-même ; soit qu'elle ait été suggérée par la hiérarchie des sciences, soit qu'au contraire elle l'ait suggérée, toujours est-il qu'elle se met sous cette formule: toutes nos conceptions sont d'abord théologiques, puis métaphysiques, enfin positives. Si l'on veut une expression moins abstraite, on peut se la représenter comme une morale de plus en plus universelle et pure, fondée sur une science de plus en plus exacte et étendue. Qu'on analyse cette expression, et l'on reconnaîtra qu'elle répond à toutes les phases de l'histoire. La découverte de la loi sociologique sera comptée par la postérité comme une des plus difficiles et des plus grandes qui aient signalé la force de l'esprit humain.

Avoir assujetti les phénomènes sociaux au régime scientifique est capital. Car, maintenant, dans la décadence de toute théologie et de toute métaphysique , c'est l'unique condition du ralliement des intelligences. Quiconque voudra suivre la route , laborieuse sans doute , que j'ai indiquée , quiconque voudra ne passer aux conceptions les plus compliquées qu'après avoir fortifié sa raison par l'étude des plus simples, quiconque prétendra ne parvenir aux choses sociales qu'après s'être abreuvé aux sources élémentaires du savoir, sera inévitablement saisi par la conviction scientifique, par cet acquiescement, absolument involontaire, de l'esprit aux vérités démontrées; et quiconque aussi, se représentant le désordre actuel des intelligences , comprend qu'il n'y a d'anarchie dans les faits que parce qu'il y en a dans les idées, appréciera le bienfait d'une doctrine toujours et partout démontrable.

Reconnaissable à la sérieuse préparation qu'elle exige , la philosophie positive ne l'est pas moins à la manière dont elle conçoit la fin de la révolution. Le problème économique, en d'autres termes l'organisation du travail, est

ce qui a particulièrement appelé les préoccupations du public dans ces derniers temps. Ce problème d'une si grande importance, en effet, pour les prolétaires qui forment la plus grande masse des travailleurs, la philosophie positive le déclare insoluble par la méthode directe ; mais elle le résout indirectement. Elle enseigne que la réformation, si elle veut n'être ni anarchique ni illusoire, doit commencer par être intellectuelle et morale. En un mot prétendant qu'on n'arrivera à rien dans l'ordre temporel qu'après avoir renouvelé l'ordre spirituel, à rien dans les institutions sans avoir réglé les mœurs, elle indique comme l'objet prépondérant l'éducation, dont le reste découlera.

En ceci c'est l'histoire même qui la guide. Quand il se fait un changement dans les conditions matérielles de la société, sans changement préalable dans les idées, il en résulte des substitutions quelconques, mais jamais une révolution. Or, que nous importeraient des substitutions? C'est d'une révolution, et d'une révolution profonde, qu'il s'agit aujourd'hui pour l'humanité. Au déclin du paganisme et avant l'avènement du christianisme, la position du problème social était la même qu'aujourd'hui. Si l'on eût essayé de réaliser par là voie économique , par la voie temporelle, les grands bienfaits que devait apporter la doctrine chrétienne, on n'aurait certainement réussi à rien. Les tentatives eussent été profondément anarchiques, à cause que personne ne pouvait alors se figurer les institutions qui conviendraient à la nouvelle sociabilité ; et cela seul eût suffi pour susciter d'insurmontables résistances. Tous les intérêts lésés par ce qui allait former le futur ordre social auraient été intraitables , n'ayant été préalablement disciplinés par aucune morale qui les fît entrer paisiblement et sans murmure dans les combinaisons nécessaires. Au lieu de cette méthode directe et impraticable pour la solution du problème, le progrès spontané de l'évolution humaine employa la méthode indirecte et réussit. Sous la convergence mentale inspirée par une doctrine commune, sous la meilleure morale qui en était le fruit, on vit tomber les chaînes serviles, et le seigneur féodal tenu à des

obligations envers le serf prendre la place dti maître romain sans obligation envers l'esclave.

Autre exemple : la suite des événements montre qu'à la sortie du moyen âge devait s'établir l'égalité civile et politique des citoyens , ce qui est la situation de l'âge moderne; et cela, afin que, le grand nombre étant devenu prépondérant, la nouvelle morale puisse s'installer. Eh bien! admettons que l'égalité civile et politique, idée qui ne fut aucunement étrangère â la hardie assemblée siégeant à Paris dans le milieu du xiv* siècle et au soulèvement des Jacques, admettons, dis-je, que cette idée eût voulu s'établir alors dans la société et faire table rase comme elle fit en 1789. Des résistances infinies auraient accueilli une telle tentative. Aussi n'est-ce pas ainsi que procéda la logique cachée mais irrésistible de l'histoire. Le problème fut encore tourné et attaqué par le côté qui seul en permettait la solution , par le côté intellectuel et moral. Les sciences, dans leur progrès continu , ruinèrent l'ordre théologique, base de l'ordre politique; à mesure que les croyances se dissipaient, les institutions devenaient vacillantes; et à la fin, quand le travail intellectuel eut été suffisamment prolongé ce fut assez du décret d'une assemblée pour faire passer dans le gouvernement ce qui était déjà dans les esprits et dans les cœurs.

Tel est l'enseignement empirique de l'histoire. L'enseignement théorique n'est pas autre. En effet, ce qui décide le développement de l'humanité, c'est le développement de la science. L'une serait éternellement immobile si l'autre était éternellement rudimentaire. De même que la hauteur de la colonne de mercure détermine exactement la pesanteur de la colonne atmosphérique correspondante, de même le baromètre scientifique indique trèsprécisément l'élévation de la civilisation commune. Ce n'est pas l'état social qui fait marcher la science , c'est la science qui fait marcher l'état social. Cette subordination est irréfragable. Aussi , ceux du parti révolutionnaire qui prétendent promouvoir les réformes sociales tout en conservant les croyances théologiques sont impliqués dans une

100 APPLICATIOM

entreprise contradictoire. Les réformes sociales ne peuvent être obtenues que par rextinction des croyances théologiques, devenues incompatibles avec tout le système scientifique. N'espérez donc pas, avant d'avoir perfectionné ce régime et de l'avoir fait pénétrer dans les intelligences, n'espérez pas réaliser dans les faits les améliorations que vous poursuivez. La philosophie positive , qui est un immense perfectionnement de la science , signale en même temps l'emploi qu'il faut faire de ce perfectionnement pour passer, comme il ne peut être autrement, de la réforme des esprits à celle des institutions.

Le même raisonnement s'applique sans restriction à la morale, dont l'évolution, dépendant étroitement de l'évolution scientifique, réagit ensuite directement sur la société. Les institutions et la condition d'un peuple sont toujours l'application de la morale qui y est dominante. Il faut être aussi profondément plongé que l'est l'époque actuelle dans l'erreur qui confond les attributions du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel , pour croire à l'efficacité de prescriptions légales, de mesures politiques qui ne sont pas en accord avec les mœurs. Changez les mœurs, et ce que vous ne pouvez obtenir à force de règlements et de pénalités s'obtiendra de soi-même. Pris en général , les hommes ne violent ni n'éludent les conditions acceptées par leur conscience.

A ce point de vue , la philosophie positive paraîtra plus révolutionnaire qu'aucune autre doctrine ; elle l'est en elîet. Réformant l'intérieur de l'homme , son esprit et son cœur , elle modifie de fond en comble le régime social. Mais en même temps elle n'a rien de perturbateur , car elle commence par faire acquiescer les parties intéressées. En un mot , elle satisfait pleinement à sa devise caractéristique : Ordre et progrès.

Cette longue discussion, je la résume par une citation du Discours de M. Comte: « Toutes les écoles rénovatrices s'accordent aujourd'hui à s'occuper surtout du peuple, pour l'incorporer dignement à la société moderne, qui, depuis la fin du moyen fige, prépare sa constitution finale. Elles coïn-

cident aussi , quant à la nature des grands besoins sociaux propres aux prolétaires , d'une part , l'éducation normale ; do l'autre , le travail régulier , également dignes de systématisation. Voilà tout ce que le positivisme offre de vraiment commun avec nos diverses doctrines progressives. Mais il se distingue profondément de toutes par sa manière de concevoir et d'accomplir cette double organisation. Il regarde la seconde systématisation comme nécessairement fondée sur la première , tandis que jusqu'ici on les suppose simultanées , ou plutôt , on s'efforce de régler le travail avant de constituer l'éducation. Quoique cette différence d'ordre semble d'abord peu décisive , elle suffît pour changer radicalement le caractère et la marche de notre régénération. Car le mode qui prévaut encore revient, au fond, à tenter la réorganisation temporelle indépendamment de la spirituelle ; c'est-à-dire , à construire l'édifice social sans bases intellectuelles et morales. De là résulte , pour satisfaire aux justes exigences populaires , la préférence stérile et subversive accordée aux mesures politiques, dont l'efficacité semble immédiate. Au contraire , le positivisme est pareillement conduit à faire prévaloir l'influence paisible et certaine, mais indirecte ou graduelle, du sentiment et de la raison. En un mot , la double solution du commun problème social sera toujours empirique et révolutionnaire, de manière à rester purement nationale , ou elle deviendra rationnelle et pacifique, avec un vrai caractère européen , selon que l'organisation du travail précédera ou suivra celle de l'éducation, n (P. 163.)

Education et sép ration du pouvoir spirituel d'avec le pouvoir temporel i.

Étant établi dans les articles précédents que la science , depuis ses plus humbles origines , a incessamment tendu à substituer les notions positives aux notions théologiques ou métaphysiques ; étant établi que le progrès continu des sociétés a été subordonné au progrès continu des sciences ; étant établi qu'il n'y a réformation radicale dans l'ordre matériel qu'après une réformation radicale dans l'ordre intellectuel et moral, il faut indiquer quelles sont les bases de l'éducation future d'où dépendent les deux réformations subordonnées l'une à l'autre.

L'éducation actuelle se divise en deux parties profondément séparées et même attribuées chacune à deux corporations différentes, l'éducation proprement dite et l'instruction. L'éducation appartient à la corporation ecclésiastique, et l'instruction à la corporation universitaire. A la vérité , le clergé a souvent essayé et essaye encore de rentrer dans la possession de l'instruction ; quand il était maître du gouvernement , sous la restauration , c'était à l'aide du monopole, et alors les libéraux réclamaient la liberté ; quand il eut perdu cette position par la révolution de juillet, il réclama la liberté , et les libéraux se remparèrent derrière le monopole. En ceci, comme dans tout le reste, les classes qui gouvernent la France n'ont plus aucun principe ; tout est expédient pour elles ; et les rapides changements de la situation politique permettent de voir, à peu de distance, les mômes personnages soutenir ce qu'ils avaient combattu, combattre ce qu'ils avaient soutenu. Rien ne profite plus

1 National, 27 août 18^9.

que le spectacle de cette profonde immoralité aux classes populaires , qui jugent avec une sévérité croissante leurs prétendus supérieurs.

En tout cas, l'impuissance des deux corporations à se supplanter a été complète. L'Université n'a jamais eu de prétentions bien nettes à donner l'éducation ; et d'ailleurs le pays n'aurait pas voulu charger de l'enseignement de la morale une métaphysique bien plus propre à compromettre les plus saines notions par ses subtilités et son caractère éminemment subjectif, qu'à les graver dans les âmes et les développer. D'autre part , le clergé a toujours laissé hors de ses plus ambitieuses prétentions les établissements scientifiques. Un tel antagonisme, qui résulte nécessairement de tout notre passé historique, se prolongera jusqu'à ce qu'une doctrine, réunissant ce qui , de sa nature , est inséparable et n'a été séparé que par le travail révolutionnaire des trois cents dernières années, donne une meilleure instruction que la corporation laïque et une meilleure éducation que la corporation ecclésiastique.

La philosophie positive m'a trop bien appris à vénérer la morale du moyen âge, pour que je n'y voie pas un immense progrès sur celle de l'antiquité, et le fondement inattaquable de la morale qui doit prévaloir. Mais aujourd'hui, après l'élaboration scientifique et sociale qui a caractérisé l'époque moderne , elle est devenue tout à fait insuflisante : insufiîsante comme simple conservation du point obtenu ; insuffisante surtout comme développement ultérieur. Pour le premier chef, la morale du moyen âge, étant adhérente à des croyances théologiques, souffre de la décadence progressive de ces croyances ; on a beau les inculquer aux en-» fants, il arrive un moment où, respirant l'atmosphère moderne, la plupart deviennent, comme on le voit partout aujourd'hui en Europe, indifférents ou hostiles. On conçoit que, dans ce déchirement, les règles morales les plus précieuses sont souvent compromises par le ruineux appui que l'ancienne doctrine leur donne ; et, sans parler ici des égarements privés , il suffit , dans l'ordre public , de signaler les aberrations métaphysiques touchant la famille , le ma-

riage, la prétendue émancipation des femmes, la sanctification des passions et le reste.

Quant au second chef, TinefRcacité est encore plus notoire ; et depuis longtemps déjà la morale du moyen âge a produit tout ce qu'elle pouvait produire. Une saine analyse des choses découvre la raison de ce fait historique. D'abord une telle éducation est dépourvue de toute culture intellectuelle un peu étendue ; elle consiste en une série de prescriptions dont la sanction repose sur une autorité surnaturelle. A la vérité, dira-t-on, il est toujours loisible d'ajouter à cette éducation l'instruction qui sera jugée nécessaire ; mais là se représente la grande difficulté moderne : la science étant inconciliable avec la théologie , on ne peut jamais fortifier un côté sans affaiblir l'autre : ou plus d'instruction et moins de foi, ou plus de foi et moins d'instruction, voilà le dilemme inextricable où l'on se débat depuis que le monde catholico-féodal penche vers son déclin. En second lieu , destinée à des populations opprimées , et ayant essentiellement eu pour office social de faire disparaître l'esclavage, une telle éducation n'est plus en rapport avec les tendances d'un milieu où le plus humble individu est émancipé. Suivant la remarque de M. Comte , dans l'ordre ancien elle eût été subversive, dans l'ordre moderne elle serait servile et insuffisante ; on ne peut mieux faire comprendre le caractère de cette éducation , intermédiaire, comme le temps où elle régna, aux besoins de l'antiquité et à ceux de l'ère moderne. Excellente pour maintenir une société dont elle était en effet la clef de voûte, elle n'avait , au delà de ce point , à recommander que la résignation chez les uns, et l'aumône chez les autres, l'aumône sous toutes les formes , et parfois sous les formes les plus touchantes. Il suffit d'indiquer cette inévitable issue pour montrer en quoi est insuffisant le régime dont il est ici question. Vainement on prétendrait agrandir son domaine et lui frayer une voie ultérieure : qui ne voit maintenant la solidarité des choses ? qui ne voit que , pour donner l'extension sociale que réclament les exigences nouvelles , il faut s'adresser à d'autres conditions que celles-là mêmes qui

tombent au fur et à mesure de cette extension? Si c'est pendant qu'elle s'établissait que l'esclave est sorti de ses chaînes pour être recueilli par le servage, c'est pendant qu'elle s'écroulait que le serf a été émancipé pour arriver au prolétariat. Il y a donc là une limite naturelle mise à son efficacité. En effet (et c'est le troisième côté par où il faut la considérer), au-dessus de la morale antique essentiellement individuelle, elle est, elle, essentiellement domestique, et c'est pour cela qu'elle a si heureusement influé sur le sort de l'esclave ancien ; mais elle n'est pas directement sociale. Plaçant en dehors de toute vie sociale le but de chaque existence, elle renferme chacun dans le soin d'un égoïsme qu'elle flatte par des espérances chimériques, il est vrai, mais indéfinies, et elle a pu mettre l'ascétisme solitaire et inutile de l'anachorète au-dessus de l'activité féconde du citoyen. On conçoit comment une pareille direction est contraire à l'élaboration qui préoccupe les sociétés actuelles.

Ajoutez une condition sans doute accessoire , mais qui pèse grandement dans la balance de l'histoire , et qui n'a pas peu contribué à faire monter ce plateau qui, suivant le vieil Homère, s'élève quand une destinée finit. Il a toujours été fort difficile, dans le monothéisme, de maintenir la convergence intellectuelle sur un credo , incessamment sujet à toutes les objections de la métaphysique ; et cependant cela était d'une importance capitale, car, indépendamment des intérêts imaginaires qui y étaient attachés, il y en avait de très-réels et de très-respectables , à savoir l'ordre public , lequel, comme les événements révolutionnaires des trois cents dernières années l'ont fait assez voir , dépendait de l'assentiment donné. Aussi eut-on recours , pour contenir les divergences , à des moyens violents , à des sévérités effroyables , à l'inquisition. Ces répressions , tant que la conscience religieuse ne fut pas ébranlée chez les peuples, ne passèrent que pour des nécessités cruelles ; mais quand elle fut ébranlée , tout parut odieux à la fois , les moyens et le but; et les persécutions d'un pouvoir devenu rétrograde, ne firent plus que hâter sa décadence.

J'ai longuement insisté sur cette insuffisance, qui est, en

i06 APPLICATION

effet, un point capital dans toute notre révolution moderne. J'aurais pu aussi bien, prenant la question par un autre côté et invoquant le fait au lieu de la théorie, signaler dans l'Europe deux pays où le régime catholique, indûment prolongé, a exercé une funeste influence; ces deux pays sont les États pontificaux et l'Espagne. Là, bien évidemment, tout est resté stationnaire et arriéré , et les choses n'y reprennent leur cours régulier que par l'introduction toute récente des principes révolutionnaires. Pourquoi ce retard malfaisant ? Pourquoi cette introduction bienfaisante ? Pourquoi ?... Parce qu'il y avait insuffisance mentale dans le régime qui avait réussi à se perpétuer grâce à la compression.

Par une concordance inévitable , mais qui n'a rien de compensateur, l'insuffisance est analogue dans l'instruction que donne le régime universitaire. Cette instruction est au fond celle qu'à l'origine recevaient les prêtres , et qui se réduisait surtout à l'étude de leur langue sacrée, plus la culture dialectique nécessaire à la défense de leurs dogmes. 11 n'entra jamais dans l'esprit de la philosophie positive de nier l'eflîcacité relative des institutions qui ont eu leur durée ; cette instruction littéraire et métaphysique a servi l'évolution moderne : littéraire, elle a favorisé accessoirement le développement esthétique ; métaphysique, elle a aidé à la dissolution des croyances théologiques. Mais, pour en caractériser l'insuffisance et l'irrationnalité, il suffit de remarquer que ce système prétendu universel n'a jamais embrassé les prolétaires ; et, toutes les fois que l'ascension des classes nouvelles a fait sentir la nécessité de le modifier, ou bien on a songé à des instructions professionnelles, ou bien on l'a surchargé de suppléments scientifiques sans coordination, soit 'entre eux, soit avec le système originaire. Je n'appuierai pas davantage là-dessus ; il est bien évident que , si, par impossible, on étendait ce système aux prolétaires, on leur donnerait seulement des moyens d'expression et de critique. Or, des moyens de critique sont devenus passablement inutiles , du moins en France , où la dissolution de l'ordre ancien est tellement

avancée; et des moyens d'expression, sans conception correspondante, ne sont propres qu'à faire prévaloir l'imagination sur la raison et à troubler la rectitude du sens ; trouble aujourd'hui si manifeste parmi nos classes lettrées.

Telle est la situation réciproque de l'éducation et de l'instruction. Elles se tiennent en échec. Dans le sentiment confus de son double besoin, la société ne permet ni à la théologie de s'emparer de l'instruction, ni à la métaphysique de s'emparer de l'éducation. Quelles que soient les oscillations politiques et les espérances contradictoires qu'elles suscitent, rien ne peut trancher l'insoluble imbroglio. Décrépitude et impuissance I Ce triste débat n'est, dans les termes où il est posé, susceptible d'aucune fin.

Quittons cette agitation stérile pour venir à des conditions meilleures , où l'éducation et l'instruction, cessant d'être hostiles l'une à l'autre, seront distribuées par un même pouvoir, appliquées à un même service , et où le cœur et l'esprit trouveront une satisfaction commune. En voici le plan : « La marche générale de l'éducation systématique , dit M. Comte, page 170 , est tracée, sans aucune incertitude, par la loi encyclopédique qui détermine la hiérarchie des sciences. Car les études scientifiques du prolétaire doivent se rapporter, comme celles du philosophe, d'abord à notre condition inorganique, ensuite à notre propre nature , personnelle et sociale , pour constituer la double base rationnelle de notre conduite réelle. On sait que la première classe comprend deux couples de sciences préliminaires, l'un mathématico-astronomique , l'autre physico-chimique. A chacun d'eux, l'initiation positive consacrera deux années. Mais l'extension supérieure et la prépondérance logique du premier obligeront alors à deux leçons hebdomadaires, tandis qu'une seule sufiBra réellement pour tout le reste de l'éducation prolétaire. Les exigences beaucoup moindres de l'apprentissage industriel, à ce début , permettront naturellement ce surcroît initial d'occupations spéculatives. A cette préparation inorganique succédera l'étude biologique, aisément susceptible alors d'être condensée eu une cinquième année, dans un cours

de quarante leçons vraiment philosophiques et populaires. D'après tout ce préambule indispensable, une sixième année, de même durée didactique, systématisera définitivement toutes les spéculations réelles par l'étude directe de la sociologie, qui rendra familières les vraies notions sur la structure et le mouvement des sociétés humaines , surtout modernes. Un tel fondement permettra à la dernière de ces sept années du noviciat positif de diriger immédiatement l'ensemble de cette éducation vers sa principale destination sociale , par l'exposition méthodique de la morale, dont chaque démonstration essentielle deviendra alors pleinement appréciable, suivant la saine théorie du monde, de la vie et de l'humanité. Pendant tout ce cours d'études, le trimestre libre de chaque année sera partiellement consacré aux examens publics destinés à constater l'assimilation de toutes les connaissances antérieures. Les exercices esthétiques de la première éducation se prolongeront volontairement au milieu des travaux scientifiques de la seconde, pour peu que les goûts naturels s'y trouvent sagement encouragés. Ils feront naître accessoirement, dans les deux dernières années de l'initiation philosophique, l'étude de nos deux principales langues anciennes , à titre de complément poétique, lié d'ailleurs aux théories historiques et morales dont le prolétaire sera alors préoccupé. Si l'habitude du grec intéresse surtout nos origines esthétiques, celle du latin e^ encore plus utile au plein sentiment de notre filiation sociale. »

Tels sont les linéaments généraux de l'éducation populaire, absolument universelle et comprenant aussi les femmes, sauf les modifications que comporte la nature des choses. Elle est pleinement historique , car elle résume tout notre passé; elle est pleinement philosophique, car elle systématise tout ce qui n'est et n'a pu être jusqu'à présent que fragmentaire; elle est pleinement satisfaisante, car l'esprit, qui depuis la fin du moyen âge est en insurrection contre l'enseignement religieux , n'a rien là qu'il ne sanctionne ; elle est pleinement morale, car, après avoir donné à l'esprit la satisfaction scientifique qu'on ne peut lui

refuser sans compromettre Tordre social, elle le subordonne au cœur, comme le veut la saine théorie de la nature humaine : elle est pleinement rationnelle , car, sans rien sacrifier, elle accorde la prépondérance à la culture de la raison sur celle de l'imagination ; elle est pleinement progressive, car elle suit le grand courant de la science , et, différente en cela des conceptions théologiques, elle n'a rien à craindre des découvertes les plus lointaines ; elle est pleinement conservatrice, car, soumettant toutes les intelligences aux conditions du monde inorganique , de la vie et des sociétés, et tous les cœurs aux besoins de la sociabilité, elle écarte les tendances anarchiques, d'autant plus menaçantes que les conditions du monde inorganique, de la vie et des sociétés sont moins connues.

Une telle éducation dépassant infiniment celle qui est aujourd'hui le partage des plus instruits , ne se trouvant encore que chez le petit nombre de ceux qui ont eu le courage de refaire leurs études sur le plan de la philosophie positive, et néanmoins étant destinée au plus humble prolétaire, une telle éducation, dis-je, soulèvera, comme impossible, la clameur du préjugé. Je laisse de côté l'irrationalité de notre enseignement actuel , où tout se fait en vue des détails , rien en vue de l'ensemble ; où le temps se gaspille sans profit, et où il n'j»^ a pas moins d'amendement à introduire pour la forme que pour le fond ; ce qui revient à dire qu'il faut changer les savants en philosophes. Je laisse de côté aussi l'état présent du prolétaire, où l'exploitation de l'enfant, de la femme et de l'homme est poussée à des limites contre lesquelles le sentiment a souvent réclamé et a parfois suscité des mesures législatives : c'est en examinant le gouvernement temporel, que j'indiquerai comment, sans compromettre ni l'apprentissage ni le travail, il est possible de créer des loisirs suffisants. Je viens sur-le-champ à l'idée principale d'une telle éducation, c'est-à-dire à l'institution d'un pouvoir éducateur, ou philosophique, ou spirituel. Cette dernière dénomination, consacrée par la tradition historique , est la meilleure. Il faut, dans toute légitime organisation de la société, depuis

liO APPLICATION

l'admirable ébauche inaugurée par le catholicisme , il faut un pouvoir uniquement consacré à distribuer l'éducation populaire, complètement indépendant, en ses fonctions, de l'autorité temporelle, et ayant auprès de la conscience (le chacun à faire valoir le droit de la morale commune. La confusion des deux pouvoirs élémentaires est un effet de la situation révolutionnaire ; leur séparation seule y ••nettra fin. L'État n'a empiété sur l'ancien pouvoir spirituel ciue parce que celui-ci était devenu rétrograde ; il rentrera dans ses attributions devant un pouvoir spirituel devenu progressif. La morale , comme l'a très-bien vu le catholicisme, doit tout primer : or, elle ne le peut qu'à la condition d'avoir dans la société un organe uniquement chargé de cette auguste fonction. Et, finalement, qui ne reconnaît qu'ici la morale et l'éducation se confondent ?

On doit de plus remarquer que séparer le pouvoir spirituel d'avec le pouvoir temporel , c'est, en d'autres termes, séparer la théorie d'avec la pratique. Or, personne ne conteste plus, dans tous les départements de la connaissance humaine, que cette séparation est indispensable et aussi favorable à la pratique qu'à la théorie. Comment en serait-il autrement pour les spéculations les plus compliquées et les plus difficiles, à savoir les spéculations sociales ? Comment , ici , ne conviendrait-il pas plus encore , s'il est possible, qu'en tout autre cas, de distinguer entre l'art et la science, entre la pratique et la théorie, et de remettre l'une et l'autre en dés mains différentes? Au reste , en ceci , on constate une application de la grande loi historique découverte par M. Comte : plus une science est compliquée, et par conséquent a tardé à se constituer, plus l'art correspondant y est resté longtemps adhérent. Ainsi la biologie, l'une des sciences les plus compliquées, les plus tardives , ne fait que de se dégager de l'art médical; et la sociologie, encore plus compliquée et plus tardive, n'est pas sortie de sa confusion avec l'art politique.

A l'impossibilité alléguée d'un côté , peut-être répondrat-on d'un autre côté en alléguant l'inefficacité. Quoi ! dirat -on, c'est quand de toute part on réclame des améliorations

matérielles que vous proposez des améliorations mentales! relisez donc la fable du Milan et du Rossignol. Je réponds d'abord : Les mesures immédiates ne peuvent pas être radicales, les mesures radicales ne peuvent pas être immédiates; je recommande à chacun la méditation de cette proposition, et je passe outre. La réforme mentale aura pour conséquence la réforme matérielle; j'ai montré, dans l'article précédent, l'histoire à la main, qu'il en avait toujours été ainsi. Cependant il n'est pas inutile, par une hypothèse , de signaler la puissance qui lui est inhérente. Je prends le paj's de l'Europe où certainement le prolétaire est le plus malheureux , l'Irlande. Eh bien ! supposez qu'en un jour s'opère la réforme qui ne peut être obtenue que par des années , et que chacun s'y trouve tout d'un coup élevé suivant le programme ci-dessus indiqué. Croyezvous, rien autre cependant n'étant changé, croyez-vous que par cela seul tout ne serait pas changé ? Croyez-vous que riches et pauvres n'auraient pas immédiatement d'autres rapports, et qu'une formidable opinion publique ne surgirait pas à l'instant même pour tout réformer?

Mais le temps seul peut propager l'éducation positive, qui sera la clôture de la révolution, et j'aurai lieu d'indiquer quelles sont les conditions qui , dans notre état révolutionnaire, doivent la faciliter davantage. Seulement, je demande, dans la perturbation croissante où se trouve l'Europe , je demande aux politiques ce qu'ils comptent faire. Prétendentils nous inculquer de nouveau la foi aux clergés, le dévouement aux royautés, l'humilité devant les noblesses? Soit; mais alors ils savent fort bien qu'ils entreprennent une longue guerre contre l'esprit moderne. Dans tous les cas, comment ce qui , dans sa splendeur, n'a pu se maintenir pourrait-il , dans sa décadence , se rasseoir et se restaurer ? N'ont-ils, au contraire, aucune de ces prétentions, et veulentils seulement laisser aller les choses ?.Soit encore ; mais alors ils abdiquent toute puissance réelle dans le présent et toute gloire dans l'avenir. ]\Iaissi cette lutte rétrograde les effraye, ou si cette nullité les humilie , qu'ils considèrent avec attention la direction du grand courant moderne, et qu'ils

essayent de trouver autre chose que la réforme mentale proposée par la philosophie positive.

Depuis que ces dernières lignes ont été écrites, le cours public et gratuit que M. Comte faisait au Palais-National a été fermé par l'autorité supérieure , et cela sans aucun prétexte apparent : le professeur en appelait toujours à la raison, à la science, à la philosophie, et jamais aux passions orageuses. Il est aisé de fermer la porte d'une salle; mais il ne l'est pas d'arrêter une doctrine K

Organisation temporelle -.

De même que l'organisation spirituelle a un avènement nécessaire qui résulte de l'ensemble de notre passé et de la loi d'évolution présidant aux destinées de l'humanité , de même il est une organisation temporelle qui surgit suivant le point et la conjonction des choses. Tout est ici déterminé ; rien n'est fortuit et arbitraire. C'est cette vue d'une nécessité qui a engagé plus d'un penseur dans l'optimisme historique. En effet, il y a un certain optimisme en ce sens que, l'évolution du genre humain étant un phénomène naturel et tout à fait soustrait aux volontés individuelles , ce qui doit , en gros , arriver, arrive en effet, et arrive spontanément. Ajoutons une remarque profonde de M. Comte : en tant que dus à des êtres intelligents, qui tendent toujours à corriger les imperfections de leur économie collective, les phénomènes sociaux doivent offrir un ordre moins imparfait que si, avec une égale complication, les agents en pouvaient être aveugles. Voilà tout ce qu'il y a de vrai dans l'optimisme historique , émanation arriérée de l'optiraisniG

1 En 1850 et i85i, M. Comte a été autorisé à faire el a TaK librement son cours.

2 riational , 3 septembre i849.

théologique, qui, attribuant l'origine et la direction des sociétés à une providence toute bonne et toute-puissante , cliercha par diverses imaginations à concilier cette prémisse purement subjective avec la réalité et les faits.

La première restriction à cet optimisme, c'est que toutes les populations sont loin d'être arrivées au même degré de civilisation. Ainsi que , dans une génération , tous les individus ne parviennent pas à l'âge adulte et à la croissance voulue, les uns meurent prématurément, les autres restent contrefaits et au-dessous de la stature commune ; de même, parmi les populations ou membres individuels du genre humain, les uns ont disparu sans héritiers, et les autres sont encore à l'état d'avorton, d'enfant ou à peine d'adolescent. Ce que le grand poëte placé à, l'aurore de la civilisation a dit des familles humaines s'applique aussi aux nations ; elles sont comme les feuilles, dont les unes se dispersent au souffle des vents , et les autres renaissent à la saison nouvelle. La raison qui fait que l'état social s'arrête chez un peuple est certainement l'arrêt du développement scientifique. Mais pourquoi la science n'est-elle pas née ici, et pourquoi, là, ne s'est-elle pas élevée au-dessus de tel ou tel niveau ? Ceci est un digne objet de recherche pour l'érudition, qui, systématisée comme tout le reste par la philosophie positive, et mise au service de la véritable histoire, ne se perdra point en d'aveugles travaux, en de stériles minuties. Quels que soient les résultats des investigations futures, on en sait assez déjà pour constater que toutes les populations ont suivi une marche identique , ne différant que par le degré où elles sont parvenues ; notion fondamentale qui fournira aux populations les plus avancées le moyen de procurer le développement des plus arriérées sans carnage ni extermination, et par une intervention mieux entendue que celle où l'on essaye de faire passer, sans intermédiaire, des peuples fétichiques au monothéisme chrétien.

La seconde restriction à l'optimisme, c'est que l'économie spontanée des sociétés est bien au-dessous de ce que peut la faire le judicieux emploi de l'intelligence humaine. De même que l'activité médicale, soit par l'hygiène , soit par la

thérapeutique, prévient ou guérit, sans pouvoir rien changer aux conditions statiques et dynamiques de la vie, une foule de désordres et de maux, de même l'activité politique, sans pouvoir rien changer aux conditions statiques et dynamiques de la société, est destinée à une puissance encore plus grande pour le bien des États. En effet, notre puissance effective est d'autant plus étendue que les phénomènes dont il s'agit sont plus compliqués ; nulle quant aux phénomènes célestes, dont la combinaison est la plus simple, elle croît à mesure qu'on passe aux phénomènes de la physique , de la chimie, de la vie et de la société. Aussi rien n'est plus propre que la saine théorie de l'histoire à susciter dans les cœurs le ferme et noble désir de travailler à l'amélioration commune. Ne comptant sur aucune providence pour la santé sociale pas plus qu'il n'y compte pour la santé individuelle, et reconnaissant que, si la seconde dépend jusqu'à un certain point de sa science et de sa sagesse, la première en dépend encore davantage , l'homme , sous cette double notion, se sentira énergiquement sollicité à intervenir dans sa propre destinée.

Ainsi, par ce côté encore se dégage la science sociale. Il y aurait optimisme ou fatalisme , comme on voudrait , suivant l'hypothèse , théistique ou athée , qu'on se ferait du monde, si les phénomènes sociaux n'étaient pas plus modifiables à l'homme que ne le sont les phénomènes célestes. Il y aurait vanité complète de nps efforts et renoncement définitif à toute intervention , s'ils n'étaient gouvernés par aucune règle naturelle et demeuraient incessamment le jouet d'un hasard toujours prêt à défaille le lendemain l'œuvre de la veille. Point de science, si le phénomène n'a pas une loi; point de puissance , s'il n'est pas assez compliqué pour nous offrir des prises justement proportionnées à sa complication. J'insiste, sous toutes les formes, sur cette conception capitale due à M. Comte, que la société est un phénomène naturel , d'une part soumis ù, une loi suprême , de l'autre comportant des modifications étendues. Le premier terme est la garantie contre l'anarchie, en persuadant aux hommes que, dans la structure et le développement des so-

DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE. liù

ciétés, il est des conditions qiie rien ne peut ni supprimer ni intervertir ; le second terme est la garantin contre Tinerle routine et la honteuse rétrogradation en dirigeant rattontion des hommes sur les moyens réguliers d'améliorer l'économie collective.

Après ces prémisses , recherchons quelle est l'organisation temporelle où nous conduit le courant historique ; étant ainsi à l'avance avertis de la combinaison sociale dont nous devons , entre toutes celles qui présentement s'agitent , favoriser l'avènement.

D'aussi grands changements que ceux qui se préparent dans la société moderne ont des causes profondes, qu'il faut chercher dans la société antique. Celle-ci fut essentiellement guerrière. Sans remonter aux vastes empires de l'Asie , il suffit de considérer la Grèce et Rome, pour se représenter avec une suffisante exactitude les habitudes et le caractère des classes gouvernantes. Faire la guerre était , sinon l'occupation constante , du moins la constante préoccupation. La Grèce, par des raisons qu'il serait trop long de déduire, mais qui sont parfaitement assignables , faillit à la destinée qui l'appelait, et ne sut pas donner à cette activité violente un but déterminé d'assimilation et de conquête. Mais ce grand rôle échut à Rome, dont la main puissante fit, par la guerre , une œuvre sociale et constitua d'une manière définitive le vaste corps de la république occidentale.

Sans doute, sous le régime catholico-féodal, qui suivit, la guerre resta encore la fonction privilégiée de la noblesse. La principale gloire fut celle des armes. Cependant une notable différence se laisse apercevoir ; et celui qui comparera la guerre du moyen âge avec celle de l'antiquité, comprendra bien, quelles que soient ses idées sur la valeur relative des deux civilisations, que quelque chose de considérable a été changé dans le monde. Les chrétiens guerroient entre eux à peu près comme en Grèce on faisait de cité à cité. Mais la grande affaire est de repousser et de contenir les invasions musulmanes. On ne voit plus (les croisades ellesmêmes ne sont que des opérations défensives) , on ne voit plus de ces vastes et persévérantes conquêtes qui signa-

lèrent la période antique. La^irétienté, eommela Grèce contre les Perses, sauve son indépendance, gage de l'évolution future , mais elle n'entreprend pas de franchir ses limites et de s'étendre par les armes. Évidemment l'impulsion militaire est affaiblie : d'autres mœurs, d'autres tendances ont prévalu.

Pour s'assurer que cette décroissance est bien réelle et ne dépend pas de quelque circonstance fortuite, il faut que l'histoire se prolonge , et fournisse de nouveaux termes de comparaison. La décadence du régime catholico-féodal survient, c'est-à-dire la révolution moderne commence. La guerre ne s'éteint pas, il est vrai ; mais, évidemment encore, quelque chose de considérable a été changé dans le monde. En effet, elle devient religieuse, commerciale, révolutionnaire ; mais la guerre pour la guerre et pour la conquête cesse graduellement, du moins parmi les populations européennes les plus avancées , d'être un mobile qui détermine les hommes à sacrifier leur vie et leur avoir.

Enfin, de nos jours, voilà trente-six ans d'une paix européenne non interrompue ; et cela au milieu de commotions intestines dont la gravité est extrême. La France a chassé deux fois ses rois; l'Espagne et le Portugal ont eu leurs révolutions ; l'Italie s'agite sans cesse sous le joug qui l'accable; Milan, Vienne, Berlin ont vu la royauté s'humilier. Au spectacle de tant d'ébranlements, au souvenir de la facilité avec laquelle les rois prenaient naguère encore les armes, combien de politiques se sont dit qu'une conflagration était imminente ! Chaque fois l'événement est venu contredire ces prévisions. Sans doute ce n'est, si je puis ainsi parler, qu'une paix négative; mais plus elle dure, plus les éléments de la paix positive se fortifient , et dans peu d'années ils seront assez puissants pour écarter définitivement toute crainte sérieuse. Le seul danger réel vient des demibarbares du Nord, des serfs enrégimentés qu'un despote fait marcher à son gré. Mais la moindre intelligence entre la France, l'Allemagne et l'Italie annulera l'influence malfaisante du septentrion sauvage ; et cette intelligence, qui fail lit se réaliser à la révolution dernière, va se préparer sous

l'active propagande que perm^tra la paix négative conservée après février comme avant, et elle passera dans les faits à la première ascension populaire.

Cette décroissance et extinction finale de la guerre serait tout à fait précaire ou, pour mieux dire, n'ayant eu aucune raison d'être, ne se serait pas manifestée si l'activité humaine ne se fût frayé une autre voie. Cette voie est l'industrie ou exploitation progressive et systématique du domaine terrestre. Depuis les premiers rudiments , qui ne manquent jamais , et que l'on rencontre dans la vie sauvage même la plus dépourvue , une arme , un outil quelconque , un abri contre les intempéries, depuis ces premiers rudiments, l'industrie passe par le régime païen où , surbordonnée h la suprême besogne du temps , la guerre et la conquête, elle est exploitée par l'intermédiaire des esclaves ; elle se développe bien autrement dans le moyen âge , il n'est besoin , pour le reconnaître , que de se rappeler les grandes communes de cette époque , et particulièrement les cités italiennes et flamandes ; enfin, dans la phase révolutionnaire, son ascendant devient tout à fait décisif, et c'est , en effet , alors que la guerre, détournée définitivement du but antique , du seul but qui pût lui être raisonnablement assigné , ne sert plus , entre les populations européennes , que des causes politiques. Les peuples secouent leurs rois; les rois, à chaque; fois amoindris, s'imposent à leurs peuples. Quand ces conflits auront cessé par l'extension républicaine, il n'y aura plus de guerre en Europe , d'autant plus certainement que , même en l'état précaire où nous sommes , rien ne peut rallumer les grands incendies.

Telle est la substitution fondamentale survenue par le progrès des choses dans la destination de notre activité temporelle. Au lieu d'user leurs forces en des luttes qui n'ont eu qu'à un moment donné une utilité civilisatrice , et qui aujourd'hui seraient non-seulement stériles, mais encore profondément perturbatrices, les sociétés, devenant petit à petit plus humaines et meilleures, s'appliquent constamment davantage , et un jour s'appliqueront uniquement à lutter contre la nature. L'activité militaire et l'activité in-

dustrielle sont comme deux courants dont l'un va toujours tarissant et l'autre toujours grossissant , jusqu'à ce que le premier disparaisse dans le sein de l'industrie, comme ces fleuves de l'Afrique qui, partis écumeux et grondants du sommet des montagnes, se perdent peu à peu sous un ciel embrasé et dans une terre absorbante, sans avoir atteint l'Océan.

Et voyez comment les choses sont étroitement liées par leurs rapports ; voyez comment un certain état intellectuel et moral a toujours pour corrélatif un certain état social. La science croît, la théologie et la métaphysique déclinent ; la guerre s'éteint, l'industrie se développe; les anciens pouvoirs privilégiés s'annulent, et les classes laborieuses arrivent à une vie meilleure. Dans cette filiation ininterrompue, vous ne pourriez pas déplacer un terme sans rendre tout inintelligible et impossible ; ni le règne de la théologie n'est compatible avec le règne de l'industrie, ni le progrès systématique de la science avec le privilège des castes, ni l'activité militaire avec l'ascension graduelle et le perfectionnement des prolétaires. Ce sont là autant de phases historiques qui se succèdent par une dérivation nécessaire. Ces nécessités de l'histoire, ces phénomènes enchaînés l'un à l'autre, ces solidarités insurmontables sont les bases mêmes de la sociologie et celles sur lesquelles il faut le plus appeler l'attention du lecteur ; car ce sont les points où l'instruction commune est le plus en défaut. C'est l'équivalent, en biologie , de la notion de la hiérarchie organique , du rapport entre l'organe et la fonction , et de l'influence des milieux. L'humanité est véritablement un grand corps collectif, ayant sa croissance régulière, et pourvu, comme tout corps individuel, d'organes temporaires qui s'atrophient, se flétrissent et disparaissent faute d'emploi et de nutrition. Les institutions provisoires du passé, dont la postérité la plus reculée admirera toujours et honorera la création et la splendeur, sont de tels organes ; elles s'atrophient et s'éteignent, la vie se portant ailleurs , à mesure que l'humanité grandit et approche de son âge adulte.

C'est donc la tradition historique elle-même qui, sans

aucun arbitraire et sans rien de fortuit ni de passager, nous amène au règne de l'industrie. Devant l'industrie, tout le passé tombe et s'évanouit successivement. Pour l'homme moderne, il ne peut plus y avoir d'autre occupation temporelle, d'autre activité pratique que l'occupation, que l'activité industrielle. Ainsi , l'issue de la longue révolution qui survint au déclin du régime catholico-féodal est clairement indiquée; elle aboutit non pas à des remaniements, je ne sais lesquels, dans les institutions, non pas à l'établissement du régime constitutionnel , elle aboutit à un changement dans les mœurs, dans les habitudes, dans les intérêts , à une rénovation totale , au remplacement définitif d'un ordre social qui finit par un ordre social qui arrive h son plein.

Si l'avènement du régime industriel est inévitable, il est inévitable aussi que les chefs de l'industrie soient nos chefs temporels. Nous n'avons pas besoin de patriciens ni de gentilshommes qui nous mènent aux guerres et aux conquêtes ; nous n'avons pas besoin de Césars ni de rois qui concentrent en leurs mains le pouvoir du glaive. Ces fonctions , jadis prééminentes , deviennent sans emploi. Mais nous avons besoin de directeurs qui sachent conduire les travaux pacifiques de l'industrie avec fermeté et intelligence , travaux où certes ne manquent ni la complication, ni la difficulté, ni la grandeur. C'est donc là que doit aboutir tout le pouvoir temporel. Dire que les bras et les capitaux employés 'pour la guerre deviendront disponibles, c'est dire ce qu'il y a de moindre dans la question ; ce qui est décisif, c'est que la principauté tombe, et avec elle le glaive et la gloire du glaive. Ce qui était grand et glorieux, c'était de gagner des batailles et de soumettre des nations ; ce qui sera grand et glorieux , sera de remporter des avantages sur la nature et de la subjuguer. Autre fonction , autre pouvoir. Là on touche du doigt la rénovation radicale qu'amène la révolution moderne; et quand, dans l'ordre spirituel, on met les notions de la philosophie positive en regard des notions théologiques et métaphysiques, on a le tableau complet aussi bien que précis de l'ordre social futur, qui déjà se

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fait jour de toute part à travers les décombres du régime ancien.

J'ai conduit assez avant le lecteur dans les déductions historiques pour qu'il puisse concevoir maintenant sans difficulté quelle profonde illusion il y eut à prendre le système constitutionnel pour la solution et la clôture de l'état révolutionnaire. Ce n'est point par des circonstances accidentelles que ce système ne trouve pas à se consolider sur le continent; c'est, on le voit, par la nécessité même des choses. Il ne faut point se laisser égarer par le cas de l'Angleterre, anomalie qui ne peut plus se représenter. La demi-révolution de l'Angleterre fut pour ce pays une avance et un bienfait qui aujourd'hui l'arrière et lui nuit singulièrement. Pendant cette halte le continent a marché ; et quand l'heure des révolutions y sonna , il était bien plus dégagé des entraves du moyen âge que l'Angleterre au moment de sa rénovation prématurée et imparfaite. Dans l'empire britannique le système constitutionnel est 'encore tout théologique , tout féodal , tout monarchique. A la vérité , sur le continent , et notamment en France , il fut beaucoup moins thélogique, féodal, monarchique. Mais que sont ces atténuations ? le régime passé est absolument condamné à périr, le système constitutionnel, ne faisant que le modifier, n'est qu'une transition plus longue en Angleterre , plus courte sur le continent. Les exigences spirituelles et temporelles de l'avenir ne comportent rien de pareil. Amoindrir n'est pas renouveler. En raison de cette instabilité du système constitutionnel parmi nous, le maniement en a été généralement remis à des avocats , à des littérateurs, à des rhéteurs, à des sophistes. Il fallait que la situation fût bien peu rationnelle pour avoir des organes

aussi peu consistants. Sans doute, il y eut un moment où cette fonction leur échut légitimement; mais peut-être la postérité s'étonnera-t-elle qu'une telle confiance ait été prolongée tant au delà de l'intervalle où elle était justifiable.

Entre le temps présent et celui où les chefs industriels

arriveront au pouvoir est un interrègne inévitable ; car, ni

DE L\ PHILOSOPHU rOSITIYE. 121

l'obstacle qui les en sépare n'est encore suffisamment aplani, ni eux-mêmes n'ont subi la préparation intellectuelle et morale qui doit les en rendre dignes. Cet interrègne, j'en signalerai dans un des articles subséquents les conditions. Mais, indépendamment de cette objection ainsi écartée, peut-être quelqu'un craindra-t-il que, le pouvoir étant remis aux industriels, on ne tombe dans un matérialisme dégradant. On y tomberait certainement, et le soin des plus grossiers intérêts menacerait d'absorber l'existence, si l'ordre nouveau ne renfermait pas le vrai correctif, à savoir un pouvoir spirituel distinct, une éducation populaire , la culture scientifique et la culture esthétique.

Les chefs industriels, ayant ainsi reçu le pouvoir, et par conséquent, la richesse, auront en retour un grand labeur, une grande charge. 11 leur faudra administrer l'industrie de manière que le prolétaire ait le travail assuré , que l'enfant du prolétaire ne soit assujetti qu'à l'apprentissage , et que la femjne du prolétaire puisse rester dans son ménage. Plus ils s'approcheront de ces conditions, plus leur gouvernement sera respecté et aimé; plus ils s'en écarteront, plus les remontrances du pouvoir spirituel et l'opinion populaire s'élèveront pour les redresser.

En résumé, sous le régime païen, le prolétaire est esclave; sous le régime catholico-féodal , il est serf; sous le régime révolutionnaire , il est affranchi , mais sans culture intellectuelle et sans sécurité matérielle ; sous le régime positif, il a l'éducation complète et le travail garanti.

vn.

Idéal on religion >.

Les deux mots réunis dans le titre de ce chapitre l'ont été afin de prémunir dès l'abord le lecteur contre toute méprise , et ne pas lui laisser croire un instant qu'il pourrait s'agir de la restauration ténébreuse d'idées surnaturelles. L'un est ancien ; il appartient au peuple de l'antiquité qui eut au plus haut degré le sentiment de la cohésion sociale; et, tandis que le mot grec correspondant n'exprime que l'adoration des dieux, le mot latin exprime la liaison des hommes autour d'un centre commun. L'autre est moderne ; il signifie la conception abstraite de la grandeur et de la beauté collectives, mais réelles, et, à ce titre , détermine une religion qui ne peut plus s'adresser aux êtres surnaturels supposés par les hommes passés, et vainement cherchés par les hommes modernes.

En effet, tout le travail de la science a eu pour résultat de démontrei* que nulle part il n'y a place pour l'intervention des dieux d'aucune théologie. A la vérité, les histoires rapportent un grand nombre de faits merveilleux où la puissance divine prend un corps, agit directement et se manifeste. Mais la critique historique a frappé d'un doute général toutes ces relations, en montrant que les unes n'avaient aucune authenticité, et que celles qui étaient authentiques ne devaient leur caractère surnaturel qu'aux croyances des hommes d'alors. De la sorte , le miracle s'est trouvé en déchéance complète ; impossible à montrer dans le présent, impossible à démontrer dans le passé, il n'a plus empêché de voir le monde tel qu'il est, c'est-à-dire

> National, lo septembre 184P.

une trame impénétrable de causes et d'effets, à laquelle Tesprit ne peut concevoir ni commencement ni fin. Or, qui ne comprend que le miracle est la seule preuve positive de l'existence des êtres surnaturels, et que les preuves dites métaphysiques ne peuvent, à cet égard, valoir le moindre témoignage? C'est de la sorte que la racine des croyances théologiques s'est desséchée et se dessèche de plus en plus dans la conscience moderne.

Il en est de même de l'opinion concernant la perpétuité des individus après la mort. Cette opinion, quels que soient les préjuges ordinaires là-dessus, ne fait point partie intégrante de l'idée religieuse. Il suffit de rappeler qu'une foule de peuples sauvages n'ont aucune notion sur l'immortalité des âmes; qu'avant l'ère chrétienne une partie des Juifs rejetait positivement cette doctrine, et qu'aujourd'hui encore l'immense religion du bouddhisme en est dépourvue. Cette croyance, qui pouvait être vraie , ne s'est pas trouvée telle ; la science n'a pu constater un fait quelconque dévie après la mort; et aussi, comme un étang qui n'est plus alimenté , l'opinion de la perpétuité individuelle baisse progressivement.

Tel est le résultat de la longue critique que la science a exercée, dès l'origine, sur le théologisme, résultat ni cherché, ni prévu, ni voulu, et qui, se réalisant ainsi, est le jugement même de l'histoire. Mais, à son tour, la critique, si elle veut être du dix-neuvième siècle et non plus du dix-huitième, ne doit pas être négative. En d'autres termes, la révolution (car c'est toujours de la révolution qu'il s'agit) doit, ici comme ailleurs, passer à une action positive, si elle entend résoudre le problème social qui est posé. La longue anarchie qui signala en Grèce et à Rome la décadence de l'ordre antique, ne se termina, malgré de stériles efforts de restauration , que quand une doctrine meilleure, le christianisme, se mit à la place de ce qui s'en allait. Autrement, la dissolution du paganisme aurait indéfiniment duré ; et dans la crainte que le toit ne s'effondrât sur les habitants du logis, on aurait incessamment étayé et entretenu la ruine.

1 2!l APPLICATION

Reprenons donc, sur ce terrain encore, la méthode historique, la méthode de filiation, la seule qui inspire une pleine confiance quand il s'agit de choses sociologiques. C'est elle qui nous a fourni la hiérarchie des sciences et leur systématisation en une seule grande science ou philosophie positive; c'est elle qui nous a indiqué la création du pouvoir spirituel moderne ; c'est elle qui nous a tracé les linéaments de l'éducation populaire; c'est elle qui nous a signalé les conditions auxquelles les prolétaires devront leur ascension ; c'est elle qui nous a montré la guerre s'éloignant, l'industrie prépondérante et la nature du nouveau pouvoir temporel; c'est elle aussi qui nous éclairera sur l'idéal qui doit réunir les hommes en une communion aujourd'hui virtuellement détruite , soit que l'on considère les sectes qui se partagent l'ancienne et vénérable doctrine, soit que l'on songe aux inextinguibles révoltes de l'esprit scientifique contre toute doctrine théologiquB. Voltaire a dit selon la véritable pensée de son temps , et en faussant, de la façon la plus singulière , mais la plus naturelle au dix-huitième siècle, le caractère de Mahomet ;

Il faut un nouveau culte , il faut de nouveaux fers , Il faut un nouveau Dieu pour l'aveugle univers.

L'univers alors n'était pas aveugle ; car, à la notion d'une multitude incohérente de dieux, il préféra la notion relativement bien plus rationnelle d'un Dieu unique. Aujourd'hui l'univers est encore moins aveugle; et il ne se laissera toucher que par une réalité idéale, en qui viennent se concilier les doutes, les inquiétudes, les déchirements, les rébellions suscitées par le progrès incessant des notions positives en des consciences théologiques.

Tout au contraire du vers célèbre et si naïvement métaphysique de Voltaire ' , il faut dire : si cette réalité idéale n'existait pas, on ne pourrait l'inventer. En effet, elle est

Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

au fond de toutes les conceptions religieuses , depuis les plus rudimentaires jusqu'aux plus compliquées. Au début, lors de l'établissement spontanée du fétichisme, l'homme supposa, dans tous les êtres qu'il adorait, des volontés semblables ù la sienne. Son intelligence était alors trop dénuée pc|ar qu'il imaginât autre chose. Les notions abstraites lui étaient étrangères; et s'il ne pouvait mettre l'humanité nulle part, du moins il mit l'homme en tout et partout. Ce fut encore l'homme qui peupla toutes les localités célestes quand , du fétichisme , on passa au polythéisme ; mais le progrès accompli ne permettait plus d'insérer grossièrement des volontés humaines dans tous les êtres naturels ; l'abstraction avait commencé à naître en Tesprit humain, et, avec elle, l'idéal. Aussi, les dieux des différentes mythologies allèrent se dépouillant davantage du fétichisme monstrueux et d'un naturalisme plus ou moins raffiné, jusqu'aux images splendides que créa le génie des Grecs. Si, ce qui est impossible, le fétichisme ou le polythéisme, ayant duré, se trouvait en présence de la science qui se serait néanmoins développée , ou , ce qui est équivalent, si on voulait apprécier les fétichismes ou les polythéismes encore existants chez diverses populations, une critique absolue, comme fut celle du dix-huitième siècle à l'égard du christianisme, ferait remarquer les absurdités inhérentes à de telles conceptions, et condamnerait tout d'un même arrêt ; mais une critique relative, comme est celle de la philosophie positive à l'égard de toutes les religions, indiquera, sans aucune concession pour l'erreur, le noyau de réalité que renferment de telles conceptions, et l'efficacité sociale qu'elles comportèrent.

Les théocraties antiques furent , à une époque où certainement pointèrent des germes de décadence , agitées par une élaboration métaphysique que nous ne connaissons que par ses effets , et qui se manifesta par l'œuvre de Moïse en Egypte, de Zoroastre en Perse, de Bouddha dans l'Inde. Il ne doit ici être question que de celle de Moïse, ^ul ne méconnaîtra la prééminence de cette création religieuse sur le régime précédent; nul ne méconnaîtra, non plus, les ca-

ractères anthropomorphiques qui y sont de toute part empreints. Mais Jéliovali est un dieu qui sort des entrailles du polythéisme, il lui manque ce qui, dans le langage théologique d'un temps postérieur, a été, avec tant de justesse, nommé médiation. Ses adorateurs n'ont pas encore conscience de tout ce qu'il y a d'humanité dans l'objet de leur culte. '

Cette vue est bien plus précise dans la religion immédiatement subséquente. Les besoins intellectuels et moraux du milieu où elle se développait complétèrent l'antique conception de Moïse. Ici la divinité revêt la nature humaine, de sorte que cette communication fait partie essentielle de la foi nouvelle. La critique du dix-huitième siècle, frappée uniquement des traits mythologiques et légendaires, réprouva le tout ; mais la critique du dix-neuvième siècle ne manqua pas de faire le triage et de relever ce qu'il y avait d'éternellement vrai dans ce fond traditionnel. « Placées dans un individu, dans un dieu-homme, dit Strauss en sa Vie de Jésus (t. Il, p. 762), les propriétés et les fonctions que l'Église attribue au Christ, se contredisent ; elles concordent dans l'idée de l'espèce. L'humanité est la réunion des deux natures , le Dieu fait homme , c'est-à-dire l'esprit infini qui s'est aliéné lui-même jusqu'à la nature finie , et l'esprit fini qui se souvient de son infinité. Elle est l'enfant de la mère visible et du père invisible, de l'esprit et de la nature. Elle est celui qui fait des miracles ; car dans le cours de l'histoire humaine, l'esprit maîtrise de plus en plus complètement la nature au dehors de l'homme, et celle-ci, en face de lui, descend au rôle de matière inerte sur laquelle son activité s'exerce. Elle est l'impeccable, car la marche de son développement est irréprochable ; la souillure ne s'attache jamais qu'à l'individu, et n'atteint ni l'espèce ni son histoire. Elle est celui qui meurt, ressuscite et monte au ciel ; car pour elle, du rejet de sa naturalité procède une vie spirituelle de plus en plus haute, et du rejet du fini qui la borne comme esprit individuel, national et planétaire, procède son unité avec l'esprit infini du ciel. »

IMalgré sa teinte métaphysique et panthéistique, ce raor-

ceau détermine exactement combien la religion primitive s'était perfectionnée et quel progrès y avait fait l'idée de l'humanité. Ainsi sont allées les clioses ; l'homme a commencé par prêter ce qu'il sentait en lui , intelligence et volonté, aux êtres de la nature; puis il a idéalisé l'homme; enfin l'humanité elle-même est entrée dans la conception religieuse. Et comment en aurait-il pu être autrement ? Les êtres surnaturels, que la science a si longtemps cherchés vainement, ne se sont pas offerts davantage aux mortels des premiers âges. Mais ce qui s'est constamment offert à eux, c'est le sentiment de leur propre nature. Là ils ont puisé ; et h mesure que ce sentiment se généralisait et s'épurait , des types religieux plus parfaits apparaissaient dans le monde. Les religions sont la mesure du progrès des choses.

Conduits de la sorte jusqu'au temps présent par la filiation historique, il ne nous reste plus qu'à faire sciemment ce qui a été insciemment fait par nos aïeux , à retirer les derniers voiles , et à prendre déterminément l'humanité pour idéal de nos pensées , pour centre de nos affections ; pour but de notre activité et de nos services , pour objet de nos fêtes. Et ici un contraste se présente : le travail métaphysique moderne aboutit sous nos yeux, soit au panthéisme , soit au déisme , soit à l'athéisme. Le panthéisme, s'il pouvait jamais acquérir quelque consistance et sortir du vague où il n'a rien de réel, tomberait dans une sorte de fétichisme, sans aucune des compensations qui appartenaient à ce régime antique. Le déisme recule vers Jéhovah ou vers Allah, et cela sans prophète, sans culte, sans rien en un mot de ce qui fit le rôle social de ces religions. Enfin l'athéisme , qui spécule sur la nature , sur les atomes , sur les causes et l'origine du monde , n'est qu'une forme de théologisme, moins rationnelle que l'ancienne, puisqu'il prétend traiter les mêmes problèmes, sans y appliquer le seul mode que ces problèmes comportent, à savoir la supposition de volontés et d'intelligences analogues à la volonté et à l'intelligence humaine. Le plus ferme précepte de la philosophie positive est d'abandonner toute recherche sur

le commencement et la fin des choses , recherche oiseuse puisque impossible, et qui, bonne pour l'enfance du genre humain, est indigne de son âge adulte.

A cet âge , les voiles et les symboles ne conviennent pas. Or, il n'y a qu'une existence à la fois réelle et idéale comme l'humanité , qui , sans voile et sans symbole , puisse cependant toucher les cœurs, illuminer les esprits et commander tous les services. Sans doute c'est par la voie rationaliste que commence cette nouvelle création, non pas théologique , mais religieuse. Bien loin d'y voir un empêchement, on doit y voir une condition essentielle de succès, une condition sans laquelle rien ne pourrait se faire. Penser le contraire , c'est se laisser tromper par l'état actuel des religions, qui, en effet, se soutiennent aujourd'hui par le côté affectif. Mais, pour connaître ce qu'il en est, quittons la décadence présente, et remontons aux causes primitives qui les firent réussir. Ce fut le rationalisme qui fraya la voie au christianisme dans le monde païen. Autrement, quelle prise aurait eue la nouvelle foi sur les hommes ? Le paganisme avait ses êtres surnaturels, ses âmes qui survivaient après la mort, son paradis et son enfer. Bien plus, ce dut être une rude épreuve et un déchirement bien douloureux pour la conscience païenne, de quitter cette croyance, qui lui offrait des cieux partout présents, qui peuplait le ciel, les airs, les bois , les montagnes et jusqu'au foyer domestique de divinités familières, et mettait incessamment l'homme en contact avec les objets de son adoration. Mais le côté rationaliste l'emporta : le polythéisme était discrédité dans toutes les intelligences; et comme, ainsi que je l'ai dit, il n'y a pas de progrès intellectuel qui ne s'accompagne en définitive d'un progrès moral , le christianisme ne pouvant pas être supérieur au paganisme intellectuellement, sans l'être moralement, les grands bienfaits qu'il apportait aux hommes achevèrent sa consolidation définitive.

Toujours donc le rationalisme précède et fonde. Lui seul subjugue l'esprit, dont l'insurrection formidable brisa le paganisme et brise présentement le christianisme. Or, devant l'idéal nouveau qui se forme, il n'est plus d'insurrec-

tien pareille i\ redouter; car le connaître est le but suprême de toute la science. Cet idéal, perpétuellement modifiable et mobile, obéit à des lois mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, biologiques, sociologiques. Pour le comprendre, il faut explorer le milieu où l'homme est placé et rhomme lui-même. Il faut étudier les nombres et les formes. Il faut plonger le regard dans l'immensité et se représenter la terre, frêle esquif, naviguant dans les espaces infinis sous la conduite de son soleil , lui-même lancé dans une course sansfin. Il faut déterminer ces forces immanentes à la matière qui la rendent pesante , chaude, lumineuse, électrique, magnétique, sonore. Il faut suivre d'un œil patient l'échange moléculaire qui compose et décompose sans relâche les agrégats naturels. Il faut , de la chimie inanimée, passer à la chimie animée, et tracer les conditions de structure et de développement de la vie individuelle. Enfin , arrivant , pour couronnement de toutes nos spéculations réelles, à la vie collective, il faut suivre dans la longue durée des siècles la croissance des sociétés, leur civilisation graduelle et la formation de l'idée suprême d'humanité à mesure que tout s'améliore autour de nous et au dedans de nous. Ce seul tableau suffit pour constater combien l'idéal nouveau l'emporte sur l'ancien. Que l'on compare la stérilité des notions vagues et contradictoires que suggèrent les êtres théologiques avec la fécondité des notions positives que suggère l'humanité, et l'on aura mesuré exactement l'intervalle qui sépare le régime théologique du régime positif.

A une si profonde satisfaction intellectuelle est liée une non moins profonde satisfaction du cœur. Ce n'est pas en vain que dans les hommes qui sont rentrés dans les ombres éternelles nous voyons des aïeux et des pères ; ce n'est pas en vain que dans les hommes qui jouissent avec nous de notre commun soleil nous voyons des frères et des compagnons de labeur ; ce n'est pas en vain que dans les hommes qui naissent et naîtront nous voyons nos enfants et la plus chère partie de nous-mêmes. Plus l'homme vit au dehors

le nous- ?, pfus il

de son égoïsme, puis il se sent amélioré et heureux. C'est un

indicible bonheur que d'avoir de ces affections idéales et désintéressées. Si la patrie a inspiré tant et de si touchants dévouements , que ne fera pas l'humanité , patrie universelle?

Et, à vrai dire, qu'ai-je besoin de mettre au futur , et de renvoyer à l'avenir ce qui déjà éclate de toute part sous nos yeux? Qu'est-ce , aujourd'hui , dans toute l'Europe , que le dévouement à la République, sinon le dévouement à l'humanité ? Et où manquent les persécutions pour éprouver la foi nouvelle ? Ces nobles jeunes gens de la légion de Vienne, pour qui sont-ils morts? Ces braves Allemands que leurs princes fusillent de sang-froid , pour qui reçoivent-ils ces balles royales ? Ces généreux Italiens qui tombent sous le plomb autrichien , pour qui s'exposent-ils aux coups des bourreaux ; pour qui , en tout lieu , brave-t-on la prison , l'exil et la perte des biens? N'est-ce pas pour que la République triomphe en Occident ? Et sous ce mot de République, que se cache-t-il, sinon un perfectionnement de l'humanité devenant plus libre , plus morale , plus grande , plus heureuse ? N'est-ce pas la servir énergiquement ? Et, pour la servir ainsi, ne faut-il pas que le cœur soit profondément touché?

Là où le sentiment a déjà tant d'activité et de puissance ; là où la raison scientifique a commencé par jeter tant de lumière ; là, sous ce concours à la fois spontané et indispensable , il ne manquera pas de se former des habitudes sociales qui consacreront ce qui est déjà consacré par l'esprit et par le cœur.

Vin.

Caltare morale , scientiaquc , estliëtiqne et indastrielle K

Avant d'exposer les conséquences que comporte l'extension, aujourd'hui manifeste , de la crise révolutionnaire à toute l'Europe , et les mesures transitoires que suggère la claire aperception du but final , retournons-nous un moment pour considérer l'ensemble du régime futur ou positif, et apprécier les influences qui lui appartiennent.

La morale, dans son ascension historique, doit sa culture individuelle au paganisme, sa culture domestique au christianisme ; elle devra sa culture sociale à la philosophie positive. Je me plais à mettre en évidence les nécessités les moins apparentes qui déterminent le développement général ; mais , de fait , un tel et si précieux attribut n'est inhérent à la philosophie positive qu'en vertu même du jugement qu'elle porte surtout le passé. Si, comme le christianisme, elle damnait les idolâtres; si, comme la philosophie critique, elle répudiait le christianisme pour contracter je ne sais quelle alliance avec le paganisme, elle deviendrait, ainsi que toutes ces sectes, particulière et exclusive, et la morale ne pourrait pas faire, au delà du point chrétien, un progrès qui la fonde et l'organise. Mais , comme la philosophie positive réconcilie toutes ces discordances religieuses, philosophiques, politiques, la notion de l'humanité sort pleine, entière, efficace, et, avec elle, une morale irrévocablement dirigée vers le grand idéal que nous perfectionnons à mesure qu'il nous perfectionne.

L'agent essentiel de la rénovation est l'éducation positive telle qu'elle a été définie. Là est la meilleure égalité ; et, en

1 national, i? septembre 1849.

même temps qu'elle est la meilleure, elle est aussi la seule (ju'il soit possible d'atteindre et de fonder. On se trompe quand on recherche l'égalité matérielle : celle-ci est en contradiction insurmontable avec les inégalités naturelles des individus. On ne se trompe pas quand on recherche l'égalité d'éducation; celle-ci est en concordance avec les besoins essentiels du monde moderne et l'unique moyen d'y satisfaire. Les chrétiens avaient pleinement raison en théorie , comme ils l'ont eu en fait contre les Juifs , quand, au lieu d'un messie temporel et conquérant les royaumes, ils ont cru un messie spirituel et réformant les cœurs. L'éducation positive, abreuvant chacun aux mêmes sources, établit entre les supérieurs et les inférieurs temporels une inestimable égalité.

C'est la plus démocratique des conditions sociales, et, partant, la plus morale. Il est difficile aujourd'hui de se faire une idée suffisante de la puissance que prendra l'opinion publique quand elle sera ainsi appuyée sur une éducation commune. Les tendances convergentes d'une telle opinion , le nombre immense des échos qu'elle trouvera , les délinquants eux-mêmes rendant en leur for intérieur un secret hommage aux règles sous lesquelles ils auront été élevés, tout agira avec intensité pour comprimer les rébellions de l'intérêt individuel et rendre prévalente la légitimité de l'intérêt général. Moins que dans tout autre régime les égarements seront à craindre, soit en raison de la supériorité des notions qui constituent l'éducation positive , soit en raison de la prépondérance donnée par le régime positif à l'élément populaire. Le peuple, au sens restreint que comporte l'ambiguïté, heureuse en ceci , du mot français , est le plus sûr gardien des sentiments désintéressés au sein du peuple pris dans le sens général. Où, dans les grandes crises, trouve-ton ces entraînements irrésistibles, sinon dans les multitudes qui vont de gaieté de cœur et sans arrière-pensée là où la religion, la patrie, la République les appellent? Quiconque voudra réfléchir à. la situation des classes populaires comprendra comment le dévouement et la générosité y surgissent plus naturellement que partout ailleurs , et, du môme

DK LA l'UILOSOl'HIE l'OSITIVE. 13S

coup, verra comment l'éducation positive, les améliorant à la fois et les disciplinant, fera de leur tribunal un tribunal redouté par tous les justiciables de l'opinion. Les lumières et le nombre! Que l'on calcule les effets de cette combinaison ! La morale est ainsi remise en garde à ceux-là mêmes qui ont la plus naturelle volonté comme l'intérêt le plus direct ù, ce qu'elle soit soigneusement et conservée et développée.

De même nature est la rénovation qu'éprouve l'autre élément de la force morale , l'élément féminin. La connexion est nécessaire, et déjà des historiens sagaces ont reconnu que la condition des femmes est, chez les diverses populations humaines, la mesure du progrès social. Ici , une éducation meilleure, et surtout une éducation dont les bases sont communes avec celle des hommes , de sorte qu'on ne verra plus ce dissentiment si ordinaire aujourd'hui et si pernicieux, l'homme méprisant ce que la femme adore ; le côté affectif mis au-dessus du côté intellectuel, le cœur au-dessus de l'esprit , la sociabilité au-dessus de la personnalité , ce qui est si pleinement et si heureusement conforme à la nature féminine; l'affection devenant la grande affaire d'une société où l'humanité est l'idéal , et tendant toujours à subordonner comme des serviteurs l'intelligence qui construit les théories et l'activité pratique qui les applique ; les élégances délicates, si précieuses à la vie féminine, pénétrant de toutes parts dans le prolétariat ; des habitudes de sociabilité charmante, qui n'ont jusqu'à présent été qu'une exception , s'étendant aux plus humbles conditions et y apportant une chaleur et une lumière qui n'y avaient jamais paru : telles sont les légitimes conséquences qu'entraîne avec soi l'établissement du régime positif.

Sous cette influence, il se formera, si je puis ainsi parler, une opinion publique féminine ; c'est-à-dire que, sans sortir de la vie de la famille et tout en restant fidèles à leur vocation, les femmes auront une part considérable dans la direction des sentiments et des mœurs. Aujourd'hui toute la machine sociale est en dissolution : les femmes, par le côté affectif, sont retenues aux institutions du passé ; les hommes, par le

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côté intellectuel, sont entraînés vers les entreprises révolutionnaires. Mais quand le cœur et l'esprit seront réconciliés, les femmes reprendront, au nom de la sociabilité nouvelle, un empire si amoindri par l'anarchie actuelle ; et avec plus de généralité, partant, avec plus de force, on verra refleurir ces sentiments de tendresse et de vénération qui , dans l'âge chevaleresque , ne furent jamais l'apanage que d'une classe très-restreinte.

Ainsi, sous l'ordre positif, la morale, premier besoin des sociétés, aura pour gardiens et pour organes ce qu'il y a de plus généreux et de plus désintéressé et ce qu'il y a de plus tendre et de plus affectif. Devenir meilleur par l'humanité, et remettre à nos descendants une humanité meilleure , c'est l'éternel va-et-vient de notre développement moral.

Faire ressortir ce que le régime positif vaudra pour la science , paraîtra peu nécessaire , puisqu'on aurait pu , à l'avance, craindre qu'elle n'y prît une trop grande place, si tout d'abord sa subordination légitime au point de vue social, n'eût été fortement établie. Mais ce premier aperçu, il faut le préciser. Demandez à un géomètre , même éminent , quel est l'aboutissant de la science qu'il cultive : il ne saura que répondre ; pour lui elle est isolée ; et si , par la nature de son esprit , il porte quelque peu le regard au delà de l'horizon étroit qui le borne , il essayera d'introduire dans les sciences supérieures la méthode de la sienne ; ce qui conduira aux plus incroyables conséquences. Au lieu du géomètre , considérez le biologiste ; celui-ci , à la vérité , est , par sa science même, placé à un point de vue plus large et plus compréhensif ; mais , d'une part , il manque de la base mathématique, astronomique, physique, chimique, qui soutient tout notre savoir positif , et , d'autre part , comme le géomètre , il est naturellement disposé à importer dans la science supérieure ou sociologie, les méthodes qui lui réussissent dans la sienne. C'est cette perpétuelle usurpation des sciences inférieures sur les supérieures, que M. Comte, avec sa profondeur ordinaire, a nettement caractérisée, quand il a voulu se rendre compte de ce qu'impliquait le reproche de matérialisme adressé cotnmunéfnent

et justement à la culture actuelle des sciences. Au reste, rincohérence et le rétrécissement que je signale sous cette forme se retrouvent clairement accusés dans la constitution même des corps scientifiques. L'Académie des sciences est composée d'éléments absolument hétérogènes; les biologistes sont étrangers à la géométrie ; les géomètres à la biologie. En un mot, les sciences inorganiques et les sciences organiques s'y regardent sans se comprendre et s'y parlent sans s'écouter. Bien plus , dans l'ignorance nécessaire où l'on était de la vraie hiérarchie, ignorance du reste qui commence à cesser d'être excusable, on est allé placer dans une autre académie les sciences historiques et sociales ; comme s'il était possible de connaître les lois de la vie collective sans connaître les lois de la vie individuelle, et celles-ci à leur tour sans connaître les lois du monde inorganique. Aussi là, dans leur isolement métaphysique, elles s'agitent stérilement. L'Académie des sciences n'a point de tète ; l'Académie des sciences politiques n'a point de corps.

Le premier service que rend le régime positif est d'établir la cohésion là où domine l'incohérence. Cette tête qui manque à l'Académie des sciences et à laquelle toutes les sciences inférieures doivent aboutir est la sociologie. Ce corps qui manque à l'autre Académie est le système des cinq sciences inférieures (mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie), système sans lequel la science politique ne peut être qu'un vain exercice de métaphysique ou une érudition sans guide et sans lumière , amassant des matériaux dont elle ne sait ni la valeur ni l'emploi. Mais quand la grande et définitive conception de la philosophie positive est accomplie, alors un jour nouveau se lève; les enchaînements naturels se montrent évidents ; la sociologie ne peut se passer des sciences qui la précèdent et qui ne sont que des échelons ; et si quelques-uns veulent s'arrêter, comme on a fait jusqu'à ce jour par nécessité , à l'un des degrés inférieurs , il faut laisser à des esprits enfants une occupation qui fut en effet celle de l'enfance des sociétés. La vérité est que, grâce au régime positif, il n'y a qu'une science et qu'une éducation.

Le second service , c'est de créer Thistoire scientifique. Jusque-là, qu'ont pu être les prétendues histoires des sciences, sinon une collection laborieuse de faits, qui maintenant attend la véritable critique? Mais du moment que l'on aperçoit la science comme un grand fleuve dont les sciences particulières sont les affluents , on tient toute la liaison des choses et des idées. On comprend pourquoi , en biologie , les anciens ne sont jamais allés au delà des notions statiques ou anatomiques , demeurant toujours incapables de passer aux notions dynamiques ; c'est qu'il leur manquait une science intermédiaire, la chimie. On comprend pourquoi la sociologie ne devait surgir que vers notre temps ; car ce fut seulement alors que la biologie prit une constitution définitive. La philosophie positive est un sommet élevé d'où l'on découvre tout le pays parcouru, les accidents du terrain, le tracé des routes , la voie des cours d'eau. Mieux que personne peut-être j'ai pu me rendre compte du service rendu, quand, m'étant approprié cette philosophie , et l'appliquant à des études qui m'avaient occupé tant d'années, je les vis prendre, sous cette lumière nouvelle, une lucidité qui leur manquait, et, partant, susciter en mon esprit un bien plus vif intérêt.

Enfin, le troisième service, c'est, en créant un système, de donner un but. Aujourd'hui que l'esprit de détail, qui a si heureusement fondé les sciences particulières, s'est épuisé et devient même rétrograde, on n'a plus aucun moyen de diriger ni déjuger les travaux. Les plus futiles vont de pair avec les plus importants; et si un tel état, purement préliminaire et préparatoire, pouvait s'installer, on ne tarderait pas à voir le régime scientifique , tomber en une déchéance analogue à celle du régime théologique, et les sciences devenir une sorte d'arcane exploité par les adeptes et justement suspect aux bons esprits. A une époque toute récente on a fait de Cart pour l'art; avec quel profit? le résultat est là pour en témoigner. Aujourd'hui on fait de la science pour la science, stérile exercice, dont le public, favorablement prévenu par de glorieux et récents services, et d'ailleurs juge encore peu compétent , appréciera bien-

tôt sévèrement la vanité. La science , si elle était condamnée à n'avoir que cette destination que j'appellerai égoïste, s'affaisserait sur elle-même , ne recrutant pour la servir que des intelligences subalternes. Si , dans les temps précédents et sous son régime préliminaire, elle a eu de si glorieux adorateurs, c'est que, instinctivement, les génies éminents qui s'y dévouaient sentaient la grandeur sociale de leur mission. Aujourd'hui cette mission expire si elle n'est renouvelée. Mais, par un progrès qui ne pouvait pas longtemps manquer, la philosophie positive , organisant l'anarchie scientifique, donne un ralliement à tout ce qui se dispersait, une tête et un cœur à tout ce qui n'en avait plus, une vie à tout ce qui se mourait. Ici , comme dans le reste, se vérifie cet axiome profond de la nouvelle philosophie : l'ensemble seul est réel ; les parties , à vrai dire, ne le sont pas. Il suffit, pour tout rectifier et pour tout animer, de concevoir que les sciences particulières concourent en une seule science , et que cette science elle-même a pour objet l'humanité. Elle seule nous apprend les conditions du monde , de la vje et de la société , les fatalités rigoureuses qui , par ce triple endroit , pèsent sur nous , et les moyens que la complication même de ces fatalités nous fournit pour les modifier en notre faveur. Connaître l'humanité grâce aux travaux de nos aïeux , et transmettre à nos descendants une humanité mieux connue , c'est le but désormais déterminé de la science.

Pour l'art aussi , la philosophie positive est un terrain où il doit fleurir plus abondant et plus beau : elle lui fournit un objet et un public. L'art païen reste toujours le modèle le plus complet que nous ayons du développement esthétique; c'est qu'en efi"et, jusqu'à présent, nul ordre social n'a eu une telle stabilité et n'avait jeté de si profondes racines dans le cœur et dans l'esprit des populations. L'art chrétien, à cet égard, ne lui est pas comparable; à peine avait-il commencé à charmer le monde par d'admirables créations, que le régime catholico-féodal , qui le portait, en proie à une décomposition intestine , perdit graduellement son ascendant , et que la révolution moderne s'infiltra dans les

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esprit^. Au reste , nous avons eu sous les yeux une miniature de ce qui s'e^t passé plus leptement dans ces longues phases sociales. Quand, après les premières violences, la Restauration se fut consolidée et que , à une appréciation superficielle , la légitimité et la Charte parurent concilier l'inconciliable débat entre l'ordre du passé et l'ordre de l'avenir, on vit (tant il faut peu de terre et de soleil!) on vit la restauration de l'art entreprise par des hommes jeunes alors et pleins du feu le plus beau et des plus heureux talents. Pour quelque chose d'aussi artificiel, peu d'années devaient suffire, et, en effet, peu d'années furent accordées. Le coup de juillet vint tout bouleverser, et il fallut passer de la serre chaude au plein vent et aux frimas. Chacun se rappelle les doléances éclatant de tout côté sur l'art qui finissait, sur le désarroi et la confusion universels. Je n'oserai dire que , sous la quasi-légitimité , aucune direction nouvelle ait été essayée ; en tout cas , un coup plus grave vint de nouveau dissoudre ce qui avait pu se rallier d'aspirations communes. On a là, comme en raccourci, la représentation de ce qui s'est lentement développé en la succession des phases sociales. L'art païen périt quand le ôhristianisme lui enleva son but et son public ; l'art chrétien périt quand la révolution lui fit éprouver le même sort. La devise de Cart pour Cart est l'expression désespérée de natures artistes qui n'entendent plus l'écho leur répondre.

Tout change sous le régime positif, qui apporte à la fois un but et un public , deux choses liées indissolublement. De la nouvelle situation des cœurs et des esprits naît un idéal splendide, l'humanité, dont la conception est due à la science, mais dont la création esthétique est réservée à l'imagination. Poésie, musique, peinture, sculpture, architecture puiseront à cette source commune. De même que ces divinités droites et immobiles du style égyptien n'ont pris un charme ineffable que transformées et animées par le ciseau grec , de même le type immobile et sévère que fournit la philosophie doit recevoir des mains de l'art ces caractères de grandeur sublime et de beauté infinie dont l'action est si puissante pour toucher les hommes et les élever. Les

œuvres iront devant des populations toutes préparées par leur éducation et leurs habitudes à dignement les sentir ; de la sorte s'établira cette réaction salutaire des artistes sur le public, du public sur les artistes, qui est à la fois récompense et jouissance. Idéaliser l'humanité, afin que, cet idéal embellissant notre existence, des types plus parfaits et plus expressifs en surgissent pour l'âge suivant, telle est l'œuvre inépuisable de l'art.

L'industrie ne prospère pas moins sous le régime positif. Séparation définitive des ingénieurs et des savants , aujourd'hui si vicieusement confondus; extinction définitive du régime militaire; application de toutes les forces actives à l'exploitation du domaine terrestre; sj^stématisation régulière des différentes branches de cette exploitation : telles sont les conditions qui assurent le progrès indéfini des ressources communes et de l'ordre temporel.

Ainsi l'homme, prenant pour objet de toutes ses activités morale, scientifique, esthétique, industrielle, l'humanité, améliore indéfiniment cet idéal, et en est indéfiniment amélioré à son tour. Les générations passent ; l'humanité dure ; et déjà il est permis à la pensée de s'unir au plus lointain passé , au plus lointain avenir de cette immense existence , et de confondre avec pleine satisfaction une vie individuelle et passagère dans cette vie collective et permanente.

République occidentale i.

Le régime positif ne porte en soi aucun particularisme qui le fasse l'apanage de quelques situations privilégiées. Il a une destination pleinement universelle , et doit s'étendre

i National, U septembrt (846i

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progressivement ù toutes les populations du globe terrestre. Si quelques-unes en sont présentement plus voisines que les autres, ce n'est qu'une avance, véritable droit d'aînesse qui, bien compris et bien senti, imposera, envers les populations arriérées, des devoirs et suggérera des procédés tout dilTérents de la politique suivie jusqu'à présent par la civilisation à l'égard de la barbarie ou demi-barbarie.

En ceci comme dans tout le reste, le développement instinctif de l'histoire a préparé les éléments, et déjà se sont formés, entre les populations disséminées sur la terre, des groupes plus ou moins étendus, qui justement ont été incapables d'atteindre à l'universalité, parce que tous ils ont appartenu ou appartiennent encore à des régimes trop peu rationnels. Le plus puissant de ces groupes est celui de l'Europe, avec les vastes ramifications qu'il a jetées en Amérique, en Australie et même en Afrique. Il se compose essentiellement de l'Italie, de la Péninsule ibérique, des îles britanniques, de la France et de l'Allemagne, qui comprend dans son orbite la Hollande , le Danemark et la Suède. Sur un plan inférieur se trouvent les peuples slaves avec leur christianisme grec, et ils seraient moins voisins sans le chaînon formé par le peuple polonais, qui expie, par la lâche complicité de l'Europe , le tort d'être le premier entre les siens. Au troisième rang viennent les nations mulsumanes, ù qui Mahomet donna dans le monde une si haute place et une si puissante action. Le quatrième échelon est occupé parles innombrables polythéistes de la Haute- Asie, habiles, comme le furent les polythéistes des théocraties primitives , dans une foule d'arts industriels et de métiers, mais inhabiles à franchir, comme les Grecs le franchirent, le seuil des théories scientifiques. Enfin les fétichistes , dont la plupart sont aujourd'hui confinés dans l'Afrique, nous représentent, quoiqu'à des degrés déjà très-divers, l'état mental et les conceptions rudimentaires de notre enfance sociale. En ce tableau on a l'indicaiion des étapes que parcourront , bien plus rapidement il est vrai , les populations arriérées pour se mettre au niveau des plus avancées; et c'est suivant l'ordre ainsi tracé que , dans le cours des deux ou trois siècles

DE L\ PHILOSOPHIE POSITIVE. 4/|l

qui vont suivre, se feront les adjonctions successives. On peut estimer par là comment la civilisation que j'appellerai spontanée, par opposition à la civilisation systématique, qui est l'œuvre de la philosophie positive, a établi tous les de-^rés de l'ascension commune, et comment, partout, il y a seulement à suivre une évolution partout et semblablement commencée.

S'il faut reporter aux Grecs les éléments scientifiques et esthétiques de notre civilisation, c'est aux Romains qu'il faut reporter l'organisation politique du vaste agrégat européen ou occidental. Tu regere imperîo populos , a dit le poëte latin, contemplant la grandeur de sa nation et le service qu'elle rendait aux populations. La Grèce, par des victoires qui font encore battre les cœurs , et dont se souviendra la plus lointaine postérité, défendit notre avenir contre l'invasion des théocraties asiatiques. Mais si même, malgré la pointe heureuse d'Alexandre, elle eût eu en même temps à lutter contre les nations barbares qui occupaient une partie de l'Italie, la Gaule, la Bretagne et la Germanie, la stabilité du centre civilisateur restait livrée aux chances les plus périlleuses. Rome se chargea de cet office; et, par le plus admirable système de conquête dont l'histoire fasse mention, et qui d'ailleurs ne peut plus avoir d'analogue, soumettant l'Espagne, la Gaule et la Bretagne, elle mit sur le bord du Rhin la frontière du monde civilisé, laquelle était naguère sur la mer Adriatique. L'empreinte de l'organisation fut telle, que, même après l'inévitable dissolution, les provinces restèrent romaines d'esprit , et iirent passer, au grand profit de l'Occident, les envahisseurs dans le giron de la mère commune.

Mais, malgré le succès définitif de cette absorption, la catastrophe qui amena les barbares au cœur de l'empire, et la longue maladie qui s'ensuivit pour le corps social, prouvaient que l'œuvre romaine s'était arrêtée trop tôt, et qu'il était fâcheux que quelque César n'eût pas fait pour la Germanie ce que l'ancien avait fait pour la Gaule. On voit bien maintenant quel était le danger , quand on se représente le succès des incursions des Normands. Qu'eût-ce été si elles

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avaient été secondées , comme quelques siècles auparavant, par l'ébranlement de la Germanie ? Un grand roi reprit la tâche imparfaite là où Rome l'avait laissée. Placé dans la Gaule , qui était devenue et qui est restée le centre normal de l'Occident, Charlemagne entreprit d'en finir avec la barbarie d'outre-Rhin. Cette fois , le succès fut complet et sans retour ; non-seulement les invasions agressives des Germains cessèrent, mais eux-mêmes, acquis définitivement à la cause commune de la civilisation , opposèrent un boulevard inexpugnable à une plus lointaine et plus sauvage barbarie. Charles romanisa les vastes pays de l'Allemagne autant que l'exigeait leur adjonction au mouvement européen, et dès lors le corps social, incomparablement le plus puissant qu'il y ait eu en aucun temps , se trouva constitué. Ce qu'avait de précaire l'établissement grec entre les barbares de l'Occident et les théocraties de l'Asie , ce qu'avait de précaire même l'empire romain en face des profondeurs inexplorées du septentrion, disparut, et un ascendant insurmontable fut assuré aux populations de l'Europe ou issues de l'Europe. Tel est le résultat de la politique romaine, menée à son terme par Charlemagne.

Pendant que l'assimilation s'opérait par les armes, par l'administration, par la législation, par les lettres, une autre assimilation plus profonde encore et plus puissante procédait parallèlement. Aux connexions peu étroites du polythéisme , le catholicisme avait substitué l'unité religieuse ; et un chef, représentant de cette unité, siégeait dans l'antique cité de Romulus, devenue la capitale du monde spirituel. Toute la milice sacerdotale prenait là sa règle et sa discipline. Directrice uniforme des consciences, on comprend combien, sous ce régime prolongé pendant des siècles, les liens se resserrèrent entre les peuples occidentaux et les discordances diminuèrent. Sans doute ce n'est là qu'une préparation et une figure d'un régime où une plus intime et plus sûre association unira ces nations. La concordance mentale ne portait que sur la base étroite d'une foi théologique ; cette foi, toujours menacée, laissait en dehors la science, l'art et l'industrie.

DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE. IZjo

Aussi l'union fut-elle souvent troublée par des discordes intestines ; mais elle dura toujours, et l'ébauche catholique reste , aux yeux de la postérité , une admirable et féconde conception, une création sociale, qui suffirait seule à mettre le moyen âge au-dessus de l'antiquité. Et , dans cet intervalle, que de manifestations témoignèrent du progrès qu'avaient fait les mœurs communes ! Les croisades , vaste entreprise militaire qui mit fin aux invasions musulmanes ; l'industrie se développant simultanément sur les points les plus divers'; l'art couvrant l'Europe de cathédrales et chantant les hauts faits des chevaliers et l'amour des dames en des compositions que répétaient toutes les langues européennes ; la métaphysique arrivant par la scolastique à battre en brèche le réalisme et à donner la victoire au nominalisme, avant-coureur nécessaire de la philosophie positive ; la science s'appropriant des découvertes capitales telles que la boussole et la poudre , cultivant les mathématiques , travaillant l'optique et se lançant avec une ardeur fiévreuse dans l'alchimie, préparation de la chimie : telle est l'évolution collective de l'Europe catholico-féodale.

Cette même évolution collective, minant, par son progrès, la noble mais incomplète construction , amenait peu à peu à la surface les éléments révolutionnaires qui éclatèrent d'abord par le protestantisme. Dès la première explosion , le coup le plus décisif fut porté: l'unité catholique se trouva rompue. Tout ce qui s'ensuivit n'est qu'une conséquence de cette rupture : le cœur même avait été frappé. Une telle dissolution aurait eu les plus graves conséquences pour l'ordre et la civilisation et annoncé un retour vers la barbarie , si la révolution , qui commençait , n'eût aussitôt fourni aux populations un nouveau ralliement et captivé de moment à moment davantage l'intelligence, les sentiments, les intérêts du groupe européen. Chacun se rappelle comment l'ébranlement protestant, devenant de plus en plus radical, amena la révolution de Hollande et celle d'Angleterre, et comment, se transformant en philosophie critique au xviii* siècle , il eut pour dernière explication l'immense révolution de 89^ quj rompit défioitivemeiit avec toirt le rt'-

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gime du passé. D'ardentes sympathies éclatèrent à ce moment dans toute l'Europe ; un instant troublées et suspendues par les sanglantes folies de l'impérialisme, elles ont repris leur cours régulier sous l'influence d'une paix longue et bienfaisante. Et comme en même temps les habitudes , les sentiments, les littératures, les arts, les intérêts se sont liés de plus en plus, il en résulte une cohésion très-étroite, même en l'absence de toute unité politique ou philosophique. Aujourd'hui l'Europe entière est partagée en deux grands partis , et partout se poursuit le débat entre la révolution et la contre révolution , entre le régime du passé et le régime de l'avenir. La moindre attention suffit pour montrer d'année en année le progrès et la pénétration des idées modernes dans des couches plus profondes et plus lointaines. Les choses mûrissent rapidement pour un nouveau pouvoir spirituel qui rétablira l'unité morale et intellectuelle ; pour un nouveau pouvoir temporel qui , appuyé sur cette base meilleure et plus solide, constituera une véritable fédération européenne.

Tous les efforts de la démocratie occidentale doivent être dirigés vers ce but , qui , enveloppé encore de nuages , en est dégagé par la philosophie positive. Avec une pareille indication on ne verra plus se reproduire ies fautes qui se sont produites en Europe après la Révolution de février. On ne verra plus les délégués de l'Allemagne , plus préoccupés de questions de nationalité que de questions générales , poursuivre une guerre acharnée contre le Danemark et menacer l'Italie parce que, dans sa timide défense, elle envoyait quelques vaisseaux observer Trieste. On ne verra plus l'Italie elle-même , s'isolant dans son succès d'un moment , hésiter à réclamer un appui nécessaire et prétendre faire à elle seule ce qui évidemment ne peut être fait qu'en commun. Cette salutaire et certaine indication n'était pas aperçue avant février: maintenant elle doit présider à la politique du parti démocratique en Occident. Tout ce qui tend à isoler les peuples et à entretenir entre eux des hostilités est contre-révolutionnaire ; tout ce qui tend à bien faire voir qu'ils sont membres d'une patrie commune en voie de

formation est progressif. Il ne faudra pas un long temps pour qu'une telle tendance soit suivie des plus heureux effets; car, dans l'art politique, la puissance, comme la sagesse , consiste à, se mettre du côté des éléments dont l'avènement est dans la loi de l'histoire.

La paix est le grand agent comme le grand but de la rénovation ; le grand agent , les trente-quatre années pacifiques qui viennent de s'écouler le prouvent aux plus incrédules; le grand but, car son objet déterminé est d'unir tout l'Occident en une fédération où disparaîtront les derniers germes de la guerre. Aujourd'hui que la commotion de février a produit ce qu'elle avait momentanément à produire, et qu'un arrêt se fait sentir au moins dans la propagation matérielle , on peut se rendre compte de ce qui a été obtenu: la France en république, la Prusse en monarchie constitutionnelle, l'Autriche elle-même avec une révolution derrière elle, sinon avec une charte, et l'Italie, non assez vaincue pour que le silence s'y fasse, et désormais ( ce qui est capital ) entrée , presque autant que la France elle-même , dans l'émancipation théologique. Le triomphe des rétrogrades n'a pu aller plus loin. Présentement , les armes se taisent et la discussion commence , la discussion active, inexorable, et contre laquelle nos adversaires se trouvent si faibles que leur rêve est toujours da l'interdire , et , ne le pouvant , leur consolation d'y mettre des entraves. A l'œuvre donc , démocrates de toute l'Europe ! et que le danger des persécutions soit un stimulant de plus !

Éteindre jusqu'aux dernières étincelles des hostilités internationales est au premier rang de leurs devoirs et le plus utile des services qu'ils peuvent rendre. Cet apaisement général, qui a déjà fait tant de progrès en Europe, n'en a fait nulle part autant que parmi les prolétaires français, et surtout les prolétaires parisiens, ici, comme en tout le reste, placés , par leurs sentiments , si fort au-dessus des classes qui sont supérieures par la richesse. Il ne faut jamais (cela s'est vu trop souvent sous le règne de Louis-Philippe), il ne faut jamais, dans l'intérêt d'une opposition momen-

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tanée, réveiller des préjugés qui s'effacent, attiser des haines qui disparaissent, et pousser à des collisions que la force de la situation a toujours empêchées, et qui, avortant, donnent aux instigateurs le double tort de s'être trompés et d'avoir fait appel à de mauvaises et dangereuses passions. Il faut (on n'a que trop abusé de ce triste moyen contre la Restauration et la quasi-Restauratioh) , il faut renoncer à réhabiliter la mémoire de l'empereur Napoléon, justement condamné et par le résultat immédiat et par le résultat lointain. Je sais que l'imagination populaire est encore fortement saisie par ces souvenirs ; mais il y a au fond une méprise qui, signalée, explique beaucoup de choses: malheureusement, lors de la catastrophe finale , l'intérêt de la tyrannie rétrograde et celui de la défense nationale se trouvèrent confondus. Toutefois, dans le nouveau milieu qui se forme, on rectifiera promptement une opinion qui tend d'ellemême à se rectifier : l'odieux système d'oppression à l'intérieur et de spoliation à l'extérieur qui caractérisa les sept à huit dernières années de l'Empire ne peut rester longtemps encore populaire. L'impression laissée par cette époque funeste compte parmi les causes qui ont le plus entravé au dehors le mouvement de février et empêché une juste confiance dans le peuple français.

Le sentiment de la fraternité européenne grandit à mesure que la révolution se propage et que la cause démocratique fait de nouveaux prosélytes. Les contre-révolutionnaires le sentent bien , qui élèvent , tant qu'ils peuvent , des obstacles entre les peuples, se barricadent chez eux, et prennent les plus inutiles des précautions contre la plus inévitable des propagandes. Quand une armée française, en 1831, vint s'interposer entre les Hollandais et les Belges, et mettre ceux-ci à l'abri de la victoire de ceux-là, des soldats, on se le rappelle, voulurent détruire le monument de Waterloo. C'était une juste susceptibilité, mais, par cela même qu'elle est juste chez nous, elle est juste aussi chez les autres. Aux yeux de la démocratie européenne , les guerres dernières ont été de véritables guerres civiles; et, de même que nous n'attristons pas nos villes et nos campa-

gnes par la vue de trophées érigées en l'honneur d'une défaite des Vendéens, de même nous devons bannir les trophées qui humilient les uns sans profit pour les autres. Le monument de Waterloo sera détruit par les mains de ceux qui l'ont élevé; mais auparavant, un tel exemple, essentiellement démocratique , sera donné par la France et suivi par le reste de l'Occident. On effacera, chez nous, les marques des victoires de l'Empire ; et , chez les autres , on effacera les marques des victoires sur l'Empire , jusqu'à ce qu'enfin un drapeau dont on conviendra réunisse sous ses plis toute la famille européenne, sans effacer les drapeaux nationaux. Car le régime positif, nécessairement historique, loin d'annuler les nationalités, rendra aux provinces mêmes une place légitime.

Le cœur saigne, en ce moment où l'anarchie est si grande et où cependant les sentiments commencent à se faire jour, le cœur saigne quand on voit l'Italie en proie aux plus brutales violences. L'Autrichien y règne en maître; il fusille, il pend ceux qui lui sont suspects de patriotisme, il bâtonne les hommes, il fustige les femmes, infligeant ainsi tour à tour la mort et la honte, plus cruelle que la mort. Et c'est cette Italie à qui l'Europe doit Dante et d'admirables poésies , des peintures qui rivalisent avec les plus splendides créations de l'antiquité , une musique dont le charme pénètre partout, des découvertes scientifiques qui comptent , pour une part notable , dans le commun héritage ! Certes la royauté , flanquée des serfs septentrionaux, doit être oublieuse de tant et de si grands services rendus à, l'Occident. Mais la démocratie n'arrive que pour mettre fin à de telles monstruosités ; devant ses yeux , l'oppression systématique d'un membre de, la famille serait un véritable fratricide. Une profonde reconnaissance est due à chacun. Qui pourrait concevoir l'histoire de l'Occident, le progrès de nos sciences, la perfection de nos beaux-arts, l'éclat de nos littératures, le développement de notre industrie , si l'on y supprimait quelqu'un des grands organes, Italie, Espagne, France, Angleterre, Allemagne?

Jusqu'à présent les démocrates se sont renfermés dans

les limites de leurs patries respectives, se contentant d'accorder de sincères sympathies à leurs frères de tous les pays. Aujourd'hui il importe de donner à ces sympathies une direction plus déterminée. C'est une profonde illusion de croire que l'Europe puisse demeurer en l'état où elle est. Toutes les conditions de l'ancienne organisation ont disparu ou disparaissent. Les commotions prennent une gravité et une généralité qui ne laissent plus de doute sur la voie et sur l'issue. C'est donc un thème de propagande aussi noble qu'opportun de préparer partout les esprits à la fusion démocratique qui doit s'opérer. Il est temps que des comités internationaux s'organisent. Voilà leur besogne nettement déterminée!

Ceux qui étudient avec quelque soin les connexions sociales, comprendront comment la philosophie positive, qui signale l'aboutissement nécessaire de notre grande révolution , est aussi celle qui trace la modification des rapports internationaux. Par son histoire , par ses sentiments , par ses intérêts, l'Occident est poussé vers une confédération républicaine.

Révision de la Constttatlon ^

L'Assemblée constituante a sagement introduit dans la Constitution une clause qui en permet la révision. En effet , sauf l'élimination définitive de la royauté, notre République actuelle est essentiellement indéterminée; celui-là seul s'en étonnerait qui pourrait oublier combien de préjugés , saisis tous vivants par la révolution , ont été, sans intermédiaire, transportés de l'ordre monarchique dans l'ordre républicain. Mais il est une cause plus profonde et plus permanente

1 national, i" octobre 1849.

dont, avant la philosophie positive , il était impossible qu'on fût averti : c'est que, l'aboutissement de notre grande révolution étant la réorganisation des opinions et des mœurs, en d'autres termes étant la création d'un nouveau pouvoir spirituel et d'un nouveau pouvoir temporel, tout ce qui précède , tout ce qui passe sous nos yeux n'est qu'une phase , une transition, une étape. Rien ne s'arrête , rien ne demeure ; seulement tout va se déterminant davantage; et la stabilité réelle et durable n'est qu'au bout et au prix de l'élaboration sociale que nous traversons. C'est le gouvernement le plus convenable à une pareille situation qu'il s'agit d'examiner; examen auquel la Constitution qui nous régit offre une pleine latitude; et le nivellement de tous les obstacles, grâce à l'abolition de la royauté, une pleine efficacité. Quelques points ( et ceci m'oblige à une courte explication), quelques points entre ceux que je vais développer frapperont par leur ressemblance avec certaines parties de la discussion d'un journal de Paris. Un débat de priorité, non pas pour moi qui suis ici sans prétentions , mais même pour M. Comte, est loin de ma pensée. Si les idées en question, parvenues au journal par voie directe ou indirecte , y ont été accueillies , tant mieux ; c'est une preuve qu'examinées, elles ont été trouvées bonnes par une personne pleinement désintéressée dans leur élaboration ; si , au contraire , elles y ont surgi spontanément , tant mieux encore ; c'est une garantie de plus pour leur justesse et leur utilité qu'elles soient nées simultanément en des esprits sans communication les uns avec les autres. Mais , pour rendre manifeste l'une ou l'autre alternative , je dirai qu'elles ont été publiées au mois d'août 18/i8 dans une brochure rédigée en commun par M. Lafitte , professeur de mathématiques , M. Magnin , ouvrier menuisier, et moi ' ; et qu'un mois auparavant , en juillet I8Z18, elles avaient été indiquées par M. Comte luimême dans ce Discours qui me sert de texte présentement.

' 1 Rapport à la Société posiiiTisle par la commission chargée d'examiner la nature et le plan du nouveau gouvernement révolutionnaire de la République française, août 1848. Mathias, quai Malaquais, ta.

Je reviens. Besoin n'est pas de rappeler que la révolution date non pas seulement , comme sans doute quelques esprits se le figurent, du 2Zi février 18/i8, non pas du 29 juillet 1830, non pas de la chute de l'Empire, causée par l'alliance momentanée des rois et des peuples , mais de l'explosion décisive qui , en 89 , commença de transporter dans l'ordre politique la mutation déjà opérée dans les intelligences. Besoin n'est pas de rappeler que la République elle-même , quelque bienfaisante que soit déjà son action sociale , n'a de définitif encore que son côté négatif; à savoir la suppression de la monarchie. Besoin n'est pas, non plus, quand on a vu quel a été le sort du gouvernement constitutionnel en France, de longuement s'appesantir pour faire comprendre ce qu'il sera, dans un délai plus ou moins court, en Italie, en Allemagne, en Autriche. Nous sommes donc partout en face d'un provisoire, nulle part plus apparent que dans notre propre pays, où les dernières illusions viennent de s'envoler. Le socialisme, sentiment aujourd'hui implanté d'un bout de l'Europe à l'autre , annonce le but ultérieur où nous tendons , et la philosophie positive le définit et le signale avec précision.

Ce provisoire n'a rien qui doive nous effrayer ; loin de là, il importe à la sûreté commune, qu'il soit évident et manifeste à tous les yeux. Cette vue nette d'un état réel n'est autre chose que le fanal qui guide le navigateur atterrissant. Éteindre ou masquer les feux nocturnes de la tour ne contribuerait certes en rien à diminuer les dangers de la navigation. Or, n'est-ce pas ce que l'on faisait lorsqu'à des pouvoirs que l'épreuve de l'expérience a montrés si transitoires, on attribuait un caractère définitif et permanent? Un tel caractère, si complètement en désaccord (le fait le prouve comme la théorie ) avec la situation véritable de la société , a indubitablement concouru, pour une grande part, à la catastrophe qui les a tous précipités. Ces pouvoirs déchus, au fond révolutionnaires par leur origine, mais se méprenant sur la condition du milieu , et voulant se faire perpétuels , ont utilisé à cette fin ce qu'il y avait de praticable pour eux dans le système rétrograde ; et , par là , se

sont inévitablement perdus. Ce qui, depuis l'ère moderne,

renverse un gouvernement , ce n'est pas la révolution ascendante, c'est la réaction descendante. La révolution s'accommode de tout gouvernement progressif; mais aucun peuple ne s'accommode présentement d'une rétrogradation quelque peu prolongée.

La Convention, le seul gouvernement vraiment progressif que nous ayons eu depuis soixante ans et qui, à. défaut de théorie , était guidée par des instincts si sûrs , n'y fut pas trompée. « Seule, dit M. Comte, p. 107, elle sut éviter l'orgueilleuse illusion de bâtir directement pour l'éternité sans attendre aucune fondation intellectuelle et morale. Par cela même que ses grandes mesures furent ouvertement provisoires, sans excepter celles qui concernaient plutôt l'avenir que le présent, elles se trouvèrent en harmonie avec le milieu qu'elles devaient modifier. Tout vrai philosophe éprouvera toujours une respectueuse admiration pour cette sagesse instinctive , qui non-seulement n'était secondée par aucune théorie réelle, mais avait à combattre sans cesse la métaphysique décevante à travers laquelle devaient penser les seuls hommes d'État vraiment éminents dont l'Occident puisse s'honorer depuis la mort du grand Frédéric. Cette supériorité serait d'ailleurs inexplicable si les impérieuses nécessités qui l'exigèrent n'en avaient aussi secondé beaucoup l'essor , soit en manifestant mieux l'impossibilité actuelle d'aucun régime définitif, soit en contenant les anarchiques illusions de la doctrine officielle par l'énergique concentration qui pouvait seule empêcher une invasion rétrograde. Quand ce besoin salutaire cessa de prévaloir, la grande assemblée subit à son tour, quoique beaucoup moins que sa devancière, le vulgaire entraînement métaphysique vers la constitution abstraite et totale d'un prétendu état final , dont la durée ne s'étendit même pas jusqu'à la première paix. »

On peut affirmer (et cette assertion cessera de paraître paradoxale à ceux qui réfléchiront) , on peut afiîrmer que , dans la situation présente de l'Europe, tout gouvernement qui prétend à être définitif est par cela même rétrograde et

menacé d'une ruine plus ou moins procliaine. Se croire définitif, c'est s'imaginer que le terme de la grande révolution est atteint ; et , comme , en fait , il ne l'est pas , non-seulement on ne travaillera en aucune façon à y parvenir, mais encore on emploiera, pour se maintenir, tous les débris du régime passé, auxquels on donnera tant bien que mal une vie factice et une résurrection menteuse. Car, en l'absence des doctrines positives qui doivent présider au régime de l'avenir, où prendre un appui si ce n'est dans les doctrines rétrogrades, qui ont été aussi propres à gouverner les âges antérieurs qu'elles sont impropres à gouverner l'âge actuel ? Des trois monarchies tombées, dont les héritiers s'allient aujourd'hui (jusqu'où et jusquesàquand?) contre la République, considérez chacune l'une après l'autre dans leur ordre chronologique. L'impérialisme , créant une noblesse et des majorats, inaugura la guerre et déchaîna la conquête au milieu des nations déjà si fraternelles de l'Europe et à la lumière déjà si éclatante du xix» siècle ; mais imaginez , si vous pouvez, l'empereur Napoléon entamant, sans la guerre , sa guerre contre la révolution et n'absorbant pas toute l'attention publique en des triomphes chèrement achetés , en des périls chaque jour plus menaçants ; ceci dura environ dix ans. La Restauration se mit à chercher parmi la France nouvelle les restes de ses soutiens naturels , droit légitime , noblesse, clergé ; mais que faire avec de telles prétentions , devant une opinion hostile, avec une presse mal bâillonnée, et sans ce qui porta tout le moyen âge, la foi théologique et l'ordre féodal, c'est-à-dire l'ordre spirituel et l'ordre temporel , tous deux déchus et gisant dans la poudre? Ceci dura quinze ans. La quasi-Restauration, se modelant nécessairement sur l'Angleterre , essaya de la haute bourgeoisie, tâta du clergé ; mais elle n'avait ni une révolution protestante, gage d'une certaine foi théologique, ni un corps ecclésiastique héritier incomplet, sans doute, mais enfin héritier des grandes prérogatives du moyen âge, ni une chambre haute encore toute féodale. Ceci dura dixhuit ans. Ainsi ce qui se crut définitif fut rétrograde ; ce qui se prétendait permanent fut singulièrement transitoire.

Donc , un provisoire nettement reconnu et franchement accepté tel que je le détermine, est ce qui convient le mieux tant que durera l'interrègne intellectuel et moral. Dans les circonstances incessamment changeantes où nous vivons, il n'y a qu'un gouvernement de circonstance qui puisse avoir la stabilité et inspirer la confiance. Dans le mouvement rapide qui nous entraîne vers la clôture finale de la révolution , il n'y a qu'un gouvernement véritablement approprié à la marche des choses, qui puisse éviter les violents soubresauts dont tous les autres nous ont rendus victimes. Pour une parfaite intelligence du sujet, il y a lieu de partager le temps écoulé depuis 89 jusqu'à l'époque , non-extrêmement éloignée , où les opinions et les mœurs commenceront à être suffisamment réorganisées, en deux périodes. La première arrive jusqu'au temps actuel , et , sauf le notable essai de la Convention , comprend des pouvoirs toujours rétrogrades au fond , toujours définitifs en apparence , toujours éphémères en réalité. La seconde commence avec les indications lumineuses de la philosophie nouvelle. En d'autres termes, la première clôt la partie négative , la seconde inaugure la partie positive du régime transitoire propre à la révolution occidentale. Les quatre caractères essentiels de cette partie positive sont: la pleine liberté d'exposition et de discussion, afin que la véritable opinion publique se forme et soit mise réellement en demeure de choisir entre le passé et l'avenir; la prépondérance continue du pouvoir central , afin que les tendances progressives soient clairement manifestées et que l'ordre matériel soit vigoureusement maintenu ; la stricte limitation du pouvoir local ou parlementaire à l'examen du budget, afin que la richesse publique soit soigneusement administrée, sans distraction en de vains conflits d'autorité , sans immixtion incompétente en la fabrication des lois et l'administration : enfin , la remise du pouvoir entre les mains d'éminents prolétaires, afin que les classes supérieures , si évidemment incapables de conduire les choses en la transition révolutionnaire, soient, dans l'intérêt de tous, déchargées de leur fardeau, et que

la généralité des vues et la générosité des sentiments trouvent enfin de dignes organes.

M. Comte appelle pouvoir local la chambre des députés. En efiet, chaque député élu par un département est plus ou moins sous l'influence de l'esprit, des tendances et des intérêts de ce département. C'est de la sorte que la chambre des députés est véritablement un pouvoir local, toujours plus ou moins étranger aux tendances générales qui doivent diriger le pays dans son ensemble. Il y a longtemps qu'on a signalé l'impossibilité où est un tel corps de faire de bonnes lois, attendu les amendements qui se croisent et l'esprit du projet qui se perd au milieu de ces divagations. Il y a longtemps qu'on a signalé le désordre que porte dans l'administration la nécessité où est un ministère de faire des concessions ou perturbatrices, ou contradictoires, pour s'assurer une majorité. Ajoutez que, dans le système parlementaire, la prépondérance politique est attribuée à l'habileté de la parole , et la capacité de conception subordonnée au talcùt d'élocution; c'est en vertu de cette très- mauvaise disposition, non réprimée, comme en Angleterre, par un système aristocratique, que le pouvoir se trouve dévolu aux avocats, aux rhéteurs, aux professeurs, aux journalistes, aux hommes de lettres. En restreignant la chambre des députés au voto de l'impôt, on détruit le théâtre où les acteurs viennent gagner une notoriété et un crédit qui les conduisent à la direction des affaires. Mais tout ceci , quelle qu'en soit l'importance, est accessoire ; la raison fondamentale reste que, dans un grand pays comme la France, l'élaboration progressive est moins rapide à la circonférence qu'au centre. Or , dans le régime transitoire que nous traversons, rien n'est plus dangereux que des retards ou des tendances rétrogrades.

En conséquence, la chambre des députés doit être considérablement réduite en nombre et avoir pour unique attribution le contrôle et le vote des recettes et des dépenses. Nommée au suffrage universel , ses fonctions seront gratuites , afin qu'elles arrivent surtout aux mains d'hommes riches , cette classe d'hommes étant particulièrement apte

DE LA PHILOSOPHIE POSITIVE. i55

à régler de la manière la plus exacte et la plus utile les matières financières.

jM. Comte nomme pouvoir central celui qui est chargé non-seulement, comme l'ancien pouvoir exécutif, de diriger les affaires générales du pays, mais encore, d'après la modification susdite de la chambre des députés, de faire les lois. Mais cette extension d'attribution serait insulfisante pour lui donner un caractère vraiment nouveau si son origine n'était pas différente. Pour quiconque a saisi la cause des ébranlements révolutionnaires qui viennent si fréquemment déranger un ordre visiblement précaire, il est clair qu'ils sont provoqués par les tendances rétrogrades des gouvernements. C'est donc contre ces tendances qu'il faut se mettre en garde. Or, on n'y parviendra qu'en chargeant de la nomination du pouvoir central le corps électoral le plus ouvert à l'esprit progressif. Par cette condition essentielle, une telle nomination revient au peuple de Paris. On se récriera certainement contre une pareille disposition, surtout dans un moment où tout ce qui n'a pas vu de bon œil l'établissement de la République s'insurge avec violence contre l'usurpation prétendue de la capitale. Cependant ce n'est pas autre chose que reconnaître un fait. Depuis que nous sommes en révolution, Paris a toujours défait et refait les gouvernements ; et tant que la France restera la France, il en sera ainsi ; Paris n'est point une ville particulière qui ait sa population à soi : il reçoit ses habitants de tous les points du territoire; et, à tous ces nouveaux venus, il inspire cet esprit de généralité, de sage impartialité, d'énergique résolution qui est le privilège de la glorieuse capitale de la France. La force des choses lui a constamment attribué, dans nos péripéties révolutionnaires, la nomination ou la sanction des chefs qui ont gouverné. Qu'y a-t-il à faire pour la politique positi\e, sinon de reconnaître cette inévitable attribution, et de la régulariser ? Paris doit nommer sciemment nos chefs, au lieu de prêter insciemment sa force à ceux que le hasard lui offre. Pour mettre toutes les fausses prétentions à néant, remarquez que l'électorat est une fonction, et que

toute fonction doit être confiée à celui qui est capable de ]a mieux remplir. Or, il est incontestable que Paris est le plus apte à nommer le pouvoir central, comme il est incontestable que les départements doivent avoir la haute main sur le budget. Au reste, on ne changerait pas notablement Tesprit de l'élection si au peuple de Paris on adjoignait celui des cinq ou six plus grandes villes de la France. Les derniers événements ont montré que ces centres d'activité étaient à l'unisson de Paris.

Soit que l'on s'en tienne à Paris, soit qu'on étende l'élection aux grandes villes, l'essentiel est que l'origine du pouvoir central soit dans le foyer même des sentiments et des idées qui meuvent le monde moderne. Continuellement rééligible en tout ou en partie , il sera composé de trois hommes; cela est indiqué par une division naturelle des affaires : l'extérieur avec l'armée et la marine ; l'intérieur, et enfin les finances ; trois grandes fonctions , trois fonctionnaires. Par un tel gouvernement, c'est revenir, dans la donnée et sous les conditions d'une société démocratique, à ce qui se pratiquait dans l'ancienne monarchie, et reprendre notre tradition un moment interrompue par le régime constitutionnel. Les états généraux n'étaient appelés que pour le budget; ils arrivaient, il est vrai, avec leurs cahiers et faisaient des remontrances; mais le pouvoir central gardait la plénitude de ses attributions. Comme , à ce moment, le pouvoir central était dans sa période ascendante et favorisait les véritables intérêts populaires, il avait pour lui les sympathies générales; les tentatives aristocratiques n'aboutirent qu'à le fortifier. Rendre au pouvoir central son action , et au pouvoir local sa fonction , c'est continuer, avec des formes nouvelles , un système qui a dignement préparé la France à être le chef de la grande rénovation moderne.

En face d'un pouvoir central ainsi organisé, il faut organiser une puissante opinion publique. Pour y atteindre , la première condition est l'entière liberté des clubs : l'établissement régulier de pareils centres de surveillance et de discussion est le complément de toute institution dé-,

mocratique. La seconde est la complète liberté de la presse, c'est-à-dire la suppression des cautionnements, l'écartement de la fiction du gérant, et l'abolition de la clause immorale qui protège la vie privée de l'homme public ; la vie privée est la première garantie de la vie publique. La troisième est la pleine liberté de l'éducation. De la sorte, le gouvernement est à la fois surveillé avec vigilance et réduit à une action purement temporelle. Ce dernier point est capital en un temps où tout dépend d'une réorganisation spirituelle.

La conséquence à peu près inévitable du système ici proposé est de faire arriver le pouvoir central aux mains des prolétaires. Chaque classe, dans le monde moderne, a été révolutionnaire à son tour; en d'autres termes, a servi l'évolution qui se prépare et le passage du régime théologique au régime positif. Les rois ont été longtemps les agents de ce mouvement. Puis est venu le tour des bourgeois , qui se firent les exécuteurs des restes de la féodalité et sapèrent les bases de la royauté. Suffisants à mener à bien cette partie négative de notre régime transitoire , ils ne le sont pas pour la partie positive. Celle-ci échoit aux prolétaires ; comme elle est voisine de la clôture de la révolution , elle exige un sentiment de la sociabilité ne se trouvant aujourd'hui que chez ceux que leur nombre, leur pauvreté et leur dégagement de la plupart des préjugés métaphysiques appellent à ce rôle. Les prolétaires montent comme un flot grossissant. Les autres classes n'ont plus que des peurs et des regrets ; eux seuls ont des aspirations et la fermeté du cœur. Les choses, en changeant, changent d'organes. Ceux qui ont ejitamé la révolution ne peuvent la finir. Cette tâche est dévolue aux prolétaires.

Ainsi , la philosophie positive indique , comme propre à nous faire traverser la fin de l'état révolutionnaire, un gouvernement où la gestion financière sera remise aux départements, la conduite de la politique générale à Paris, et où les forces spirituelles seront continuellement livrées à leurs propres tendances. C'est dans ce sens qu'elle conseille la révision légale de la Constitution.

168 APPLICATIOS

Mesures k prendre le» plus procbaines i.

Le gouvernement caractérisé par la limitation du pouvoir parlementaire et l'extension du pouvoir central , par l'influence des départements sur le budget, et des grandes villes ( soit Paris seul, soit Paris et les autres) sur la direction générale, par la remise spontanée des affaires financières entre les mains de gens aisés et des affaires politiques entre les mains de prolétaires ; ce gouvernement, dis-je, vers lequel doit tendre la révision légale de la Constitution, aura d'importantes mesures à prendre immédiatement. Ce n'est pas pour le jeu stérile d'un mécanisme quelconque, c'est pour une action prompte et décisive que la politique appelle de nouveaux organes.

La première de ces mesures est une immense réduction de l'armée. Elle aurait dû tout d'abord occuper le gouvernement républicain après le 24 février ; loin de là , on ne songea qu'à augmenter l'état militaire. Avec quel profit pour la France ou pour l'Europe ? L'événement s'est chargé de le dire : poids insupportable pour les contribuables ; danger pour nos finances, et néanmoins, au dehors, nullité complète , aussi profonde dans l'attaque d'une ville isolée, qu'on savait bien hors d'état de se défendre, que dans l'humble rétablissement du pape et de l'inquisition. Et qu'on ne prétende pas qu'une meilleure politique aurait autrement utilisé une brave et belle armée de cinq cent mille hommes. Il n'y a plus de place en Europe pour l'action de pareilles forces. Lors de la dernière commotion européenne, les esprits n'étaient pas assez préparés pour comprendre la solidarité intime de chaque nation et la

1 yaUonal, 13 octobre 1849.

nécessité d'une coopération commune; de là, en toute hypothèse, l'inutilité de notre immense armée. Lors delà prochaine rénovation européenne, les démocraties occidentales se sentiront tellement sœurs , et si bien assurées de leur mutuel appui, que derechef et pour un autre motif, les grandes armées et, partant, les grandes guerres n'auront aucun emploi.

En attendant, il faut, nous, savoir nous délivrer d'un fardeau écrasant. En cet endroit , le gouvernement tire , qu'on me permette de citer le proverbe, d'un même sac deux moutures. Lui demande-t-on la diminution de l'armée , il invoque , pour repousser une telle demande , l'état menaçant de l'Europe et les conflits possibles. Lui reprochet-on la chute des insurrections populaires et la possibilité d'une coalition contre nous, il répond qu'aucune hostilité n'est à craindre de la part des grandes puissances, arguant ainsi d'une seule et même situation pour justifier tantôt sa politique extérieure, tantôt son budget militaire. Le fait est que la seconde alternative est la seule véritable ; la paix est assurée , et les grandes puissances , aussi bien que les petites, ont trop à faire avec leurs sujets pour songer à l'immense et périlleuse entreprise d'une guerre contre la République française. Nul roi d'Europe ne se sent, en présence de l'hostilité sourde ou déclarée de ses sujets, la velléité de venir provoquer sur leur propre territoire ces millions de paysans, d'ouvriers, de bourgeois, à qui la fumée de la poudre ne cause aucune peur. Je n'irai pas refaire ici l'admirable page de P.-L. Courrier, gravée dans tous les souvenirs, et exprimant, en traits acérés comme la pointe d'une épée , et quasi le lendemain de Waterloo , que la France, sans roi ni empereur, sans noblesse ancienne ou nouvelle, sans garde impériale ou royale, saurait bien se défendre contre toutes les coalitions , si sa ferme résolution de poursuivre son œuvre rénovatrice rencontrait quelque veto en Europe. Cet éminent révolutionnaire ( pourquoi ne rappellerais-je pas qu'il fut aussi un habile helléniste , et merveilleusement versé dans la connaissance de notre vieille langue du xvi* siècle, unissant la plus curieuse éru-

dition et les plus vives tendances démocratiques), cet éminent révolutionnaire ne vécut pas assez pour voir le principe rétrograde frappé d'immobilité en 1830, vigoureusement attaqué en 18/t8 dans l'Italie, dans l'Allemagne, dans la Hongrie , et , aux deux époques , incapable de rien entreprendre contre la démocratie française.

Il faut bien le dire : de même que TAutriche entretient une armée énorme, non pas pour combattre la Russie, mais pour comprimer l'Italie, la Bohême, la Hongrie; de même que la Prusse se tient sur le pied de guerre, non pas pour guerroyer contre le Nord ou le Midi , mais pour contenir ses démocrates, écraser l'insurrection badoise, prêter main-forte contre les insurgés saxons; de même le gouvernement français ne garde quatre ou cinq cent mille hommes sous les armes pour aucune crainte qu'il ait d'une agression étrangère , mais il les garde contre l'intérieur. On voit combien il importe que le nouveau gouvernement qui devra sa naissance à la révision de la Constitution , soit soustrait à la nécessité de ne vivre qu'entouré de sabres , de canons et de baïonnettes, et, réciproquement, combien ce nouveau gouvernement devra se hâter de soulager le pays d'un fardeau fiscal sous lequel tout languit , et qui expose incessamment nos finances aux plus graves embarras. Un gouvernement progressif remis entre les mains de prolétaires , peut seul dorénavant nous procurer cette économie tutélaire , cet immense bienfait.

Sans entrer ici dans aucun détail sur l'effectif à fixer, on arrivera certainement à le réduire de façon que la conscription, ce dur et inégal tribut, cesse de peser sur les populations. C'est à regret que les familles voient partir leurs enfants ; c'est à regret que les jeunes gens eux-mêmes quittent la charrue ou l'atelier pour aller au régiment. Il n'y a plus de service volontaire que chez les officiers et chez un certain nombre d'hommes que leur goût amène sous le drapeau. Ce nombre sera suffisant, ou peu s'en faudra, pour alimenter l'armée que réclame la fia de notre régime transitoire. Et dès lors quel allégement pour chacun ! quelle satisfaction pour les familles de voir arriver sans in-

quiétude Tâge où il faudrait tirer au sort! quelle diminution dans nos dépenses! que de bras vigoureux restitués à la production ! quelle garantie donnée à la paix européenne I quel exemple de confiance en nos forces ! quelle preuve de renoncement à toute ambition violente et perturbatrice! quel champ ouvert à notre influence morale ! quel gage de fraternité envers toutes les démocraties d'Europe ! Je n'ai pas besoin d'ajouter que la marine éprouvera une réduction semblable. On n'en doit garder que ce qu'il faut pour protéger nos possessions lointaines et prendre notre part de la police des mers. Mais tout ce qui tend à constituer une marine agressive doit être retranché.

De telles et si grandes économies agiront de la façon la plus favorable sur la fortune publique. Comme un bateau trop chargé qui s'enfonce , et duquel on retire un poids encombrant, les finances de l'État se relèveront par cet immense allégement, et, avec elles, les finances privées, qui en dépendent par tant de liens. En même temps , le gouvernement aura à sa disposition des ressources considérables pour entreprendre de vastes travaux d'utilité. Dès lors on pourra commencera envisager le territoire de la France comme un grand domaine qu'il s'agit d'améliorer systématiquement. Extension des chemins de fer et des routes ; agrandissement de la viabilité cantonale ; cours d'eau mieux utilisés , soit pour la navigation, soit pour l'arrosement; reboisement; dessèchement des lieux inondés ; mise en culture de ce qui en vaut la peine ; abandon des localités décidément insalubres aux bois et aux bêtes ; assainissement des habitations urbaines et rurales : tel est le programme pour lequel il faut beaucoup d'argent , et pour lequel on en manquera toujours si l'on s'obstine à dépenser improductivement de si grosses sommes. Mais on s'y obstinera (qui ne voit la liaison d'une fausse politique et d'un vaste état militaire?) , on s'y obstinera (qui ne voit la liaison d'une fausse politique et des classes auxquelles est remis présentement, mais provisoirement, le pouvoir?), on s'y obstinera tant que le mouvement moderne n'aura pas trouvé ses vrais organes. Sans doute aussi , le nouveau gouvernement aura lieu de

songer à instituer quelques fêtes populaires. Quoique les véritables fêtes de l'humanité ne puissent commencer que sous le régime pleinement positif, et après la réorganisation des opinions et des mœurs , toutefois , en choisissant des anniversaires chers à la nation ou quelques grandes mémoires vénérées du public occidental , il ne sera pas impossible de susciter des sympathies générales qui seules font le charme et la puissance de ces solennités. Alors il faudra se souvenir, sauf accommodation à notre temps, des magnifiques fêtes que donnait la Grèce à Olympie, à l'isthme de Corinthe , dans la ville d'Athènes , fêtes qui n'ont été qu'imparfaitement reproduites par les tournois et les trouvères, et qui sont définitivement tombées en désuétude au fur et à mesure que la vieille organisation sociale tombait en décadence. Exercices corporels, musique et poésie, sauront encore captiver les yeux et les oreilles d'une foule attentive. Telle est la féconde propriété du régime positif, qu'il va redemander de bonnes choses oubliées aux civilisations perdues, même aux plus lointaines, même à l'humble fétichisme, qui doit nous enseigner à mieux traiter, tout en tenant compte des inexorables exigence de notre organisation , les animaux qui vivent avec nous.

Ce n'est encore, on peut l'affirmer, que le gouvernement issu des entrailles mêmes de la démocratie qui prendra une autre mesure , provisoire aussi mais non moins essentielle à la terminaison de notre révolution, à savoir la suppression du budget des cultes et du budget de l'Université. Comme tout autre gouvernement sera conservateur, c'est-à-dire disposé à emprunter au passé les moyens de maintenir l'ordre, il ne voudra jamais se priver de l'influence saccrdoiale, qu'il croit utile, attendu qu'elle a régi jadis les populations , ni de l'influence métaphysique , qui fournit l'aliment intellectuel aux classes actuellement dirigeantes. Tout se tient : la révolution , comme un cheval de manège, ne fera que piétiner tant qu'on n'aura pas franchi résolument ce double pas. On ira de réaction rétrograde en commotion progressive , d'oscillation vers un côté en oscillation vers un autre , tant que le dernier fil qui tient encore réu-

nies les doctrines du passé n'aura pas été coupé. Ni l'éducation que donne la théologie , ni l'instruction que donne la métaphysique ne sont désormais capables de prévenir les explosions, elles ne le sont pas non plus de rien organiser, engagées qu'elles se trouvent eu un conflit insoluble, se haïssant et toutefois étant la condition l'une de l'autre. La métaphysique ne vit aujourd'hui que parce qu'elle semble une protestation et une indépendance contre la théologie ; la théologie ne vit que parce qu'elle semble une garantie et une utilité contre les divagations interminables et les suggestions individuelles de l'esprit métaphysique. C'est, dans l'ordre spirituel , la véritable et vive image de ce qu'était , dans l'ordre temporel , le régime constitutionnel. La métaphysique représente le pouvoir parlementaire, tracassier, divagateur, anarchique, mais maintenu parce que la royauté avait cessé d'inspirer aucune confiance. La théologie- représente le pouvoir royal , rétrograde , stérile , déclassé , mais maintenu parce qu'il semblait remplir le rôle, négatif sans doute, de défenseur de l'ordre. Ce n'était qu'un semblant; trois chutes pesantes en un bref intervalle l'ont démontré , et la République a fait justice du fantôme. De même que, dans l'ordre temporel, il était absolument indispensable pour le progrès ultérieur qu'elle nivelât la royauté, cet obstacle toujours debout , ce mensonge de stabilité toujours trompeur, de même, dans l'ordre spirituel, il est indispensable qu'elle abandonne ce couple inséparable, théologie et métaphj^sique , qui déçoit les esprits en laissant croire qu'il existe encore une organisation intellectuelle et morale de la société. La suppression des budgets théologique et métaphysique est le corollaire de la suppression de la royauté.

Il va sans dire que le gouvernement , non-seulement conservera, mais encore développera l'instruction primaire. H va sans dire qu'il maintiendra ses écoles spéciales, et même il en est une nouvelle dont je vais bientôt indiquer le plan et conseiller la création. Mais tout ce qui prétend à donner l'éducation complète de l'homme, tout ce qui, partant de la théologie et de la morale, essaye d'arriver à la science et ne la peut à cause d'une incompatibilité radicale entre les

164 API'LICAÏIOÎJ

deux points de vue , tout ce qui , partant de la science et de de la métaphysique, essaye d'arriver à la morale et à la société, et ne le peut faute d'un système réel sur l'histoire et sur la connaissance de l'humanité, tout cela, dis-je, doit cesser d'être alimenté par l'État. Dès que cet appui faillira, il sera manifeste combien caduc est déjà devenu le régime actuel. Plus on ira, plus on comprendra qu'on est en présence d'un dilemme inexorable : ou conserver l'éducation actuelle, mi-théologique, mi-métaphysique, par conséquent les opinions et les mœurs, par conséquent l'instabilité de notre société, l'anarchie matérielle n'étant que l'eflfet de l'anarchie spirituelle , ou abandonner décidément cette prétendue ancre de salut qui ne sauve plus rien, et permettre une franche et libre compétition entre le régime théologique, le régime métaphysique, et le régime positif. Donc .avant tout , il importe de réduire le gouvernement à ses attributions pratiques, dégagées de toute vaine prétention à retenir une prépondérance théorique qu'il dut provisoirement usurper lors de la décomposition nécessaire du régime catholico-féodal. L'avènement politique du peuple suscitera les seuls gouverneurs qui veuillent aujourd'hui renoncer à toute domination spirituelle. L'État ne peut donner la liberté d'enseignement sans cesser de payer le budget ecclésiastique ; il ne peut non plus cesser de payer le budget ecclésiastique sans donner la liberté d'enseignement. Au reste , une telle transition se fera en respectant scrupuleusement les intérêts des personnes ecclésiastiques et universitaires. Il n'est pas permis de briser des carrières où les particuliers se sont engagés sur la foi publique. Le régime positif non-seulement n'ébranle pas les propriétaires ; mais il tend à consolider les fonctionnaires.

De même que la Convention, guidée par son merveilleux pressentiment social, fit une tentative caractéristique, mais insuffisante, en créant l'École polytechnique, où l'esprit scientifique, quoique très-incomplet, aspirait, pour la première fois, à se dégager ouvertement de tout alliage théologique ou métaphysique , de même le gouvernement qu'amènera le progrès démocratique aura à s'honorer d'une

fondation qui résume l'élaboration accomplie depuis 93. Bornée aux études mathématiques et inorganiques , seules alors systématisables, l'École de la Convention ne pouvait aucunement réaliser les intentions philosophiques de ses éminents fondateurs; la méthode positive, surtout inductive, y est à peine entrevue , puisque la saine appréciation de cette méthode exige l'ensemble hiérarchique de ses diverses applications ; on n'y cultive sérieusement que la partie préliminaire de la logique déductive, limitée aux sujets assez simples pour que la combinaison des signes paraisse dispenser de l'élaboration des idées ; le vide y est encore plus sensible quant à la doctrine , où ne pénètre aucune conception directement relative à la vie , même individuelle. La nouvelle école positive , héritière de la première , et émanée comme la première, d'un pouvoir progressif, reposera sur la coordination définitive des diverses sciences fondamentales, selon leurs relations nécessaires : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie. Si c'était ici le lieu (peut-être un jour reprendrai-je un si beau sujet), je ferais ressortir quels immenses progrès se sont effectués sous l'impulsion révolutionnaire. Seulement , je ne puis m'empêcher de signaler, à si peu de distance dans le temps , toute la distance dans l'état scientifique entre l'école de la Convention et l'école positive ici proposée. L'une va jusqu'à la chimie, et s'arrête là, hésitant sur le chemin ultérieur; l'autre embrasse jusqu'à la sociologie, et systématise tout, science , histoire , morale , humanité. Quel vaste développement contenu entre ces deux termes !

En la nouvelle école, qui réalisera provisoirement pour un but spécial et des services publics ce qui doit être l'éducation populaire sous le régime positif, et ce que j'ai exposé dans le cinquième de ces articles; en la nouvelle école, le véritable esprit philosophique dominera toujours. Trois années de hautes études , successivement relatives aux six ordres de conceptions abstraites , aboutiront enfin à une inébranlable systématisation de la morale , dès lors garantie contre les sophismes corrupteurs. Une active culture esthétique préservera d'ailleurs ce grand noviciat de la sèche-

resse inhérente aux méditations trop scientifiques. Une telle école s'adresse d'abord aux médecins. Depuis que la pathologie se subordonne profondément à la biologie , on ne conteste plus la nécessité préalable des études inorganiques d'après leur base mathématique. Quoique le besoin de compléter la biologie par la sociologie soit aujourd'hui beaucoup moins senti , une intime connexité conduira bientôt les penseurs médicaux à clore ainsi leur initiation théorique, qui sans cela manque à la fois de but et de lien L'étude des maladies mentales et morales fournit d'ailleurs de puissants motifs pour reconnaître spécialement que toutes les spéculations sur l'homme individuel sont insuffisantes et même précaires , quand elles ne s'étendent pas jusqu'à la vie sociale , seule pleinement réelle. Outre ses médecins , le gouvernement pourra recruter, dans cette école , des sujets pour les chaires scientifiques, même spéciales, surtout quand le public aura sanctionné la règle positiviste qui fait successsivement passer chaque professeur par les six degrés essentiels de l'enseignement abstrait. Des motifs encore plus puissants conduiraient aussi à tirer de l'école positive quelques juges préservés du dangereux noviciat que procure maintenant le barreau. Les grands magistrats ont toujours senti qu'un office directement lié à la connaissance réelle de la nature humaine, à la fois individuelle et collective, exige la plus forte préparation propre à chaque époque. Une équivalente conclusion s'applique encore à la classe administrative proprement dite , partout négligée jusqu'ici , et qui ne saurait aujourd'hui se mieux relever que d'après une semblable éducation. Cette profession, loin de décroître, doit naturellement grandir pour régulariser les fonctions secondaires du pouvoir temporel , qui exigent à la fois une préparation spéciale et une consécration exclusive *. Ici s'arrête ia tâche que je m'étais donnée et que j'ai pu

1 Voyez de plus amples détails, sur l'école positive, dans une brochure publiée par MM. les docteurs Second , deMontègre et Charles Robin, sous le litre Rapport à la sociélé potitivitte, par la commistion chargée d'examiner la nature et le plan de l'école potilive, destinée surtout à dégénérer les médecin$, mars t8^9, chezMatbias, quai Malaquais, i5.

terminer sans obstacle et sans interruption , grâce à l'hospitalité déjà bien vieille qu'on m'accorde dans la dernière page de ce journal '. La révolution a commencé vers la fin du moyen âge aux premières lueurs de l'esprit moderne sentant son incompatibilité avec l'ordre catholico-féodal. Une éruption violente, deux siècles plus tard, en manifesta la propagation dans les intelligences par le protestantisme. Près de trois cents ans furent employés à tirer les conséquences ; et à la fin du dix-huitième siècle, la France donna le signal d'une rénovation bien plus radicale. Les soixante années qui viennent de s'écouler ont montré d'une part, que les essais qu'on croyait définitifs n'avaient aucune vertu, et, d'autre part, que les anciennes doctrines étaient absolument impuissantes soit à rien conserver, soit à Bien restaurer. Dans cet intervalle, l'élaboration continue des sciences, achevant la biologie, a permis de concevoir la sociologie; et dès lors, un penseur éminent (au défaut de M. Comte, c'eût été plus tôt ou plus tard un autre), a fait voir que l'état révolutionnaire n'avait de solution que par l'organisation d'un nouvel ordre social , qui consacrerait : la séparation du pouvoir temporel d'avec le pouvoir spirituel ; un pouvoir temporel administrant l'industrie ; un pouvoir spirituel distribuant l'éducation ; une éducation scientifique , morale et esthétique donnée au peuple ; et l'humanité devenant l'idée religieuse et le culte des hommes. En un mot, tout ce qui avait fait l'efficacité du régime catholico-féodal se trouve , sur un niveau plus élevé et en pleine conformité avec les exigences de l'esprit moderne , reproduit dans le régime positif.

Indépendamment des joies et des douleurs qui accompagnent le triomphe ou la défaite, indépendament des fluctuations de l'intelligence et des défaillances du cœur dont nous voyons tant et de si déplorables exemples, ce qu'il y a de plus pénible en ce temps-ci , c'est , dans le for intérieur du même homme, le heurt des principes les plus

1 Le National.

opposés, le choc de la théologie et de la science, de l'autorité et de la liberté , du passé et de l'avenir. Mais ce qu'il y de souverainement satisfaisant et de suprême dans la philosophie positive, c'est qu'elle réconcilie ces discordances intimes , porte la clarté dans l'esprit et la foi dans le cœur, et précipite l'homme tout entier dans la plénitude de la lumière et dans l'infinie volupté du dévouement.

A un tel enseignement les prolétaires apprennent que leur digne incorporation à la société moderne est le but de la révolution , but qui n'est ni une chimère ni une Ithaque toujours fuyant devant eux, A un tel enseignement ils apprennent qu'entre l'état présent et l'état définitif est une transition qui comporte certaines mesures, afin qu'on ne voie pas reparaître les stériles hésitations de Février sur la marche à suivre. Ils ont le nombre ; que leur manque-t-il pour gagner la direction des affaires ? s'entendre. Mais qu'ils en soient bien sûrs : ils ne s'entendront pas sur des intérêts : ils ne s'entendront que sur des sentiments et des idées. Ce sentiment, cette idée, c'est la religion de l'humanité.

Préambale i.

L'avénement du socialisme au sein des masses populaires est le fait le plus décisif et en même temps le plus salutaire qui, depuis 1789, soit arrivé dans TOccident.

Le fait le plus décisif, car tout dépend du parti que prend la vile multitude. C'est la vile multitude qui , dans les pays aujourd'hui protestants , a imposé le protestantisme ; c'est la vile viuUitude qui , à rencontre des puissants et des sages, du sénat et du prétoire, a fait le monde chrétien ; c'est elle encoi'e qui, devenue complètement socialiste, formera, comme toujours, ses chefs à son image. Pour savoir ce qui doit arriver, pour juger de l'efficacité réelle des mesures, il faut voir ce qui se passe non dans les hautes régions, mais dans les basses. Dans les hautes régions , depuis longtemps , on n'est occupé qu'à réglementer tant bien que mal la situation que les basses ont créée. Les basses régions ont inauguré la grande révolution de 80 ; les hautes ont eu fort à

1 National, 24 juin 1850. •

faire pour comprendre et accepter. En 1830, nouveau thème donné par les basses ; et les hautes étaient encore à méditer là-dessus quand , une plus efficace élaboration s'étant opérée dans les basses , voilà maintenant les hautes qui n'ont plus d'autre affaire. Ainsi , tout se décide en bas. On peut prendre en haut telles mesures qu'on voudra ; tant qu'elles n'agissent que matériellement , tant qu'elles n'ont aucune efficacité intellectuelle et morale , tant qu'elles ne sont que des règlements de police se bornant à gêner les actes, la propagande irrésistible des esprits se joue de pareilles entraves.

Le fait le plus salutaire : pour quiconque sait regarder dans l'histoire de nos soixante dernières années , il est évident que cette histoire se partage en deux périodes , l'une négative , l'autre positive. A la première appartient la révolution proprement dite ; c'est alors que les intelligences et les cœurs étaient en pleine révolte contre l'ordre ancien. Tout le passé fut l'objet d'une haine excessive et d'un mépris souverain. De tels sentiments, nécessaires pour la lutte et la destruction , ne pourraient jamais conduire à aucune reconstruction de la société. Il faut qu'ils se transforment , sous peine d'un avortement comme on en vit un sous Napoléon , comme on en vit un sous Louis-Philippe , comme on en voit un depuis deux ans. A la seconde appartient le socialisme ; il vient pour clore l'ère de la négation et de la destruction. En lui et par lui , les masses populaires sentent que la révolution n'est ni un jeu de la force et du hasard , ni une pure et simple insurrection de l'esprit contre les incompatibilités théologiques, mais qu'elle a pour aboutissant nécessaire une régénération radicale qui, changeant toutes les conditions mentales, changera parallèlement toutes les conditions matérielles. S'il était possible d'arrêter le développement du socialisme , comme cependant il est impossible de rétablir les bases théologiques qui ont porté l'ancienne société, on n'obtiendrait par cette malfaisante influence, qu'une halte éternelle dans l'anarchie et le désordre. Toujours les succès réactionnaires finiraient par compromettre l'ordre et frayer la voie à» de nouvelles commotions ; toujours

les succès révolutionnaires finiraient par compromettre le progrès et frayer la voie à de nouvelles réactions. Ces oscillations , inévitables tant que le sentiment de la fin de la révolution ne s'est pas fait jour dans les masses, le socialisme intervient pour en diminuer l'amplitude et pour les arrêter irrévocablement. Si le socialisme eût pu peser dès lors dans la balance, les détestables folies de l'impérialisme n'auraient pas eu lieu , l'Europe n'aurait pas été ravagée ni la France envahie, et, par conséquent, ni la secousse de 1830 ni celle de I8Z18 n'auraient été nécessaires.

Clore la révolution occidentale est le but du socialisme et «e se peut que par lui. La stabilité sociale ne s'obtient qu'au prix d'une doctrine commune. Or, une doctrine commune (je me sers du terme le plus général) ne se trouve , pour le passé laissé derrière nous , que dans le catholicisme ou , plus loin encore , dans le polythéisme. Je ne perdrai pas mon temps ni celui de mes lecteurs à montrer qu'il est également impossible de restaurer les bases soit de l'un, soiL de l'autre La conception du monde que les sciences ont faite aux modernes ne s'accommode plus d'aucune théologie. Tous les compromis qu'on essaye ne servent qu'à augmenter le désordre des esprits et, subséquemment, le désordre matériel. Et cela ne peut être autrement, car, plus on transige avec les anciens principes qui ont régi la société et qui ne peuvent plus la régir, plus s'en perdent le sens et les connexions. C'est ainsi que M. Odilon Barrot et ses amis, excellents dynastiques et peu soucieux (la suite l'a témoigné) d'aucune sorte de liberté , ont , sans le savoir ni le vouloir, été l'occasion d'une des chutes monarchique.s. Ajoutons, pour l'édification commune, que MM. Thiers et Guizot n'avaient pas été moins maladroits à l'égard de l'autre monarchie. Ce qu'il faudrait pour qu'une monarchie restât debout, ils ne le savent; aussi sont-ils toujours occupés à combiner des conditions toujours incompatibles.

Ces compromis, qui deviennent de plus en plus inconséquents et arbitraires, pervertissent profondément les partis et les hommes qui y prennent part. Nous avons vu le parti légitimiste arborer scandaleusement, pour faire la guerre

à Louis-Philippe, les principes révolutionnaires et les quitter après Février, dans l'intérêt d'une autre tactique; nous avons vu les libéraux de la légitimité se renier sous Louis- Philippe, comme ceux de la quasi-légitimité sous la République. Ces mutations subites, ces revirements, attestent une anarchie profonde et l'aggravent. Quoi de stable, quoi de sûr dans des intelligences ainsi tourmentées, et tellement mal à l'aise avec elles-mêmes? Aussi sent-on dans les pouvoirs quelque chose de déraisonnable et de violent , qui , allant ù, l'aventure, essaye de résoudre , par la police et par la force, des difficultés purement morales. Qui aurait pu prédire à nos légitimistes et à nos libéraux ce qu'ils devaient' être pendant la monarchie quasi-légitimiste? Qui aurait pu prédire ce qu'ils allaient être après elle? Qui pourrait prédire ce que sera tout le monde officiel d'aujourd'hui dans les éventualités que comporte l'état présent ? Il n'y a aucune garantie dans une telle instabilité, qui va toujours croissant, et qui serait véritablement effrayante si là-contre ne s'élevait au fur et à mesure la digue solide du socialisme.

Tout est là , en effet. Un gouvernement sage n'entraverait pas la presse, ne supprimerait pas les réunions, ne restreindrait pas le suffrage universel , ne livrerait pas l'enseignement au clergé, ne destituerait pas à outrance. Mais laissons passer ces emportements. Malgré de telles mesures, le socialisme fait-il des progrès ? S'il en fait , la situation est bonne; les choses marchent plus vite, moins vite, qui le sait ? qui peut supputer ce que donne de crédit la persécution ? Les choses marchent, et , tout en combattant, autant qu'il est en chacun de nous, les fausses mesures auxquelles se laisse aller le gouvernement , il faut savoir en juger la portée et en tirer la grande utilité qu'elles nous offrent. Les choses marchent ; et si l'on prend contre nous les positions officielles , en revanche nous prenons , nous , les positions réelles , à savoir les convictions , les sentiments , les consciences.

On a parlé d'expédition de Rome à l'intérieur. Sans doute, là-bas, on a démoli des bastions, renversé des murailles et rétabli de force un pouvoir spirituel. Un pouvoir spirituel

rétabli par la force ! quel accouplement de mots et quel accouplement de choses! Supposez que nous, socialistes, ayant une armée à notre disposition, nous imposions par force le socialisme à des populations non préparées, et dites ce que nous aurons gagné par de telles violences. J'expliquerai, dans un prochain article quel est, pour l'Italie, le résultat immédiat de l'intervention des canons en faveur du catholicisme. Ici on braque des lois , on dresse des circulaires, on macadamise même les boulevards. Il serait vraiment impossible de dire lequel, d'une loi, d'une circulaire ou d'un macadamisage, est le plus impuissant contre la propagation d'une doctrine. Ces choses-là et une doctrine ne se rencontrent pas ; et , semblable au sénateur aveugle qui se tournait à gauche pour louer le turbot de Domitien , tandis que le merveilleux poisson était à droite, ces choseslà vont d'un côté , la doctrine va d'un autre.

Or, que le socialisme fasse des progrès, qui en doute, amis ou ennemis ? Ce ne sont certes pas les ennemis qui en doutent. Qu'est-ce autre , la loi restrictive du suffrage universel, qu'est-ce autre , sinon un aveu de la rapide propagation du socialisme, tellement rapide, d'après leur propre estime, qu'en 1852, si on laissait fonctionner ce qui a donné la chambre actuelle , on aurait une chambre animée d'un tout autre esprit? Ainsi, par la simple marche des choses, par la sûre élaboration des sentiments et des idées, et malgré les intimidations et les clameurs , le même corps électoral , dans la prévision que prochainement il ne parlera pas comme il a parlé , est mutilé par ceux qu'il a investis de sa confiance. Un an et demi a suffi pour donner cette conviction aux chefs actuels du pouvoir ; que ne fera pas l'an et demi qui reste à parcourir? Ce ne sont pas non plus les amis qui en doutent. Ils ont vu, sans en être aucunement effrayés, le suffrage universel se tourner contre eux dans un premier essai , ayant , eux , justement la même conviction que les adversaires, à savoir que le socialisme ferait sans relâche de nombreux prosélytes. On peut être assuré qu'un point sur lequel sont ainsi d'accord amis et ennemis, est un point irréfragable. Il ne faut pas contester l'urgence qui a com-

mandé la restriction du suffrage universel ; la chose pressait, en effet; si l'on eût attendu dix-huit mois, on était débordé. Quel plus éclatant succès peut désirer le socialisme , que de gagner, avec une aussi prodigieuse rapidité , des esprits et des cœurs? Il peut patiemment laisser fairô des lois.

Il y a eu, sous la Restauration, une situation tout à fait analogue. Quand on se fut remis de la terreur de 1815, et que la charte octroyée commença de fonctionner, il ne tarda pas à devenir évident que la majorité de la chambre (la chambre se renouvelait alors par cinquième) allait échapper aux royalistes. Les libéraux arrivaient en masse ; encore un cinquième ou deux , et l'assemblée cessait d'appartenir au parti conservateur. Il fallut à tout prix prévenir ce qui était regardé comme le plus grand des dangers. Non moins clairvoyants que les gens d'aujourd'hui, les gens d'alors restreignirent le droit de suffrage qui tournait contre eux. Les riches eurent un double vote, l'un dans des collèges qui n'étaient formés que par les riches, et l'autre dans les petits collèges composés d'électeurs qui payaient trois cents francs d'impositions et qui étaient alors la vile multitude. Par ces mesures, on empêcha, il est vrai (pour un temps seulement), la majorité de se déplacer ; mais empècha-t-on par U\ la propagation des idées qui luttaient contre la restauration clérico-féodale si inconséquemment tentée? La loi fit ce que fait une loi, les idées firent ce que font des idées. Le libéralisme (l'événement l'a prouvé) pouvait être patient. Et pourtant, qu'est-ce que le prosélytisme libéral au sein d'un corps électoral très-restreint , à côté du prosélytisme socialiste , qui s'exerce sur la masse immense de la nation?

Les dernières élections, tout à fait insignifiantes s'il se fût agi de modifier en quoi que ce soit la majorité de l'assemblée, ont eu au contraire une immense signification, étant considérées comme un indice du progrès de l'opinion socialiste. Elles ont été des revues où l'on a pu faire l'appel individuel et constater lequel des deux partis s'était grossi, lequel avait diminué. Pour Paris, le résultat a dépassé toutes les espérances ; non-seulement la majorité s'est déplacée

une première fois ; mais encore appelée à se prononcer de nouveau après un court intervalle , elle a montré qu'il n'y avait eu de sa part ni caprice ni erreur, et qu'elle était fermement attachée à ce qu'elle avait fait. Et cependant l'opinion qui a triomphé n'avait ni place à donner, ni destitution à infliger, ni persécution à exercer, ni Afrique où déporter.

Ce qui se passe à Paris, se passe aussi dans les départements, et le mouvement s'y propage. En tout lieu, ou la majorité a changé , ou la minorité s'est notablement accrue. Les préventions contre Paris suivent le même déclin que les préventions contre le socialisme. A mesure que cellesci s'en vont, celles-là s'évanouissent. Kon, moins que jamais une scission n'est à craindre entre la sage et énergique capitale et la ferme et vigoureuse nation dont elle est la tète. On peut déplacer, si l'on veut ou si l'on peut , le gouvernement , on ne déplacera pas les influences réelles et la puissance effective. Toute la question est toujours de savoir si l'on pense dans les départements comme à Paris. Or, comment en pourrait-il être autrement, Paris se recrutant pour ainsi dire uniquement dans la province?

Par la condition nécessaire des choses, la propagande diminue de rapidité quand elle va de Paris aux départements, et des villes aux campagnes. Mais, pour être plus lente, elle n'est pas moins sûre. Des indices certains montrent que le socialisme a pénétré chez les paysans. Indépendamment des votes qui , en diflërents lieux , ont permis de le constater , on a pour cela un critérium infaillible : c'est la décadence croissante du bonapartisme parmi eux. V humble toit, comme a dit Béranger, qui n'est plus électeur, sans doute, pour avoir fait cette chanson, V humble toit conserva longtemps cette superstition , grâce à la funeste connexion entre les malheurs de la patrie et les fautes d'un homme. Mais il s'en dépouille rapidement ; et tout ce qui y est perdu pour le bonapartisme y est gagné pour le socialisme.

Et de fait, on a une idée de la mutation morale qui s'opère panni les paysans , en observant celle qui s'opère parallèlement parmi les soldats. Les soldats viennent pour la plupart des campagnes : ils les regrettent, ils désirent y retourner;

peu se rengagent, et, sentant instinctivement que le socialisme, qui n'aura pas besoin de grandes armées, les y renverra, ils ont, en grand nombre, voté pour lui. La rigidité de la discipline et les surveillances ombrageuses n'ont pu empêcher ce qui, en effet, ne peut s'empêcher, que bourgeois, ouvriers, paysans et soldats n'eussent beaucoup d'idées communes.

Tout satisfaisants que sont les progrès du socialisme, ils seraient insuffisants si la France en était seul le théâtre. La théorie sociologique enseigne que la mutation qui s'opère actuellement est aussi inévitable et aussi salutaire que celle qui , dans les époques antérieures , substitua le polythéisme au fétichisme , et le monothéisme au polythéisme. Aussi , est-ce une de ses meilleures garanties, quand elle peut montrer que la crise actuelle n'est pas bornée à un pays , mais qu'elle est commune aux populations les plus avancées, à celles qui ont reçu l'héritage gréco-romain , et qui ont été soumises, durant tout le moyen âge, à l'unité catholique. Par là, tout ce qu'il y a de local et de contingent est éliminé ; il ne reste plus que ce qu'il y a de nécessaire. Et cette nécessité est évidente pour le socialisme, qui se répand sur tout l'Occident. Je ne rappellerai pas les prosélytes qu'il a conquis en Allemagne et en Autriche ; cela est au su et au vu de tout le monde. Ce qui est frappant, c'est son extension en Italie, qui lui était restée longtemps fermée. Mais, la lutte impuissante de ce noble pays pour son indépendance , l'oppression étrangère et la tyrannie cléricale ont ouvert au socialisme les esprits et les cœurs. C'est l'Espagne et l'Angleterre où il est le moins développé : la première, parce que la compression théologique, indûment prolongée, y a retardé l'évolution ; la seconde, parce que la combinaison du protestantisme avec la révolution de 1688 y a donné une demisatisfaction aux tendances modernes vers une rénovation radicale. Toutefois, le socialisme y a ses représentants chea les progressistes et les chartistes.

De môme que la République est la garantie du socialisme, de même le socialisme est la garantie de la République. Au premier établissement républicain, alors que les sentiments

populaires et les instincts révolutionnaires étaient purement négatifs, il fut possible, dans les oscillations inévitables des grands événements , i\ un chef rétrograde d'égarer ces sentiments et ces instincts. Rien n'est moins sûr de soi que ce qui est négatif. IWais, aujourd'hui, quelque chose de positif a pris possession de la conscience des masses ; elles ont une tendance déterminée ; tout ce qui contrarie cette tendance leur devient de plus en plus antipathique. Le socialisme est le lest qui empêche de chavirer.

A un point de vue encore plus général , le socialisme est l'espérance et la foi de ceux qui veulent que l'anarchie et le trouble qui agitent l'Occident depuis soixante ans aient une fin , et la révolution une issue. Ne pas y adhérer, comme le régime catholico-féodal , qui fut stable en son temps, n'est pas susceptible de restauration , c'est entretenir l'anarchie et le trouble , et prolonger la révolution. Je ne crains pas de dire que les conservateurs mêmes , ceux du moins qui aiment l'ordre pour lui-même , et non pour des intérêts de personne ou de caste , doivent ne pas contrarier un avènement qui, seul, leur donnera ce qui leur paraît inestimable et ce qui l'est en effet, si, ne scindant pas ce qui ne peut être scindé, on dit avec la philosophie positive : Ordre et Progrès.

CAt£ négatif. — Expédition de Rome >.

L'histoire de la marche ascendante du socialisme, depuis deux ans, se compose aussi bien des mesures que l'on a prises pour l'arrêter, que des efforts qu'il a faits lui-même pour se constituer: ces deux parts, dont j'appelle Tune

1 National, i" juillet 1850.

côté négatif et l'autre côté positif, forment la division naturelle de mon travail.

Au premier rang des mesures dirigées contre le socialisme se place l'expédition de Rome. Je n'ai aucunement à examiner si cette expédition était constitutionnelle ou inconstitutionnelle, et si les Romains avaient donné la moindre prétexte à l'envahissement de leur territoire et au bombardement de leur ville. Ceci touche la moralité de l'acte , et ne regarde point le sujet qui m'occupe. C'est maintenant un fait pleinement accompli ; et, sans se laisser troubler par aucun souvenir, il faut en étudier les conséquences permanentes pour l'Italie. Sans doute, le cœur saigne quand on voit, dans ces funestes péripéties, de nobles existences perdues, les uns morts, les autres en fuite et dispersés , et la noire et odieuse persécution s'étendant sur le reste. Mais écartons stoïquement ces images, pour contempler, comme ferait l'histoire elle-même, le résultat.

La révolution occidentale, préparée dès les quatorzième et quinzième siècles par le progrès des sciences et de l'industrie, par l'extension du pouvoir royal aux dépens du pouvoir papal , par l'affranchissement des communes aux dépens de la féodalité , la révolution occidentale se révéla par la scission protestante. C'était dire tout d'abord que le régime catholico-féodal reposait sur la foi ; et en effet ce régime , à mesure que les croyances qui en étaient la base , perdaient de leur force , se décomposa davantage, jusqu'à l'état de dissolution où nous le voyons maintenant par toute l'Europe. On le restaurerait si on restaurait les croyances ; il disparaîtra sans autre vestige qu'un souvenir historique et la juste gratitude qu'on lui doit , comme au polythéisme et au fétichisme , pour avoir eu sa part dans l'éducation de l'humanité , il disparaîtra si les Croyances disparaissent. La révolution est mentale, spirituelle dans son essence; et les mutations matérielles ne sont que des conséquences et des effets. Elle tient le plateau d'une balance, dont l'autre est occupé par les croyances théologiques ; quand le sien s'élève, l'autre baisse ; ou plutôt, le sien s'élève et l'autre

baisse continuellement , car, depuis la grande scission du seizième siècle, il n'y a pas eu de va-et-vient dans ce mouvement, et il ne peut y en avoir.

Notre époque est pleinement comparable à celle où s'établit le christianisme. Les siècles comptés depuis le protestantisme, représentent ces temps de décomposition où les savants, les philosophes et les sophistes de l'antiquité démolissaient concurremment le régime polythéïstique , et où , en proportion de la décadence des croyances théologiques, tombaient les institutions politiques. La vieille société se mourait, mais son agonie se serait indéfiniment prolongée, si une nouvelle doctrine sociale, appropriée aux nouvelles conditions de l'esprit humain, n'avait surgi pour le salut de tous. Le christianisme fut le socialisme d'alors , comme le socialisme est le christianisme d'à présent, c'est-à-dire la bonne nouvelle répandue par le monde, à savoir que la destruction s'arrête, que le trouble des esprits va cesser, et que les générations vont enfin trouver cette vie commune en des croyances affermies qui est la su prême satifaction des hommes en société. Les deux époques sont tellement analogues qu'on peut également écrire l'histoire de l'époque chrétienne en se servant des mots que le socialisme a importés , ou celle de l'époque contemporaine en se servant des mots chrétiens.

Donc, l'évolution actuelle exige la décomposition concomitante des croyances monothéistiques , comme l'évolution chrétienne exigea, dans son temps, la décomposition concomitante des croyances polythéistiques. Par des circonstances qui sont appréciées de tout le monde, l'organisation cléricale ayant été moins ébranlée en Italie qu'ailleurs, l'émancipation théologique y est moins profonde et moins complète. Or, plus la révolution approche de son issue, plus il importe que les populations qui y prennent part procèdent d'un pas à peu près égal, et qu'il n'y en ait aucune ni beaucoup en avance ni beaucoup en arrière. Cette simultanéité a fait de grands progrès depuis l'ouverture de l'ère de 1789, alors que, la France ayant pris sa glorieuse initiative , les autres nations ne se trouvèrent pas assez préparée»

pour empêcher les armées royales de marcher. Depuis , le niveau s'étant fait, elles ont, en 1830, prévenu toute intervention agressive , et , en 18Zi8 , mis elles-mêmes la main à l'œuvre. Ainsi , il est capital pour la cause européenne (car le débat est manifestement européen , et non point national), que les nations se suivent de près , et, pour cela, que l'émancipation théologique y soit équivalente.

Voyons donc si les croyances théologiques ont gagné ou perdu, en Italie, par la restauration violente du pape à Rome. Si elles y ont perdu , on peut affirmer que l'expédition a tourné contre le but, et qu'elle a directement blessé le parti conservateur dans ce qu'il veut sauver, et servi le parti socialiste dans ce qu'il veut remplacer, en un mot , mis l'Italie plus près de la rénovation radicale qu'elle n'était avant cette expédition, dissipé les folles illusions qui rêvaient la compatibilité du monde moderne avec le pouvoir théocratique , chassé à tout jamais un juste-milieu impuissant et entravant, et laissé aux populations italiennes le choix unique entre le servage le plus antipathique aux consciences et le socialisme.

Quand le duc d'Angoulême fit , lui aussi , son expédition de Rome et rendit le pouvoir aljsolu au roi Ferdinand , ce ne fut que pour un temps. Quelques années après , toute trace de cette vaine restauration avait disparu, et l'Espagne n'en était pas moins entrée dans cet état qu'on nomme régime constitutionnel , station intermédiaire que traversent tous les peuples d'Europe, dont la France est sortie la première, et dont les autres sortiront à leur tour. Et chacun , pour le dire en passant , comprend combien cette ascension de l'Espagne a été bonne à la cause commune , et combien il aurait été fâcheux que ce puissant pays se fût trouvé absolutiste au moment où la France devenait république. La solidarité des populations européennes n'a pas permis cette dissonance. Mais la question qu'a posée l'expédition dirigée par le gouvernement français d'aujourd'hui étant plus compréhensible , est encore plus décisive , car cette expédition est là pour témoigner si l'ancien pouvoir spirituel a conservé suffisamment de crédit pour s'imposer aux popula-

tiens sans le concours de baïonnettes françaises et autrichiennes, et si , restauré, il est en état, je ne dis point de satisfaire à leur tendances actuelles, mais encore de ne pas les heurter directement.

^ Et remarquez dans quelle impasse la nécessité des conditions sociales place constamment le parti conservateur. La restauration papale fût-elle ce qu'elle n'est pas pour l'Italie, une papauté amoindrie, il est vrai, mais acceptée, comme dans les xvii^ et xvni« siècles, qu'aurait-il gagné vers une solution quelconque des difficultés qui sont inhérentes à notre époque? Aurait-il atténué en quoi que ce soit la pleine émancipation thélogique dont jouit la France? Aurait-il éteint le protestantisme à Berlin et à Londres ? Et cependant le protestantisme n'est-il pas le premier chaînon, l'émancipation théologique le second, de cette longue insurrection mentale qui aboutit partout, sous nos yeux, à une rénovation de la société? Qu'a-t-on fait, en rétablissant le pape à Rome, pour l'ordre réel et la stabilité, si son pouvoir spirituel demeure toujours un stérile diminutif de ce qu'il était dans le moyen âge pour le profit général ? Comme il est parfaitement notoire que toute restauration de ce genre est absolument impossible, le seul effet qui résulte de ces replâtrages misérables , c'est de prolonger la crise et de faire durer la révolution, tandis qu'on l'abrégerait en laissant tomber ce qui tombe et s'élever ce qui s'élève.

Le premier grief des Italiens contre la papauté est sa complicité avec les Autrichiens. Le joug étranger est toujours difficilement supporté ; mais ici il s'aggrave de l'oppression politique. Non-seulement ce sont des étrangers qui tiennent l'Italie, mais ce sont des étrangers rétrogrades, employant leur puissance à gêner le libre développement du peuple soumis. La dernière lutte n'a pas allégé le poids de l'oppression et la somme des rancunes. Telle a été la facilité et la rapidité de l'expulsion du gouvernement autrichien hors de l'Italie par un mouvement populaire , que ce gouvernement sent bien qu'il ne tient plus à rien; et les violences odieuses de la victoire ont amassé chez les vaincus des res-

182 DES PROGnÈS DU SOCIALISME.

sentiments immortels. Voilà l'allié du pouvoir spirituel, que dis-je , le soutien et le protecteur, celui sans lequel ce pouvoir disparaîtrait de l'Italie. Les Italiens ne sépareront plus ce que les événements ont si étroitement uni.

L'Italie est, aujourd'hui comme jadis, une terre favorisée, où l'esprit humain a eu d'admirables développements. Sciences, lettres, beaux-arts, tout y a fleuri et y fleurit encore; et tandis que l'Espagne, après de merveilleuses productions, s'était alentie sous la compression théologique, l'Italie, grâce à quelques conditions spéciales, n'avait pas subi un pareil engourdissement. Aussi éprouve-t-elle au plus haut degré ce besoin de la libre pensée qui caractérise l'homme moderne. Et, enefifet, au moment même où les anciennes conceptions cosmiques qui enchaînaient l'esprit s'efi'acent et se dissipent, à ce moment les sciences ouvrent un horizon infini de solutions, de recherches et de travaux. Au moment môme où les anciennes conceptions sociales , qui se subordonnaient nécessairement à la théologie, ont fini leur oflice et expirent, à ce moment la sociologie, démontrant que les sociétés ont leur loi comme tout autre phénomène, révèle un monde nouveau et augmente l'attrait si vif de savoir , par l'intérêt infini de ces grandes questions où ce que nous avons de plus cher et de plus précieux se trouve impliqué. Aussi , rien ne peut-il prévaloir contre le torrent de la libre pensée ; et, pour combattre ces tendances non moins impérieuses en Italie qu'ailleurs, la papauté restaurée s'arme de tout l'arbitraire que des baïonnettes étrangères lui ont remis. Elle étouffe, autant qu'en ce siècle la censure , les douanes et les persécutions peuvent étouffer, elle étoufie les manifestations; mais, n'étant plus, pour ceux qu'elle opprime ainsi, un pouvoir spirituel que de nom, elle s'arrête au seuil des intelligences, en qui le travail d'émancipation se poursuit. Janus à un seul front , elle demeure obstinément tournée vers le passé, et emploie le bras séculier, n'étant plus capable de convaincre, à retenir l'Italie.

Mais l'Italie ne peut être retenue. Quand le soleil de la civilisation moderne, éclipsant pour jamais celui de la civilisation passée, se lève si splendide sur l'Europe, est-il

clôture tellement hermétique , qu'elle empêche ses rayons de pénétrer? En toute chose éclate la discordance entre les Italiens et la papauté restaurée. Rien de ce qu'elle veut leur persuader ne va ni à leur cœur ni à leur intelligence ; rien de ce qu'ils désirent le plus vivement ne lui est supportable. Ils repoussent avec dédain ce qu'elle offre ; elle foule aux pieds avec colère ce qu'ils honorent. Indépendance nationale , liberté politique , réformes sociales, idéal brillant qui entraîne les Italiens , tout cela est invention diabolique et damnable suggestion, contre quoi pourtant des armes étrangères valent mieux que des bulles. Autrefois, les bulles valaient mieux que désarmes; mais alors... Et c'est là ce qu'on appelle de nos jours un pouvoir spirituel , sans autre force que la force matérielle , et , sur tous les points , en dissentiment complet avec ceux qu'il prétend diriger : ombre et décrépitude de ce grand pouvoir spirituel qui , ayant gouverné noblement et salutairement le moyen âge , s'agite tristement dans un monde qui n'est plus fait pour lui !

Aussi , quelle féconde et active hostilité , en Piémont , là où seulement on peut la suivre de l'œil , contre l'autorité cléricale ! On dirait vraiment ce temps de notre Restauration où une société profondément blessée par les tentatives théologiques, employait, vu les circonstances, un langage contenu pour repousser ce dont elle ne voulait pas. On sait ce qu'il y avait au fond des âmes : Juillet 1830 en a témoigné.

Un tel état des esprits italiens , un si profond mécontentement contre l'autorité spirituelle , une si réelle impossibilité de l'accepter comme directrice auraient, dans le seizième siècle, amené le protestantisme ; en plein dix-neuvième siècle, c'est à l'émancipation théologique que tout cela conduit. L'Italie, il n'y a rien à craindre de ce côté, ne passera pas au protestantisme : je m'explique ainsi, parce que le protestantisme, qui fut la première négation formulée par l'esprit révolutionnaire, est maintenant trop vieux de trois cents ans pour exciter les sympathies et plaire aux intelligences. La dissolution révolutionnaire a procédé

18/i DES PROGRÈS DU SOCIALISME.

par deux voles distinctes chez les peuples occidentaux ; les uns ont rompu avec le catholicisme, et, après cette première satisfaction , ayant fait pour ainsi dire un nouveau bail avec les croyances théologiques , ils ont marché moins rapidement dans l'élaboration commune; c'est le cas de l'Angleterre, de la Hollande et de l'Allemagne. Les autres, étant restés catholiques, ont fait l'expérience complète et arrivent, sans intermédiaire, les uns un peu plus tôt, les autres un peu plus tard, à la pleine émancipation : c'est le cas de la France, de l'Espagne, de l'Autriche, de l'Italie.

L'Italie , la plus engagée dans ces liens , servira spécialement par cela même , outre l'indispensable concours de cette sœur en tout le reste , la république occidentale. La nécessité la plus urgente , en l'état où nous sommes , est la reconstitution d'un nouveau pouvoir spirituel. Les difficultés qui pèsent sur nous sont de l'ordre moral et intellectuel ; elles ne sont matérielles que secondairement. On restaurera vainement la papauté à Rome ; vainement encore an fera la fusion des deux branches bourboniennes et l'on soumettra les cadets aux aînés ou les aînés aux cadets; ailleurs est le nœud de l'affaire. Mais justement les pays où l'émancipation théologique est la plus étendue sont ceux où la désuétude du pouvoir spirituel est la plus profonde. Or, l'Italie n'a pas senti cette désuétude ; et son influence sera favorable à l'organisation d'un pouvoir spirituel qui , étant d'accord avec les conceptions et les tendances modernes , fera plus que tout le reste pour l'apaisement des esprits et la consolidation de l'ordre.

Fata viam invenicnt , a dit le poète. Puisqu'on fait la civilisation est arrivée au point où nous la voyons , puisque le christianisme a réussi à supplanter le paganisme, et qu'à son tour le système catholico-féodal est en pleine dissolution , de sorte que le régime théologique , qui fut le régime initial de l'humanité , touche à sa fin ; puisque toutes ces mutations se sont opérées par le concours inscient des générations, il faut bien que toujours les destins aient fini par trouver la voie. Mais ce procédé spontané et aveugle est souvent le plus long , souvent accompagné

de souffrances et de malheurs évitables. Ce sont encore les forces instinctives de la société qui agissent seules, en attendant que la science (la science sociale, création de la philosophie positive) régularise et améliore, ici comme ailleurs, Tordre naturel. Ainsi arrive-t-il de l'expédition de Rome; c'est un conflit que les destins sociaux ont suscité, ouvrant à l'Italie, par ce choc , une voie dure et sanglante mais sûre à l'émancipation théologique.

coté négatif. — Lot sar renseignement ^

La loi qui vient d'être votée a eu pour destination de mettre V enseignement , qui est réglé par un pouvoir laïque et donné en bonne partie par des laïques , assez en accord avec V éducation , qui est donnée par des ecclésiastiques , pour que les hommes qui auront été ainsi élevés soient des hommes d'ordre.

En me servant de cette expression, je n'ai dans l'esprit aucune ironie , car, parmi les conservateurs , il n'est personne qui soit attaché h l'ordre d'une façon plus sincère et plus désintéressée que moi. Seulement, comme je sais que l'ordre a des conditions sans lesquelles on le cherche vainement, l'étiquette du sac ne me cause aucune illusion; et, l'enseignement étant ce qui exige souverainement une doctrine , un système , sans quoi il n'apporte aux esprits que des moyens d'argumentation et une sophistique dangereuse, je ne vais pas m'imaginer qu'une loi d'enseignement faite avec des vues partie théologiques , partie métaphysiques , partie politiques, faite par des catholiques, des protestants, des juifs et des voltairiens, faite par des orléanistes , des lé-

1 National, 8 juillet 1850.

gitimistes et des bonapartistes, soit une loi capable de consolider l'ordre en quoi que ce soit.

On n'a point touché au fond des choses, et on n'a introduit que de simples modifications au régime qui prévaut depuis longtemps. Je n'aurai besoin que de quelques souvenirs historiques présents à l'esprit de chacun pour montrer qu'un tel régime ne peut produire que ce qu'il a produit toujours, à savoir, des esprits éminemment négatifs et révolutionnaires, et qui persisteraient indéfiniment dans cette voie, si fort heureusement, en dehors de l'enseignement officiel, il n'y avait pas la situation même, le socialisme naissant , les idées positives qui commencent à neutraliser une influence aussi dissolvante. Mais ce qui frappe tout d'abord , du moment qu'on a l'œil ouvert sur les conditions à remplir, ce qui frappe d'un véritable étonnement , c'est la nullité absolue , l'irrémédiable impuissance des conceptions puisées à une telle source. Rien ne démontre mieux l'incompétence radicale des hommes qui présentement se prétendent les directeurs de la société. Il semble voir d'antiques physiciens essayer de faire monter dans une pompe l'eau au delà de trente-deux pieds, et, ne concevant pas pourquoi le liquide s'obstine à ne pas dépasser cette hauteur, en accuser l'horreur que la nature a pour le vide.

Que fera un enseignement, le mêtae en son essence que celui qui, depuis la fin du moyen âge, régne dans nos écoles? Exactement ce qu'il a toujours fait. Il faut être aussi aveuglé qu'on l'est en ces matières par les préjugés et la routine, ou plutôt aussi à bout de conceptions positives et de solutions rationnelles , pour en attendre autre chose. Le moyen âge avait un système d'enseignement pleinement d'accord avec sa constitution sociale , mais qui ne devait durer en son intégrité qu'un temps , à cause de l'incompatibilité implicite de la foi monothéistique avec les sciences qui allaient se développer; et l'on parviendrait, ce qui est absolument chimérique, à remettre les choses où alors elles étaient, que la dissolution viendrait de nouveau comme elle est venue. Après avoir mené directement au protestantisme et à l'agitation religieuse , il produisit , prolongé et modifié du-

DKS PROGRÈS DU SOCIALISMK. 187

rant lexvii* siècle, il produisit les philosophes, les sceptiques, ceux qui faisaient table rasc^ dans la confiance de tout rebâtir. Prolongé et modifié dans le xviii% il produisit les libres penseurs , les vulgarisateurs , et finalement la révolution française, début de la révolution occidentale. Enfin, prolongé et modifié dans le xix* siècle, il continua de manifester ses vertus négatives tant en France que hors de France. Il a été jusqu'à présent impossible d'en tirer autre chose. Pense-t-on que , les causes restant les mêmes , les efi"ets puissent varier, et que les deux immortelles sœurs , dont la coopération a été jusqu'ici uniquement dissolvante, deviennent, par la simple volonté d'une assemblée législative, utiles à la conservation et à l'ordre?

Un tel enseignement , très peu efficace depuis bien longtemps, puisqu'il engendra, il y a trois cents ans, le protestantisme, perd journellement de sa conséquence et de sa cohésion. Aussi était-il moins impuissant au xvii^ siècle qu'au xviii*, et moins impuissant au xviip qu'au xix«. Considérez les sources qui l'alimentent. D'abord il puise à la théologie, dont le principe est surnaturel; puis à la métaphysique, qui conteste le principe surnaturel et veut traiter les mêmes questions que la théologie par la raison, non par la foi; enfin , à la science moderne, qui reçusse également le surnaturel de la théologie et le procédé subjectif de la métaphysique. Et toutes ces contradictions sont , en l'état présent, indissolublement liées l'une à l'autre; la théologie ne peut se soustraire à la métaphysique, ni la métaphysique à la science. Or, pour peu que vous vouliez réfléchir, appréciez quel chaos doit, pour chaque intelligence, résulter des inconséquences et des incompatibilités auxquelles on la soumet. A ne juger que par là, l'instabilité des esprits (que d'exemples n'en avons-nous pas constamment sous les yeux!), l'instabilité des esprits, et conséquemment celle des choses , devrait être excessive , et elle le serait en eflet si, comme la sociologie nous le montre, il ne se faisait, à côté de la démolition spontanée , une reconstruction spontanée aussi. La moindre lueur de l'esprit politique ferait voir à nos gouvernants que c'est cette reconstruction qu'il

faut aider. Loin de là, on la ralentit tant qu'on peut, et, quand on a, tant bien que mal, agencé quelques débris qui appartiennent à l'ancien édifice et qui roulèrent sur le sol, on s'abrite sous cette ruine tremblante ; suprême effort des habiles et des sages de ce temps-ci !

L'enseignement mi-clérical et mi-universitaire, ou, en d'autres termes, mi-théologique et mi-métaphysique, ne peut former ( le fait le prouve, la théorie sociologique le démontre) que des esprits négatifs. Sous la Restauration , c'était la portion théologique qui avait la prépondérance. Aussi alors , la métaphysique était dans l'opposition. Facile opposition ! car la métaphysique , sentant bien son étroite connexion avec la théologie , modérait ses attaques , choisissait ses arguments , et voulait seulement avoir la haute main , sans abattre un tronc dont elle est née et dont la chute entraînera la sienne propre. D'ailleurs , une telle victoire eût-elle été poursuivie, n'aurait pas été possible: l'opinion publique s'y serait opposée , comme elle s'est constamment opposée au triomphe complet de la théologie. La métaphysique est trop dissolvante et trop instable , la théologie est trop rétrograde et trop incompatible avec l'état moderne, pour que, en l'absence d'une doctrine qui fasse mieux l'office qu^elles remplissent, l'opinion permette autre chose que des oscillations.

Après juillet, l'oscillation alla vers la métaphysique, et la théologie entra dans l'opposition. Les dix-sept années et demie écoulées sous ce régime sont curieuses à considérer rétrospectivement. Voilà une doctrine ( que mes lecteurs me pardonnent un mot aussi significatif pour une chose dès lors aussi futile), voilà une doctrine qui tient le sceptre des idées générales pendant les trois quarts d'une génération : et qu'en sort-il? Une scolastique, non pas la grande scolastique du moyen âge , qui fit triompher Aristote et le nominalisme, et prépara Descartes, mais une scolastique de décadence, un équivalent du néoplatonisme, où la stérile observation du moi vaut bien les conceptions gnostiques des derniers défenseurs du paganisme.

La théologie combattit avec une grande colère, mais avec

une impuissance non moins grande, sa rivale, qui, tout en

gardant le poste supérieur, se confondait en déférences et en protestations. Et cette impuissance serait toujours restée la même; car, aujourd'hui, dans la situation des esprits, comment décideriez-vous l'opinion publique à se passionner soit pour l'observation du moi , soit pour l'observation du surnaturel ? Le coup vint d'ailleurs. La métaphysique, à pied, est devenue humble. Sans aucune grimace intempestive, elle a accepté une transaction qui lui donne du dessous, et qui la met à peu près dans la position qu'elle avait sous la restauration ; seulement , elle n'est plus dans l'opposition ; et, sachant faire des sacrifices, elle a le courage, comme elle dit , de condamner ceux qui pensent encore de la théologie ce qu'elle en a jadis pensé. C'est devant le socialisme qu'elle a pris ainsi peur et renoncé à être quelque chose par elle-même. Grand service du socialisme qui, en ceci comme dans le reste , tend à nous délivrer du négatif!

Les résultats se chargeront , comme ils ont fait jusqu'à présent, de mettre à nu la stérilité et la vanité de pareilles combinaisons. On veut avoir une nouvelle expérience, quoique les anciennes soient amplement suffisantes. Soit ; mais , quand il aura été encore une fois démontré que cette voie est une impasse, si les hommes d'État renoncent à s'y engager de nouveau , il faudra accepter l'utilité d'un dernier essai , qui , dans le fait , ne peut en avoir d'autre. A ce propos il est bon de remarquer combien les idées mûrissent à mesure que la révolution occidentale approche de sa solution. Au xvi" siècle, lors de la Réforme, personne, protestant ou catholique, ne soupçonna qu'on était au début d'une rénovation plus complète que la substitution du christianisme au paganisme. Dans le xvir , lorsque la France évitait la demi-révolution où l'Angleterre entrait, les plus éclairés ne voyaient ni l'étendue ni la gravité du mouvement. Plus tard, quand le continent vint à s'ébranler à son tour, on crut encore qu'on sauverait l'ancien édifice, sauf quelque raccommodage semblable à celui qu'il avait subi , plus de cent ans auparavant , en Angleterre. Mais aujourd'hui, les choses sont à bout et à nu, et les moins clairvoyants comprennent

que la désuétude croissante des vieilles croyances est la cause de tout. De là, il n'y a pas loin à reconnaître que l'ordre ne peut être reconstitué que par de nouvelles croyances. Au fond , c'est cela qui est le socialisme.

Le compromis actuel qui constitue notre système d'éducation et d'enseignement , je l'ai critiqué pour les résultats identiques qu'il donne depuis trois cents ans dans toute l'Europe. Je n'entrerai pas dans la critique théorique ; j'aime mieux exposer le nouveau système tel que le propose la philosophie positive. Il ne s'agit plus de détruire, besogne présentement trop facile; il faut, à chaque fois, indiquer comment on remplace. Ce système comprend l'éducation et l'enseignement; il n'y a qu'une situation révolutionnaire, comme est celle de l'Occident, qui permette la séparation. L'enseignement doit fortifier l'éducation et non l'ébranler ; aujourd'hui , loin de la fortifier, il l'ébranlé. Une pareille condition à remplir exige forcément que les bases du système soient les sciences, qui, étant incompatibles avec toute théologie et toute métaphysique, viennent incessamment contredire ce que l'une et l'autre affirment. La contradiction ne sera évitée que par l'incorporation des sciences dans l'éducation. Mais ce ne sont pas les sciences telles qu'on se les figure, et telles qu'elles sont en effet aujourd'hui, fragmentaires , incomplètes , isolées, spéciales, qui peuvent remplir ce grand office ; ce sont les sciences systématisées par la philosophie positive, et réduites en une seule science. Grâce à une échelle ascendante, qui est à la fois vérifiée par l'histoire et donnée parles connexions naturelles, on va du plus simple au plus composé, du plus général au moins général. Commençant par les mathématiques, on arrive à l'astronomie; de là à la physique, de là à la chimie, de là à la biologie, de là à la sociologie. A ce point, le cycle philosophique est complet, et celui qui est instruit de la sorte, connaît le monde extérieur, l'homme individuel et la société. Quoi de plus à connaître, sinon les suggestions illusoires de l'imagination , qui , créatrice et toute-puissante au début , abandonne de plus en plus la place aux notions positives ? Mais quoi de moins, si on veut en effet avoir une véritable

science , une philosophie , c'est-à-dire une direction pour le cœur et pour Tintelligence ? Ce fut l'erreur, inévitable sans doute, mais capitale, de quelques-uns des derniers et plus éminents penseurs en biologie , Cabanis par exemple , de supposer que toute la connaissance pouvait se tirer de l'étude de l'homme individuel. Il n'en est rien ; la loi de l'évolution continue est complètement en dehors de la biologie , la domine , et ne peut être déterminée que par l'histoire. De là résulte la sixième et dernière science ou sociologie , qui , embrassant dès lors l'ensemble des phénomènes naturels, supplée définitivement à toute théologie comme à toute métaphysique, et indique les conditions de la nouvelle éducation , sans commettre ni la méprise de la théologie , qui , plaçant l'enseignement moral au sortir de la première enfance , ne lui donne pour soutien que des croyances incessamment menacées; ni la méprise de la métaphysique, qui met l'enseignement scientifique élémentaire à l'âge où le jeune homme, déjà développé, réclamerait les véritables instructions pour entrer dans la vie.

Parallèlement à l'éducation positive se développe une éducation esthétique qui , bien que subordonnée , n'en est pas moins d'un intérêt capital. Par cette subordination seule l'art peut reprendre la place qu'il eut dans les sociétés véritablement organisées, dans le paganisme et le catholicisme. Qu'est-il dans nos sociétés révolutionnaires? un plaisir, limité d'un côté à un petit nombre , de l'autre dépourvu de son but social. C'est dans cet état que les esprits deviennent si inhabiles à juger et à sentir les productions des temps qui ne sont plus. On se rappelle quel dédain le xviip siècle professa pour Homère. Mais la sociologie , devenue le savoir commun des populations, dispose les yeux à jouir de la radieuse Iliade, et, renouvelant avec les sources de la connaissance celles de l'imagination , crée un public pour les artistes et des artistes pour le public.

Car une telle éducation doit être universelle. Une éducation restreinte fut une condition nécessaire du régime théologique qui présida au développement initial de l'humanité. Une éducation universelle est la condition non moins néces-

saire du régime positif, qui prendra la direction des intelligences. Tel est le progrès. En la haute antiquité, dans l'ordre païen , le seul aliment des populations était la légende, celle d'Osiris et d'Isis, ou celle de Jupiter et de Neptune. Plus tard, dans Tordre chrétien, outre que la théologie, étant devenue monothéistique , acquit plus de rationalité , il y eut , pour toutes les classes sans exception , un enseignement moral , un catéchisme. Dans Tordre positif, ce catéchisme prend de tout autres dimensions : ne pouvant plus fonder la morale sur une théologie qui s'évanouit, il la fonde sur une connaissance réelle de Tensemble des choses. De là sort la nécessité du plan d'éducation formulé parla philosophie positive. Ce vaste ensemble, qui dépasse tellement les éducations les plus étendues et qui cependant doit être le partage de tous, n'est, au fond, qu'un catéchisme.

Maintenant il ne se passera pas un long temps san sque les hommes d'État s'aperçoivent que la tâche d'entretenir Tordre matériel est suffisamment lourde , et qu'il est urgent de ne pas la surcharger encore du règlement de Tordre spirituel. Ce juste sentiment de notre situation sociale se traduira , sauf indemnité pour les personnes , par la suppression du budget théologique et métaphysique, autrement dit ecclésiastique et universitaire. Venant plus tôt , et en Tabsence de l'éducation positive, une telle suppression n'aurait eu aucune efficacité; venant à ce point, elle en aura beaucoup. Mais, dût la libre compétition se faire encore longtemps attendre, l'éducation positive n'en a pas moins le champ ouvert devant elle. J'engage mes lecteurs à l'essayer sur eux-mêmes et sur leurs enfants. Moi, et plusieurs autres, nous avons refait notre éducation; et, y trouvant un immense bénéfice intellectuel, nous y avons trouvé, ce qui en est ici une conséquence nécessaire, mais, ce qui est encore plus précieux , un immense bénéfice moral.

nr.

Côté négatif. — Hostillifi contre la presse i.

La réaction , dans ses intervalles de triomphe suivis de chutes profondes, n'a jamais manqué d'attaquer la liberté de la presse. Comme l'animal de la fable de Lafontaine, elle n'a qiCun tour dans son bissac. Mais ce tour est-il bon?

L'ancienne monarchie ne toléra jamais la liberté de la presse , et pourtant elle périt dans le plus formidable embrasement dont l'histoire garde le souvenir. L'empereur Napoléon n'eut, non plus, aucune faiblesse de ce côté; inaugurant le régime du sabre , il ne laissa la parole qu'à ses louangeurs et à quelque insignifiante littérature; et pourtant il succomba devant un soulèvement européen suscité par ses violences et sa tyrannie. La Restauration ne ménagea ni les entraves ni la censure, et pourtant son héritier estàrFrohsdorf. Les d'Orléans élevèrent, tout en creusant le fossé des Tuileries^ le puissant bastion des lois de septembre; et pourtant leur chef, devenu collaborateur dans une revue anglaise, explique présentement comment le sceptre lui échappa. Hors de France , même spectacle. Ce n'est pas la tolérance de Ferdinand et de don Miguel qui a déterminé la chute du pouvoir absolu dans la Péninsule ibérique ; ce n'est pas le défaut de précautions contre la presse qui a livré le pape , la Toscane , la Lombardie aux agitations révolutionnaires ; ce n'est pas l'imprévoyance des gouvernements germaniques qui a ébranlé et ébranle encore l'Allemagne d'un bout à l'autre; ce n'est pas non plus le laisser-aller de M. de Metternich à l'égard des écrivains qui a fomenté l'insurrection de Vienne et celle de la

1 National, 33 juillet isio.

Hongrie. En ceci, la vieille monarchie, l'empereur Napoléon , la Restauration , les d'Orléans , le pape et les tyranneaux italiens , les princes allemands , le gouvernement autrichien , sont irréprochables ; leur conscience est nette ; et , comme le malade de Molière , s'ils ont succombé , c'est dans toutes les règles.

Soit, que les règles s'accomplissent. Souvent j'entends dire que tel ou tel parti , le parti conservateur, ou le parti légitimiste, ou le parti catholique, agiraient plus sagement et plus conformément à leurs intérêts s'ils tenaient telle ou telle conduite qu'ils ne tiennent pas. C'est un faux point de vue. Chaque parti est le meilleur juge de ce qui favorise ses projets. Si le parti légitimiste vote contre toute espèce de liberté , c'est qu'il juge toute espèce de liberté incompatible avec la restauration qu'il désire ; si le parti catholique fait des miracles et vante l'inquisition , c'est qu'il ne peut ni reconquérir son pouvoir sans des miracles , ni faire croire à ses miracles sans inquisition. Si le parti réactionnaire poursuit la presse , c'est que la presse le gêne. Mais tout ceci se passe devant un public qui observe, sous une critique sévère , incessante, hardie, à côté de laquelle la critique par la presse n'est pour ainsi dire rien , avec la perspective d'un renouvellement en 1852 , c'est-à-dire en moins de deux ans. Soit donc ; laissons les partis à leurs tendances, et que les règles s'accomplissent.

Certes , ce n'est pas par la fertilité des conceptions et par la puissance du génie politique que brille la réaction européenne. Voilà un péril évident pour la société ; c'est le péril de l'instabilité ; et ceci, je le dis aussi bien à notre point de vue, qu'à celui de nos adversaires; car il n'est personne, hors les brouillons et les ambitieux misérables, que l'instabilité satisfasse. Cette instabilité se révèle depuis soixante ans par des commotions violentes, qui se pressent de plus en plus , et qui atteignent les pays jusqu'alors en apparence les plus stables. Eh bien ! pour tout remède, pour toute ressource, à chaque fois que le péril apparaît, on a recours à la gêne de la presse. lUen de plus , rien de moins ; on faisait cela il y a soixante ans , avant la grande révolution ;

on le fait encore soixante ans après; on le fait au delà des Pyrénées, des Alpes et du Rhin ; les réactionnaires italiens n'en savent pas plus que ceux de France, et le roi de Prusse copie M. Carlier. La maladie sociale est toujours la même ; • je ne crains pas de me servir de ce mot , dont ils se servent; car, moi aussi, je considère l'état révolutionnaire comme un état maladif, comparable à la dentition ou à la puberté, travail inévita,ble, orageux, mais salutaire, puisqu'il doit porter l'humanité, comme l'individu, à un point plus élevé de son évolution. La maladie est toujours la même, mais nos empiriques n'ont qu'une recette. Et en vain cette recette a-t-elle constamment échoué ; constamment ils la reprennent , bien que le public en supporte de plus en plus impatiemment l'application.

S'ils savaient autre chose , ils feraient autre chose ; mais ils ne savent rien de plus. On appuie l'ordre sur une monarchie et une théologie qui ont elles-mêmes besoin d'appui ; et, quand tout cela croule , on recommence. Telle est, en bref, toute la conception politique de nos faiseurs : recommencer toujours ce qui se défait toujours. Avant tant et de si claires expériences on a pu se faire illusion sur l'incapacité infinie des hommes qui gouvernent ; on a pu croire qu'ils avaient réellement quelque chose dans l'esprit, quelque valeur propre , quelque conception adaptée aux circonstances. Il n'en est rien; frappés d'une stérilité sans exemple, et semblables à cet abbé Trublet de Voltaire , ils compilent et ressassent ce que d'autres ont déjà compilé et ressassé. Et l'on s'étonnerait que l'ouvrier dans son atelier, le paysan sur son champ deviennent socialistes ! Il le faut bien ; nous ne sortirions pas de l'ornière si le socialisme ne venait supplanter des esprits aussi radicalement épuisés.

Ce qui amène inévitablement toutes les réactions à cette oppression de la presse, c'est l'impossibilité de répondre. Ison-seulement elles sont impuissantes à réfuter les bonnes raisons de leurs adversaires, mais elles sont incapables de prévaloir même contre les sophismes. Situation misérable dont on cherche toujours à sortir par la violence, en opprimant, en imposant silence! Quoi de plus dur pour des gens

qui ont le pouvoir en main , que de se sentir battus par d'insolubles objections , que de voir leurs paroles sans efficacité sur les masses, tandis que d'autres paroles trouvent , le chemin des oreilles et des cœurs ? Quoi de plus tentant que de couper court à des discussions qui tournent si mal , et de demander à la force ce qu'on ne peut plus obtenir par la raison? Alors on hausse les cautionnements, on recourt au timbre, on exagère les amendes, on met la censure quand on peut , on s'agite, on se fâche, on regrette l'inquisition , l'inquisition qui n'a sauvé ni l'Espagne , ni l'Italie , ni elle-même , et qui , d'ailleurs , n'est qu'une vieillerie (il leur est vraiment impossible d'imaginer quoique ce soit qui n'ait été imaginé bien avant eux, et leur stérilité se manifeste jusque dans leurs extravagances). Tout ce misérable tapage finit toujours par un progrès de l'ordre nouveau , par une déchéance plus profonde de l'ordre ancien.

Mais comment se fait-il que les réactions ne puissent pas répondre même à un sophisme révolutionnaire? Et cela, de leur propre aveu ; car, si elles pouvaient répondre , pourquoi mettraient-elles des cautionnements, des entraves, des censures ; de même que , si elles eussent compté sur leur propagande , pourquoi auraient-elles restreint le suffrage universel ? Ce qui fait que leur propagande ne réussit pas est aussi ce qui fait que leur argumentation est incessamment battue, à savoir le fond théologique sur lequel toute réaction repose. Le régime constitutionnel et la métaphj^sique , qui s'en accommodait si bien , masquaient la situation réelle ; mais la révolution de février a fait disparaître ces illusions. La modestie de M. le président de la République ne lui a pas permis de désavouer son ministre appelant catastrophe un événement qui l'a porté au pouvoir. Soit ; mais la révolution de février a fait autre chose pour la France et pour l'Europe ; elle a rais ici la République, là des constitutions, et partout témoigné de la puissance des peuples, de la faiblesse des trônes , et du discrédit croissant des anciennes croyances.

Maintenant, il est clair que la réaction (les voltairiens s'étant fait jésuites) n'a de consistance qu'autant qu'elle

s'appuie sur la théologie, de doctrine qu'autant qu'elle en emprunte une à la théologie, et d'espérance qu'autant que la théologie triomphera. La restauration du pape par la coalition des croyants et des sceptiques a été la manifestation patente de cette situation qu'amenait forcément le socialisme. La métaphysique a fui comme un vain nuage ; et les deux adversaires sont en présence, l'ordre ancien et l'ordre nouveau , l'ordre théologique et l'ordre positif. Or, la théologie, depuis sa décadence officielle lors de l'invasion du protestantisme, s'est toujours trouvée faible devant l'esprit révolutionnaire ; elle n'a rien défendu , rien conservé; elle bombarde Rome, et en serait expulsée demain , si demain les baïonnettes françaises ou autrichiennes cessaient de la maintenir. Protectrice nécessaire de tout le système ancien qu'elle a fondé et entretenu, elle partage l'impopularité irrémédiable qui le détruit. Et ici la vile vmUitude est aussi sage que juste; la théologie , jadis si pleinement satisfaisante pour les sociétés, soit sous la forme polythéistique , soit sous la forme monothéistique , est devenue également Incompatible avec les besoins de l'intelligence, et avec les besoins du cœur de l'homme moderne. Aussi la réaction, n'ayant pas d'autre arsenal , ne se soucie jamais de la discussion. L'affaire de Galilée est le jugement de toute argumentation où le principe théologique intervient. Il en est aujourd'hui comme il en fut jadis, alors que le christianisme luttait pour arracher le monde au paganisme. Certes, si la presse eût existé, les empereurs et le sénat n'auraient pas hésité à défendre, par de bons cautionnements et de vigoureuses amendes , la société menacée; ils auraient énergiquement réprimé les écrits socialistes qui montraient la cité nouvelle sortant des ruines de l'ancienne ; ils auraient abouti , comme ils aboutirent en effet , et comme on aboutira de nos jours, à contrarier, sans l'empêcher, l'avènement de la doctrine rénovatrice. Transportez dans notre temps Julien, Symmaque , Celse , et ils voteront toutes les mesures les plus répressives; transportez dans ces siècles nos meneurs actuels, et ils n'épargneront pas les chrétiens. Les deux im-

mortelles sœurs , pour que rien ne manque à la ressemblance , se prêtèrent la main : le néo-platonisme , qui était la métaphysique d'alors , contracta alliance avec la théologie du temps, et, de concert, elles interdirent les écoles aux chrétiens. C'est le pendant des destitutions fondant sur nos instituteurs socialistes, et des persécutions contre la presse.

L'histoire du christianisme nous apprend qu'il n'est pas besoin de la presse pour la propagation d'une doctrine ; de sorte que, si aujourd'hui on parvenait à supprimer cet organe, si utile pour la diffusion de la pensée, on se trouverait tout juste où étaient les païens , et certainement on échouerait comme eux devant la subtile communication des esprits. Que dire donc de mesures qui , n'ayant pas une efficacité suppressive, sont seulement restrictives? Supprimer serait impuissant ; que sera donc restreindre ? Il est manifeste à la moindre réflexion qu'une seule voie reste ouverte : c'est d'agir sur la presse par la réforme des opinions et des mœurs. Toute autre conception est illusoire ; amendes, cautionnements, censure, cela est usé et impuissant ; il n'y a d'idée neuve et efficace que celle qui prétend remplacer la vieille doctrine théologique, aujourd'hui en pleine décadence, par une doctrine sociale capable de diriger et de réprimer la presse comme le reste. Mais qui maintenant promet une doctrine , sinon le socialisme ? et qui en a réellement une, sinon la philosophie positive, forme déterminée du socialisme ?

Toutefois il y a eu, dans la discussion de la loi actuelle, un incident digne de remarque : une disposition a été adoptée qui oblige l'auteur de chaque article à signer. Il y a deux ans, en 18/i8, la Société positiviste, sous la présidence de M. Comte , examina quelles devaient être les formes du gouvernement le plus approprié ù, la transition que nous traversons présentement , avant d'arriver à l'état définitif. Dans le rapport qui fut fait alors , et dont je fus chargé *, il est dit : « La presse est un instrument de sur-

1 Rapport à la Société positiviste par la commission chargée d'exa-

veiUance pour lequel il n'est besoin que de modifications. Toute entrave sera supprimée ; mais la responsabilité doit, au lieu de tomber sur un gérant qui n'est rien , tomber sur celui qui a écrit l'article. La signature de l'auteur, en faisant évanouir une fiction immorale , garantira suffisamment la société et donnera à la presse plus de dignité et plus de respect de soi et des autres. En même temps il faudra formellement abroger l'interdiction qui protège la vie privée des hommes publics. La vie privée est la première garantie de la vie publique. » (Page 25.)

Voilà une proposition de la philosophie positive qui a trouvé faveur auprès de la Chambre ; à la vérité , la philosophie positive, avec cette clause, demande (et c'est aussi ce qu'on réclamait à gauche) la suppression du cautionnement et des autres entraves; mais, malgré ces entraves, la mesure est bonne. Ce n'est pas nous qu'elle gênera , défenseurs de la République et de l'ordre établi , que nous coûte-t-il de signer nos articles ? Il en coûtera bien davantage, au moins devant l'opinion publique, à ceux qui demanderont la restauration de Henri V, ou celle d'un d'Orléans, ou un coup d'État impérialiste. Moi-même, qui prêche le socialisme en ce journal depuis ISZiZi , et qui en signale aujourd'hui et les progrès accomplis, et les progrès inévitables , je signe toujours mes articles.

Et remarquez que la proposition a rencontré également de la faveur sur les bancs de la droite et sur ceux de la gauche. C'est une propriété que la philosophie positive manifestera de plus en plus au milieu de l'anarchie présente ; satisfaisant à la fois l'ordre et le progrès, ses solutions s'imposeront peu à peu aux espnits les plus divers , par la force des choses et par la pression des circonstances.

Aussi , je n'hésite pas à conseiller aux journaux qui défendent la cause démocratique de puiser, en présence de la nouvelle condition qui leur est faite, à cette abondante

miner la nature et le plan du nouveau gouvernement révolutionnaire de la République française. — Août 1848. Librairie de L. Matbias, 1 5, quai Malaquaif.

source de sentiments et de lumières. Us y gagneront une vue plus nette du progrès qui doit s'accomplir, atténueront, par ce commerce avec elle, leurs tendances négatives, et prendront par là plus de crédit sur l'opinion publique. Le progrès dont ils se sentent les organes cessera d'avoir chez eux le caractère purement révolutionnaire. Je n'hésiterais pas non plus à, me tourner vers les journaux conservateurs et à leur donner le même conseil , si la philosophie positive, pour être profitable, n'exigeait l'émancipation théologique, qui est ou accomplie ou près de l'être chez les journaux démocratiques. Toutefois , l'ordre que les conservateurs défendent , étant rétrograde , compromet la cause même de l'ordre. Ceux qui s'apercevront de cette méprise capitale, trouveront dans la philosophie positive, seule doctrine qui ne fasse aucune concession à l'anarchie actuelle, les vrais remèdes à l'instabilité révolutionnaire.

coté négatif. — Antagonisme dn pouvoir parlementaire et du pouvoir exécutif U

Le socialisme a pour adversaire, dans l'ordre spirituel la théologie , dans l'ordre temporel la monarchie : l'ensemble de leurs efforts est le côté négatif de la situation européenne ; ce sont autant de forces perdues , sans autre emploi actuel , sans autre desti^fiation future que de gêner, entraver, retarder un avènement inévitable. Il y a dans la légende du paganisme une image représentant vivement la lutte impuissante dont maintenant l'issue est prévue. Dans la magnifique épopée qui est pour nous la plus vivante histoire des croyances et des âges polythéistiques, les dieux protecteurs de Troie n'ignorent pas les arrêts du destin sur

1 Nalional, 5 aoAt i850.

la ville qu'ils chérissent ; ils savent qu'ils ne la sauvçront pas; et pourtant, n'abandonnant point une tâche inutile, ils disputent jusqu'à la dernière extrémité la victoire aux guerriers de l'Achaïe. Et vraiment l'histoire contemporaine, dans sa grandeur et sa beauté abstraites, l'histoire contemporaine si visiblement mue par des forces intimes qui ne laissent point place aux volontés individuelles, invite à tourner les yeux vers ces antiques personnifications. Non, ce n'est point une illusion dédaignée par la raison, que de contempler dans le lointain du passé quelques ombres du présent.

L'expédition de Rome, la loi sur l'enseignement et la gêne de la presse , relevant plus particulièrement de l'ordre spirituel, sont, en ceci, la part de la théologie. Voilà ce qu'elle a tenté de plus saillant contre le socialisme , ce qu'elle a jugé le plus capable de restaurer son ancien ascendant sur les esprits. Une seule chose aurait été efficace , c'eût été de persuader aux populations que la terre était immobile. Avec cela , on retrouvait au firmament un univers fait pour l'homme , et toute la vieille conception du monde qui est seule compatible avec la théologie; mais cette chose, elle ne l'a pas faite ; et dès lors qu'a-t-elle fait ?

Vient maintenant la part temporelle de ce travail négatif dont l'Europe est le théâtre. Du moment que la doctrine théologique (théologie et monarchie sont deux formes connexes d'un certain passé , deux aspects d'une même phase historique) n'a pu parvenir à se rajeunir et à s'infuser une nouvelle vie, on est en droit d'affirmer que la monarchie n'a non plus rien gagné ; elle reste aussi impossible là où elle a été abolie , aussi vacillante là où elle a été ébranlée. La seule révivification dont théologie et monarchie aient été susceptibles est le protestantisme ; et déjà elle s'épuise pour l'Allemagne, ne gardant jusqu'à présent de l'efficacité qu'en Angleterre. Procéder par une autre voie est peine perdue , car on ne revivifie que ce qu'on réforme ; mais procéder par cette voie est impossible ; car le protestantisme n'a eu qu'un moment où il pouvait naître. Et, d'ailleurs , qu'est-il , sinon un pas dans la révolution , un

premier degré dans la déchéance de Tordre catholicoféodal ? Je ne sais s'il y a encore, mais il y a eu naguère beaucoup d'esprits assez ignorants des nécessités historiques pour croire que l'on maintiendrait l'ancien ordre temporel tout en sacrifiant l'ancien ordre spirituel. C'est ainsi qu'au dix-huitième siècle les hautes classes et des rois même ont favorisé l'émancipation théologique , sans prévoir qu'ils favorisaient en même temps l'émancipation politique. Aujourd'hui une pareille illusion est dissipée ; c'est cette nécessité qui , à l'ébahissement général , a précipité les voltairiens sous l'aile des jésuites. Le socialisme, ce grand instructeur en histoire , a produit aussitôt chez les réactionnaires sceptiques l'intuition des vraies conditions de l'ordre ancien : une doctrine et un établissement cohérent à cette doctrine , une théologie et un trône avec son aristocratie.

Cela étant, on conçoit comment, dans toute l'Europe, l'autorité est ébranlée. Qu'est devenu le rey nelto en Espagne ? Qu'est devenue la théocratie papale , le despotisme éclairé du roi prussien, le sceptre de plomb de l'Autriche? A une domination que ne contestaient pas les populations , a succédé une domination qui n'est plus qu'une violence permanente, et, pour ainsi dire, une conquête continue. Ni le pape, ni l'empereur d'Autriche, ni le roi de Prusse ne gouvernent plus leurs sujets , ils les combattent ; la guerre est entre le prince et le peuple. En 18Zi8 , la chance tourna contre le prince , en 1849 contre le peuple. Mais le dernier mot n'est pas dit, et tout le monde le sait bien.

En France, grâce à la décomposition plus avancée de l'ordre ancien , nous n'en sommes plus là ; il n'y a plus de prince, et, partant plus de lutte entre le prince et le peuple. Mais il y a un pouvoir à constituer qui , étant approprié à des circonstances tout exceptionnelles, nous fasse traverser sans encombre ultérieur, la transition révolutionnaire, l'intervalle compris entre le système catholicoféodal, qui disparaît, et le système positif, qui s'essaye. L'Assemblée constituante était trop étrangère aux notions de l'histoire, pour sortir de la route battue, et, à dire vrai,

la population tout entière était trop imbue de préjugés politiques, pour qu'une conception neuve eût quelque chance de prévaloir. Il n'a fallu rien moins que l'expérience actuelle pour mûrir les idées et forcer les esprits les plus réfractaires à considérer les causes de l'incertitude et de l'instabilité communes. Un état transitoire à traverser, un état définitif à atteindre, sont deux notions corrélatives que la philosophie positive, seule, met en lumière, et sans lesquelles, pourtant, rien d'utile et de satisfaisant ne peut être fait en politique.

11 aurait été fort naturel qu'entre le pouvoir parlementaire et le pouvoir exécutif qui furent alors constitués , des conflits éclatassent, et que l'un, celui qui est placé au centre, et qui est unique; et l'autre, celui qui provient des extrémités et qui est multiple , différassent de vues et de tendances. Il n'en a point été ainsi ; les vues sont identiques; les tendances sont les mêmes. Soit qu'il s'agisse d'étouffer la République romaine et de rétablir le pape ; soit qu'il faille restreindre le suffrage universel ; soit qu'on se décide à donner une plus large part à l'influence théologique dans l'enseignement ; soit qu'on veuille augmenter les entraves de la presse, l'entente est complète, et on ne dirait jamais, les choses véritablement essentielles étant ainsi acceptées de part et d'autre, qu'aucun désaccord pût survenir. En cet état, l'opinion populaire est parfaitement neutre (et ce n'est que justice) entre les deux.

Cependant ce désaccord existe. Sur quoi porte-t-il? Tout récemment, le journal le Pouvoir a vivement gourmande la chambre , lui imputant je ne sais quels griefs. Oui , je ne sais quels griefs ; car la chambre a-t-elle refusé les lois que le président lui a fait présenter par le ministère? Et, réciproquement, le président a-t-il refusé son approbation aux lois qui ont été votées par la chambre ?

La chambre serait-elle bien venue à chercher querelle au président de la République , quand ce magistrat soumet à l'Assemblée les mesures qu'elle a souhaitées et sanctionne les mesures qu'elle a sanctionnées 2 Comment donc les journaux qui , de leur chef, se font les champions de la

présidence , peuvent-ils être mieux venus à chercher querelle à la chambre ? Tout est égal des deux côtés, ou toutes deux , chambre et présidence , tombent sous le coup de la même critique , ou toutes deux ont droit aux mêmes éloges. Aux yeux de l'opinion populaire, on ne peut scinder ces deux causes.

Et, en effet, Topinion populaire ne les scinde pas, montrant, dans ses oscillations mêmes, une remarquable impartialité. Quand le président congédia brusquement M. Odilon Barrot, le triste ministre de l'expédition romaine, et rendit à la liberté cinq cents transportés de juin, l'opinion populaire ne lui a pas fait défaut. D'un autre côté , quand la chambre, se portant garant de la sécurité publique, montra qu'elle ne prêtait point une oreille complaisante aux mauvaises passions qui ont été signalées du haut de la tribune , et à d'imprudentes clabauderies , l'opinion populaire , sans contradiction aucune et sans hésitation, mais sans non plus faire abnégation de ses propres griefs, s'est retournée vers la chambre. Dans l'affaire de la dotation, la chambre a été approuvée de n'avoir pas consenti ; approbation qui eût été plus nette si son refus eût été plus complet. On a parlé, dans ces derniers temps, d'une fusion entre les deux branches, aînée et cadette. Si une pareille fusion s'opérait, et que des prétentions royales se manifestassent , la présidence, s'y opposant, rencontrerait aussitôt une pleine faveur, sans que cela implique la moindre adhésion à la politique suivie en commun par les deux pouvoirs.

Il est vraiment singulier de voir le parti impérialiste proposer un changement dans la forme du gouvernement , tout en appuyant énergiquement les mesures rétrogrades que les autres partis désirent. De sorte qu'il nous offre , pour prix des chances d'un bouleversement et d'une usurpation, la perspective du même système réactionnaire. Mieux vaut évidemment ne pas changer ; d'autant plus que le système actuel a son remède dans le travail de l'opinion publique et dans la révision légale de la Constitution. Il faut être véritablement infatué pour s'imaginer qu'une personne puisse, indépendamment de tout système, inté-

resser et captiver. Il n'y aura plus désormais de grande, et, j'ajoute, de légitime ambition que celle qui marchera à la tête des tendances socialistes.

Au reste, cette erreur n'est pas propre au parti impérialiste ; elle affecte, au même degré, le parti orléaniste et le parti légitimiste. En quoi ces deux-là se distinguent-ils du troisième? Ils compriment, comme lui, avec violence ; comme lui, ils enchaînent la presse; comme lui, ils essayent de rendre à la théologie sa vieille prépondérance dans l'enseignement ; comme lui , ils rétablissent l'inquisition à Rome ; mais, cela fait, ils viennent nous engager à prendre , non pas l'homme de l'impérialisme , mais le leur. A quoi bon , répond dans sa dédaigneuse tranquillité la nation ? Et la République apparaît de plus en plus comme le vrai gouvernement de la France moderne. Cela seul suffit pour mettre dans le jour le plus éclatant la décadence mentale des vieux partis ; c'est une hallucination de vieillards que de vouloir, à la fois, nous attirer au système rétrograde par l'appât d'un nom individuel , à ce nom individuel par l'appât du système rétrograde , et, pour comble , d'être trois à jouer ce jeu-là.

J'ai toujours pensé, depuis Février, que l'établissement de la République était définitif en France, étant garanti par les mœurs, qui ont cessé d'être monarchiques; et, d'après ce point de vue tout théorique , j'ai constamment vécu et engagé à vivre dans une pleine sécurité. Présentement, ceux qui, pour se rassurer, ont besoin de voir et de toucher des antagonismes bien moins efficaces pourtant, suivant moi , que la nature des choses et la situation des esprits, ceux-là, dis-je, doivent être convaincus que la République n'a rien à craindre. C'est donc en toute liberté d'esprit que nous devons étudier dès à présent , et en vue de la révision de la Constitution , quels doivent être les rapports du pouvoir parlementaire et du pouvoir exécutif. Et , en ceci , il ne faut aucunement nous laisser préoccuper par les fluctuations de l'opinion et par les besoins d'une tactique. Les tactiques m'ont toujours paru moins honnêtes que spécieuses , plus décevantes en fin de compte

qu'utiles; et, défait, la ressource de ceux qui, n'ayant pas de doctrine, ont des expédients. La tactique de l'opposition, qui, pour faire pièce à la branche aînée et à la branche cadette, ne cessa de défigurer l'histoire au profit du règne impérial , vient de se voir, après plus de trente ans, réfutée par ses résultats.

La notion qui est déterminante dans la question est celleci : La révolution est une transition entre un ordre ancien qui tombe en ruine et un ordre nouveau qui se fonde; jusqu'à présent , elle a marché spontanément comme toutes les mutations antérieures de l'humanité; aujourd'hui , grâce aux lumières de la philosophie positive , on en aperçoit le terme, et il est permis de travailler sciemment à l'avancer. Tout gouvernement actuel se mesure à cette mesure : bon s'il favorise, mauvais s'il gêne la direction maintenant manifeste de la société.

Il est presque impossible que le pouvoir parlementaire , qui, au fond, est un pouvoir local, puisque chacun de ses membres représente au plus des tendances départementales, ait jamais assez d'unité dans les vues, de fixité dans les résolutions et surtout un sentiment assez vif des nécessités progressives pour diriger avec succès l'orageuse transition que nous traversons. Au contraire, il est très-possible que le pouvoir exécutif, qui est le pouvoir central, acquière les qualités requises. C'est donc au profit du pouvoir central que le socialisme doit s'efi"orcer de faire tourner la révision de la Constitution.

Le fond de l'idée est que le pouvoir parlementaire n'ait plus pour attribution que le vote de l'impôt et la vérification des comptes, laissant au pouvoir central tout le reste , lois et administration.

Mais, avec cet accroissement de force, si le pouvoir central avait, comme il a aujourd'hui , la même origine que le pouvoir parlementaire, on aurait non diminué, mais aggravé les périls de la situation. Il faut donc lui donner une autre origine qui y fasse prévaloir d'une manière constante et réglée la généralité sur la particularité et les tendances progressives sur les tendances rétrogrades. Or, appliquant

k la solution de ce problème la méthode historique, qui consiste à toujours employer les forces réelles et les puissances effectives, la philosophie positive indique que cette origine cherchée ne peut être que Paris , assisté , dans cette grande fonction publique , par les villes principales de la France. Depuis l'ère à jamais mémorable de 89, Paris a toujours eu l'initiative (l'initiative seulement, mais ici cela est capital) des mutations décisives. Faites que cette initiative, au lieu d'être intermittente et saccadée , soit régulière et continue , et vous aurez introduit la condition politique la plus favorable au bien commun K

Plus on se dépouillera de la notion métaphysique que l'électorat est un droit , pour se pénétrer de la notion positive que l'électorat est une fonction , plus on se sentira disposé à concevoir des combinaisons qui assurent à la fonction sa pleine efficacité. Deux grands intérêts , abandonnés l'un et l'autre dans l'état actuel à de dangereuses fluctuations , les intérêts matériels et les intérêts politiques , réclament une active sollicitude. Les intérêts matériels , c'est le pouvoir local , excellent juge en ces matières, qui en aurait le contrôle ; les intérêts politiques , c'est Paris avec les villes ses acolytes qui en aurait la direction. Bien des choses paraissent d'abord lointaines ou hasardées que le mouvement rapide des circonstances ne tarde pas à rendre prochaines ou praticables. Voyez la signature des articles dans les journaux : qui aurait cru qu'une proposition votée dans une obscure réunion arriverait, d'une façon ou d'une autre, dans l'Assemblée législative , et y serait accueillie , malgré tant et de si puissantes répugnances ? Le pouvoir local , le pouvoir central, Paris et les villes, sont, j'en conviens, de plus grosses affaires. Toujours est-il qu'au moment de la révision de la Constitution , il faudra opter entre un statu quo encore une fois provisoire, ou une réforme rétrograde.

1 Voyez, pour un plus ample développement des idées ici indiquées, la brochure que j'ai citée dans mon dernier article : Rapport à la tociété positivitl» , etc.

OU une forme progressive. La philosophie positive soumet dès à présent son plan de réforme progressive à la méditation du public.

coté négatif. —Décadence du bonapartisme t.

Combien, des six millions de voix qui ont nommé M. Louis Bonaparte au poste de président de la République française, combien s'en retrouverait-il si , le suffrage universel ayant été conservé tel qu'il était lors de cette élection , on votait de nouveau après épreuve faite , comme on a voté une première fois avant toute épreuve? Le vote avant toute épreuve a été la mesure de la puissance conservée par les souvenirs bonapartistes , déduction faite , bien entendu , de la part non petite qu'y ont eue les orléanistes et les légitimistes , alors coalisés avec les bonapartistes. On ne savait rien de M. Louis Bonaparte, sinon qu'il était le neveu de l'empereur Napoléon, et que deux fois Louis-Philippe avait prononcé sur son sort, l'une pour le gracier avant tout jugement, l'autre pour laisser exécuter la condamnation portée par la chambre des pairs. Favorables à la mémoire de Napoléon , hostiles à un Bourbon , bien que cadet , les paysaçs et les ouvriers votèrent en grande majorité pour un homme qu'ils ne connaissaient pas. Le nom fit tout.

Le bonapartisme ainsi évoqué de sa tombe par le suffrage universel (car qu'était-ce autre chose qu'une évocation?) fut mis en demeure d'agir, ne pouvant plus désormais échapper à la chance ou de s'assurer définitivement des voix données d'abord de confiance , ou de les perdre irrévocablement. Ce qui n'était précédemment que vague et lointain souvenir, illusion des attachements populaires ,

1 Fiational, 19 aoilt isso.

prenait un corps , et , se transformant en une politique caractérisée, devenait susceptible d'une appréciation immédiate et d'un jugement porté en connaissance de cause. Je répète donc ma question : Combien , des six millions de voix acquises il y a près de deux ans au bonapartisme , combien en reste-t-il aujourd'hui ?

La réponse n'est pas dilïicile à faire. Le rétablissement de l'impôt sur les boissons en a ôté , l'expédition de Rome en a ôté , la prépondérance donnée aux influences cléricales en a ôté, l'aigle impériale, abritée sous la robe des jésuites en a ôté , les persécutions contre les instituteurs , les petits employés , les soldats et les sous-officiers, en ont ôté ; la restriction du suffrage universel en a ôté , les entraves à la presse en ont ôté , les demandes personnelles d'argent en ont ôté. Et l'on peut dire que cette vaste défection n'a été compensée par aucun recrutement. On a perdu parmi les prolétaires , mais on n'a pas gagné parmi les hautes classes , qui préfèrent toujours soit la branche aînée, soit la branche cadette. Pour se convaincre de cette préférence , il n'y a qu'à voir ce qu'est la chambre pour le parti bonapartiste et ses prétentions.

Cette statistique est irrécusable , mais elle ne nous donne aucune approximation sur la valeur des pertes essuyées. Ces pertes dépassent-elles la moitié des voix jadis données de confiance, et la majorité est-elle déplacée? La restriction du suffrage universel fait croire que l'on craint un revirement là où de telles craintes sont significatives et que le bonapartisme ne compte plus autant sur les masses qui l'ont élevé au pinacle. Je respecte autant que qui que ce soit la Constitution, mais je ne me fais aucune illusion sur la force d'une lettre écrite , défendant moins la République qu'elle n'est défendue par elle. Si donc , en 4852 , une manifestation populaire pareille à celle de 18/18 s'était renouvelée, il n'y a pas de prescription constitutionnelle qui tienne , et il aurait fallu fléchir devant d'aussi unanimes et d'aussi constantes volontés. L'épreuve était sûre si les sentiments de iSliS avaient pu se prolonger jusqu'en 1852 ; mais nous n'en sommes plus là; aussi le bonapartisme hésite, et, en

attendant, il a, de compte à demi avec l'orléanisme et le légitimisme, desquels il veut voir ce qu'il peut attendre, restreint ce suffrage universel qui l'avait porté. De telles hésitations indiquent clairement que la situation est profondément changée. On n'hésiterait pas si l'on se sentait, comme il y a deux ans , soulevé par le flot populaire ; on n'hésiterait pas si l'exercice du pouvoir en une pleine tranquillité avait fortifié , ainsi que cela devait être en cas d'exercice sage et intelligent, les sympathies préconçues. Bien loin de là, ces sympathies vont s'afiaiblissant chaque jour, et chaque jour le flot populaire baisse.

Il y a près d'un an \ parlant de la triste tactique par laquelle , pour combattre la branche aînée et la branche cadette , la presse de l'opposition avait défiguré l'histoire impériale, je disais dans ce même journal : « Je sais que l'imagination populaire est encore fortement saisie par les souvenirs impériaux ; mais il y a au fond une méprise qui , signalée, explique beaucoup de choses : malheureusement, lors de la catastrophe finale , l'intérêt de la tyrannie rétrograde et celui de la défense nationale se trouvèrent confondus. Toutefois, dans le nouveau milieu qui se forme, on rectifiera promptement une opinion qui tend d'ellemême à se rectifier ; l'odieux système d'oppression à l'intérieur et de spoliation à l'extérieur qui caractérisa les sept à huit dernières années de l'empire ne peut rester longtemps encore populaire. L'impression laissée par cette époque funeste compte parmi les causes qui ont le plus entravé au dehors le mouvement de février et empêché une juste confiance dans le peuple français. »

Cette prédiction s'est vérifiée , comme se vérifient ou se vérifieront les prédictions essentielles de la philosophie positive sur l'état de nos sociétés occidentales. On n'a plus à craindre une explosion populaire comme on en vit une au dix décembre 18^8 ; et toute cette ferveur momentanée est éteinte. Et, défait, le pluseflicace et surtout le plus prompt

1 Voir le ffational, du 24 septembre 1849, et, ici , p. i46.

agent de la destruction du bonapartisme devait être le bonapartisme lui-même. On aurait eu beau dire , d'après la théorie , qu'il était l'allié nécessaire du jésuitisme et capable de rétablir le pape et l'inquisition à Rome ; qui l'aurait pu aussi bien et aussi vite persuader que l'expédition romaine, la loi sur l'enseignement et la guerre aux instituteurs socialistes ? On aurait eu beau soutenir que le bonapartisme était l'ennemi naturel de toute liberté ; qui aurait été un aussi bon prédicateur que la loi sur la presse et sur les réunions? On aurait eu beau assurer que le bonapartisme, quoique dépourvu du principe de légitimité qui appartient à la branche aînée , quoique étranger au parlementarisme et aux sympathies de la bourgeoisie qui appartiennent à la branche cadette , et n'ayant d'appui sérieux que les prolétaires , était radicalement hostile aux tendances populaires ; qui aurait mis cette hostilité en aussi pleine lumière que la restriction du suffrage universel ? On aurait eu beau prétendre que le bonapartisme devait inévitablement aggraver le poids des impôts ; qui aurait fait voir cette nécessité aussi clairement que l'impôt sur les boissons rétabli , la taxe des lettres augmentée , et la demande de dotation ?

C'est ainsi que sans relâche s'est faite la prédication anti-bonapartiste , par les faits eux-mêmes , et à la grande satisfaction de ceux qui , instruits par la philosophie positive , et indépendamment de tout préjugé révolutionnaire sur l'auteur du coup de brumaire , regardent le régime de l'empereur Napoléon comme une ère de rétrogradation, fatale à la France , fatale au reste de l'Europe. C'est en histoire , avec plus de durée , le pendant de la rétrogradation tentée par Julien contre le christianisme ; mais , de notre temps , comme au temps de Julien , le Nazaréen , c'est-àdire l'esprit de rénovation , l'emporta ; la puissance rétrograde disparut , et les choses sociales reprirent leurs cours comme si elles n'avaient jamais été interrompues. Tant que le bonapartisme , demeurant dans son linceul , conservait le prestige qui entoure les morts , il hantait les imaginations populaires; mais, revenu à la vie et se montrant avec

ses anciennes tendances, il excite les sentiments qu'il n'aurait pas manqué d'exciter tout d'abord s'il n'eût pas absorbé l'activité de la France en des guerres sans fin. Enchaîner la guerre à la guerre fit tout le succès de sa politique à l'intérieur ; mais s'il eût été condamné à la paix comme le furent Charles X et Louis-Philippe , et comme le sont présentement les gouvernements européens , son système rétrograde se fût rapidement écroulé sous l'action incessante de la critique révolutionnaire.

Un brave général , dans la prévision d'éventualités qui certes ne se réaliseront pas, disait dernièrement à la chambre qu'un coup d'État nous donnerait l'empire sans la gloire et la grandeur. Permis peut-être à un militaire dont l'ardeur s'éveille au souvenir des grandes armées et des grandes batailles de s'exprimer ainsi ; mais l'histoire , qui devient de plus en plus impartiale , et le sentiment des besoins de l'époque moderne , qui devient de plus eu plus clair, ne le peuvent pas. Non que je veuille dire qu'un nouvel empire aurait la gloire et la grandeur, mais je veux dire que l'ancien empire n'a eu ni l'une ni l'autre. Une fois que le premier consul, n'étant plus dominé par le milieu républicain , put s'abandonner îi ses instincts propres et eut dégénéré en empereur , tout, gloire, grandeur et fortune, ne tarda pas à s'éclipser graduellement jusqu'à la nuit profonde qui finit par couvrir cette funeste époque. Et qu'on ne dise pas que la défaite définitive fut le résultat de circonstances^atales et de la supériorité du nombre. Cette excuse , qui parfois laisse le renom du vaincu dans tout son éclat , aurait pu être invoquée par la glorieuse Convention, qui , elle , attaquée par la coalition européenne et par l'insurrection de la Vendée , étant sans officiers et sans armée régulière , sauva la France et la révolution. Mais l'homme qui commandait à la France, à la Belgique et i\ l'Italie, et avait pour alliés l'Espagne, la Hollande, la Suisse, plusieurs États allemands et le Danemark, quelle excuse peut-il invoquer après avoir perdu une telle partie? Et quand , ramené du fond du Nord , où son extravagance l'avait conduit, il se trouva dans la position où s'était trou-

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vée la Convention et réduit aux seules ressources de la France, il ne fallut que deux mois en ISlZi et quatre jours en 1815 pour perdre ce que notre grande assemblée et Louis XIV, dans des circonstances non moins périlleuses , avaient défendu avec tant d'acharnement et sauvé Tune par une série de victoires , l'autre par un traité. Maintenant, en regard de ce va-et-vient de triomphes et de revers, en regard de cette spoliation systématique infligée h l'Espagne , 'à l'Italie , à la Hollande et à l'Allemagne , mettez le régime intérieur qui opprimait toute liberté , rétablissait le trône, l'aristocratie et le clergé , et s'efforçait de repousser la société nouvelle vers je ne sais quel moyen âge bâtard.

Au reste , malgré la manifestation du 10 décembre, qu en définitive , s'est bornée à des votes , et qui , pouvant faire un empereur , a fait un président , il est manifeste que le sentiment bonapartiste a notablement baissé , grâce à la paix et à la reprise de l'esprit libéral et républicain sous Charles X et Louis-Philippe. L'insuccès complet des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne le prouve. De même que l'on peut reconnaître combien le sentiment légitimiste a perdu dans les provinces qui en étaient jadis imprégnées, en comparant la formidable insurrection de 1793, avec le mouvement bien moins grave de 1815 et la tentative presque imperceptible de 1832 ; de même on peut se représenter le déchet bonapartiste en se souvenant de l'élan populaire qui emporta Napoléon du golfe de Cannes au palais des Tuileries , et de l'obstacle bien suffisant qu'opposèrent à deux tentatives analogues quelques soldats ou quelques gardes nationaux peu soucieux d'échanger Louis- Philippe pour un Napoléon. La République seule a eu la force d'ouvrir la porte à laquelle le bonapartisme avait déjà et aurait toujours frappé vainement. A la vérité, comme tous ceux qui sont incapables de porter le poids de la reconnaissance , il s'est aussitôt montré d'autant plus ingrat qu'il se sentait plus obligé ; et il s'est immédiatement ligué avec les gens qui , eux , n'auraient jamais ouvert aucune porte ni à Napoléon ni à personne de sa

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lignée. Mais laissons cda ; la République ne réclame point de pareilles dettes ; et considérons seulement de quel côté fut la force , du côté du bonapartisme venant trébucher dans une caserne et au pied d'une falaise ou delà République emportant en trois jours Louis-Philippe , comme le libéralisme avait emporté Charles X; considérons aussi le profond apaisement de la passion populaire entre 1815 et 1850.

Les partis , dans leur vie au jour le jour, ne font pas ces remarques , qui sont cependant de véritables repères dans la crue et dans la baisse de l'opinion. Voulez-vous juger de la croissance ou de la décroissance d'un parti , voyez ce qu'il a pu jadis et ce qu'il peut présentement. C'est de la sorte que vous apprécierez sans peine la force réelle du parti catholique à travers les illusions causées par un établissement officiel et par le mouvement qui vient de précipiter les sceptiques dans le giron des jésuites. S'il avait quelque puissance efifective sur les sentiments populaires , la branche aînée serait encore aux Tuileries , et il n'y aurait ni République ni président de la République ; il n'y aurait non plus aucun socialisme.

Je rappelle ces notions empiriques , ou , comme on dit , ces faits , pour ceux qui , n'ayant aucune théorie sur l'histoire , s'imaginent être sans, garantie contre le retour de la monarchie et de la théologie. La théorie enseigne avec plénitude (enseignement que les faits laissent tomber goutte à goutte) que l'antique faisceau théologique et monarchique, que l'antique organisation spirituelle et temporelle est irrévocablement brisée. De même que le socialisme qui fut notre précurseur, à savoir le christianisme , fut incompatible avec le paganisme , autre socialisme plus près de la jeunesse du monde , de même le socialisme qui naît sous nos yeux est incompatible avec la théologie , même simplifiée et réduite, qui constitue le catholicisme. De même que le régime temporel qui fut parallèle au catholicisme , ne put s'accommoder avec le régime païen, c'est-à-dire maître et esclave , de même le régime futur qui sera parallèle au socialisme moderne , ne peut s'accommoder avec le régime antécédent, c'est-à-dire roi et noblesse. Royauté et

théologie sont destinées à s'évanouir simultanément; et qu'on ne s'étonne plus de l'incurable consomption qui , en France et hors de France , use de plus en plus l'ancien système social.

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