‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 10 sur 72 · XIV NOTICE · texte numérisé non relu

XIV NOTICE

forma beaucoup de plans auxquels il ne donna pas suite. Un essai de sa plume parut toutefois en ce temps-là. Son amitié pour un de ses anciens professeurs de Versailles lui fit écrire les premières pages qu'il ait publiées. M. Anquetil venait d'achever son élégante traduction en vers français des odes du lyrique latin. Il désira qu'Hippolyte Rigault y joignît une Étude sur les poésies lyriques d'Horace. Cette étude que Rigault élargit et compléta plus tard avec un talent plus mûr, par un travail sur les satires et sur les épîtres du même poëte, est écrite avec une vivacité spirituelle et semée des traits les plus heureux. On put trouver qu'il y avait même un peu trop d'esprit et que les idées ingénieuses, répandues à pleines mains, s'y pressaient avec une surabondance que le jeune écrivain n'avait pas encore tout à fait l'art de contenir et de régler. Cette exubérance d'imagination , cette profusion qui trahit l'embarras de la richesse, est au début un heureux défaut; il y a beaucoup à attendre de ceux qui ont, dans leurs commencements, une sève à réprimer. Rigault possédait un trésor où il ne fallait plus mettre que de l'ordre. On pouvait lui dire comme dans la fable : « C'est le fonds qui manque le moins. » Et qu'il était déjà facile de reconnaître, dans ce premier jet, la finesse en même temps que la justesse de son esprit , son bon sens, sa malice, et les qualités brillantes de son style !

Cet écrit, dont il ne faut pas oublier la date en le relisant, est encore intéressant à un autre point de vue. Composé sous la ré[)ublique, il est aisé d'y apercevoir que les opinions politiques de Rigault s'étaient à ce moment retournées contre les excès de la liberté, avec une vivacité qui, je crois, n'aurait plus été tout à fait la même quelques années plus tard, ou plutôt aurait changé d'objet. Il est bon « de tenir compte, comme l'auteur le demande lui-même pour Horace, de cette éducation soudaine et irrésistible que donnent les grands événements. » Malheureusement, dans notre pays sujet à tant de révolutions et de contre-révolutions, cette éducation se refait sans cesse en des sens contraires ; et les gratids événements ne donnent pas en une fois toutes leurs leçons. Mais

SUR IITPPOLYTE RIGAILT, XV

s'il y a beaucoup d'esprits que la lumière changeante de ces enseignements appelle toujours très à propos du côté des causes qui triomphent, il y en a de plus désintéressés qu'elle éclaire autremeFit en les attirant du coté des vérités vaincues. Ce sont ceux dont Rigault a très-bien dit, dans cette même Élude, « (ju'ils ne cherchent en se renouvelant qu'un nouveau moyen de servir leur patrie.» Rigault a peut-être été un peu complaisant de mettre Horace dans ce parti-là; mais pour lui, il en a toujours été.

Après avoir professé pendant un an et demi dans la chaire de seconde de l'ancien collège Henri IV, Rigault, au mois de septembre iSriO, fut nommé professeur titulaire de la même classe au lycée de Versailles, où il se retrouvait comme en famille, au milieu de ses anciens maîtres, entouré de vieilles amitiés et des souvenirs toujours présents de sa gloire d'écolier.

Ce fut dans cet heureux, moment de sa vie, au mois d'avril 1851, qu'il épousa mademoiselle Roussel, tille d'un honorable magistrat d'Évreux. Il faisait , pour le reste de ses trop courtes années, alliance avec le bonheur. Sept ans, (que la destinée est jalouse î et que la félicité de l'homme, quand elle est complète, a peu de durée ! ) sept ans de la plus douce et de la plus parfaite union ! Rien n'y a manqué : de part et d'autre toutes les vertus domestiques, la sagesse, la bonté, les qualités les plus aimables; l'afl'ection mutuelle, l'accord des esprits et des cœurs; et toutes les bénédictions du ciel, deux enfants tendrement aimés, un nom chaque jour plus honoré et plus célèbre, des succès éclatants, dont les jouissances sont plus que doublées quand on sent près de soi un cœur qui en est plus fier et plus heureux que vous-même. Souvent ce qui a tenu le plus de place dans notre vie est ce qui peut en avoir le moins dans notre biographie : il y a des sentiments, il y a de saintes tendresses qui ont été la meilleure part de nousmêmes et qui, même après la mort, sont faites pour rester dans cette ombre où les regards du monde les profaneraient. La parole même d'un ami n'a pas le droit de s'y arrêter. Mais si quelque part dans les écrits de Rigault, à travers une

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