XL NOTICE
à lire; mais il dictait quelquefois des pensées qui lui venaient à l'esprit, et je ne me sentais pas très-rassuré sur sa docilité à suivre les conseils des médecins, lorsque je lisais dans cette même lettre : « Comme il faudra bien que j'arrive à m'occuper, je vais me créer deux occupations innocentes, qui me distrairont sans me coûter d'effort. Je vais réunir en un volume mes Revues de quinzaine pour la bibliothèque Charpentier, corriger les épreuves, etc., et préparer une seconde édition des Anciens et des Modernes pour M. Hachette qui me l'a demandé. Cela ne me donnera pas beaucoup de peine ; et c'est une transition douce pour revenir aux travaux sérieux. » Malgré cette difficulté qu'il y avait à obtenir de lui un consentement tout à fait soumis et sans subterfuge au repos dont il avait besoin, l'amélioration de son état se soutenait. Le l^*" décembre il vint encore une fois à Paris (hélas! c'était la dernière !) pour y serrer la main de ses amis. Avec quelle joie, qui devait être de bien courte durée, nous pûmes reconnaître que ses lettres n'avaient point exagéré son complet retour à la santé, à la sérénité d'esprit, à la gaieté même, que tous les nuages de tristesse étaient dissipés, et que dans ses entretiens animés et spirituels, comme de coutume, on ne pouvait plus surprendre la trace de ce découragement de quelques jours ! Le lendemain, cependant, il éprouva un léger malaise, et il retourna à Évreux un peu souffrant et attristé. On eut, deux ou trois jours après, de ses nouvelles qui n'étaient point mauvaises. Cependant le bruit du dérangement de sa santé s'était répandu. Sa Revue de quinzaine n'avait point paru ; et, comme il avait demandé au journal trois ou quatre mois de repos, son collaborateur et ami, M. Prévost- Paradol avait dû écrire à sa place. Il avait annoncé la maladie de Rigault dans des termes très-exacts, mais sous lesquels on avait à tort soupçonné quelques réticences, et qu'on avait, suivant l'usage, commentés et ampiiliés. On parlait d'une perte totale de la mémoire, qui eût été la perte même de l'intelligence. Quelques-uns même semaient plus directement la rumeur d'une perturbation complète des facultés de l'esprit. Plusieurs journaux avaient répété cette triste et fausse
SUR llIPPOLYTE RIGAULT. XLl
nouvelle. Nous qui la savions mal fondée, nous n'en étions p.is plus inquiets, mais nous en étions attristés. Jamais intelligence ne fut plus saine et plus ferme que la sienne. Les alarmes étaient sans motif, et notre sécurité était appuyée sur des informations certaines.
Mais bientôt ce fut notre sécurité qui se trouva trompeuse. Le mal qui avait hésité longtemps, et qui avait paru plusieurs fois reculer, mais qui n'avait fait réellement que dissimuler ses ravages, se déclara tout à coup, le jeudi 10 décembre, avec les plus graves symptômes. La fatigue du cerveau était devenue telle qu'il paraissait que le corps ou l'intelligence devait y succomber ; et ce dangereux état se trouvait compliqué de quelques accidents d'autre nature, mais qui vraisemblablement s'y rattachaient. Des médecins de Paris furent a[)pelés en toute hâte : ils laissèrent pressentir que les secours de leur art seraient impuissants. Bien peu de jours après, le mardi 21 décembre, ce coup foudroyant nous avait enlevé notre ami.
Pendant ces derniers jours de souffrance, son courage, sa patience et sa douceur ne s'étaient pas démentis. 11 connaissait son état; mais, résigné pour lui-même, il montrait que toutes ses pensées et tous ses regrets étaient pour sa femme, pour ses enfants, pour toutes ces chères affections qui l'entouraient. Jusqu'au dernier jour (nous le tenons du plus fidèle des témoins) il eut l'esprit occupé d'idées généreuses, de nobles sentiments. En aucun temps il n'avait détourné de Dieu sa pensée; plus que jamais, à cette heure suprême, il la tourna vers lui. Il exprima l'humble et sincère désir d'être éclairé par la vérité tout entière, s'il ne l'entrevoyait encore qu'à travers quelques ombres. Et à qui la vérité se découvrirat-elle, si elle se dérobe à de telles âmes? Ne l'avait-il pas toujours cherchée de bonne foi? N'en avait-il pas toujours eu le goût et l'amour? Il me semble que, pendant sa vie, les plus chrétiens avaient eu moins à demander le changement que l'achèvement de ses croyances. Le vénérable évêque d'Évreux le visita deux fois dans ses derniers moments. Avec la sagesse et la charité d'un bon pasteur, avec ce tact délicat qui vient