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allusion délicate et discrète, et sous un trait échappé à sa plume dans un moment de doux sourire, j'entrevois, je de* vine un petit coin à peine esquissé de cette vie heureuse, de ce charmant intérieur, je ne puis craindre de Tindiquer. Quoique, dans ses libres entretiens avec ses lecteurs, Rigault aimât à répandre ses sentiments, il savait jusqu'où doivent aller les confidences que Ton fait au public; car il avait le tact exquis des esprits distingués et lins et des nobles cœurs ; il avait, sans roideur et sans contrainte, le bon goût et la mesure. Mais il ne s'en écartait certainement pas, et ce n'était qu'une vive et agréable saillie qui ne le mettait pas trop en scène, lorsqu'à ces personnages de la comédie, semblables à bien des gens du monde réel, à ces pauvres malheureux, réduits à dix mille livres de rente et pleurant, au milieu de celte affreuse indigence, sur la vie devenue impossible et sur l'amour dans le mariage désormais flétri et dépoétisé, il disait* : « Ils ne sauront jamais ce qu'on peut avoir de bonheur sur cette terre pour dix mille francs par an. Ils seraient bien étonnés d'apprendre qu'à si bas prix, malgré renchérissement des loyers et des vivres, on peut encore se marier, avoir des enfants, pas trop, mais au moins une fille et un garçon, que leur mère « lave » de ses propres mains, sans que son mari l'en aime moins ; qu'on peut se loger un peu haut, mais en bon air et dans des maisons de bonne mine; qu'on peut se meubler sans luxe, mais décemment, recevoir quelquefois ses amis à dîner et leur donner le thé le soir sans cérémonie ; qu'on peut avoir des livres, et même une jardinière en bois peint, avec des primevères dedans; qu'on peut aller de temps en temps dans le monde et y porter, outre un esprit tranquille et un cœur content, une robe assez fraîche, un habit nullement râpé et des gants irréprochables. » Je ne sais pas si les lecteurs soupçonnaient là quelque chose de plus qu'une spirituelle fiction imaginée pour donner une leçon, et que l'idéal d'un petit ménage heureux, honnête et sensé, opposé à ces extravagantes impertinences du luxe et de
' l);iri.s la Itcvue de quinzaine du 18 février 1858 : Du Style dans la comédie.
SUR llirPOLYTE RIGÂULT. XVII
l'envie; mais nous qui montions souvent les quatre étages de celte ciière maison de la rue de Condé où les amis trouvaient un si cordial accueil, nous qui connaissions la petite jardinière fleurie, les livres aimés de leur maître, ses goûts à la fois modestes et élégants, le tlié du soir au milieu des causeries animées, les deux charmants enfants, la petite fille et le petit garçon, enfin la meilleure et la plus dévouée des mères, nous ne pouvons relire cette peinture d'une vie si simple et si douce, cet hoc erat invotis du bon père de famille et de l'aimable homme du monde, sans nous retrouver par le souvenir près de celui qui rassemblait autour de lui tant d'affections et tant de bonheur.
C'est un exemple à peu près unique d'ailleurs dans les écrits de Rigault d'un passage où il ait peut-être laissé apercevoir un peu plus que ses idées et ses sentiments, quelques traits de sa personne que les yeux seuls de ses amis étaient bien sûrs de reconnaître, et un souvenir involontaire de la douceur de sa vie privée. Cependant, et sans vouloir, ce qui serait peu judicieux, le chercher quand il s'effaçait, j'aurais quelque peine, en relisant une autre Revue de quinzaine {sur la dévotion du temps), à ne pas trouver encore quelqu'un qui lui ressemble un peu dans cette dix-scptèime catégorie qu'il réclame pour de bons et honnêtes maris, dignes d'échapper aux seize terribles catégories du livre intitulé : les Épreuves du mariage.
Rigault avait donc trouvé , pendant son professorat de Versailles, tout ce qui encourage le plus au travail, la vie calme de famille, le contentement du cœur et une aflcction prête à s'associer à ses succès. Son désir d'entrer activement dans la vie littéraire, et de mêler les travaux de l'écrivain à ceux du professeur, était devenu plus vif. Il s'était élevé, toujours dans le même lycée, de la chaire de seconde à celle de rhétorique, lorsqu'au commencement de l'année 1852, il écrivit ses premiers articles dans la Revue de l'instruction publique. Sa vocation de journaliste se révélait. Il débuta par une polémique assez ardente, où il montra tout d'abord la vivacité de son esprit, l'agilité de sa plume, la finesse de sa
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raillerie, et, disoiis-le en même temps, la modération, la sagesse de ses idées et de ses sentiments, la fermeté de sa raison, la solidité de son jugement. La cause qu'il détendait était bonne. Après avoir attaqué longtemps l'Université, sous prétexte de monopole, et au nom de la liberté d'enseignement, après être parvenu, avec l'aide des malheurs qui avaient troublé la conscience publique, à démanteler la place, qu'on se promettait de ruiner bientôt, on s'était mis en campagne contre l'antiquité classique. Tuer le culte de cette belle littérature était un moyen ingénieux de tuer des concurrents qui le professaient. On avait donc découvert que l'Université enseignait le paganisme, et que la mythologie d'Homère et de Virgile, la morale de Platon et de Cicéron détruisaient parmi nous, comme un ver rongeur , la religion et la société. Nous étions dans un temps où aucune folie ne pouvait être traitée avec dédain, et où le bon sens, qui sait ordinairement triompher par sa seule force, avait besoin qu'on lui vînt en aide. Rigault fut alors un de ses plus vaillants et de ses plus utiles auxiliaires. On affecta d'abord de prendre en pitié ce jeune combattant, qui descendait dans la mêlée avec des armes si peu éprouvées. Mais il fallut bientôt sentir que ses coups étaient sûrs; et, quand la déroule fut complète, il aurait eu le droit de dresser pour sa part d'assez beaux trophées.
La religion, qu'on avait imprudemment engagée et compi omise dans un débat scolaire et dans une question de concurrence, parut à quelques personnes pieuses y avoir été blessée. Elles ne surent pas bon gré à Rigault d'avoir fait ses premières armes sur ce terrain, et le nom de voltairien fut prononcé. Il lui a souvent été donné depuis, dans une assez mauvaise acception. Si l'on avait seulement entendu par ce mot qu'il croyait à la tolérance, à la raison et au libre examen, qu'il repoussait le fanatisme et l'esclavage de la pensée, qu'il avait l'esprit net et juste, et qu'il savait se moquer des sots, je ne verrais aucune difficulté à le compter parmi les fils de Voltaire; mais si l'on a cru reconnaître en lui un esprit irréligieux et sceptique, un ennemi du christianisme, il eût été bon d'y regarder à deux fois. D'abord dans cette querelle sur
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le paganisme dans l'éducation, il avait des alliés très-respectables et très-ortliodo^es. Il avait lait, comme il se plaisait à le reconnaître, un grand usage du livre d'un excellent chrétien, M. l'abbé Landriot. l'ne partie de l'épiscopat, sagement inspirée, s'était levée aussi pour arrêter celle invasion de barbares qui, sous la bannière de l'Église, voulaient aller saccager la terre classique des lettres, et fermer aux générations nouvelles l'accès des plus beaux monuments de l'éloquence, de la poésie et de la pbilosophie anlicpies. Mgr Dupanloup, Mgr Donnet, les archevêques de Besancon et de Rouen 'et, grâce à Dieu, ils ne furent pas les seuls dans l'épiscopat français) soutinrent la cause des bonnes études. Remarquons ensuite que fiigault n'avait pas, dans rentraînement même de la lutte, laissé s'égarer ses coups sur les choses dignes de respect. Il y a plus : il avait toujours insisté, non par une hypocrite précaution oratoire, mais avec une conviction sincère et bien arrêtée dans son esprit, sur la nécessité d'enseigner c/jr^iiennement les lettres paicnnes ; il demandait que l'étude de l'antiquité chrétienne, de ces Pères de l'Église, dont il a toujours tant admiré l'éloquence, fût mêlée, dans une sage proportion, par les maîtres de notre jeunesse, à l'élude de l'antiquilé profane.
Depuis ce premier essai de sa plume de journaliste et ce début qui, par le hasaid des circonstances, l'avait mis aux prises avec les exagérations religieuses, on le retrouva plus d'une fois sur un terrain brûlant. Ouand on s'est rencontré un jour avec certains adversaires, qui n'ont pas tout à fait profité de l'Évangile pour y puiser des leçons de justice, de mansuétude et de charité, ni de l'habitude de la discussion pour y apprendre la politesse, il est dillicile de n'être pas rappelé de temps en temps au combat par leurs incorrigibles violences. Une insigne maladresse , dont il faut être bien aveugle pour ne pas voir aujourd'hui les déplorables effets, a d'ailleui^ jeté les questions de liberté de conscience et de tolérance religieuse en pâture aux esprits actifs qui se sont vu retirer d'autres aliments. Enfin une pente naturelle de l'esprit de Rigault le portait vers ces grands objets des croyances ^e-