SLR HIPPOLYTE RIGAULT. XXV
taisio, le plus de charmant caprice et (rimaginnljon, la raison n'y perdait rien : tfouveiiez-vous de ces petits ciiels-d'œuvre, entre beaucoup d'autres, les Jouets d'enfants, VOisemi de M. Michelet, les Portraits politiques de M. de la Guéronnière. Lorsque Rigauit les a choisis lui-même, pour les joindre, dans ce recueil, à ses Revues de quinzaine^ il n'a pas eu la main malheureuse, ou plutôt il a montré qu'il savait se juger aussi bien qu'il jugeait les autres.
Un des plus rares avantages qu'ait la critique, c'est dV'trc ijtile. Celle de Rigauit faisait beaucoup de bien, parce {\\iq, uon contente d'exprimer d'excellentes vérités, elle avait le ('on de les Taire goûter. Si elle jouissait de ce crédit, sans ( outc elle le devait d'abord à cette l'orme toujours spirituelle qui donnait un laissez-passer à la sagesse ; mais elle avait, pour l'insinuer, un autre moyen très-puissant de séduction. On écoutait beaucoup Rigauit, et il avait prise sur les esprits, parce qu'il était de son temps. Tant pis pour lui! dira-t-on. Non pas, s'il échappait aux sottises et aux vices de ce temps et s'il en partageait seulement les meilleures passions et les meilleures idées. On a vu quelquefois, je le sais, de grands réformateurs de leur siècle lui rompre en visière, le rudoyer et le violenter pour le corriger. Mais Rigauit n'avait pas de si hautes prétentions. Il croyait que pour parler aux gens il est honnête de ne pas leur tourner le dos, qu'à l'aide de cette complaisance on ne se fait que mieux entendre d'eux, et (juc si l'on veut leur dire de temps en temps des vérités qui leur profitent, il n'est pas sage de leur montrer qu'on ne les estime ni ne les aime. Et puis c'était sans calcul et sincèrement qu'il aimait ses contemporains. H n'était pas disposé à les voir en décadence ; et de tristes symptômes, que ses yeux très-ouveris et très-clairvoyants discernaient bien, ne l'empêchaient pas de chercher partout des motifs de meilleure espérance et d'être ingénieux a les trouver. Car il croyait au progrès, non pas en badaud, non pas en hiérophante de l'avenir, en prophète inspiré de Vidée; il était, comme quelques-uns disaient, trop voltairien pour cela ; mais en homme sensé, généreux, plein de sympathie pour les hommes, attentif à la marche
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des choses et confiant dans la bonté de la Providence. Cet optimisme bienveillant formait un contraste plein de charme avec sa perspicacité railleuse, avec son esprit très-enclin à la satire, très-frappé de nos travers et beaucoup trop fin pour ^ être dupe. La moquerie est souvent sèche et froide, et par là décourageante et stérile ; elle ne Tétait jamais chez lui.
La jeunesse surtout, qui d'ordinaire a quelque peur des modérés et des sages, reconnaissait en lui un ami. Elle était touchée de ce penchant qui l'entraînait vers tout ce qui était jeune, charmée de sa curiosité pour tout ce qui était nouveau. Elle lui pardonnait d'aimer les vieux livres, parce qu'il lisait aussi le livre du jour, même le roman, la petite brochure, le drame ou la comédie en vogue. Où trouvait-il du temps pour tout connaître, pour se nourrir sans cesse de l'étude sérieuse des anciens modèles et pour se tenir au courant de la littérature éphémère elle-même ? C'était le secret de sa vie studieuse et de sa facilité. Aucun esprit n'était plus étendu et plus souple, plus ouvert de tous les côtés à la fois; aucun ne possédait mieux ces deux mérites, qui la plupart du temps s'excluent : un goût exquis et un goût large, la flexibilité jointe à la force que donne la règle. 11 s'intéressait à toute chose : aux beauxarts comme à la littérature, aux merveilles de l'industrie, aux voyages, qu'il aimait tant, qu'il faisait si bien et avec tant de profit. Tout cela se retrouvait dans ses écrits, si variés, si riches d'idées, si abondants sur tous les sujets. Veut-on le connaître tel que je viens d'essayer de le peindre? 11 suffit de se rappeler cette aimable querelle qu'il cherchait un jour à M. de Sacy, dans les articles qu'il a écrits sur son beau livre. Comme il lui fait un gros crime « de fermer sa porte à ses contemporains, » de les croire un peu dégénérés, d'avouer qu'il ne lit pas beaucoup la plupart de leurs livres et ne les lira sans doute jamais, « d'avoir le goût sédentaire,» et, ce qui passe les bornes, de ne pas faire grande attention aux machines et de ne pas se déranger pour visiter l'Exposition universelle!
La réputation de Rigault, faite depuis longtemps dans l'L'niversilé, avait grandi par ses travaux dans les Déta/^ et s'était
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n'pandue parmi tous ceux qui lis«'iit. Il n'y avait personne qui ne le regardât comme désigné pour l'enseignement supérieur. Titulaire de rhétorique à Louis-le-firand, il était arrivé à l'apogée de la carrière dans l'enseignement des lycées. H avait un trop bon esprit pour avoir jamais dédaigné sa classe; il s'y trouvait au contiaire tort heureux et se plaisait Souvent à le dire. Il y était entouré d'une jeunesse qu'il aimait, qui le lui rendait bien, et qu'il charmait de sa parole. Ceux qui ont alors étudié sous lui n'ont pas gardé seulement de ses attrayantes leçons un souvenir inelTaçable ' ; ils n'ont f)as oublié non plus sa bonté, ses soins affectueux et cette indulgence amicale qui tempérait toujours la plus sévère de ses corrections, u[i de ces mots piquants et Ilnemenl railleurs qui remettaient chacun à sa place et dont on avait grand'()eur; ils n'ont pas oublié les utiles conseils, l'aimable morale qu'il mêlait si habilement à ses brillantes leçons littéraires. Si Von veut avoir quelque idée de celte raison persuasive, de cette sagesse séduisante avec laquelle il savait si bien leur parler, qu'on relise le charniant discours prononcé par lui, en 1854, à la distribution des prix du lycée l.ouis-le-Grand.
11 n'en était pas moins naturel que Rigault eût le désir de se l'aire entendre à un auditoire plus nombreux et moins jeune, et sur ces grands sujets qui appartenaient à son talent. Il savait que des professeurs de la Faculté des lettres étaient prêts à le proposer pour quelque suppléance, il se sentait attiré, par la plus forte peut-être de ses vocations, vers ce haut enseignement, qui a tant d'éclat en France, et où, même aujourd'hui, il est permis encore d'être éloquent. 11 voulut donc être prêt pour les chances heureuses qui semblaient devoir bientôt s'olVrir; et comme il faut, pour monter dans une chaire de la Faculté, avoir obtenu le grade de docteur, il se mit à préparer ses thèses. 11 se présenta à l'épreuve solennelle du
' Un de ses anciens et de ses meilleurs élèves au lycée Louis-le- Grand, M. Albert Desjardins, a, dans le Journal de l'Oise du 28 décembre 1858, écrit sur ce maître regretté un article où il a exprimé les sentiments de tous ses camarades, et qui n'est pas le témoignage le moins touchant rendu à sa mémoire.