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dangereuse 3i elle devait aveugler sur les nécessités réelles. Les événements se sont chargés de faire la leçon aux peuples. La brutalité de la réaction a enlevé sur le continent les derniers adhérents au régime constitutionnel ; tout ce qui y tenait , ou retourne piteusement dans le camp des rétrogrades, ou passe résolument dans celui des républicains. Le tiers parti a disparu en Europe. Dans l'Angleterre même , où le régime constitutionnel , étant un vrai produit du sol , a eu une incontestable vigueur, on le verra , à mesure que les prolétaires anglais gagneront en influence sociale, se modifier ou par des voies paisibles , si les hommes d'État de ce pays conservent l'habileté qui les honore , ou par des mouvements violents , si cette habileté cède à des passions aveugles et à des préjugés invétérés.
Le bonapartisme, lui, a eu un sinistre éclat, quand, refoulant les généreuses sympathies de la révolution française , il déchaîng, le carnage et la ruine sur les nations européennes. En cela, un sûr instinct le guidait; ses projets de restauration monarchique, cléricale et nobiliaire n'étaient praticables qu'à l'aide de guerres éternellement entretenues, qui ne laisseraient jamais le peuple respirer et réfléchir. Et ici on voit la connexion étroite entre la guerre et la rétrogradation , et réciproquement entre le développement de la révolution et la paix. Mais de telles combinaisons étaient aussi ineptes qu'odieuses , et ne pouvaient aboutir, comme elles ont abouti , qu'à de douloureuses catastrophes pour nous, qu'à la ruine pour lui. La lassitude de la Franco d'une part, l'insurrection de l'Europe de l'autre, mit fin à ce régime détestable; et, si plus tard, après avoir vu les rois à l'œuvre, des regrets populaires, même hors de France , ont confondu sa mémoire avec la cause révolutionnaire , c'est un égarement que le positivisme a constamment combattu. Ici encore les événements sont venus confirmer de^appré-
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ciations purement historiques et impersonnelles; et, si le bonapartisme , un moment ressuscité , n'a pu rallumer les incendies militaires, du moins il a témoigné hautement son affinité Intime avec tous les éléments rétrogrades de la société.
Ce sont là des vues sur notre état actuel qui ont gagné un grand crédit. J'en fais pleinement honneur au positivisme : ce n'est pas que celle-ci ou celle-là ne se trouvent de temps en temps patronées par un parti ou par une circonstance. Ainsi le gouvernement de la quasi-Restauration soutint la paix, mais sans le reste. Ainsi le bonapartisme a été détesté par les anciens républicains , mais cela n'empêcha pas le parti libéral de s'allier à lui pour combattre la Restauration; et, sous Louis-Philippe encore, l'opposition n'a pas toujours et partout été assez sévère pour repousser un pareil auxiliaire. Seul, le positivisme réunit et coordonne toutes ces vues ; seul, surtout, il les dérive du passé, montrant ainsi qu'elles sont, non pas des conceptions plus ou moins lumineuses d'esprits spéculatifs, mais des conditions historiques, inhérentes à notre situation ; seul enfin, il les met en connexion avec notre avenir, vers lequel elles facilitent la transition. Chez lui , c'est un système ; partout ailleurs ce sont des idées isolées et , partant, toujours près d'être abandonnées pour le moindre intérêt de tactique et de circonstance.
Ce qui m'autorise encore davantage à en rapporter l'honneur au positivisme , c'est qu'elles se lient à plusieurs autres conceptions politiques dérivant du même fond historique, et semblablement rattachées à l'avenir par ce commun office de servir à l'évolution de la phase actuelle. Celles-là n'ont point encore autant mordu sur l'esprit public. Elles heurtent plus directement les préjugés révolutionnaires, et ont besoin, pour se faire jour, que la prédication
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soit plus active, que les événements soienï plus pressants, et que, sous cette double influence, la raison générale fasse un pas.
La transformation sociale qui s'opère à l'aide de la révolution occidentale est d'abord une transformation spirituelle de laquelle tout le reste dépend. De là naît la nécessité, durant la transition où nous sommes, de donner pleine et entière liberté à l'essor spirituel , en d'autres termes de ne pas entretenir, aux frais de l'État, le clergé et l'université , une éducation et une instruction qui sont un obstacle direct à toute réorganisation des croyances et des mœurs. A la vérité, il ne serait pas difficile de trouver présentement parmi le parti démocratique des gens tout disposés à voter la suppression du budget ecclésiastique. L'alliance intime que la papauté et , à sa suite , le clergé catholique ont contractée avec la réaction, a renouvelé les antipathies négatives qui prévalurent sous la Restauration et qui furent si violentes au début de la grande révolution. Mais supprimer le budget ecclésiastique sans supprimer le budget universitaire ce serait manquer le but , et faire d'un acte de saine politique et de haute moralité un acte de réaction révolutionnaire et d'oppression arbitraire. Non, ce n'est pas à opprimer le clergé catholique que doit tendre le triomphe populaire, quoique le triomphe du clergé catholique tende à opprimer le peuple , ce ne sont pas de stériles représailles que la circonstance demande. On opprimerait, on exercerait des représailles si l'on supprimait le budget ecclésiastique sans supprimer le budget universitaire; les deux suppressions sont connexes (en conservant , bien entendu , les intérêts des personnes en possession). Le régime mental auquel on soumet les générations actuelles, régime à moitié théologique, à moitié métaphysique, régime tout composé de contradictions, régime aussi dangereux pour l'ordre que
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pour le progrès , est trop mauvais pour être soutenu par l'État, dès que l'État sera en des mains vigoureuses et intelligentes. Une telle mesure est indispensable à Tordre ; car , jointe à la liberté de presse et de discussion , elle enlève à l'élément' révolutionnaire tout ce qui, dans les moments dangereux, fait sa force, à savoir l'accession des hommes libéraux, qui ne peuvent souffrir un despotisme rétrograde ; elle est indispensable au progrès , car, détruisant ce faux semblant d'éducation et d'instruction dû à l'accollement contradictoire de la théologie et de la métaphysique, elle attire l'attention sur la plus importante lacune de notre état actuel , l'absence d'un pouvoir spirituel, justement comme l'irrévocable abolition de la royauté signale l'absence et montre à tous les yeux la nécessité d'un nouveau pouvoir temporel. L'intervention de l'État doit se borner à entretenir l'instruction primaire qu'il développera , et les écoles spéciales que ses services demandent.
L'interrègne spirituel ainsi créé ne comporte , de la part du gouvernement, d'autre fondation que celle d'une école supérieure spéciale destinée à augmenter la pépinière où il puise pour ses besoins, par exemple la médecine, la haute administration, la magistrature. Proposer une telle fondation, c'est suivre les indications historiques et prolonger ce qui a été fait antérieurement avec un succès éclatant ; c'est développer, agrandir, mettre au niveau social l'école polytechnique. 11 y a des remarques à faire sur cette création due au génie de l'immortelle Convention, création dont le caractère essentiel est d'avoir organisé, dans leur ordre véritable , l'enseignement des quatre sciences , mathématique, astronomie, physique et chimie, sans aucun mélange de théologie et de métaphysique. D'abord l'impossibilitéjj^d'une telle conception dans l'antiquité et dans le
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moyen âge est frappante, les éléments en manquaient; et, forcément, l'esprit humain était condamné ù rester théologique et métaphysique pour une part notable de ce grand tronçon que la Convention n'éprouvait aucun embarras à mettre sous un régime pleinement positif. En second lieu , et cette remarque est inverse de la précédente , la Convention , placée pour les sciences supérieures , biologie et so«ciologie , dans la même situation mentale que l'antiquité et le moyen âge pour la physique et la chimie , n'a pu construire que ce que j'appelle et ce qui est un tronçon. Enfin, tandis que les savants qui en ceci furent les conseillers de la Convention saisirent avec une profonde sagacité ce qu'il y avait de systématisable de leur temps, les savants d'aujourd'hui , conseillers consultés à leur tour par le pouvoir, ont perdu le sens de la conception de leurs devanciers et ne savent plus que la détériorer ; tant, philosophiquement parlant, la génération actuelle des savants est inférieure à celle qui fut contemporaine de notre grande révolution ! Et cela se conçoit et s'explique ; celle-ci n'avait à compter ni avec la biologie ni avec la sociologie , et put embrasser d'un seul coup d'œil tout le monde inorganique : celle-là reste aveuglément enfermée dans ce monde inorganique et ne sait ni ne veut passer dans celui de la vie et des sociétés. Mais le positivisme, qui a fait ce grand pas, indique sans hésiter et comme un simple et facile corollaire de sa doctrine , comment doit être prolongée et transformée l'école polytechnique : il s'agit d'y introduire, à la suite de la chimie, la biologie et, à la suite de la biologie , la sociologie ^ Le génie philosophique de la Convention ne fut pas inférieur ù son
1 Voyez Rapport à la tocîété potitiviiie par la commission chargée d'examiner la nature et le plan de l'école positive destinée surtout à régénérer les médecins, mars 1849, chez Mathias, quai Malaquais, i5; et p. 104 de ce volume.