SUR HIPPOLYTE RIGAULT. XLIII
trop répandue, et qui a sa source, je le sais, dans le sentiment le plus bienveillant. Rigault a honoré les derniers temps de sa vie par un grand sacrifice. Quand on a vu, par le coup le plus inattendu, cette vie si jeune et si puissante tout à coup brisée, on a cru que la blessure mortelle avait été faite le jour où ce sacrifice s'était accompli. « On s'imagine trop facilement en France qu'on meurt quand on perd sa place, » me disait à ce sujet un de nos amis, qui prouve lui-même par son exemple qu'on peut vivre après avoir sacrifié sa place à sa conscience. Je sais bien que ce mot de place, bien vulgaire et bien plat, à moins qu'il ne signifie le pain de la famille, exprime mal ce que Rigault avait eu le courage de perdre. VneplaceyCe n'est bien souvent qu'un traitement ou la salisfaction d'une mesquine vanité ; mais une chaire d'éloquence comme celle où Rigault avait débuté en maître, c'est la gloire, c'est le bonheur de pouvoir user d'un des plus nobles dons de Dieu, et éveiller, par notre parole, dans les esprits et dans les cœurs des échos de nos bonnes pensées et de nos idées les plus chères. Quand on a goûté une fois de cette satisfaction pure et élevée, on n'y renonce point sans regret; une force qu'on s'est révélée à soi-même et qu'on a manifestée devant les autres avec tant d'éclat, ne se comprime plus sans devenir un tourment. Je reconnais tout cela; et je sais aussi que l'àme de Rigault était sensible et délicate, et que les hommes d'imagination, tels que lui, sont plus facilement vulnérables. Mais d'abord le chagrin qu'il avait dû ressentir n'avait pas été sans compensations. La première de toutes il la trouvait sans aucun doute dans la noble joie d'avoir bien fait, et dans l'estime des honnêtes gens dont les témoignages ne lui manquèrent pas; il en avait une autre dans ses libres travaux d'écrivain et dans les succès croissants qu'ils lui méritèrent. Le Journal des Débats aussi est une chaire et une chaire retentissante. Si Rigault avait eu surtout l'ambition de la célébrité, il jouissait peut-être là d'une diffusion plus rapide encore de sa renommée; et s'il y a dans la parole une communication de soi-même plus intime et plus vive, et par là plus nécessaire encore à certaines natures expansives, et plus douce pour