‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 34 sur 72 · PAR LE VICOMTE A. DE LA GUÉRONNIÈRE · texte numérisé non relu

PAR LE VICOMTE A. DE LA GUÉRONNIÈRE

Le volume d'études politiques que M. de La Guéronnière vient de publier renferme les portraits de l'empereur Napoléon III, de l'empereur Nicolas, du roi Léopold, du comte de Chambord, du prince de Joinville, de M. Thiers, de M. de Morny et du général Cavaignac. La liste de ces noms suffit pour expliquer aux lecteurs la réserve qui m'est imposée. Je n'ai pas à discuter ici les opinions de M. de La Guéronnière. Son livre, qui par les sujets qu'il traite appartient à la politique, est, par le talent qu'il révèle, une œuvre essentiellement littéraire. Je n'y veux considérer qu'un essai brillant dans un nouveau genre d'histoire, une expérience d'art, quej'cssayerai d'étudier sans prévention et sans faveur, comme je t'étudierais dans un écrivain d'Athènes ou de Rome. Je traiterai M. de La Guéronnière comme un ancien, sans transporter dans cette antiquité fictive, où il me permettra de l'introduire, les opinions et les passions de nos jours, et sans abuser de l'exemple récent qu'il m'a lui-même donné, en se montrant si sévère pour le philosophe Marc- Aurèle '.

Le portrait politique est un genre nouveau. Les anciens traçaient aussi des portraits dans leurs histoires; mais ce qu'ils appelaient de ce nom était la réunion expressive et rapide des principaux traits du visage et

• Revue contemporaine, 15 juillet 1866.

de l'âme qui caraclérisent un personnage, elle dépeignent aux yeux. En quelques lignes ils représentaient Périclès, Nicias, Jugurtha, Annibal, Scipion. Comme l'histoire, qui chez nous est surtout une science, était surtout un art dans l'antiquité, elle n'avait garde de négliger cette peinture des hommes, qui comnmnique la vie au récit des événements. Mais comme les anciens n'étaient pas seulement des artistes, comme ils étaient des philosophes, ils s'attachaient bien plus à peindre l'intérieur que l'extérieur des hommes. Quand ils avaient montré sur le visage d'un personnage historique l'expression générale de son caractère, et dans son caractère les secrets ressorts de sa conduite, ils se croyaient quittes envers la vérité. Salluste, pour son coup d'essai, qui fut un coup de maître, a raconté la conjuration de Catilina. Certes, Catilina, par ses talents, par son audace, par rénormilé même de ses vices, était un grand personnage. Cependant son portrait, dans Salluste, n'a que douze lignes, dont une seule est donnée à la peinture physique de Catilina : (c II avait une grande force de corps; il pouvait supporter la faim, le froid, les veilles. » Et la postérité, que les visages intéressent moins que les cœurs, mt se })laint pas d'ignorer si Catilina était brun ou blond. IMutarque n'est pas un historien, c'est un biographe, cl en cette qualité il lui était permis de s'adonner au pilloresque. Et pourtant il n'indique jamais que le trait saillant d'une physionomie. Parlant d'Alcibiade, il avait une rare occasion de faire une belle peinture ; il se borne à ce mot : a Quant à sa beauté, il n'est besoin d'en rien dire, sinon qu'elle se maintint florissante pendant sa vie entière '. » Jl n'est besoin d'en rien

• Hommes illustres, Vie d'Alcibiade, traduction de Al. Alexis Pierron.

dire ! quelle leçon pour les modernes 1 Aussi les modernes, jusqu'à nos jours, ont imité cette sobriété des historiens anciens. Les portraits historiques célèbres, dans notre littérature, ressemblent à des définitions morales rédigées dans le cabinet d'un philosophe, plutôt qu'à des académies dessinées dans un atelier de peinture. Dans les portraits qu'a tracés Voltaire, comme dans ceux qu'a tracés Bossuet, le spiritualisme domine. Le Cromwell de Bossuet n'est que l'homme intérieur, le Cromwell, ou, comme disait Milton, le diable du dedans. Son Luther, c'est le moine augustin, au génie véhément, à l'éloquence impétueuse qui ravissait les peuples ; c'est, comme disait Calvin, la trompette qui a tiré le monde de sa léthargie '. Le Luther extérieur, l'homme sanguin et trapu, aux joues épaisses et aux gros favoris, c'est le Luther d'Holbein. De même Voltaire peint Charles XII en quelques phrases, et ne dit qu'un mot de son corps : « Il avait une constitution vigoureuse, capable de soutenir les fatigues où le portait son tempérament. » Voltaire est aussi bref que Salluste.

De nos jours, il y a deux écoles d'historiens. 11 y a d'abord ceux qui, tout en suivant chacun de leur côté la voie de leur talent, sont restés fidèles à la tradition classique, et qui, en agrandissant le domaine de l'histoire, n'ont pas transgressé les limites du genre. L'histoire s'est compliquée de tous les intérêts qui font la vie des sociétés modernes, et elle a perdu en grande partie cette pureté de formes et cette simplicité de composition, sans lesquelles la beauté d'une œuvre d'art est imparfaite. Elle a perdu aussi, au milieu des innombrables études qu'elle s'impose, le loisir d'étu-

' IJisloire des Variations, I. I".

ÉTUDES ET PORTRAITS POLITIOl'ES. ^7

(lier le fond de la nature humaine. Ceux de nos historiens qui passent le plus justement pour les rivaux de l'antiquité, conviendront sans peine qu'ils ne peuvent contester aux anciens leur supériorité d'artistes et de moralistes excellents. Mais l'histoire, en agrandissant ses cadres, n'a fait qu'obéir à sa propre loi : peintre fidèle de la vie des peuples, elle a dû faire entrer dans ses tableaux tous les éléments nouveaux qui prenaient leur place dans la société, et proportionner l'extension de son domaine au progrès de la civilisation. Voltaire signalait déjà cet agrandissement du genre historique, non comme un changement dans la tradition , mais comme une conséquence de la tradition môme, et comme un progrès '. Ce progrès s'est continué et marqué plus fortement encore dans notre siècle, et si nos grands historiens ne sont pas supérieurs aux historiens anciens (je mets à part le génie des hommes), l'histoire, telle qu'ils la congoivent, est supérieure à l'histoire telle que les anciens l'ont conçue, parce que notre société est supérieure à la société antique, et que l'histoire est aujourd'hui l'image plus complète de la société. Si Thucydide et Tacite vivaient de nos jours, ils écriraient autrement que M. Thiers et que M. Guizot. Chacun a son style. Mais pour le système de la composition, leurs ouvrages ressembleraient bien plus à V Histoire du Consulat ou à celle de la Révolution d' Angleterre qu'aux Anncdes ou au récit de la guerre du Péloponèse. M. Thiers et M. Guizot n'ont pas changé la constitution fondamentale du genre historique : le temps en a reculé les bornes, leur sagesse en a respecté les lois. Ils sont d'aujourd'hui par la richesse des développements de leurs histoires; ils sont

* Dictionnaire philosophique, article Ili^ùAre.

d'autrefois par leur exacte obéissance aux règles classiques de l'art. Les portraits, par exemple, ne sont chez eux ni plus multipliés, ni plus détaillés, que chez un historien du temps de Périclès ou du temps d'Auguste. M. Thiers et M. Guizot sont des anciens du dix-neuvième siècle.

Mais il existe une autre école d'historiens, que n'a pas formée la tradition antique. Elle est née du mariage de M. de Lamartine avec l'histoire. L'histoire, h qui M. de Lamartine venait d'attacher la couronne et le bouquet de la poésie, a, pendant un moment, fasciné tous les yeux. La foule a battu des mains à cet adultère de l'art, consommé par un beau génie. Le récit de la vie des peuples est devenu, aux applaudissements des peuples, une sorte de chant épique en prose, où le rapsode moderne mettait l'instinct de son esprit et la passion de son cœur à la place de la science, l'improvisation à la place de l'étude, l'image à la place de l'idée, la fiction à la place du vrai. Les faits pliaient comme l'herbe sous la main de cet inspiré. Sa voix ne prononçait plus des sentences, mais déployait, comme dit Chénier, le tissu de ses mélodies, dont les strophes inégales se découpaient, et se marquaient par des chiffres, dans la trame brillante de la narration. Dans cette nouvelle histoire, intuitive et pittoresque, le portrait, surtout le portrait du corps, devait prendre naturellement une importance et une étendue démesurées. Celui de Charlotte Corday, dans VHistoù^e des Girondins, ne tient pas moins de trois pages. Pendant que la France nage dans le sang, l'écrivain trouve le loisir de peindre « ces cheveux qui semblaient noirs, quand ils étaient attachés en masse autour de sa tôle, et qui paraissaient lustres d'or à l'extrémité de leurs tresses, comme l'épi, plus foncé et plus resplendissant

que la lige de blé au soleil. » Il peint « ces yeux, grands et fendus jusqu'aux tempes, de couleur changeante comme l'eau de mer, qui emprunte sa teinte à l'ombre ou au jour ; » et ce nez « qui s'unit au front par une courbe insensible; » et ces longs cils, « qui donnent du lointain au regard '. » Du jour où le portrait usurpait dans l'histoire celte place gigantesque, il n'avait plus qu'un pas à faire pour en sortir, et pour se constituer en un genre indépendant. Avec M. de La Guéronnière il a fait ce pas. M. de La Guéronnière est une ancienne province de M. de Lamartine, qui s'est érigée en duché souverain.

Si le portrait est difficile à traiter dans l'histoire, quand c'est un ornement et un épisode, il est bien plus difficile hors de l'histoire, quand c'est un genre spécial qui ne relève que de ses propres lois ; car ces lois sont nécessairement indécises et arbitpaires. Les seuls genres dont les lois puissent être tirées de la nature des choses, ce sont les genres naturels, les vraies formes de l'esprit humain. Or nul ne conteste que le portrait qui tient à l'histoire et qui n'est pas l'histoire, qui tient aux Mémoires et qui se met au-dessus des Mémoires, qui tient au roman et qui se défend d'être romanesque, ne soit un genre mixte et artificiel. On y peut déployer, comme M. de La Guéronnière, beaucoup de talent et d'esprit; mais le succès littéraire qu'on y obtient est une vraie bataille que l'artiste gagne contre son art. Et si, au lieu de peindre les hommes du passé, il essaye de peindre ses contemporains, la victoire alors devient presque impossible. Les hommes du passé ont cela de bon pour un peintre qu'ils sont morts, et par conséquent immobiles. Ils ne déconcer-

Hisloire des Girondins, t. VI, p. i92.

tent pas le pinceau par des attitudes imprévues; ils ne composent ni leur geste ni leur physionomie; en un mot, ils posent sans le savoir et sans le vouloir, c'està-dire qu'ils ne posent pas. Rien ne trompe, rien ne dérange l'artiste assis devant son chevalet. L'histoire meta sa disposition la garde-robe de ces illustres défunts, et lui dit à l'oreille quel était leur habit et quel était leur costume, où finissait l'homme, où commençait le comédien. Mais les hommes vivants, quelle différence! Ils s'attifent, ils se drapent, ils se fardent, ils prennent leur plus grand air et leur plus beau sourire; ils s'ajustent ici une grâce, là un mérite, là une vertu ; les plus fins s'appliquent çà et là quelques petits vices élégants et bien portés, qui donnent à leur portrait une apparence naïve de vérité, .et au peintre un renom de candeur. Notez que je suppose le peintre un honnête homme, et que je ne veux pas. compter tous les écueils où viennent échouer les consciences sans gouvernail : la crainte de déplaire en disant la vérité, le désir de plaire en la déguisant, l'appât des honneurs et des places, l'amour de l'or. J'admets que le peintre a le dessein et le courage d'être vrai ; mais en a-t-il la puissance? Peut-il tout savoir? peut-il tout dire? Ses yeux sont obscurcis par ce nuage de poussière que soulève la mêlée des partis; sa langue est enchaînée non pas seulement par la loi, par le respect pour l'honneur des familles, parles égards pour les amitiés privées, mais encore par les mille liens des relations banales qui nous attachent au monde, liens imperceptibles, mais invincibles comme les fils qui attachaient Gulliver, et où notre liberté se débat et périt. On a dit souvent que la critique est impossible de nos jours, parce que pour juger Oronte il faut avoir le sang généreux d'Alceste, et que l'ami Philinte nous a transmis

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a tous quelques gouttes de lait dans nos veines. Si la critique c<[ impossible, elle qui dans l'homme ne juge que l'esprit, que sera donc le portrait historique, lui qui veut montrer l'homme tout entier? Ce sera, selon la main qui le trace, un pamphlet ou un panégyrique. Les barbouilleurs de carrefour trempent leuis brosses dans la fange, et salissent de leurs ignobles caricatures les murs de toules les échoppes. Les peintres de salon, qui destinent au Ijeau monde leurs œuvres curieuses de plaire, imbibent leurs pinceaux des plus flatteuses couleurs. Ils ont des touches radieuses pour exprimer l'admiration; ils ont des nuances veloutées pour exprimer la sympathie. Les ombres mêmes qu'ils sont forcés parfois d'ajouter au tableau sont discrètes et lumineuses : c'est le clair-obscur de la circonspection. Le panégyrique et le pamphlet ont une ressemblance : ils sont l'un et l'autre à côté de la vérité, qui pâtit entre les deux. Ce sont deux rejetons d'une môme souche, de la souche gasconne du roman. Mais il y a aussi entre eux une différence. Le panégyrique est l'honnête homme de la famille, l'homme riche et bien élevé qui a fait son chemin, et qui laisse tomber sur l'humanité un regard bienveillant et satisfait, du haut de son balcon. C'est le cousin Tant-Mieiix. Le pamphlet, c'est le cousin Ïant-Pis ; c'est le parent pauvre, maigre, mal vêtu, bilieux et envieux, qui écrit sur la borne, les pieds dans le ruisseau, et qui éclabousse les passants, quand ils ont un habit propre et des souliers cirés. Il y a donc une grande différence entre le pamphlet et le panégyrique, et il serait injuste de ne pas la voir; mais il y a de même une grande différence entre le panégyrique et l'histoire , la vraie histoire, une femme ingénue qui a le cœur libre, l'œil perçant, l'oreillfi vigilante et la langue sincère, qui n'exalte ni

ne calomnie personne, qui n'a dans les mains ni encens ni poison, mais seulement une balance qu'elle tient bien droite, pour y peser les hommes à leur vrai poids. La vraie histoire est un juge, le juge le plus honnête après Dieu, et son jugement est le seul qui soit un jugement, avant le jugement dernier.

M. de La Guéronnière me trouvera sévère pour le genre littéraire an portrait politique. Cette sévérité est néanmoins pour lui le plus flatteur des éloges. Plus le genre qu'il a choisi est défectueux et difficile, plus est grand Thonneur d'en avoir pallié les défauts et voilé les écueils aux yeux de ses lecteurs, à force de talent. A l'instant même où il se heurte contre les roches à fleur d'eau semées sur sa route, il se dégage et reprend sa course avec une telle aisance que les passagers inattentifs ne s'aperçoivent de rien. Les marins seuls et lui savent à quoi s'en tenir. M. de La Guéronnière, par exemple, n'ignore pas que son portrait de l'empereur Nicolas est une inspiration de la magnanimité française après la victoire, plutôt qu'une expression fidèle de la vérité historique. Il sait qu'il exagère la grandeur du czar en prêtant à sa politique des mobiles toujours généreux, et qu'il .surfait son éloquence en lui mettant dans la bouche des discours trop métaphoriques pour des lèvres impériales. Je veux croire que l'empereur Nicolas avait fait sa rhétorique. Mais a-t-il laissé vraiment échapper cette phrase dans un entretien familier : a Saint-Pétersbourg, monument du génie et de la puissance de l'homme, posé sur la Newa, caché par les monts de glace, défendu par une mer presque inaccessible aux navigateurs les plus hardis?... » Ce n'est pas là une période russe. Le czar prend le ton de M. de Buff'on recevant La Condamine à l'Académie française. Ce n'est pas non plus un Ro-

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manoiï qui a établi cette opposition oratoire entre la croix de Saint-P(jtersbourg et la croix de Sainte-Sophie; c'est M. de La Guéronnière '. Et cependant ce portrait de l'empereur Nicolas composé, ou plutôt improvisé de verve, brillant de couleur, animé par un sentiment généreux, pénétré d'un souffle poétique, s'empare du lecteur, éblouit son regard, domine son jugement. Ce n'est qu'en rejetant le livre loin de soi, en fermant les yeux et l'oreille à l'éclat et à la musique de ce style mélodieux et paré, que l'éblouissement se dissipe, et que l'esprit reprend son calme et sa justice.

Le livre de M. de La Guéronnière a des défauts sans doute. La peinture physique des hommes, par exemple, y prend trop d'importance et y tient trop de place. Ce sont, je le répète, les défauts du genre plutôt que ceux de l'écrivain, et c'est pourquoi je n'y insiste pas. Mais ce livre a deux attraits, l'un purement littéraire, l'autre à la fois littéraire et moral, qui n'échapperont pas au public : l'attrait du style, qui éclate à toutes les pages, et qui frappe tous les yeux; l'attrait des sentiments généreux, que M. de La Guéronnière a signalé lui-même, comme l'honneur de sa plume et de son caractère. « Que ce livre, dit-il à la fin de son introduction, impartial pour toutes les infortunes, juste pour tous les services, soit le témoignage de cette politique de modération, supérieure à toutes les autres, parce que c'est le résultat de l'alliance de l'intelligence et du caractère, de la volonté et de la bonne foi, du patriotisme et de la raison. >) 11 me serait difficile d'ajouter quelque chose à cet hommage spontané d'une conscience qui se rend elle-même justice. Mais,

' Éludes et portraits politiiiues, p. 128 et 129.

44 CONVERSATIONS LITTERÂIKES.

après tout, cette modération dont M. de La Giiéronnière s'honore, ce n'est pas seulement un drapeau déployé au frontispice d'un livre, c'est un sentiment vrai, dont l'accent est fastueux, mais sincère. La modération a beaucoup d'ennemis en ce monde, et je sais tous les mauvais bruits qu'on fait courir sur elle. On lui prête bien des calculs, on lui donne bien des noms. On l'appelle banalité du cœur, mdifférence des opinions, prudence de l'ambition politique. Pour moi, je l'aime tant cette aimable vertu, que lorsqu'on me parle d'elle, je fiiis comme Bossuet prétend que fait le peuple quand on lui parle de la liberté : je suis en aveugle, pourvu que j'en entende seulement le nom. Je n'enfonce pas une sonde misanthropique dans tous les replis du cœur humain, pour y chercher ce qu'y trouvait La Rochefoucauld. Je ne force pas les portes de la conscience pour y soumettre tous les beaux sentiments à une enquête de police. Je crois à la parole des hommes, quand leurs écrits publics sont d'accord avec elle; et quand leur plume est modérée, je ne révoque pas en doute la sincérité de leur modération. 11 y a d'ailleurs une modération qui ne peut être une comédie, c'est la modération envers les idées. Se mon • trer modéré à l'égard des personnes, c'est déjà chose estimable, mais an demeurant facile, quand on est poli et quand les personnes sont des princes, des grands seigneurs ou des grands hommes. Se montrer modéré envers les idées, c'est plus difficile et plus rare, parce que les idées sont des personnages abstraits, envers qui la courtoisie n'est pas d'obligation; et quand elles sont vaincues, le respect pour leur défaite est une bonne conduite qui ne rapporte rien. Cette modération désintéressée envers les idées, M. de La Guéronnière la professe et l'observe. Il parle avec me-

sure dos opinions qn'il n'a jamais partagées, et môme de celles qu'il ne partage plus. (( L'honnCte homme, dit La lU:uyère, ne médit jamais d'une femme qu'il a aimée. » M. de La Guéronnièrc se conduit, en politique, comme l'honnête homme inconstant, dont parle La Bruyère, se conduit en amour : il sait du moins honorer ce qu'il n'aime plus. Par exemple, il parle quelque part de la légitimité comme d'une personne encore belle, mais un peu vieillie, qu'il vénère toujours, tout engagé qu'il est dans de plus jeunes affections. Il a sur le gouvernement constitutionnel une page fort honorable, et il proleste avec noblesse contre les calomnies qui ont vainement assailli l'honneur du général Cavaignac. Aussi je m'étonne que dans le portrait qu'il a tracé de cet illustre honnête homme, il ait laissé échapper cette phrase : « Qu'on mette sa statue sur un piédestal, le parti républicain applaudira sans doute, mais la France passera respectueuse et indifiércnle. » hidilférenle est de trop. Le général Cavaignac n'est pas Washington, mais il est de sa famille, et une panîuté, môme lointaine, avec le héros du patriotisme, du dévouement et de l'abnégation, n'est pas un honneur vulgaire qui permette l'indifférence. Entre le respect et l'admiration, il est une sympathie cordiale et discrète, moins enthousiaste que l'admiration, mais moins froide que le respect, et c'est le sentiment qu'inspirent ces caractères d'une grandeur un peu roide et sévère, mais généreuse et imposante comme le devoir. Je regrette ce mot de M. de La Guéronnière sur le général Cavaignac, non pas comme un déni de justice, rien n'est plus loin de M. de La Guéronnière qu'un excès de sévérité, mais comme une dissonance avec le ton général de ses jugements. C'est une des rares erreurs d'un

livre où se révèle le dessein chevaleresque de planer au-dessus des partis, où l'impartialité est presque une volupté d'esprit en même temps qu'une règle de conscience, où la bienveillance s'épanche à plein courant sur toutes les idées et sur toutes les personnes, où l'admiration, en changeant d'objet sans s'affaiblir, communique à toutes les pages un mouvement et un éclat lyriques, où eniin, comme dans presque tous les portraits, c'est l'idéal qui gagne ce que perd la vérité.

14 novembre 1856.

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