‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 27 sur 72 · XLIV NOTICE · texte numérisé non relu

XLIV NOTICE

elles, ce n'était pas à son âge qu'il pouvait regarder la carrière du professorat comme à jamais fermée devant lui. Lorsqu'on s'est créé de pareils titres, qu'il est plus facile de méconnaître que d'effacer, c'est alors qu'on peut dire aux ministres qui passent ; « J'attendrai. » Rigault avait trop de raison et de fermeté d'esprit pour ne pas sentir ainsi. Je ne lui ai pas connu cette faiblesse de courage qui fléchit sous le poids d'une bonne action. Je l'ai vu au contraire fort dans cette épreuve ; je l'ai vu prendre sa décision sans hésitation, sans anxiété; il ne s'en est jamais repenti; il a toujours trouvé que le bien qu'il avait conservé valait la rançon dont il l'avait payé ; il a toujours pensé, comme il le disait si bien, dans sa Revue du 13 mai 1858 *, que « si l'on a marché droit et par la grande route, sans essayer de prendre les chemins de traverse, et si l'on a obtenu l'estime de quelques bons amis, c'est encore le mieux, même pour le bonheur, m Aussi ne me suis-je jamais aperçu qu'il eût depuis ce temps rien perdu de sa sérénité d'esprit et de sa gaieté toujours si aimable; et le public, avec qui il s'entretenait si agréablement tous les quinze jours, ne s'en est pas, je pense, aperçu plus que moi. Dans les derniers temps de sa vie, où il fut en proie pendant quelques jours à un si cruel accès de découragement et de tristesse, mais où il avait conservé le pouvoir de juger luimême et de contrôler par la raison un accablement de l'âme qu'il ne pouvait surmonter, il était le premier à s'étonner de cette mélancolie sans cause; il la déclarait inexplicable; il nous disait lui-même que rien ne manquait alors à son bonheur que la force de le goûter. Ce bonheur, il sentait t)ien qu'il en était environné ; car il l'avait toujours mis de préférence dans sa famille, dans ses aflections; et il faudrait l'avoir bien mal connu, pour croire qu'il le cherchât de préférence dans les jouissances si mêlées, et quelquefois si chèrement payées, de la vie littéraire et de la célébrité.

Les coups que frappe la mort sur les jeunes têtes, sur celles-là surtout qui nous sont chères, nous causent toujours

• Ues Quuio de Paris*

SUR IIIPPOLYTE RIGAl'LÏ. XLV

une si horrible surprise que les lois de la nature nous semblent viok'es et (jue nous voulons absolument chercher les raisons d'un tel desordre. L'explication (jue les anciens donnaient de ces morts prématurées était touchante. Ceux à qui le privilège en était accordé étaient, dans leur croyance, ceux que les dieux aimaient. Les chrétiens disent encore mieux sans doute que les décrets de Dieu sont impénétrables. xNéanmoins, au-dessous de cette cause première, dont l'action passe notre portée, et devant laquelle nous devons nous incliner et nous soumettre, toutes les choses de ce monde ont leurs explications humaines. Nous nous sommes demandé, nous aussi, quel secret principe de destruction avait miné cette organisation si forte et si saine, cette vie à qui tant de belles années semblaient promises. Dans notre conviction, le coup fatal n'a pas été porté par le chagrin, mais par le travail. C'est du travad qu'Ilippolyle Rigault a été le martyr, quoiqu'il fût certainement bien digne aussi d'être le martyr de l'honneur et de la probité. Ceux qui n'ont pu être aussi attentifs que nous à le suivre dans sa vie laborieuse entendront peut-être avec étonnement dire que cet esprit si facile ait pu succomber à une tâche qui n'a jamais paru devoir lui peser ni lui coûter d'efforts, tant elle était portée avec grâce. Eh quoi! dirontils, ces pages charmantes, familières, où tout semblait couler de source, c'était donc là un labeur? Vous avez mille fois raison, répondrai-je, de croire que Rigault écrivait avec facilité. Quoique la forme toujours soignée de ses écrits, en apparence les plus légers, leur élégante perfection et l'irréprochable pureté de son style ne permissent pas de le confondre avec ceux qui laissent courir leur plume au hasard et sans réflexion, on ne pouvait, sans l'admirer, être témoin de la rapidité de sa composition. Il était improvisateur devant son bureau de journaliste, comme il l'était dans sa chaire. Mais par quel secret, à quel prix écrivait-il et parlait-il si bien, sans apparente préparation? Sa méditation était incessante. Dans les moments mêmes qui semblaient ceux du loisir, il suivait toujours quelque idée avec ardeur; et il n'était pas dans ses habitudes d'esprit de la laisser confuse et vague : il

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