II NOTICE
sans moi; ce n'est pas non plus de leur apprendre à estimer un caractère et une vie que la voix publique a déjà mieux louée que je ne pourrai le faire. Mais il me semble que chacun des lecteurs de notre cher Rigault est aussi pour lui un ami avec lequel il me sera doux de m'entretenir de lui.
Avoir lu Rigault, c'est déjà l'avoir beaucoup connu ; c'est ravoir vu tel qu'il était : esprit fin et sensé, brillant et solide, cœur généreux, bienveillant, délicat, âme à la fois ardente et sage, en qui la modération n'a jamais refroidi Famour du bien et du beau. Il était de ceux qui laissent une image d'eux-mêmes dans ce qu'ils écrivent, et dont on saisirait la physionomie tout entière sans avoir besoin de la chercher ailleurs; car il avait tout ce qui marque le mieux les écrits d'une empreinte personnelle : la franchise du caractère, la sincérité des convictions, l'indépendance et la netteté des idées, une nature expansive et sympathique, le besoin d'exprimer toujours et de communiquer ses vrais sentiments, ses goûts, ses opinions.
La meilleure biographie d'un écrivain qui, dans des pages si charmantes, a su révéler et faire aimer les qualités de son esprit et de son ame , ce sera donc lui qui, dans ces pages mêmes, l'aura écrite; et l'on pourrait se demander si l'on n'y trouverait pas assez complète l'histoire d'une vie, très-simple d'ailleurs et très-calme, qui s'est renfermée dans les devoirs d'une profession studieuse, dans les travaux littéraires et dans les douces affections de la famille. Toutefois quelques détails biographiques sur les hommes qui laissent après eux une renommée durable sont dus au public par les éditeurs de leurs écrits : il a des droits sur la mémoire de ceux dont le talent est son bien; et ces souvenirs de leur vie, qui achèvent de les faire connaître, sont comme un héritage qu'il réclame. L'exactitude des biographes lui suffit du reste ; il sait où trouver quelque chose de plus.
Hippolyte-Ange Rigault naquit le 2 juillet 1821 à Saint-Germain en Laye. Son père était, dans cette ville, secrétaire de la mairie et receveur de l'hospice : modestes fonctions dans lesquelles il sut mériter l'estime générale, et qu'il remplissait
SIR llllTOLYTE HKiAlLT. ^ III
avec Je zèle le plus actif et le plus charitable; car il s'élait fait surtout l'administrateur des intérêts des pauvres. C'était, au témoignage de ceux qui l'ont connu, une remarquable intelligence. Né dans une liumble famille, il avait du se former lui-même; la culture de l'esprit lui avaitf manqué dans ses premières années; mais plus lard, par la seule force de sa volonté, et sans autre secours que son propre travail, il avait beaucoup appris. Les plus heureux dons naturels, qu'il avait ainsi dévelopi>és librement, faisaient de lui im homme vraiment distingué. Les souvenirs qu'il a laissés donnent l'idée dune frappante ressemblance entre lui et son fils. Un excellent jugement, une vive imagination, une amabilité spirituelle, une charmante conversation, le goût des arts et particulièrement de la musique, et avec tout cela la bonté et la générosité du cœur, furent évidemment chez Ilippolyte Rigaull des qualités héréditaires et transmises avec le sang, (jui faisaient revivre son père en lui. Sa mère était une femme d'un sens très-droit, pleine de sagesse et d'aimables vertus. Je l'ai vue quelquefois dans sa petite maison de Saint-Germain ; et je n'ai pas oublié sa cordialité franche et simple, la douce gaieté de son heureuse vieillesse, par- dessus tout son amour maternel. Elle était fière de son fils; et quel plus légitime orgueil? Il n'écrivait rien qu'elle ne lût avec admiration. Elle voulait connaître jusqu'à ses discours latins que, je pense, elle n'entendait pas beaucoup ; mais elle croyait les comprendre avec le cœur : celui des mères a des illusions touchantes qui leur semblent des lumières surnaturelles. Si quelque chose pouvait renouveler le miracle du don des langues, ce serait leur tendresse.
Rigault commença de bonne heure à faire goûter à sa mère cette joie de ses succès, qui devait la rendre si heureuse jusqu'à son dernier jour. Ses études, qu'il fit au collège de "Versailles, furent très-brillantes. Son étonnante facilité se montra dès lors, et en même temps son ardeur pour le travail. Son caractère lui avait concilié l'affection de ses maîtres; devenus plus tard ses collègues, ils restèrent ses amis : M. Collet, par exemple, son professeur de rhétorique française.