‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 23 sur 72 · XXXVIII NOTICE · texte numérisé non relu

XXXVIII NOTICE

en se jouant et comme sans y penser, caclie sous sa forme vive, spirituelle, malicieuse, les meilleures leçons du bon sens et du bon goCit, la défense de tous les plus généreux sentiments. Tous ces charmants morceaux, d'une si exquise délicatesse, ont paru dans la dernière année de sa vie. Le dernier fut publié le 28 octobre 1858.

Un des plus agréables délassements que Rigault aimait à chercher chaque année, après les fatigues d'un travail assidu, était un voyage de quelques semaines. Cette année-là, au mois de juillet, il avait parcouru une partie de la Suisse et de TKalie du nord, revoyant cette belle chaîne du Mont-Rose, objet pour lui de tant d'enthousiasme, et les lacs enchanteurs de la Lombardie, et Milan, tout ce qu'il avait déjà visité Tannée précédente, et qu'il se sentait plus heureux encore d'admirer cette fois, parce qu'il avait pu ne pas se séparer, pendant ce voyage, de ce qu'il avait de plus cher au monde. Dans les premiers jours d'août il était revenu à Évreux au milieu de sa famille. C'était pour lui un séjour de prédilection et de repos, où il vivait entouré des plus douces affections, près de sa femme, de ses enfants, du père et de la mère de sa femme, je devrais dire de son père et de sa mère : il ne faut pas leur donner d'autres noms ; et de même, dans cette famille si bien unie, son jeune beau-frère était vraiment son frère. Au milieu de cette vie tranquille et de ce bonheur, tout à coup (c'était vers la fin d'octobre), il sentit les premières atteintes du mal qui allait nous l'enlever. Un jour qu'il écrivait avec cette ardeur, ce plaisir et cette liberté d'esprit qui ne l'abandonnait jamais dans le travail de la composition, sa plume si facile s'arrêta sur la page commencée ; sa mémoire se troubla ; il fut quelques moments sans pouvoir ressaisir le (il rompu de ses idées. A la suite de cette crise passagère il eut une grande prostration de forces. Pendant près d'une semaine il resta plongé dans cet accablement. Une mortelle tristesse l'oppressait; il avait perdu le goiilde son bonheur. Cette subile fatigue et celte mélancolie ne semblaient cependant devoir donner aucune sérieuse inquiétude et ne présentaient aucun symptôme grave. 11 avait été, depuis plusieurs années,

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sujet à des malaises névralgiques, dont l'intensité étast moindre, il est vrai, mais qui abattaient ses forces, pendant doux ou trois jours et lui étaient toute sa gaieté naturelle. Un peu de repos le remettait. Cette fois encore tout faisait espérer qu'il en serait de même. Le mal en effet se calma bientôt, et le 9 novembre il put venir à Paris. Nous le vîmes alors, et nous apprîmes de lui l'état de souffrance où il s'était trouvé, et que nous avions ignoré jusque-là. Il nous dit qu'il venait consulter M. le docteur Andral, et que d'ailleurs il avait choisi ce jour pour faire le voyage de Paris, afin de pouvoir le lendemain se rendre à la chapelle Saint-Ferdinand et assister au service anniversaire qui devait y être célébré pour madame la duchesse de Nemours. Il s'y rendit en effet. Je le revis ce jourlà, et je le trouvai beaucoup moins pâle et moins fatigué que la veille, ayant tout à fait repris courage, enfin entièrement semblable à lui-même. Avant de repartir pour Évreux, il alla voir M. le docteur Andral; et cinq jours après, il m'écrivait; ft M. Andral a défini mon état : un accès de spleen nerveux, maladie très-commune, m'a-t-il dit, surtout parmi les gens de lettres, et qui provient d'un excès de fatigue. Tout travail d'esprit m'est défendu... Cependant je vais mieux; je me promène quatre ou cinq heures par jour ; je joue avec mes enfants ; et j'espère que d'ici à peu de temps je serai remis de cette sorte de courbature morale. » Je reçus bientôt de lui des nouvelles encore plus tranquillisantes. «Je vais beaucoup mieux, me disait-il dans une lettre du 26 novembre ; le moral est tout à fait revenu, et je suis aussi gai que d'ordinaire. » L'aimable et spirituel enjouement que je retrouvais dans sa lettre était la meilleure preuve qu'il disait vrai : « Je mène scrupuleusement, continuait-il, la vie animale qui m'est recommandée. Sauf que je n'ai pas quatre pattes, je suis aussi bête que M. Andral peut le désirer. Je regarde mon moi brouter, marcher, dormir. Je resterai au pâturage jusqu'à la mi-décembre environ, et nous reviendrons à Paris. » Il lui était plus difficile cependant qu'il ne le disait, de s'abstenir de cette vie de l'intelligence et du travail qui lui était nécessaire comme l'air qu'il respirait. Non-seulement il s'était remis

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