‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 19 sur 72 · XXX NOTICE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE

faut ajouter qu'il avait choisi un sujet bien vaste, d'un bien redoutable accès, qui demande une immense lecture, et où pouvaient se rencontrer tant d'écueils ! C'était l'éloquence des Pères de l'Église. Étude magnifique d'ailleurs, et vers laquelle il était attiré par cette prédilection pour les questions religieuses, dont nous avons déjà parlé, et qu'on a voulu quelquefois iui reprocher comme une témérité, par ce christianisme du cœur qu'on a eu tort de ne pas toujours reconnaître en lui, et par la généreuse ambition qu'il avait de contribuer pour sa part à rappeler l'âme de la jeunesse vers le spiritualisme et vers l'amour du bien et du beau.

Dans les remarquables pages qu'il avait écrites en 1853, dans le Journal des Débats^ à l'occasion des Études de M. Charpentier sur ce même sujet des Pères de l'Église, il s'était plu à rappeler les équitables paroles de M. de Montalembert déclarant, avec une autorité toute particulière, que « pour acquérir des notigns morales vraies, impartiales sur les grands hommes et les grandes époques de l'Église, » c'était à l'Université qu'il fallait s'adresser. Il ne faisait donc que marcher sur les traces des illustres professeurs qui avaient rouvert pour nous les sources depuis longtemps négligées de cette belle littérature sacrée. Leur exemple était un encouragement et, s'il en avait eu besoin, une justification de son entreprise. Mais, il faut le dire aussi, leurs éloquents écrits, surtout ceux de M. Villemain, étaient pour lui une difficulté de plus. Un sujet, que de si grands talents se sont approprié, ne se laisse plus approcher sans péril. Rigault le sentait mieux que personne ; il croyait avec raison cependant qu'il est toujours permis de chercher quelque veine nouvelle dans ces inépuisables mines que les plus habiles et les plus puissants ouvriers ne fermeront jamais à leurs successeurs, et dont il semble au contraire que leurs féconds travaux ne font qu'approfondir, accroître et montrer la richesse.

A côté des difficultés inhérentes au sujet qu'il abordait, les études de Rigault rencontrèrent, au dernier moment, des obstacles d'une autre nature. Vers la fin de 1836 il eut le malheur de perdre son excellente mère. Ses travaux furent inter-

SIR IlIPPOLYTE RIGAULT. XXM

rompus; il fallut reculer de quelques semaines rouverture de son cours ; et il eut à soutenir contre son cœur la plus cruelle lutte pour s'arracher à sa douleur, et, sous le poids d'un tel deuil, revenir à la préparation de ses leçons.

Enfin son cours d'éloquence fut ouvert le 27 janvier 18ri7. Il semblait que le bonheur aussi, comme naguère la douleur, voulût le troubler et l'arrêter au moment où il avait besoin de toutes ses forces et de toute sa présence d'esprit. Le matin de ce même jour où il allait prendre possession de sa chaire, il eut la joie d'être père pour la seconde lois. Ceux qui ont connu l'exquise sensibilité de son cœur savent dans quelle inexprimable émotion^ le jeta la naissance de son (ils. Ses amis le supplièrent de ne pas aller au Collège de France où il arriverait brisé par une telle secousse, et où il s'agissait d'un premier début sur lequel il serait jugé. Mais il ne voulut pas faire annoncer un second ajournement de son cours ; et d'ailleurs, disait-il, ce sera une date heureuse !

Nous étions pleins d'anxiété, quand nous le vîmes paraître devant ce nombreux auditoire, pour qui la salle du Collège de France avait été beaucoup trop étroite, et s'asseoir jiàle, ému, cachant mal le courageux elVort qu'il faisait pour se maîtriser. Mais la fermeté de son cœur et de son esprit eut bientôt triomphé. Et tous nous étions suspendus à ses lèvres, écoutant avidement cette parole assurée et nette, d'une facilité et d'une élégance merveilleuse, qui ne laissait jamais faiblir la pensée, et souvent s'élevait à des accents vraiment éloquents. A cette première leçon même, où tant de motifs semblaient rendre nécessaire pour lui un secours qu'il est d'usage de ne pas se refuser pour les discours d'ouverture, il ne s'était aidé d'aucun écrit, d'aucune note. L'épreuve ne pouvait être plus décisive. Aussi depuis ce jour la foule ne cessa pas d'assiéger son cours. Il y venait des hommes du premier mérite, des personnages célèbresqui se connaissaient en éloquence ; et l'un d'eux, à la fin d'une de ses leçons, lui disait : « On est heureux de redevenir écolier, pour entendre un tel maître. »

H ne put aborder, pendant cette année 18j7, que les corn-

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