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Côté négatif. — Restriction da Huttrage nnlversel i.
Le suffrage universel avait mis le parti progressif dans une minorité décisive , et donné un ascendant complet au parti réactionnaire. Qui aurait cru que , des deux partis , l'un momentanément vaincu, l'autre momentanément vainqueur , ce serait le parti vainqueur qui réclamerait à grands cris et exécuterait la suppression du suffrage universel ? Il semblait que les progressifs , effrayés de leur défaite , dussent combattre une combinaison qui leur avait été si contraire , et que les réactionnaires , satisfaits de leur victoire, dussent défendre avec acharnement un système qui leur avait été si favorable. C'est tout le contraire qui a eu lieu , à la stupéfaction de ceux qui n'avaient pas prévu le retour ; et si , au moment où cette question passionnait les esprits , une émeute eût éclaté , on aurait vu les progressifs insurgés pour maintenir le suffrage universel, et les réactionnaires armés pour l'abolir. Heureusement, il n'y eut point d'émeute ; la victoire des progressifs, dès lors certaine, l'est devenue tellement par cette sage conduite , que bientôt on pourra recueillir les fruits de la modération énergique qui sait se contenir, et de la patience dévouée qui sait supporter. Quel est le républicain qui ne se sente glorieux et fier de quelque souffrance, comme un soldat d'une blessure, de quelque souffrance endurée pour la République 2
' NatitmtUy 2 septembre 186O.
Les élections de Paris , en juillet 1849 , avaient encore laissé à la réaction sa sécurité ; mais celles de Bordeaux et de Nîmes d'abord (car ce fut là que se montrèrent les premiers symptômes du revirement) , puis celles de Paris et de quelques autres départements ne lui laissèrent aucun doute sur le rapide déplacement de la majorité. Sans doute une réaction habile comme fut celle de Louis-Philippe, du moins dans les premiers temps , aurait pu se prolonger davantage et obtenir une seconde consécration devant le suffrage universel. Elle l'aurait pu , à la condition de se ménager et de ne pas forcer la masse nombreuse des flottants à opter entre la domination cléricale et les hasards (dût-il y avoir des hasards) du mouvement progressif. En France, le choix, dans un pareil cas, est bientôt fait. La réaction, se précipitant dans le plus noir du jésuitisme, n'a pas tardé à susciter une contre-réaction dont la force s'accroît tous les jours d'une façon incalculable, et dont les acclamations républicaines de la Bourgogne et du Lyonnais sont le moindre symptôme.
Mais comment aurait-on pu avoir habileté et modération dans cette coalition, où toute direction était impossible, attendu que trois intérêts étaient en présence? Comment aurait-on pu mettre un frein aux prétentions cléricales, dans un moment où les sceptiques les plus endurcis, se signant dévotement, demandaient pardon d'une incrédulité qu'ils n'avaient pas imaginée si dangereuse , et imploraient, devant l'ascendant croissant de la démocratie, l'appui d'une doctrine quelconque, fût-ce celle-là même à laquelle ils croyaient le moins? Tout moyen terme étant ainsi écarté, tout louvoiement étant supprimé, la question se trouve posée comme elle doit l'être pour se faire comprendre de chacun : la stabilité, objet des désirs unanimes, incompatible avec tout scepticisme, est ou dans l'ordre ancien appuyé sur la foi ancienne , ou , si tout retour vers cette foi et vers cet ordre est impraticable, dans un ordre nouveau et dans des croyances nouvelles qui en seront la garantie, autrement dit dans le socialisme.
Ainsi les réactionnaires sentaient que la majorité leur
échappait, confessant par là ne devoir leur triomphe qu'à un concours de circonstances qui disparaissaient , et se déclarant incapables de soutenir devant le public une discussion régulière. A la vérité , pour se consoler de la défaite , ils l'attribuent à une aberration des populations , qui abandonnent les saines doctrines par un véritable vertige , pour se jeter de gaieté de cœur dans les fausses ; exactement comme le catholicisme , à la vue de l'incrédulité qui l'envahit de toutes parts , et impuissant à donner aucune explication de ce phénomène social, en accuse la perversité humaine, à laquelle Dieu, par un jugement insondable, laisse le champ libre. Raisons illusoires et mystiques. La véritable, c'est qu'il n'est plus, dans l'ordre ancien , soit spirituel , soit temporel , rien qui puisse résister à la critique révolutionnaire ; critique dissolvante, dont le danger serait grand, si déjà le socialisme ne lui imprimait un caractère organique.
On a donc essayé , ayant vu l'efifet produit sur le pays par le système suivi , on a essayé de se soustraire , par un escamotage, à un jugement devant le suiïrage universel. A qui la nouvelle loi sera-t-elle favorable? Qui le sait? Personne , même parmi ceux qui l'ont rédigée et votée. Je ne fais aucun cas des lumières politiques des réactionnaires ; je n'ai , non plus , aucune indulgence pour les individus qui, dans nos péripéties, ont si immoralement renié leur passé. Néanmoins , je conviens sans peine que tous les partis ont un fond honnête , et que c'est de bonne foi que les réactionnaires , vu la position supérieure qu'ils occupent dans la société , se croient plus capables de nous gouverner. Ce préjugé est un de ceux qu'il importe de combattre. Oui , sans doute , dans un ordre stable et régulièrement établi , le gouvernement est dévolu aux classes riches, ainsi qu'il le fut sous le régime du catholicisme et sous celui du pagnnisme. Mais, dans des âges de transition , il leur échappe de plus en plus ; et, quand on approche de la clôture de ces âges, il passe, par un déplacement nécessaire, entre les mains des classes pauvres.
Quand le régime polythéistique , par le jeu de ses pro-
2i6 U£S PROGRÈS DU SOCIALISME.
près éléments et avant toute intervention du christianisme, commença de se dissoudre , le symptôme caractéristique de cette dissolution fut l'empiétement progressif de la plèbe sur les privilèges du patriciat. Rome , qui avait absorbé et qui résume très-bien l'ancien monde , nous offre l'exemple le plus clair de ce phénomène social. Au fur et à mesure que les vieilles croyances s'en allaient, la plèbe devenait plus entreprenante , et la résistance des privilégiés plus faible, jusqu'à ce qu'enfin, le mouvement révolutionnaire étant arrivé à son plein, la vieille république patricienne s'abîma pour faire place à l'empire. Dans l'état révolutionnaire des esprits, Rome ne pouvait plus être gouvernée par son patriciat, à tel point que Sylla luimême y échoua. De toute sa puissance dictatoriale et de ses effroyables massacres ne sortit qu'une République bâtarde où les chevaliers , les publicains eurent le principal ascendant.
Les choses sont semblables comme les époques : et la définition du conservateur dans la révolution antique est encore celle qu'on peut donner du conservateur dans la révolution moderne. Salluste , à qui un grand sang-froid entre les parties contendantes a laissé beaucoup de clairvoyance , nous apprend qu'on appelait bons citoyens (lisez honnêtes et modérés) les riches, parce qu'ils défendaient la situation présente {quisque locupletissinius quia prcùsentia defendebat , pro bono ducebatur). Défendre la situation présente s'écroulant sans cesse , tel est le travail qui vaut aux classes supérieures d'honorables épithètes , tandis que les Gracques , les novateurs, les prolétaires , sont si rudement traités pour attaquer avec un succès croissant cotte même situation présente. Mais, laissant de côté les qualifications arbitraires que les partis s'adjugent dans la naïveté de leur orgueil, le fait est que l'immense plèbe moderne , à côté de laquelle la plèbe antique, superposée à l'esclave, n'est qu'une aristocratie étroite, la plèbe moderne, abaissant le patriciat féodal , comme sa devancière abaissa le patriciat issu des héros et des dieux, arrive de toute part à la compétition du pouvoir.
Si l'histoire conduit directement au suffrage universel , par un autre côté aussi s'en trouve l'explication ; c'est , en présence de l'ignorance commune des conditions du nouvel ordre social qui naît, l'incompétence égale, ou, si l'on aime mieux, la compétence égale de toutes les classes. Salluste attribue le fait général dont il s'agit à la corruption de la plèbe et de l'aristocratie ; sans doute , à une époque où les passions avaient plus d'arbitraire qu'aujourd'hui , à une époque où, l'esclavage étant encore établi, c'étaient véritablement deux corps privilégiés qui se disputaient, l'un plus restreint , l'autre plus étendu , sans doute la corruption devait jouer un rôle bien plus grand que de nos jours. Ce n'est pas en vain que dix-huit siècles se sont écoulés depuis lors ; ce n'est pas en vain' que le catholicisme a exercé son influence bienfaisante durant tout le moyen âge ; ce n'est pas en vain que la grande démocratie prend possession d'ellemême , et que le souffle social se fait de plus en plus sentir. Mais, ces réserves faites , l'incompétence égale des deux partis était au fond du débat. Et la preuve que la corruption ne peut tout expliquer, c'est que de ce monde tant accusé sortit un monde régénéré, un monde plus sociable et plus moral. Comment cela aurait-il pu se faire si la perversion eût été radicale?
C'est donc encore , à la vérité , dans un milieu grandement amélioré , c'est donc encore l'incompétence égale qui est en première ligne. Il n'y avait point incompétence quand le patriciat romain ou le roi et ses barons gouvernaient le peuple d'après des principes acceptés ; mais il y a incompétence quand, les principes étant contestés , l'ancienne supériorité des classes dirigeantes s'annule devant des conditions pour lesquelles cette supériorité n'avait pas été faite. Voyez les exemples ; ils ne nous manquent pas. Que savait du gouvernement M. Louis Bonaparte au moment où il a été appelé au pouvoir? Qu'en savait M. Thiers quand il quitta le bureau d'un journal pour devenir ministre? Qu'en savait M. Guizot quand il laissa une chaire de professeur pour gouverner ? Quel est le prolétaire, ouvrier ou paysan , qui , à intelligence égale , ne soit aussi
capable qu'eux de prendre la direction politique des choses? Notez que je parle du gouvernement proprement dit, et non de l'administration , qui appartient toujours aux hommes spéciaux. Si , d'un côté , il y a en plus quelques connaissances littéraires et métaphysiques , il y a, de l'autre, des notions réelles incessamment suggérées par le contact avec les objets naturels et les opérations mécaniques.
Et ce que je dis est tellement vrai , qu'au fond , depuis que nous sommes en révolution, la situation générale est déterminée toujours par les tendances spontanées de la vile multitude. Les hautes classes ne font jamais que venir après les faits accomplis , pour les chicaner et les atténuer sans pouvoir en changer la portée essentielle. Évidemment, le rôle des classes supérieures est devenu subalterne ; au lieu de donner la direction, elles la reçoivent. Elles ne comptent plus pour rien dans la détermination de chaque phase de notre état révolutionnaire. Tout cela se fait devant elles , sans elles, malgré elles. Mais, quand ainsi de nouvelles conditions sont créées, elles interviennent, et s'étonnent grandement que le prolétaire leur dispute la conduite de choses qui leur déplaisent, qu'elles n'auraient point faites, qu'elles voudraient défaire, et qu'elles ne savent ni comment accepter, ni comment répudier. Tel est le régime inévitable du suffrage universel , jusqu'à ce que de hautes classes régénérées deviennent dignes de guider une démocratie également régénérée.
Avant ce terme , l'incompétence commune fait la compétence commune. N'entendez-vous pas tous les jours les coryphées de la réaction dire que , dans la transition actuelle , ils font ce qu'ils peuvent , sans autre ambition que de vivre au jour le jour, et que nous marchons vers un avenir inconnu ? Eh ! si vous ne le connaissez pas , cet avenir, si même il vous effraye , si vous préférez le présent ou le passé, pourquoi voulez-vous, à toute force, nous conduire vers ce que vous ignorez si profondément ? Du moins les masses prolétaires qui , elles, ne connaissent pas non plus cet avenir, n'en ont aucune frayeur ; du moins elles s'y sentent attirées par des tendances infinies ; et c'est ce qui
fait, dans l'ignorance commune , leur supériorité sur vous ; c'est ce qui fait qu'elles entament l'ordre ancien, dont vous défendez vainement les derniers débris ; c'est ce qui fait que nous, adeptes de la philosophie positive, qui voyons clairement dans ses linéaments généraux l'ordre à venir, désirons que le pouvoir soit plutôt entre leurs mains qu'entre les vôtres.
Par là se montre pleinement aussi la limite qui borne nécessairement l'efficacité du régime de suffrage universel , en d'autres termes , la destruction de toutes les supériorités de l'ordre ancien. Dans l'antiquité, quand le socialisme indéterminé, dont les Gracques furent les plus éminents promoteurs, quand les lois agraires et les abolitions du capital eurent produit leurs effets, il fallut bien que la plèbe victorieuse marquât le pas, en attendant que le socialisme déterminé , qui arrivait sous le nom de Christianisme, eût commencé à réorganiser la société. De même, aujourd'hui, la plèbe oscille autour de sa victoire, jusqu'à ce qu'un nouveau socialisme déterminé qui , pour nous, est la philosophie positive, se soit infiltré dans les esprits.
Il est plus aisé de faire une loi que de changer un tel état de choses; aussi nos réactionnaires ont-ils fait une loi, mais ils n'ont absolument rien changé. Le seul remède provisoire aux inconvénients du suffrage universel , la philosophie positive l'a indiqué dans son essai d'application à la phase transitoire où nous vivons ; c'est la délégation '. La délégation (non le mandat impératif) portera entre les mains d'hommes actifs et jouissant d'une certaine confiance auprès de leurs concitoyens un grand nombre de voix qui aujourd'hui ou ne se donnent pas du tout ou se donnent de guerre lasse. C'est, au fond , la régularisation et l'emploi meilleur de ces comités qui décident des votes de tout un parti. Il est bien entendu que le vote du délégué sera pubhc , afin que les délégants sachent ce qu'il a fait de leur
1 Voyez le Rapport fait en août is48 à la Société positiviste, rapport que j'ai déjà cité dans les articles précédents.
confiance. Au reste, plus nous irons, plus la publicité des actes politiques deviendra obligatoire. La signature des articles de journaux est un pas fait dans cette voie. Quant au correctif définitif du suffrage universel, il est dans l'organisation spontanée d'un pouvoir spirituel qui mette hors de conteste les bases de la morale sociale et de l'ordre politique.
En présence de l'état nécessaire des esprits , en présence de l'extension progressive de cet état des esprits à toute l'Europe , en présence des aperçus généraux que la moindre clairvoyance donne sur l'ensemble des choses, la vanité des mesures législatives est telle qu'on ne peut trop louer le peuple du calme profond dont il a fait preuve lors de la mutilation du suffrage universel. Quoi qu'on fasse dans le conflit qui est engagé , les masses populaires prévaudront. Est-ce que les populations de la Bourgogne et du Lyonnais ont eu besoin d'un vote régulier pour dissiper les chimères du bonapartisme ?
Vin.
coté négatif. <— Campagne ponr la prorogation da président >.
Notons, avant d'entamer la question, notons d'abord combien on en a rabattu. Naguère encore , dans un coin du trio qui nous gouverne , il ne s'agissait de rien moins que d'acclamer un empereur; dans un autre , guettant les faux pas de l'impérialisme, on comptait bien faire verser du côté des d'Orléans; dans le troisième et dernier, on avait la confiance que tout allait rentrer incessamment dans le giron de la légitimité. Aujourd'hui ces chimères sont ajournées ; on se borne à tenter la prorogation du président.
1 National, 17 septembre 1850.
Ainsi, cette République que les puissants et les habiles avaient déclarée si peu durable , dure cependant et brave les efforts conjurés contre elle , s'enracinant de jour en jour et pénétrant plus avant dans les sympathies du peuple. Le voyage du président est là pour en témoigner ; et , sans entrer dans le calcul du plus ou moins de vivat, il est certain maintenant que partout il est une masse d'hommes fermes, indépendants , dévoués , qui ne se laisseront ravir ni par force , ni par ruse , ce que dorénavant ils aiment et veulent en pleine connaissance de cause. Insensés ceux qui , ne se sentant pas de force à Tétouffer à son berceau , pensent qu'ils réussiront mieux quand ils lui auront laissé le temps de grandir comme elle fait !
C'est dans les esprits et les cœurs qu'elle se fonde , là où est le seul solide établissement. Ah ! les congratulations et les dévouements officiels ne lui manqueraient pas si son chef temporaire n'était pas un prince ! Tout ce qui se débite aujourd'hui en un sens, se débiterait en un autre sens et n'en aurait pas plus de valeur. Nous l'avons bien vu après février, quand bon nombre de ceux qui sont présentement parmi ses plus ardents adversaires se prosternaient devant elle. Que sont leurs convictions s'ils étaient sincères ? Qu'est leur moralité s'ils ne l'étaient pas ? Il faut toujours avoir présent à l'esprit ce qui arriva à Napoléon après son retour de l'île d'Elbe ; il put rejoindre, dans sa course rapide , les adresses venues des mêmes aux Bourbons contre lui, à lui contre les Bourbons. Heureusement ce n'est pas là qu'est l'espérance de la République ; tout ce qui est pour elle en ce moment est de bon aloi , étant épuré au feu de la persécution, de la disgrâce, de la lutte contre les influences officielles depuis les plus hautes jusqu'aux plus humbles.
Donc, dans l'impuissance où la situation générale des esprits retient les parties monarchiques, il est question de proroger le président : car, reviser la Constitution, dans la crise actuelle, ne signifie rien autre chose. Le prétexte est "d'augmenter la stabilité ; mais ce qui montre quïl n'y a là qu'un prétexte , c'est que , si M. Bonaparte , au lieu d'ap-
22Zi DES PROGRÈS DU SOCIALISME.
partenir au parti rétrograde , appartenait au parti progressif, ceux qui sont les plus vifs à demander la prorogation n'en souffleraient mot , et seraient tout aussi vifs à demander le remplacement d'un président qui ne satisferait pas leurs passions politiques. C'est toujours l'histoire du suffrage universel , bon quand il donna momentanément la victoire au parti rétrograde , détestable dès qu'il menaça de la lui ôter. Effaçons ce grand mot de stabilité qu'on met en avant ; n'y voyons que ce qui est, à savoir une agitation anarchique qui prendrait un drapeau contraire si la situation était autre. Et, à ce propos, il convient à un adepte de la philosophie positive, laquelle insiste si particulièrement sur l'absence de tout principe en notre temps, il lui convient, dis-je, de faire voir que ceci est perpétuel au milieu de l'incohérence des partis. Sous le règne de Louis Philippe, les catholiques réclamaient à grand bruit la liberté d'enseignement : tactique et mensonge ! Ils n'en ont pas voulu quand la chance , ayant tourné, a paru leur devenir favorable. Les libéraux de la restauration avaient, avant eux, formulé la même demande : tactique et mensonge ! Investis du pouvoir par la révolution de juillet, ils se sont ri de ceuï qui les avaient pris au sérieux. Les légitimistes , dans leur hostilité contre les d'Orléans, s'étaient dits fauteurs de toutes les libertés : tactique et mensonge ! Quelle est celle qu'ils n'ont pas sacrifiée aux genoux de M. Bonaparte ?
A côté de l'intérêt commun de continuer le pouvoir à un chef rétrograde , il en est un autre qui est particulier à chacun des trois partis promoteurs de la mesure , et qui y ajoute un nouveau et singulier caractère d'anarchie. Les impérialistes espèrent que dans l'intervaJle il arrivera on ne sait quoi qui fera un empereur. Les légitimistes ne doutent pas le moins du monde que la Providence , qui ne veut pas transporter actuellement Wiesbaden aux Tuileries, ne l'y transporte pendant la prorogation , s'il y a prorogation. Les orléanistes, qui, malgré leur récente conversion, ont moins de foi , comptent bien que le président qu'ils prorogeront , s'ils le prorogent, fera assez de sottises pour que les chances passent au comte de Paris. O stabilité ! qui
es en effet souhaitée de tout bon citoyen, qui te reconnaîtrait dans cette effroyable compétition d'ambitions discordantes, de tendances sournoises et de projets subversifs?
Il suffirait de se rendre compte des passions qui poussent à la prorogation pour rester convaincu que cette solution prétendue n'est qu'une source nouvelle d'incertitudes et de périls. Le moindre examen montre , en effet , qu'il en est ainsi , et qu'en y recourant on aggrave la situation. La situation est tendue , sans doute ; mais , par la prorogation , on propose de la tendre encore davantage.
Proroger , ce n'est pas seulement ajourner les difficultés, c'est les accroître. Voyez ce qui arrivera : M. Bonaparte, prorogé par la grâce des réactionnaires, gouvernera, comme il a fait jusqu'à présent, par eux et pour eux. Les persécutions continueront contre les républicains; on laissera, comme on fait aujourd'hui, s'organiser les intrigues orléanistes et légitimistes. Tout ce qui est républicain sera proscrit ; tout ce qui est monarchique , blanc ou bleu , sera protégé. J'ignore absolument combien d'années les meneurs comptent donner à M. Bonaparte ; plus ils en donneront, plus au bout du terme la tension sera grande. Quelque illusion qu'on se fasse dans certaines régions, il est certain , et au fond personne n'en doute, que par la politique suivie la République a gagné un nombre immense de partisans qu'elle n'avait pas dans les premiers temps qui ont suivi son établissement. Il est certain que le socialisme, aujourd'hui tout un avec la République, sans se refroidir dans ses centres principaux, qui sont nos grandes villes, s'est infiltré dans l'armée, dans les départements et dans les campagnes. La politique , pendant la prorogation, sera naturellement plus dure, plus acerbe, plus inique, plus partiale que jamais ; aussi, au bout du terme, le nombre des républicains et des socialistes aura grandi. Alors on sera exactement devant les mêmes conditions qu'aujourd'hui , sauf qu'on aura derrière soi la certitude de l'inanité des efforts , et devant soi une population profondément fatiguée du joug qui aura pesé sur elle, et les commotions aussi imminentes que la veille de février.
Proroger n'est qu'un atermoiement. Il faudra bien tou-
joursj la prorogation étant finie , aboutir à quelque solution : ou un empereur, ou un roi quasi-légitime, ou un roi tout à fait légitime, ou la République. Les quatre compétiteurs seront encore en présence , soyez-en sûrs.
Le gouvernement pleinement réactionnaire que M. Bonaparte a inauguré le 10 décembre a eu pour résultat de supprimer immédiatement tout parti intermédiaire. Maintenant plus de juste milieu : ou jésuite ou républicain; ou rétrograde ou progressif; ou royaliste ou socialiste. Toutes les nuances ont disparu ; et nous ne nous en plaignons pas. Mais cela même est grave. Ce partage d'un grand pays entre deux camps absolument hostiles devraitinquiéter le gouvernement, s'il y avait un gouvernement. Proroger, c'est continuer quelques années encore cette hostilité croissante ; et c'est faire coïncider justement une solution quelconque avec le moment où les passions seront le plus irréconciliables. Voilà ce qu'on appelle faire de la stabilité.
Laissons de côté ce triste mensonge. Évidemment ce qui sera le plus favorable à la stabilité, c'est le plein et loyal exercice de la Constitution , et le remplacement du président actuel par un autre. Alors l'ambition personnelle qui s'agite en ce moment sera mise à néant ; alors, chose capitale , les partis sauront qu'ils peuvent toujours se relever de leur défaite momentanée en se faisant valoir devant le pays, et que, pour surgir, ils n'ont pas seulement à vaincre l'intérêt personnel d'un homme ou le caprice d'une circonstance; alors, les tendances véritables de l'esprit moderne qui sont présentement entravées ou masquées de tant de façons, trouveront à se faire jour. Cela seul détendra la situation. Tout le reste est non-seulement illusoire , mais encore anarchique et singulièrement dangereux.
Je fais remarquer que nos adversaires , qui tiennent tout ce qui en apparence est puissant , ne peuvent cependant supprimer l'établissement républicain. C'est la République avec prorogation ou la République sans prorogation ; mais c'est toujours la République. Dans le premier cas , pendant toute la prorogation , rude et violent conflit entre les deux opinions pour arriver à une solution au moment où ce
conflit sera le plus animé; dans le second, transition relativement tranquille d'un régime à un autre, et gage donné à la stabilité.
Mais la stabilité est le moindre souci de ceux qui demandent la prorogation. Le but réel est, ne pouvant renverser la République, d'en atermoyer le jeu régulier. Ils n'y gagneront, certes, qu'un atermoiement. Le gagneront ils Kl' est làdessus que la campagne est ouverte. M. Bonaparte a offert sa persévérance à l'est , puis il l'offre à l'ouest. Mais, ainsi que le remarque un journal orléaniste d'ailleurs favorablement disposé pour la prorogation , c'est tout ce qu'il peut : s'offrir. Ceux qui veulent le proroger doivent faire le reste.
D'abord on s'est adressé aux conseils généraux. Ces corps ayant été constitués après les journées de juin I8Z18 , sont généralement animés d'un esprit réactionnaire. Cependant, qui l'aurait cru? Le résultat n'a point été aussi défavorable à la République qu'on aurait dû l'attendre d'un pareil milieu. La demande de révision a été loin d'être unanime ; et la majorité des conseils, en exprimant le vœu d'une révision , exprime aussi le vœu qu'elle soit légale et conforme à la Constitution. Ce n'est pas le compte des prorogateurs. De ce côté donc il ne sera exercé aucune pression sur la chambre touchant la prorogation.
Il n'en sera exercé non plus aucune de la part des populations que le voyage du président vient de mettre en mouvement. A l'est comme à l'ouest la République a trouvé de fermes adhérents ; mais la prorogation n'en a point trouvé. Ce but du voyage a été tout à fait manqué ; mais un autre a été atteint qu'on ne cherchait certainement pas, c'est que la chambre est dorénavant délivrée du poids par lequel le bonapartisme pesait sur elle , à savoir l'énorme majorité obtenue le 10 décembre par le président de la République. Maintes fois les organes de l'impérialisme ont mis en jeu contre elle ce bélier ; et maintes fois , surtout au commencement, elle s'est sentie hésitante devant des prétentions qu'elle craignait toujours de voir soutenues par six millions de voix. Aujourd'hui elle sait, comme tout le monde, grâce au voyage présidentiel , à quoi s'en tenir là-dessus. Les six
228 DES PROGnÈS DU SOCIALISMK.
millions de voix sont une vieillerie de l'an 18û8; tout a marché depuis ce temps; et, tandis que M. Bonaparte a les compliments des jésuites et l'encens des réactionnaires , ce qui a fait sa fortune se dissout. Maintenant toute la chance de la prorogation est non pas dans ces ouvriers et paysans qui l'ont élu, mais dans les orléanistes et les légitimistes qui n'ont plus (et ils le savent) qu'à consulter ce que leur dictera leur intérêt. Ainsi débarrassée des six millions de voix , quel parti prendra la chambre dans le conflit qui commence? Wul ne le sait ; mais il y a lieu d'espérer qu'elle ne se montrera pas trop amoureuse des aventures impérialistes.
Telle est la situation. Quelle qu'en soit l'issue, notre rôle, à nous socialistes , est tout tracé : continuer, qu'il y ait ou non prorogation , notre propagande infatigable , en France et hors de France, par la parole, parla presse, par l'exemple. Une prorogation n'atteint pas une doctrine ; une prorogation ne nous ferme pas la bouche; une prorogation ne brise pas notre plume ; une prorogation n'empêche pas que notre prédication ne continue à être aussi fructueuse dans l'avenir qu'elle l'a été par le passé ; une prorogation ne détourne pas du socialisme les sympathies prolétaires. Lui seul est la religion de ces classes déshéritées. Depuis qu'elles ont montré leur répugnance décidée pour l'ordre ancien et leurs tendances invincibles vers un ordre nouveau , elles n'ont plus trouvé dans les hautes classes que colère et dédain. D'odieux sophistes regrettent hautement que le peuple apprenne à lire. Des mains rapaces lui disputent sa substance. Seul , le socialisme , qui ne redoute pas les tendances populaires , ou plutôt qui est le produit de ces tendances mêmes, travaille (et il y réussira) à incorporer dignement dans la société moderne les prolétaires, et à leur assurer et l'éducation et le travail , l'éducation , qui est le vrai terrain de l'égalité ; le travail, qui est à la fois le soutien , la récompense et le bonheur de l'homme civilisé.
Paul Louis Courrier disait ( et il avait raison ) que , dans sa lutte contre la Restauration, il n'était pas médiocrement aidé par l'amende et la prison que requéraient contre lui MM. les procureurs du roi , et qui rendaient sa oolémique
notablement plus efficace et plus persuasive. Nous , socialistes, qui ne sommes pas les enfants gâtés de M. Bonaparte, activement persécutés sous la présidence, et destinés à l'être encore davantage sous la prorogation , nous n'y perdrons pas , puisque nous mettons nos opinions au-dessus de nos intérêts. Nos intérêts souflFriront, sans doute ; mais nos opinions profiteront, et jamais elles n'auront été plus écoutées et mieux reçues. Eh ! qui nous empêche de fléchir aussi le genou devant l'idole du jour , et de faire devant elle ce que tant de royalistes firent devant la République le lendemain de sa victoire en février ? Rien , sinon des convictions ardentes et sereines qui sont notre bonheur en étant notre force.
En 1842 , M. Auguste Comte , fondateur et alors organe solitaire de la philosophie positive, écrivait: o Dans les douloureuses collisions que nous prépare nécessairement l'anarchie actuelle, les vrais philosophes, qui les auront prévues, seront déjà préparés à y faire convenablement ressortir les grandes leçons sociales qu'elles doivent ofl'rir à tous , en montrant ainsi aux uns et aux autres l'insuffisance inévitable des mesures purement politiques pour la juste destination qu'ils ont respectivement en vue, les uns quant au progrès, les autres quant à l'ordre. » C'était au plein du règne de Louis-Philippe que la philosophie positive voyait l'anarchie et prévoyait les collisions. Elles ne nous ont pas manqué. Aujourd'hui encore , nous abordons une crise qui , s'il n'y a pas prorogation, s'évanouira , mais dont l'issue et les péripéties cessent d'être prévues , s'il y a prorogation. Car, pendant la prorogation, et surtout au terme , il faudra bien s'expliquer. C'est donc le cas de faire ressortir la grande leçon sociale de notre temps , à savoir que les mesures politiques sont impuissantes soit pour l'ordre , soit pour le progrès , et que tout repose sur une rénovation des opinions et des mœurs , qui est le travail incessant du socialisme moderne.
cote négatif. —L'événement de février est-ll fortnlti? Histoire de la Révolution de 182i8 , par Daniel Stern s.
A la question : La révolution de février pouvait-elle , la veille ou l'avant-veille du jour où elle a éclaté, être évitée? il faut répondre sans hésiter: oui, elle le pouvait assurément. A la question : La révolution de février, une fois engagée , pouvait-elle avoir une autre issue que celle que nous voyons ? Il faut répondre sans hésiter davantage : non , elle ne le pouvait pas.
Dans notre âge révolutionnaire, il y a toujours deux politiques ouvertes , celle de concession et celle de résistance. Dans les trois premiers siècles de cet âge inauguré par le protestantisme, les phases étaient tellement lentes qu'elles échappaient complètement à l'observation des contemporains. Il fallut près de cent ans pour clore la période des guerres religieuses, qui ruinèrent la base même du monde catholico-féodal , et ce fut par une politique de concession , par la sagesse de Henri IV et par l'édit de Nantes qu'elle fut close. Puis, vers le milieu du règne de Louis XIV, la monarchie étant devenue rétrograde , de progressive qu'elle avait été , la période de résistance se prolongea pendant environ cent quarante ans. A la vérité, des esprits précurseurs, Fénelon et Turgot, essayèrent de faire prévaloir la politique de concession. Mais, leurs conseils n'ayant pas été écoutés, les forces sociales produisirent à la fin une explosion proportionnée à l'accumulation qui s'en était faite, et à la compression qu'elles avaient subie. Aujourd'hui, il n'est plus question
1 National, 30 septembre 1850.
2 Paris, 1850; chez Sandre, rue Percée-Sainl-André-des-Arts, ii.
de périodes séculaires pour les mutations politiques ; tout
se rapproche , tout se presse ; les expériences se succèdent coup sur coup ; et, comme jadis, les deux politiques sont toujours ouvertes, la concession et la résistance.
Jusqu'à présent, la résistance seule a été essayée; et constamment elle a causé la ruine de ceux qui s'y sont fiés. Dans les sciences expérimentales , la règle est, pour reconnaître la cause véritable d'un phénomène complexe, la règle est de déterminer ce qui persiste quand tout le reste varie. Or, dans nos mutations sociales (que sont-elles, en effet , sinon des expériences que la science observe , et qu'est la société sinon un phénomène naturel?) , dans nos mutations sociales, quelle est la condition qui persiste? La politique de résistance. Quelles sont celles qui changent? Toutes les autres. Quoi de commun entre Napoléon , Charles X et Louis-Philippe ? Ils ne se ressemblent ni par l'origine du pouvoir, ni par la nature des idées dirigeantes, ni par les classes où ils prennent leur appui. L'un , profitant de sa renommée militaire, usurpe, cherche toute sa fortune dans la guerre , et se soutient par l'armée ; l'autre , fondé sur son droit légitime et la descendance de Hugues-Capet , est restauré par les rois européens , s'assied à la table de la sainte alliance , et confie la sûreté de son trône au clergé et à la noblesse; le troisième, moitié prince , moitié jacobin , est investi du pouvoir royal par une assemblée , a la paix devant lui , et demande à une bourgeoisie très- restreinte le rôle que la branche aînée destinait au clergé et à la noblesse. Tout, on le voit, est différent; tout, excepté le système de résistance et la chute finale.
Tel est l'inévitable résultat de la résistance. L'humanité grandit comme l'individu ; et le changement que les sociétés éprouvent est un phénomène soumis à une loi régulière et tout à fait comparable à celui qui fait passer l'homme de la première enfance à la seconde , à l'adolescence, à l'âge adulte. Au début de l'histoire ce phénomène est faible comme les sociétés elles-mêmes; plus il se caractérise dans le cours du temps, plus il prend d'intensité ;
et jamais, à aucune époque, on ne l'a vu déployer une telle puissance qu'aujourd'hui. C'est désormais la seule chose qui préoccupe les peuples ; il n'y a plus de guerre , plus de ces distractions militaires dont Napoléon fit un si cruel usage. Chaque nation concentre son attention sur les affaires intérieures et se demande de plus en plus sérieusement comment elle remplacera ses vieilles institutions, qui ne lui vont pas plus que le vêtement de l'enfant à l'adulte, comment elle incorporera les admirables, puissantes et fécondes notions de la science dans la sociabilité moderne tout en se délivrant de l'anarchie qu'elles ont nécessairement créée par leur incompatibilité avec la foi théologique , comment enfin les masses populaires trouveront la satisfaction de leurs nouveaux besoins, à savoir une éducation qui les mette de pair avec le reste et une organisation qui leur assure le travail. Et c'est dans un pareil milieu , dans ces ardentes discussions que rien n'arrête, dans ces aspirations qui enivrent , dans ces idées qui transportent, dans ces sentiments qui font battre énergiquement les cœurs , que l'on joue avec la résistance ! A la bonne heure! mais le public ne doit plus s'étonner qu'avec d'aussi habiles mécaniciens la machine saute périodiquement tous les quinze ou seize ans.
Ailleurs on a pratiqué la politique de concession , et les commotions ont été évitées. Après la révolution de juillet, l'Angleterre, émue par ce grand événement, réclama la réforme parlejnentaire avec une insistance qui ne permit plus de s'abuser sur le sentiment public. Un gouvernement comme nous en avons toujours eu n'aurait pas manqué d'opposer un refus invincible aux clameurs populaires; et telle était alors l'excitation en Angleterre, que nul ne peut savoir ce qu'un refus aurait amené. Un très-sérieux péril s'approchait quand la réforme accordée ajourna à un long terme les difficultés qui ne manqueront pas de surgir. A la vérité, les exigences du prolétariat anglais sont encore très-timides ; et reste ù savoir si les gouvernements ultérieurs montreront la même sagesse quand , l'émancipation théologique ayant fait des progrès parmi les classes
populaires , et le protestantisme y étant arrivé au point où il est en Allemagne et à celui où est le catholicisme chez nous, le peuple anglais voudra secouer le poids de son aristocratie et de son clergé. Toujours est-il que, dans une circonstance grave, le gouvernement a su céder avec prudence et éviter un grand péril.
Revenons à nos hommes d'État. La révolution de février est encore voisine de nous , et tout s'est passé au grand jour; aussi peut-on y voir plus clairement que nulle part ailleurs chaque pas qui amène le pouvoir à sa ruine, et chaque moment où il a la faculté de s'arrêter et de se sauver. Daniel Stern , dans sa remarquable Histoire , n'a pas manqué de faire ressortir d'une manière saisissante ces péripéties du grand drame dont Paris fut le théâtre.
La situation devenait si inquiétante, qu'une certaine clairvoyance ne faisait pas défaut parmi les conservateurs. Dès le mois d'août 18Zj7, le Journal des Débats disait, en parlant de la session qui venait de se clore : « Elle n'a pas été bonne; la prochaine, si elle n'était meilleure, serait funeste. » A la même époque , le prince de Joinville écrivait à un de ses frères : « Nous arrivons devant les chambres avec une détestable situation intérieure , et , à l'extérieur, une situation qui n'est pas meilleure... Le pis est que je ne vois pas de remède. » Où donc était l'empêchement au remède ? dans le système de résistance.
La session de I8Z18 s'ouvre , et la prédiction du Journal des Débats se vérifie. On discute cette fameuse phrase qui prétendait stigmatiser l'opposition à cause de sa participation aux banquets réformistes. M. Darblay propose un amendement conçu en termes mixtes, de manière à rallier de part et d'autre les hommes prudents , avertis enfin par des signes manifestes que l'ouragan se rapproche. Vains efforts! l'amendement est rejeté. Voilà un pas vers l'abîme ! Voilà un moment , où le salut était encore possible , manqué et évanoui ! « La majorité , dit Daniel Stern , s'avançait rapidement; elle marchait tête baissée, avec une incroyable hâte, vers sa perte. » C'est la résistance qui le veut.
Mais l'imminence du danger est trop grande pour que d'autres tentatives ne soient pas faites. Un député conservateur demande qu'on retranche purement et simplement de l'adresse les épithètes offensantes pour la minorité. Il est encore temps, rien n'est engagé ; quelques boules conservatrices vont décider, sans le savoir, si c'est le ministère ou la monarchie qui va disparaître. Au scrutin de division , une majorité de 228 voix contre 185 maintient les paroles fatales. « Le cabinet triomphe; il n'a plus rien à redouter en effet, dit Daniel Stem, plus rien que la conscience du pays, la justice du peuple et la condamnation de l'histoire. » La résistance est victorieuse , mais la monarchie est perdue.
Le destin social, dans sa miséricorde pour Louis-Philippe, laisse encore une porte ouverte. Après M. Darblay, après M. Desmousseaux de Givré, c'est M. Sallandrouze qui vient offrir à la royauté le moyen de se sauver si elle n'est pas , comme ces personnages de la fable antique , condamnée à un invincible aveuglement. L'aveuglement est invincible ; , l'amendement échoue. « Désormais , dit Daniel Stern , le combat en dehors des pouvoirs légaux devient inévitable ; il paraît imminent ; il ne s'agit plus d'établir de quel côté se trouve le droit, mais de constater de quel côté se trouve la force. »
A ce terme, l'issue n'était pas douteuse; la force, malgré de frivoles apparences , était du côté révolutionnaire ; et c'est ici que reparaît la seconde face de ce grand événement, constamment évitable avant l'explosion, mais inévitablement fatal à la monarchie une fois l'explosion commencée. Tout a dépendu, dans ces mémorables journées, de trois personnages qui portaient tout dans leurs mains : le peuple, la garde nationale et l'armée. Or, qui ne savait d'avance quelle serait leur part dans la crise qui s'avançait? Personne n'ignorait que les mêmes sentiments qui avaient provoqué les émeutes de juin 1832 , d'avril 1834 et de mai 1839 , vivaient toujours, et que des prolétaires déterminés n'attendaient qu'un grave manquement du pouvoir pour l'attaquer dans son faible. Il était donc sûr, le
banquet étant interdit, Topposition étant foulée aux pieds, et la population provoquée , il était sûr que des barricades s'élèveraient. Sans doute ces barricades auraient pu encore tomber comme dans les insurrections précédentes; mais, pour cela , il aurait fallu que l'autre personnage , la garde nationale , fût disposé à verser son sang pour les abattre. Or, non-seulement il n'en était rien , mais encore la garde nationale, obligée de se décider, penchait visiblement vers l'opposition. Et cela était tellement certain que depuis longtemps on ne passait plus de revue de cette garde , de peur d'entendre sortir des cris compromettants pour la résistance, qu'on ne voulait pas abandonner. Ici on touche du doigt le côté vulnérable de cette politique , l'écueil où elle se perd ; il lui faudrait , étant bien déterminée à ne faire aucune concession, éviter tout choc; car elle ne sait jamais si , au moment du choc , elle ne sera pas universellement abandonnée.
C'est ce qui arriva en 1848. Le troisième personnage de la révolution , l'armée , voyant le peuple et la garde nationale d'accord , ne crut pas devoir prolonger une lutte qui dès lors était moralement décidée. Depuis 1830, où, à part les Suisses et la garde royale, elle se comporta comme en 18Zi8 , l'armée met son point d'honneur à laisser passer les révolutions quand décidément c'est , non une émeute, mais une révolution. Honorable point d'honneur et détermination équitable en un temps aussi troublé que le nôtre , en un temps où les idées se livrent , hors de la région des batailles , une bataille si acharnée !
Est-il possible en tout ceci de voir rien de fortuit et d'accidentel? Tout n'était-il pas écrit d'avance? Peuple, garde nationale , armée, étant tels qu'ils étaient au moment donné , pouvaient-ils faire autre chose que ce qu'ils ont fait ? L'un dresser des barricades, l'autre les autoriser, l'autre enfin relever ses armes? Qui ne savait les sentiments républicains et socialistes des prolétaires, la désaflection des gardes nationaux, et, en de semblables occurrences, l'abstention des militaires ? Remettez par la pensée ces trois acteurs en présence à la fin du règne de Louis-Philippe , et
imaginez, s'il est possible, une autre solution que celle qui a eu lieu effectivement.
A moins qu'à côté des trois personnages réels et décisifs, on ne tienne compte des trois personnages officiels et véritablement métaphysiques, tant, au moment d'exercer quelque action , ils se sont montrés incapables d'aucune prise sur les choses vivantes et mouvantes, la cour, la chambre des députés et celle des pairs ! Semblables à ces vaines existences sans corps {tenues sine corpore vitas) que le héros de l'Enéide écarte devant lui , il ne parut pas que ces personnages officiels eussent vie , car ils s'évanouirent comme des fantômes.
Allez plus loin , et étendez votre regard hors de France. L'accident (le mot en vaut un autre) , l'accident ne s'arrêta pas à Louis-Philippe. Berlin vit aussi la révolution triomphante; Vienne entendit ses glorieux prolétaires et ses nobles jeunes gens proclamer la Constitution ; Bade se mit en république ; Milan et Venise expulsèrent leurs oppresseurs ; Florence se débarrassa de son grand-duc ; Rome chassa le pape ; à Madrid , il y eut une émeute , et , en Angleterre même, le chartisme donna signe de vie. Oh ! admirable explication d'un événement si vaste et si complexe ! Accident partout ! accident au Nord et au Midi ! Accident à Rome et à Vienne , à Milan et à Berlin , comme à Paris ! Accident qui a fait que l'attitude de l'armée prussienne et même de l'armée autrichienne a été , dans la première phase de la révolution, si peu décidée, si peu tenace! Accident qui , la politique de résistance se prolongeant outre mesure, ne manquera pas de se renouveler !
Souvent on entend dire que, si la République dure, elle le doit à la compétition que se font les trois monarchies prétendantes, et que, si au lieu d'avoir affaire à l'impérialisme, à l'orléanisme et au légitimisme, elle n'avait affaire qu'à un , elle serait promptement renversée. Erreur que le moindre coup d'œil jeté sur l'Europe suffit pour dissiper! Il n'y a point de prétendants à Berlin ni à Vienne, et cependant les trônes y ont été singulièrement ébranlés, et ils l'ont été justement dans la mesure que comportait l'état
des esprits. En 18i8, à Vienne et à Berlin, la situation était non républicaine, mais constitutionnelle; plus tard elle sera républicaine. Chez nous, grâce à Tavance que la grande révolution de 89 nous a donnée, la République arrivait naturellement ; et elle se maintiendrait avec un seul prétendant comme elle se maintient avec trois.
J'ai signalé soigneusement chacun des pas auquel Louis- Philippe, s'arrêtant, aurait prolongé la monarchie et évité de m.ourir dans l'exil ; cela est utile dans notre phase actuelle, où la résistance use de sa puissance provisoire avec une imprudence dangereuse ; et je termine en citant les fermes paroles de Daniel Stern : « L'empressement sans pudeur des serviteurs de la dynastie à venir saluer cette RépubliqtkS, qu'ils déclaraient, la veille, plus impossible encore que haïssable , ne découvrait que trop, dans le pays légal , ce néant des convictions au sein duquel se prépare la décadence et se consomme la ruine des pouvoirs caducs. La vieille société quittait la place.... Considérer à ce point de vue la révolution de février et l'institution de la République, c'est, je ne l'ignore pas, entrer en contradiction complète avec l'opinion commune, qui ne veut plus voir aujourd'hui, dans cette révolution immense , que l'habile manœuvre d'une faction, qu'un acte de violence et de traîtrise. Suivant ce nombreux parti humilié en février, et qui se venge , à cette heure , par des fanfaronnades , un ordre donné à propos , un mouvement de troupes mieux exécuté, un prince de plus à Paris, un combattant de moins dans la rue , un orateur absent de la chambre , et la dynastie était sauvée, et le pays légal reprenait, après un désordre presque insensible, le cours de ses prospérités. L'avenir n'est pas loin qui fera justice de ces frivoles assertions. L'histoire montrera avec évidence que jamais peut-être la surprise, l'accident, l'action personnelle d'un homme n'eut moins de part dans le renversement des choses établies. La révolution de 1848 ne s'est faite , il faut bien qu'on le sache, ni par conspiration, ni par connivence, ni par coup de main , ni par guet^apens. La force matérielle , et c'est là le caractère supérieur de cette révolution , n'y eut qu'un
238 DES PROGRÈS Dn SOCIALISME.
jeu très-secondaire. Il n'est pas un chef de parti qui se puisse vanter avec fondement qu'il l'ait conduite ou qu'il eût pu la vaincre. »
CAlé négatif. - Impuissance i.
On appréciera d'autant mieux l'impuissance de l'ordre ancien que l'on se représentera plus vivement la singularité de notre situation politique, qui est unique dans l'histoire. Tout ce qui est présentement autorisé en France est monarchique , et cependant tout reste en république. Supposez quelque chose de pareil, mais inverse, dans quelqu'un des pays présentement monarchiques qui nous environnent; supposez qu'à Rome ou à Milan, à Berlin ou à Vienne, toute autorité soit républicaine, le roi et ses ministres, les préfets et leurs sous-préfets ; supposez qu'il y ait récompense active pour les républicains, et persécutions non moins actives contre les monarchiques; supposez qu'on envoie en Afrique tout soldat ou sous-officier convaincu d'avoir manifesté des sentiments royalistes , et qu'on prodigue les faveurs à ceux qui manifestent des sentiments contraires; supposez que les plus humbles fonctionnaires, de modestes instituteurs qui ont, eux et leurs familles, si grand besoin de leur petite place , soient impitoyablement destitués à la moindre expression du dévouement qu'ils ont pour leurs rois ; supposez qu'il soit permis de crier partout vive la République ! et interdit, sous peine de disgrâce, d'emprisonnement et de guet-apens de crier vive le roi ! ou vive Cempereur ! supposez que les journaux qui soutiennent la république soient choyés et protégés,
< National , l4 octobre 1850.
tandis que ceux qui soutiennent la royauté sont incessamment exposés aux procès, aux amendes, aux emprisonnements avec toutes les aggravations que la rage républicaine pourrait imaginer ; supposez que , de ces mêmes journaux , les uns (les républicains) aient la protection du préfet de police pour se vendre sur la voie publique, et les autres (les royalistes) soient poursuivis à outrance et chassés de cette même voie; supposez que les républicains desdits pays monarchiques aient toute liberté pour s'entendre avec MM. Ledru-RoUin , Mazzini , Kossuth et autres du dehors pour Tavancement de la république , et que les royalistes qui voudraient défendre leurs institutions et auraient des intelligences avec le comte de Chambord, le comte de Paris ou l'électeur de la Hesse , soient sévèrement surveillés et punis; supposez que l'autorité supérieure tolère, encourage , protège une société qui ait pour but déterminé de proclamer la république , et , dans sa partialité toute républicaine, poursuive, persécute, dissolve toute société ayant pour but de protéger la monarchie ; supposez tout cela, et estimez ensuite combien de temps les monarchies dureront à Rome et à Milan , à Berlin et à Vienne ; combien de temps les sympathies dévouées des populations résisteront à ces excitations continuelles vers la république , à ces provocations incessantes contre la monarchie ; combien de temps elles braveront la menace et tiendront contre la séduction ; combien de temps leurs sentiments monarchiques pèseront assez dans la balance pour entraver les tentatives anarchiques des républicains maîtres du pouvoir, du budget, des places, des prisons et de l'exil. Ah! ces monarchies que le souffle populaire a déjà renversées une fois à Rome et à Milan , et si fort ébranlées à Berlin et à Vienne , ces monarchies disparaîtraient comme un vain sim.ulacre.
Eh bien ! c'est à un pareil régime que la République française est mise depuis le 10 décembre ; et c'est à un pareil régime qu'elle résiste! Toutes les forces publiques sont tournées contre elle, et toutes les forces publiques échouent. Tous les efforts des puissants se réunissent pour la renverser, et il se trouve que les puissants ne sont plus aussi
forts qu'on le croyait ; tous les habiles font combinaisons sur combinaisons, et il advient que les habiles ne sont pas encore assez habiles ; tous ceux qui se croient à la tête de la société font signe qu'il faut marcher vers la monarchie ; et la vile multitude, désobéissante désormais à des chefs qui ne sont plus dignes de la conduire , se tourne vers la République. Tout ce que nos mœurs, si profondément adoucies par la révolution de juillet et par celle de février, permettent contre les républicains , est mis en jeu ; et chacun , s'obstinant dans la fermeté et gagnant de plus en plus une satisfaction intime et profonde dans la pratique du dévouement , accepte résolument la disgrâce et la persécution ; si bien que la République résiste.
Résister en de telles circonstances suffit déjà pour montrer le vrai caractère de notre situation politique et la faiblesse réelle des moyens en apparence tout-puissants dont la réaction dispose. Résister suffit ; mais on ne résiste pas seulement ; et un progrès paisible , mais non inaperçu , fait sentir de plus en plus l'incompatibilité de nos mœurs avec une monarchie quelconque et la prépondérance du sentiment social , à la fois le mobile et le soutien de notre République. Il faut (et c'est là ce qui fait notre ascendant) , il faut désormais que toutes les forces sociales , jadis régularisées sous les noms de clercs , rois , barons et serfs, depuis disjointes et brisées par l'évolution de l'esprit humain, soient refondues et entrent dans de nouvelles combinaisons qui les vouent directement au bien commun. La sociabilité du moyen âge (pour ne pas remonter plus haut) fit tout ce qui était possible avec les éléments qu'elle possédait ; mais ces éléments ne sont plus que poussière ; et à toutes ces classes jadis privilégiées dans une société qui , à côté de privilèges , leur imposait des devoirs , il ne reste plus que le désir de conserver les privilèges sans être astreint à aucun devoir correspondant. A quoi peuvent servir présentement un roi , une noblesse , un clergé ? Leur fonction se concevait quand le gros de la population , étant serf, avait besoin d'être protégé par le roi et élevé par le prêtre dans la demi-éducation qui caractérise si bien le moyen âge
entre l'état brut de l'esclavage sous le paganitme et l'éducation complète réclamée par l'homme moderne. Mais aujourd'hui que nous autres vilains ne sommes plus serfs, que voulez-vous que nous fassions du roi, des barons et du clergé ? Le roi ? Le roi nous a aidés à nous afifranchir ; reconnaissance dans le passé et dans l'histoire ; mais pour le présent, rayons cet office, qui, n'ayant plus de but, n'est plus que du parasitisme. Les nobles ? ils avaient pour fonction de nous entretenir sur leurs domaines pendant la paix, et, pendant la guerre, de nous défendre. Maintenant, ils ne nous entretiennent plus sur leurs domaines, ils ne nous défendent plus à la guerre, et, si on les conservait, ce ne seraient que des bourdons inutiles dans la ruche sociale. Le clergé ? Personne plus que nous n'apprécie son office durant la transition du paganisme au christianisme et durant le moyen âge ; mais cet office s'épuise au moment où son catéchisme cesse d'être en rapport avec la conception moderne du monde et l'émancipation des serfs. Notre catéchisme, à côté duquel le sien est un simple embryon, écarte l'ancien pouvoir clérical et exige la constitution d'un pouvoir spirituel distributeur de l'éducation et régulateur de la morale sociale.
Voilà pourquoi nous tous, descendus des hommes de poesté (comme on disait dans le moyen âge, homincs potestatis, hommes qui dépendaient d'autrui), nous tous qui formons l'immense majorité de la population , passons sans relâche du côté de la République , laissant roi , barons et clercs. On a beau nous appeler vers ce trépied d'une société écroulée ; rien ne nous y attire plus. Et ceux-là même qui nous y poussent n'en connaissent pas les conditions d'existence et ne sont , dans la réalité , que des fauteurs d'anarchie. Sans parler de la querelle de nos trois monarchies , querelle inintelligible , s'il est vrai qu'il y ait maintenant quelque principe monarchique ; sans parler de l'impérialisme, qui a ses nobles de fraîche date, son clergé concordataire et un sénatus-consulte en poche ; du légitimisme, qui a ses gentilshommes, son clergé d'avant la révolution et ses prétentions héréditaires ; enfin , de l'or-
léanisme, qui, comme le Sosie de Molière, supplie le dieu de Wiesbaden de vouloir bien le laisser être un frère cadet et inoffensif; sans parler, dis-je, de tout cela, qui n'a qu'un très-fugitif intérêt de circonstance, notons que nos prétendus meneurs n'ont aucune idée de ce à quoi ils nous mènent. Nous rappeler en plein moyen âge (ce qui est, de fait, la seule solution logique que pourrait proposer le parti rétrograde), dépasse non- seulement les forces, mais l'imagination même des plus hardis conservateurs. Si donc ce n'est pas au moyen âge que l'on tend, c'est vers quelqu'une des situations intermédiaires, ou celle des guerres religieuses et de la dissolution de l'unité catholique, ou celle de la révolution d'Angleterre , qui intronisa le gouvernement constitutionnel , ou celle de la révolution française et de ses suites. Dumomentque l'on sort du moyen âge et de son organisation stable pendant quelques siècles, on est nécessairement dans la grande période révolutionnaire qui commence au protestantisme et qui n'est pas encore finie. Essayer d'une monarchie quelconque plus ou moins bâtarde, c'est uniquement allonger la révolution , en multiplier les péripéties , en aggraver les commotions ; mais ce n'est aucunement la clore. La clôture, qui, on le voit, ne peut pas être derrière nous , ne peut être que devant.
Ainsi s'explique l'impuissance définitive des partis rétrogrades. Jamais ils ne réussissent à se remettre au point d'où la marée révolutionnaire les a emportés ; et , quand ils reprennent pied pour un moment, c'est à un niveau tout différent. Ainsi, aujourd'hui, en France, ils ne reprennent pied que dans la République, de même que les rétrogrades collatéraux d'Espagne, d'Italie et d'Allemagne ne reprennent pied que dans des institutions constitutionnelles. J'ai énuméré, sans rien omettre d'essentiel , tout ce qu'ils ont tenté et tentent présentement encore pour faire un pas vers leur restauration tricéphale: rétablissement, par la force, du pape et de l'inquisition , loi contre la presse, restriction du suffrage universel, loi d'enseignement, prorogation du président. Impuissantes vieilleries ! Qui ne sait ce que peut tout cela? Le pape u'était-il pas à, l\om€f quand en juillet et
en février nous avons successivement chassé la branche aînée et la branche cadette ? N'avons-nous pas eu les lois contre la presse sous la restauration et celles de M. Thiers sous la quasi-restauration ? Notre éducation n'a-t-elle pas été livrée à Tinfluence cléricale sous Charles X ? Et qu'est-ce qu'un président prorogé à côté d'un roi restauré par toute l'Europe et de l'homme cauteleux et habile à qui la chambre des députés remit le sceptre en 1830 ? Gâchis infini, anarchie flagrante , de laquelle le socialisme se détourne de plus en plus pour aller vers la réorganisation des croyances et des mœurs, réorganisation placée bien au-dessus de la portée de pareilles tentatives.
C'est le heurt inintelligent des mesures politiques contre les croyances. On veut conserver; mais avec quoi? Les croyances sont le ciment des sociétés : quand elles sont ébranlées, arrachées, émiettées, on essaye alors inutilement de faire tenir debout ce qui naguère se soutenait par sa propre consistance. Vainement on se récrie ; vainement on fait voir comment hier tout cela était solide. Oui , hier ! mais aujourd'hui la chaux et le ciment ont disparu , et le moindre choc disperse les fragiles reconstructions. Un journal catholique, avec une très-judicieuse persévérance, insiste sur le miracle de Rimini , approuvé du reste par le pape. Il a pleinement raison ; c'est cela qu'il faut faire croire. Si une madone peinte sur toile peut remuer les yeux, Josué a pu arrêter le soleil, et Jésus ressusciter les morts. Cela une fois admis , nous voilà séparés sans retour du monde moderne, où la science positive domine, et reportés dans le monde théologique , où l'imagination est reine. Persuadez aux populations européennes le miracle de Rimini , et vous aurez fait le pas principal vers la réédification de l'ordre catholico-féodal, tandis que vos lois sur la presse, vos restrictions du suffrage universel,vos prorogations sont des billevesées, ou du moins en seraient si elles n'organisaient pas l'anarchie pour le présent et ne promettaient le trouble pour un avenir rapproché. Je ne me laisse point abuser par un ordre matériel précaire. Quand M. Comte , en i8û2, disait que nous étions en anarchie, avait-il tort?
et la perturbation européenne de 1848 ne lui a-t-elle pas donné raison ? De même , aujourd'hui , nous sommes dans une anarchie dangereuse ; et si quelque lueur de sens commun ne pénètre pas parmi les hautes classes qui nous gouvernent, ou si le peuple n'arrête pas, par son attitude résolue , les vertiges d'en haut , on sentira le sol trembler encore sous les pieds. Notre République de 1848 , avec ses tendances socialistes , est le premier point d'arrêt entre les oscillations révolutionnaires et rétrogrades, le premier élément de notre réorganisation future, et, par conséquent, le premier gage de toute sécurité.
Les réactionnaires n'ayant rien fait pour leurs croyances (je ne connais que les prédicateurs du miracle de Rimini qui tentent quelque chose de sérieux en ce genre), et n'ayant rien gagné contre nos croyances, leur impuissance est complète. Et de fait , ce qui empêche présentement que le socialisme ne fasse un pas de plus en France et hors de France, c'est non la force de ses adversaires, mais le travail même auquel il est livré pour sa propre constitution. A peine aura-t-il posé quelques bases qu'on verra les esprits s'y rallier de proche en proche. L'axiome de la philosophie positive est vrai pour nous aussi bien que pour nos adversaires : les mesures purement politiques sont impuissantes pour l'ordre et pour le progrès. Les seules mesures qui soient efficaces pour l'un comme pour l'autre , sont celles qui modifient le régime intellectuel et moral. Pour arriver à son plein , le socialisme doit satisfaire à tous les besoins qui ont été satisfaits dans le moyen âge par le système catholico-féodal, et dans l'antiquité par le système polythéistique ; et il doit y satisfaire d'une manière conforme à l'état moderne des esprits , c'est-à-dire en remplaçant dans l'ordre spirituel la théologie par la science et le catéchisme par l'éducation, et, dans l'ordre temporel, le roi et ses barons par l'industrie et ses chefs.
On le voit , c'est toute une société nouvelle qui s'élève. J'ai , dans la première série de ces articles , examiné les efforts qu'on fait pour l'empêcher de surgir. La seconde sera consacrée à considérer le travail à la fois intellectuel
et moral, à la fois de raison et de sentiment, par lequel se constitue le socialisme; sujet tout autrement important, tout autrement intéressant que la triste besogne de relever les faux pas, les tendances anarchiques, les peurs insensées , les colères téméraires , les mesures sans avenir d'une réaction qui n'a conscience ni de sa situation ni de celle de ses adversaires.