‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 14 sur 72 · XXII NOTICE · texte numérisé non relu

XXII NOTICE

cause. Renfermée jusque-là dans l'examen des questions universitaires et des livres d'enseignement, il lui fut permis de devenir plus ambitieuse. Rigault se sentait à Tetroit dansée cercle trop limité. Il avait besoin de se déployer dans une critique littéraire plus large et d'un intérêt plus général. En outre il ne songeait pas à lui seul : il connaissait et il aimait la jeune université. 11 savait tout ce qu'elle renfermait de talents auxquels l'occasion seule manquait pour se montrer, et que le premier appel susciterait. Il croyait en même temps que, dans la guerre qui lui était faite, tenir modestement ses forces dans l'ombre, c'était faire trop beau jeu à l'ennemi. C'était aussi la pensée de l'homme éclairé, qui avait la propriété de la Revue, et qui en était le fondateur. Au commencement de décembre 1852 la direction littéraire du journal fut confiée à Rigault, et le cadre de ses travaux fut élargi. Sa critique sortit de l'enceinte scolaire. Une brillante pléiade de jeunes professeurs ne tarda pas à se réunir autour de Rigault. La Revue fut le premier journal où se produisirent des écrivains qui sont arrivés depuis à la célébrité et ont pris une place si distinguée dans la littérature et dans la presse, MM. Prévost-Paradol , Taine, About, Caro, Alfred Assolant, Weiss. Quelques-uns des maîtres de cette jeune génération s'associaient à leur œuvre, par exemple le spirituel professeur, que M . Villemain avait choisi pour son suppléant dans la chaire d'éloquence française, M. Géruzez, un des bons amis de Rigault. En môme temps qu'il provoquait et stimulait, avec le zèle le plus actif, les travaux de ses dignes collaborateurs, Rigault continuait d'écrire lui-même dans la Revue, et payait de sa personne, comme ces bons capitaines qui commandent et combattent. Dans ces premiers temps du journal universitaire transformé, il y eut surtout d'excellents articles de lui sur la Question des spectacles et sur le Roman chrétien (mars et mai 1853). Sa critique féconde, facile, pleine d'imagination et de goût, étincelante de verve, vive et dégagée dans la forme, attestant au fond une lecture variée et une instruction solide, fut bientôt remarquée et appréciée à sa valeur par les juges les plus compétents.

SrR IIIPPOLYTE RIGAULT. XXIII

L'attention de ces esprits délicats, de ces irrécusables connaisseurs, qu'il avait attirée sur lui par de si rares qualités d'écrivain , décida de sa fortune littéraire. M. de Sacy particulièrement avait été frappé de ce nouveau talent, qui donnait déjà plus (jue de brillantes promesses. Les sentiments de Rigault lui plaisaient : il y a des esprits qui s'entendent bien vite et des cœurs qui se devinent. Il sentait qu'il pouvait dire au jeune journaliste : « Vous êtes libéral, ce(|ui n'est |)lus de mode, mais est toujours très-bon ; et en même temps vous êtes modéré. Vous aimez la belle et saine littérature, et vous la connaissez bien; enfin quoique votre plume soit vive, comme il convient aux jeunes, vous ne violez jamais les lois de la politesse et du bon goût : vous êtes des nôtres. » Il l'appela donc au Journal des Débats. Il l'aimait avant de le coruiaîlre; il l'aima plus encore quand il l'eut connu : ce fut comme son enfant de prédilection. Je ne sais pas d'autre nom qui exprime mieux, dans ma pensée, cette bonté paternelle d'un bomme supérieur et le tendre respect qu'elle avait insjtiré à Rigault. Mais je ne veux pas oublier non plus que si Rigault avait eu à parler lui-même de son entrée aux Débats, il n'aurait pas eu l'ingratitude de passer sous silence les noms de MM. Berlin, dont l'amitié lui était si bonorable et si précieuse, ni celui de M. Sainl-Marc Girardin, qui était au premier rang de ses admirations et de ses atîections.

Le preniier article de Rigault dans le Journal des Débats est du 14 octobre 1853. Une voulut pas, malgré ses occupations nouvelles, cesser d'écrire dans la Revue de l'instruction publique, où sa renommée avait commencé, et où il aimait à revenir souvent au milieu de sa chère université. J'y trouve d'assez nombreux articles de lui et d'excellents, jusqu'à la date du 30 juillet 1857, c'est-à-dire jusqu'au moment où sa collaboration au Journal des Débats, devenue incessante, nelui permit plus, pour quelque temps au moins, de se partager. Il fallait qu'il eût une rare facilité et un grand amour de l'étude pour suffire à tant de travaux. A côté de ses deux journaux il avait ses devoirs de professeur, qu'il remplissait si bien ! A peu près vers le même temps où il était enrôlé dans

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