‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 35 sur 72 · L'OISEAU · texte numérisé non relu

L'OISEAU

PAR M. JULES MICIIELET.

« Cette œuvre quelconque a du moins le caractère d'être venue comme vient toute vraie création vivante. Elle s'est faite à la chaleur d'une douce incubation... Des deux âmes qui la couvèrent, Tune se trouvait d'autant plus près des éludes de la nature, qu'elle y était née en quelque sorte, et qu'elle en avait toujours gardé le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus qu'elle en avait toujours élé sevrée par les circonstances, retenue dans les âpres voies de l'histoire humaine. »

Ainsi parle M. Michelet dans l'introduction de son livre, si j'ose appeler un livre ce que l'auteur nomme lui-môme une création vivante, un enfant. Un livre, quelques feuilles de papier noircies devant un bureau et rattachées ensemble par un fd, qu'est-ce que cela auprès d'un ôtre vivant, palpitant, volligcant, éclos, comme dans un nid, sous les ailes des deux âmes qui l'ont couvé ? Comment appliquer les termes vulgaires de notre langue terrestre à cette jeune merveille, née dans un monde supérieur, et qui déjà plane au-dessus de nos têtes dans l'azur et dans les nuages ? Comment lancer la critique boiteuse sur les traces aériennes d'un écrivain ailé? M. Michelet n'est plus un homme. Ce n'est même plus l'homme de La Bruyère, ce Diphile qui rêve la nuit qu'il pond et qu'il couve. M. Michelet, nous venons de le voir, pond et couve, non pas en rêve,

mais en réalité. Les images qu'il choisit et qu'il s'applique, le vol entraînant de sa plume puissante et légère, tout nous atteste qu'il a trouvé ce que demandait l'épigraphe de son livre : des ailes; qu'il a pris son essor, et qu'il a déserté la terre avec la compagne de sa vie :

Je les ai vus partir comme deux hirondelles, Qui vont chercher bien loin des printemps plus fidèles Et des étés meilleurs.

Les voilà perdus dans l'espace et disparus dans les brumes de l'horizon, loin de l'humanité qui rampe dans la boue. Quel regard d'orgueil et de compassion nous ont jeté en partant ces deux oiseaux voyageurs ! Quels adieux ! quels conseils de prendre comme eux des ailes et dp fuir au désert ! quel récit de leur métamorphose ! Ovide n'en a pas de plus merveilleux et de plus charmant : (( Nous sommes entrés par deux routes dans la pensée de la nature : moi, par l'amour de la cité; elle, par l'idée religieuse et par l'amour filial pour la maternité de Dieu. » Je viens de citer M. Michelet. Elle, c'est son enfance écoulée à la campagne, à l'ombre des ormeaux et des lauriers-roses , au bruit du ruisseau qui murmure sous les genêts ; c'est la vie de famille, ce sont les fleurs du jardin et les animaux familiers du logis, le moineau voltigeant dans la grange, le rossignol nichant dans la charmille, qui ont ouvert son âme à l'amour de la nature, et l'ont de bonne heure prédestinée à comprendre ce que M. Michelet appelle « la vie supérieure. » Qa'on lise les pages dont elle a paré le livre de l'Oiseau, Fraîches, gracieuses et naturelles, elles ressemblent à la bruyère qui fleurissait au seuil de sa maison des bois. Elles nous communiquent avec leur parfum cet amour des champs,

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dû l'air, de la luiniùie, qui soulève les âmes et les attire vers le ciel, malgré le poids du corps, comme ces légers ballons de pourpre, à peine maîtrisés par la main tenace des enfants.

L'autre, M. Michelet, ce qui l'a détaché de la terre, ce sont les souffrances du malade, les nTulilations du philosophe, les rêves et les déceptions du politique, la tristesse de l'historien, las du spectacle de la vie. Plus j'ai connu les hommes, a-t-on dit, plus j'ai aimé les bêtes. J'avais pris ce mot jusqu'ici pour la boutade d'un misaiithrope de mauvaise humeur contre le genre humain. Si j'en crois l'exemple de M. Michelet, ce n'est pas une boutade , c'est le dénoùment presque infaillible d'un commerce intime avec l'humanité. Le philosophe et le poëte peuvent aimer les hommes et les estimer. Ils ne les voient pas tels qu'ils sont. Ils ne les aperçoivent qu'à travers les lunettes, l'un de son système, l'autre de son imagination. L'historien, qui n'a pas affaire avec l'idéal, mais avec la réalité, ne sait où placer son affection et son estime : il s'adresse aux animaux. En 184G, M. Michelet n'avait pas encore écrit les plus récents volumes de son histoire de France, et déjà il se sentait porté vers l'animalité, d'une si vive tendresse , qu'il proclamait l'histoire naturelle une branche de la politique, et demandait pour tous les animaux une carte d'admission au banquet f r . ernel de la démocratie. «Je proteste, pour ma part, disait-il, dans son livre du Peuple, que s'il reste quelqu'un que la cité repousse encore et n'abrite point de son droit, moi je n'y entrerai point, et je resterai au seuil. » La déclaration était formelle. Tous les animaux seront citoyens, ou j'abdique mon droit de cité. La révolution de 1848 est venue, et je ne sache pas qu'elle ait accordé aux bêtes la promotion demandée pour elles

par M. Michelet. Démocratique d'origine et souvent de conduite, elle a gardé toujours, à l'égard des bétes, les grands airs de l'aristocratie. Elle a ouvert l'urne du suffrage universel et la porte du Corps législatif aux petits et aux simples; mais elle a borné ses bienfaits à ces mammifères politiques qu'on appelle les hommes; elle n'a rien fait pour nos frères à deux ou à quatre pattes, que nous avons également écorchés, plumés et mangés, sous toutes les formes de gouvernement. Dans les assemblées républicaines, une seule voix, si j'ai bonne mémoire, s'est élevée en leur faveur, non des bancs démocratiques , mais du sanctuaire même de la réaction. Aussi les chevaux ne passent-ils jamais dans la rue de Poitiers sans hennir de reconnaissance. Heureusement cette insouciance de la démocratie à l'égard des prolétaires à poil et à plumes n'a pas découragé M. Michelet. Il n'a rien rabattu de son ambition pour les bétes. Moins on lui accorde, plus il veut. Le livre de l'Oiseau va bien plus loin que le livre du Peuple, Dans celui-ci, M. Michelet demandait qu'on ouvrît aux animaux les rangs de la cité ! Il respectait encore la vieille hiérarchie établie par le bon Dieu la veille du septième jour. L'homme continuait d'être à ses yeux ce qu'il a été depuis la naissance d'Adam, le roi de l'univers. C'était un avancement pour la bête, notre inférieure, d'être admise dans les cadres de la civilisation humaine. M. Michelet se contentait de postuler pour elle une place de surnuméraire. Aujourd'hui M. Michelet fait une révolution: voilà la royauté humaine fondée par Jéhovah renversée d'un coup de main, et les fils d'Adam déshérités de la couronne. La seconde dynastie commence sur la terre, la dynastie de l'oiseau. L'oiseau est une personne, une âme, une intelligence, une sagesse; l'oiseau est un roi,

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l'oiseau est un monde , le j»Ius étonnant de tous les mondes, « Ne me parlez pas des soleils, de la chimie élémentaire des globes. La merveille d'un œuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie lactée ; comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un oiseau tout entier, la mer de lait où Hutte le bien-aimé du ciel. Il Hotte, ne craignez pas le nauliage. Les plus délicats ligaments le tiennent suspendu : les heurts, les chocs lui sont sauvés. 11 nage tout doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante ! et combien supérieure à tout allaitement ! ))

Sans l'oiseau, l'aîné de la création, l'homme n'aurait pas vécu. C'est l'oiseau qui a délivré la terre de l'insecte et du reptile. Mais l'oiseau aurait vécu sans l'homme. Fils des cicux, il ne tient h la terre que du bout de l'aile. Vie facile et sublime ! L'homme, ce tardigrade, se traîne, adhère au sol, où il est « collé par la tyrannie de la gravitation, » enchaîné « par la fatalité du ventre. » ... « L'implacable pesanteur rappelle chacun de nos pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et nous dit : Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Fils de la terre, sorti un moment de son sein, tu y resteras bien longtemps. » Ou plutôt l'homme n'y restera pas. Ce monde n'est qu'un monde d'essai, une des haltes du grand pèlerinage. A peine affranchi du corps, l'homme s'élance et s'envole dans une autre vie, sa seconde station sur la route du ciel. La tradition du genre humain, qui attache des ailes aux chérubins et aux anges, est à la fois l'aveu de la prééminence de l'oiseau sur l'humanité et la prédiction de l'avenir ailé qui sera le lendemain de notre vie terrestre. Ou j'ai mal démêlé la pensée de M. Miche-

let, on il est un des pythagoriciens égarés dans le dixneuvième siècle, qui croient à la pluralité des mondes et des vies. Il croit (c'est un dogme qui lui est propre, et qui tôt ou tard fera schisme dans la néo-métempsycose) que la vie ailée est la transition naturelle entre la vie terrestre et la vie sidérale que M. Jean Reynaud a promise à l'humanité. Un ancien définissait l'homme un animal à deux pieds sans plumes. Ce n'est là qu'une moitié de vérité : l'homme est un animal sans plumes, mais qui aspire à en avoir; c'est un candidat à la vie ailée, c'est un oiseau futur; voilà sa vraie définition.

Tel est, si je l'ai bien saisi à travers des propositions qui semblent se contredire, le sens philosophique du livre de M. Michelet. La conclusion dogmatique qui en découle, c'est que la vie des oiseaux est sacrée. Sauvages ou domestiques, nos aînés ont droit à nos profonds respects. De là deux conséquences pratiques: c'est qu'il faut s'abstenir comme d'un crime, 1° de fusiller l'oiseau sauvage à la chasse; 2° d'égorger l'oiseau domestique dans la basse-cour. De ces deux conséquences, M. Michelet énonce expressément la première. Sur la seconde, il est moins net et moins décidé. Pourquoi? Je l'ignore. Car enfin si le vol domestique est plus bas que le vol à main armée sur les grandes routes, l'assassinat des oiseaux familiers est plus laid moralement que la guerre ouverte contre les oiseaux des campagnes et des bois. Tuer une perdrix, c'est un meurtre; égorger un poulet, c'est plus qu'un meurtre, c'est un abus de confiance. La perdrix a l)our se défendre ses ailes et ma maladresse. Mais l'autre, cet ami de la maison, que j'ai abrité sous mon toit et nourri de mon pain, qui accourt à mon approche en battant des ailes, si je lui enfonce un cou-

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tcau dans la gorge, si, les mains encore sanglantes, je le déchire à belles dents dès qu'il a pris un air de feu, que suis-je? Un cannibale, et niOnie pis, car les anthropophages ne mangent que l'homme, c'est-à-dire l'esclave de la terre et du ventre, et moi je mange l'oiseau, le bien-aimé du ciel !

Comment donc se fait-il que M. Michelet n'ait pas condamné formellement rornilhoi)hagie? Hélas! que les plus fermes esprits sont timides devant les appétits du corps, et que la logique est humble en présence de l'estomac! Comment raconter cette scène lamentable? C'était près de Nantes, sous un ciel tiède et doux, dans une grande maison mélancolique, entourée de châtaigniers, de cèdres et de cyprès. La vue s'étendait sur des champs, des prairies, des bois ; plus loin la Loire avec ses îles, plus loin encore la mer : un horizon à souhait pour le plaisir des yeux; tout ce qui charme le regard et attendrit le cœur. Sur le seuil de la maison, dans les plates-bandes du jardin, coquetaient et picoraient des poules, des poules bretonnes et vendéennes, qui faisaient bravement la guerre aux limaçons et aux insectes. Elles avaient leurs caractères et leurs noms différents. L'une rêvait à distance : c'était la philosophe. Les autres, hxfjrisc^ la noire, h\ pondeuse, venaient voisiner autour de M. Michelet, qui a écrit sous leur dictée les plus jolies pages de VOiseou. Mais un jour il fallut partir. « Que deviendraient-elles? Données, elles allaient être mangées certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux, d'après la vieille foi des sauvages qui croient qu'il vaut mieux mourir par ceux qu'on aime, et pensent en mangeant des héros devenir héroïques, nous en fimes, non sans gémir, un funèbre banquet ! »

Hélas ! hélas ! sept fois hélas ! faire le mal parce que

d'autres le feraient et en profiteraient à votre place! Nous connaissons ce sophisme-là : il sert à décapiter les hommes comme les bêtes. Il a dicté en 93 bien des arrêts de mort. Il a poussé M. Michelet à signer la condamnation de ces quatre innocentes, et à les manger avec une douleur résignée, qui n'a troublé ni son âme, ni sa digestion. Et il n'a pas senti trembler le fer dans sa main, quand il a vu gisantes sur sa table la noire, la grise, la pondeuse^ naguère preuves vivantes de la supériorité de l'oiseau sur l'homme, maintenant témoignages muets de la vanité des systèmes de l'homme sur l'oiseau ! Son cœur ne s'est pas soulevé devant ces chairs dorées par le feu, lacérées par l'acier, et baignées d'un jus savoureux et criminel! Il n'a pas entendu cette voix suprême qui sortait des entrailles fumantes de la philosophe, et qui récitait la suprême prosopopée que Jean-Jacques, après Plutarque , a mise dans la bouche de nos premiers pères herbivores, pour faire rougir leur Carnivore postérité : (( Mortels aimés des dieux, qui vous force à verser le sang, etc. , etc. ! » Longuement nous délibérâmes,' dit M. Michelet. Oui , mais décidément vous mangeâtes ! 0 inconséquence de la logique ! 0 dureté des âmes tendres! 0 attrait irrésistible des philosophes cuites à point! Ce jour-là, l'ombre de Pythagore gémit dans les cyprès; le génie familier du logis, le rougegorge se voila la face, et^ comme dit la chanson ;

« Sur la plus haute branche Le rossignol pleura. »

Il est bien entendu que si je déplore cette fatale journée (le 2 septembre de M. Michelet) et si je la dénonce à l'anathème éternel des gallinacées, c'est uniquement au nom de M. Michelet et de sa doctrine. Quant à moi,

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son péché me paraît véniel. Né d'ancêtres ornithoplia^'cs de père en fils, élevé dans les idées bibliques et dans le respect de l'ancienne hiérarchie, je crois que les animaux sont faits pour l'usage de l'honime, Uque l'oiseau est un des subalternes de la création, l'ai loi dans les causes finales et dans la sagesse de la providence, et je ne puis me persuader qu'elle nous lit armés d'incisives qui déchirent et de molaires qui broient, pour que nous vivions de fromage à la crème et de pommes de terre en robe de chambre. Je vais à la chasse sans remords, et le poulet rôti ne me semble pas incompatible avec l'innocence. Le grand amour des bêles dont nous nous piquons aujourd'hui m'est un peu suspect, je l'avoue. Je voudrais le croire l'effet d'une tendresse de cœur à qui l'homme ne suffit pas, et qui déborde sur les animaux. Mais je connais des moralistes qui ne veulent y voir qu'un égoïsme déguisé : ils prétendent que ce que nous cherchons et ce que nous aimons dans ks animaux, c'est nousmêmes; et de fait, l'homme préfère le chien; la femme préfère le chat. M. Michelet n'a-t-il pas transporté dans l'ornithologie ses idées sur la société humaine? Qu'admire-t-il dans le rossignol? le poète ; dans le pivert? l'artisan; dans le héron? l'image des races vaincues. Tous, à notre insu, nous ne voyons partout que l'homme. Est-ce notre faute? Les animaux ont été créés pour notre usage et notre plaisir. Pouvonsnous les aimer avec ce désintéressement qui n'est pas toujours dans l'atfection de l'homme pour les humains? Dieu m'a commandé d'aimer mon prochain comme moi-même, et le plus souvent l'égoïsme se glisse entre mon prochain et moi. Quoi d'étonnant qu'il tienne une si grande place entre moi et mon chien? Toutes les affections de l'homme pour les ani-

maux sont égoïstes. Lu morale de La Hochefoiicauld est une calomnie contre l'humanité; mais lisez ses Maximes en les appliquant aux affections des hommes pour les bêtes, il n'y a pas un de ses mensonges qui ne devienne une vérité; celle-ci, par exemple : (f Si l'on juge de l'amour par ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié. )> Appliquée à l'humanité, c'est un blasphème, elle nie le dévouement, le sacrifice, le bosiheur; appliquée aux relations des hommes avec les bêtes, quoi de plus vrai? M. Michelet a un rossignol; il l'aime tant, qu'il le tient prisonnier dans une cage, d'où Tinfortuné aperçoit les arbres du Luxembourg, et d'où il entendra chanter au printemps les rossignols en hberté. Aux premiers beaux jours, la vraie amitié ouvrirait à ce Roméo la porte de sa prison, et l'enverrait chercher Juliette dans les charmilles; mais l'amour est jaloux, et M. Michelef aime trop Roméo pour consentir à son bonheur. L'oiseau chéri mourra, derrière les barreaux, de chagrin ou de vieillesse. Oui, l'amour ressemble à la haine, et La Rochefoucauld a raison, au point de vue des rossignols et de M. Michelet.

Je crains bien qu'un jour, au sortir de ce monde, et à son entrée dans la vie aérienne qui précédera la vie sidérale, M. Michelet ne soit condamné, pour expier ses méfaits, à prendre la forme de quelque oiseau de proie, non du vautour qu'il estime et qu'il aime, mais de l'aigle, par exemple, qu'il aime peu et qu'il n'estime pas'. Que Dieu lui fasse miséricorde ! Pour moi,

' Lisez cette spirituelle description : « Je n*ai vu, entre les oiseaux, rien de si grand, de si imposant que nos cinq vautours d'Algérie au Jardin des Plantes, perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de superbes cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau gris. Grave divan d'exilés, qui semblent rouler entre eux les vicisilludes des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur pays. »

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si, dans ce monde des oiseaux, les lots nous sont assignés par le suffrage universel, je voterai certainement pour que M. Miehelet ait le plus beau ramage et le plus beau plumage, et qu'il soit

« Le phénix des hôtes de ces bois. »

Ce sera la digne récompense de son livre, qui, si l'on écarte le système, est un chef-d'œuvre d'imagination, d'esprit et de style. Jamais peut-être le grand artiste n'avait rencontré de pareilles bonnes fortunes de langage. C'est une puissance d'onomatopées qui étonne l'oreille, c'est un éclat de couleur qui fascine les yeux, c'est un essor de style qui emporte l'esprit. La phrase bourdonne, roucoule, gémit, siffle, soupire; elle chatoie, elle scintille, elle flamboie comme la queue d'un paon; elle ne marche pas, elle court; elle ne court pas, elle vole. Dans les derniers ouvrages historiques de M. Michelet, c'est une singularité, au moins, que cette trépidation de la phrase brisée, désarticulée, convulsive. Ici cette légèreté infinie est un à-propos et une grâce. L'hirondelle de Buffon est célèbre et classique. C'est justice. Mais rhirondelle de M. Michelet a le vol aussi leste, moins savant et plus naturel. Les oiseaux de nuit eux-mêmes gardent, dans ce style prodigieux, leur taciturne pesanteur, a Le chat-huant vole d'une aile silencieuse comme étoupée de ouate. » C'est d'une harmonie imitative à défier-la musique! Quel choix de syllabes sourdes et étouffées! Voilà bien l'oiseau du soir! on ne voit que la nuit, on n'entend que le silence. M. Michelet est musicien; il est peintre. Quel crayon égalerait ce croquis du héron : « Animal vraiment aérien ! Pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a trop d'une patte : il replie l'autre; presque toujours sa silhouette boiteuse se

dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe. » Et ce que M. Michelet excelle à peindre, ce n'est pas l'oiseau seulement, c'est la nature, ce sont les forêts vierges, c'est le coucher du soleil, c'est le lever du jour. (( Quel bonheur le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine ! Quel gazouillement au bord des nids! C'est comme une félicitation mutuelle de se revoir et de vivre encore. Puis commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre. » — Il faudrait tout citer. Partout des traits imprévus de sensibilité, de gaieté douce, de douce mélancolie; ici une larme, là un sourire. Quelle merveille que ce don de répandre à pleines mains dans le style la lumière, la musique, le mouvement, la vie! Quel écrivain que M. Michelet ! Je dirais encore quel naturaliste ! si mon ignorance ne m'en ôtait le droit; mais j'ajouterai de bon cœur, quel philosophe ! le jour où M. Michelet daignera consentir à me regarder comme l'égal du pinson, à ne plus se contredire en mangeant les pondeuses, à ouvrir la cage de son rossignol quand reviendra le mois de mai,

J7 (lôoembie I55S,

LA SEMAINE DES EiNFANTS.

Oui, les onfants ont un journal^ un vrai journal ; non pas un recueil massif, comme les Revues des grandes personnes, et périodique comme la lune, seulement tons les mois; tel (''tait l'ancien Journal des Eufnnts^ celui qui s'est laissé mourir de sa belle mort. Mais le nouveau, une feuille agile, qui vole de main en main, et qui renaît chaque dimanche, chaque jour de fêle et de liberté, celui-là fleurit et prospère. Il a pour patrons tous les pères de famille, les mêmes, ô logique! qui ont chanté en chœur que les journaux ont perdu la France et que la presse périodique est l'abomination de la désolation. Il a pour abonnés tous ces messieurs et toutes ces demoiselles du Luxembourg et des Tuileries; c'est l'ami de la maison, c'est le compagnon des promenades, comme le ballon, le cerceau et la corde; c'est rintermède qui délasse des jeux. Vous apercevez parfois sous les marronniers un cercle de petites curieuses dans leurs plus beaux atours, rangées autour d'une grande qui raconte la dernière histoire de la Semaine. On dirait le Dccaméron des enfants.

C'est qu'aussi la Semaine n'a rien épargné, comme on dit, pour se faire honneur et pour contenter sa clientèle. Ne la prenez pas pour une de ces feuilles aventurières qui se faufdent chaque matin dans le monde, sans protecteurs, sans parents, sans certificat de bonnes vie et mœurs, sans dot, et qui disent effron-

tément au public : Épouse-moi. La Semaine est de grande famille; c'est une des innombrables filles de M. Hachette, le Jacob de la librairie. Excellent père, qui dote de bonheur et de succès chacun des enfants qu'il lance dans la publicité! Un journal de si bonne maison ne pouvait manquer de rien. Il n'a pas de premier-Paris ; où y en a-t-il maintenant? mais il a des Vainétés et des feuilletons comme les grands journaux, des rébus comme V Illustration^ des caricatures comme le Charivari^ et des bulletins familiers de science élémentaire, à rendre jaloux M. Babinet. Il a ce que le Journal des Débats n'a pas, des crayons célèbres pour illustrer ses articles, et des gravures sur bois pour compléter le charme de sa rédaction. Gustave Doré, avec sa verve hasardeuse et brillante, raconte aux yeux l'histoire de France depuis les temps les plus reculés. Il faut voir comme il vous a peint le bon roi Dagobert et le grand saint Éloi. L'autre jour, il a représenté un sacrifice gaulois avec une si affreuse vérité, que moi, qui, sur la foi de M. Henri Martin, mettais mon orgueil à descendre des druides, je ne veux plus de ces brigands-là dans ma famille et demande à changer d'aïeux. Les articles de morale anecdotique (il y en a de charmants de l'auteur de la Petite Jeanne, madame Zoé Carraud) sont traduits en images par le crayon ingénieux et fin de Bertall. C'est Bertall et Doré, déjà nommés, qui ont encore le prix dans le domaine féerique. Lisez ces contes de fées, les plus vraisemblables qu'on ait écrits de nos jours, où les fées ont tant de peine à ne point passer pour des mythes. Lisez la Sœur du Petit-Poucet, un récit convaincu, dû à la plume d'un homme sérieux qui se cache sous le nom de Léon de Laujoii; ou bien l'histoire de Blondine, de Bonne-Biche et de BeaU'Minon, un petit chef-d'œuvre de madame

de Ségur, arrière-cousine de Perrault : vous verrez qu'en (U'pit du scej)licisme déplorable de notre pauvre siècle, les fées vivent encore, rajeunies par des écrivains qui ont la foi et par de pieux artistes qui savent bien que, malgré les mauvais bruits qu'on a fait courir, les fées sont immortelles.

Si la Semaine est un vrai journal, ses jeunes abonnés sont de vrais abonnés. Si vous saviez de quel air important et affairé ils décachètent, le dimanche, la bande qui porte leur nom! comme ils déplient la feuille fraîchement imprimée ! comme ils froncent le sourcil et grondent quand l'histoire dont ils attendent la suite n'est pas là toute prèle sous leur main ! comme ils traitent les journalistes quand les articles n'ont pas le don de leur plaire. <( Décidément un tel baisse. Le pauvre homme n'a plus d'esprit; qu'on l'envoie aux Invalides. Il est temps d'infuser du jeune sang dans les veines de la rédaction. » Et vite, on écrit au directeur pour se plaindre du journal, de ses idées, de ses jugements ou du dénoùment de ses légendes ou de ses histoires. Je connais un petit garçon qui a mandé expressément au rédacteur de ne pas brûler Jeanne d'Arc, et j'ai entre les mains une lettre autographe d'une petite fdle que je mets tout entière sous les yeux des lecteurs : « Monsieur le rédacteur, jc'vous préviens que je me désabonne, si madame de Ségur ne marie pas la princesse Blondine avec le prince Beau-Minon. Siyné^ mademoiselle alice. » Voilà ce qui se passe au grand soleil du dix-neuvième siècle. Il n'y a plus d'enfants.

J'ai lu quelque part, c'est, je crois, dans le livre charmant de M. Paul Janet sur la Famille^ qu'un auteur allemand distingue deux sortes de générations d'enfiints : les générations battues et les générations

flattées, les unes succédant régulièrement aux autres, parce que les battues, trouvant qu'on les a mal élevées, flattent leurs enfants, quand elles en ont, et que les flattées les battent par la même raison. La génération actuelle, celle de nos fils, est évidemment la génération flattée. Je plains nos petits-fils, et de tout mon cœur, car j'aime mieux, je l'avoue, que les générations soient flattées que battues ; à une condition sans doute, c'est que l'autorité n'y perde pas plus que l'afl'ection n'y gagne, et que les pères soient les amis de leurs fils, non leurs camarades. A cette condition, je vois sans regret les caresses remplacer les étrivières, et, tout compte lait, j'estime que la famille d'aujourd'hui, où les enfants tutoient leurs parents, vaut au moins celle d'autreîois, où le fils appelait son père monsieur et lai parlait chapeau bas.

De môme, dans l'éducation, je ne prise pas outre mesure le principe d'autorité, et j'aime que la liberté y ait sa place comme dans la famille; j'aime qu'on se serve du plaisir pour attirer l'enfance et l'apprivoiser au travail. Non que je partage la théorie du travail attrayant, et que je veuille mettre le phalanstère à la place du collège. Laissons au travail le caractère que Dieu lui a donné, celui d'une peine : ce n'est pas le travail qu'il faut rendre attrayant; c'est le plaisir qu'il faut rendre instructif. Si l'on se borne à donner un tour agréable aux notions utiles, on finira par persuader aux enfants que toute leçon doit leur plaire, et qu'ils peuvent rejeter celles qui s'en dispensent : on établira le droit au plaisir. C'est un peu notre penchant, tous tant que nous sommes : à force d'adoucir l'éducation, nous l'avons efféminée. Jadis on n'instruisait les petits enfants qu'en bonnet carré et les verges à la main. Le dix-huitième siècle, qui a porté partout,

môme dans l'école, son amour de l'humanité, a brisé les verges et lancé le bonnet carre par-dessus les moulins. L'^mîVea fait une révolution. Depuis Jean-Jacques, le principe libéral a triomphé dans l'éducation, à l'excès peut-être. On vénère, que dis-je? on cajole la liberté de l'enfant; on lui demande la permission de l'instruire avec serment de l'amuser : on le mène à petits pas, par des sentiers tout parsemés de roses. C'est à merveille ; mais prenons bien garde, en mêlant sans cesse l'agréable et l'utile, d'ailadir et d'affaiblir l'esprit de l'enfant; c'est comme si l'on sucrait tous ses aliments pour le faire manger. Qu'il sache de bonne heure qu'apprendre n'est pas seulement un plaisir, et qu'il conçoive la notion du devoir. Qu'il exerce sa raison chaque fois qu'elle peut agir. La raison, chez l'enfant, est plus précoce qu'on ne croit. Si par défiance d'elle on s'adresse toujours à ses autres facultés moins viriles, l'imagination et la sensibilité, si on le tient à la lisière quand il peut marcher tout seul, on amusera son enfance, mais on la prolongera. Or le but de l'éducation, ce n'est pas de plaire aux enfants, c'est de former les hommes.

Voilà ce que n'oublie pas certainement le sage directeur de la Semaine^ qui a écrit sur l'éducation de la famille un livre bienfaisant et patriarcal, et qui sait tous les secrets du cœur enfantin. Si donc, dans la Semaine^ c'est jusqu'ici l'agréable qui domine, je ne m'en effraye pas : notre Mentor veut afl'riander ses disciples. Et maintenant qu'il voit suspendues à ses lèvres toutes ces têtes brunes et blondes, les yeux ouverts et les oreilles tendues, il va, j'en suis sûr, diminuer la dose de miel dont il a sucré les bords de la coupe ; il va parler raison sans en avoir l'air, et prendre le vrai ton, le ton moyen entre la rudesse rébarbative d'autrefois

et la mollesse complaisante d'aujourd'hui. Il ne prêchera ni ne dogmatisera : il parle à des mineurs, et il n'y a que les hommes qui se laissent prendre aux grands mots, aux grands gestes et aux grosses voix. Mais il n'aura pas peur de la morale toute pure ; on n'imagine pas ce qu'il y a de raison dans ces jeunes têtes et de conscience dans ces jeunes cœurs. Cette raison native, cette conscience dans sa fleur , ce sont deux petits flamheaux de cire vierge que le bon Dieu leur a donnés, et sur lesquels le monde n'a pas soufflé encore; ils brillent en eux comme deux étoiles. Ils pâliront plus tard au souffle des passions, parmi les nuages de la vie. Tout homme est un philosophe tant qu'il a ses dents de lait. La philosophie tombe avec elles , et l'homme n'est jamais moins sage que lorsqu'il a ses dents de sagesse.

Puisque je parle de morale, je vais dire ce que j'entends par là, et adresser, moi aussi, ma réclamation au directeur de la Semaine^ à l'exemple de mademoiselle Alice. Elle veut que le prince Beau-Minon épouse la princesse Blondine. Si le mariage n'était pas fait, je m'y opposerais formellement. Non que ces deux jeunes gens, qui s'aiment honnêtement, ne m'intéressentfort, et qu'il ne soit doux aux bons cœurs de voir s'épouser les jeunes gens qui s'aiment, mais j'ai remarqué que dans le journal la Sèinaine tous les amants se marient, tous les honnêtes gens réussissent, tous les mauvais sujets font une mauvaise fin. La morale de chaque histoire, c'est que la vertu est toujours récompensée et le vice toujours puni : morale séculaire et consolante, et qui n'en vaut pas mieux pour cela. Il est bon qu'on montre souvent aux enfants le bonheur récompensant la vertu : on satisfait l'idée de justice qui est en eux. Mais leur montrer le bonh'eur constamment aux ordres de la

vertu, le triomphe perpiituel des bons et la déconvenue infaillible des méchants, c'est manquer le but, en le dépassant. C'est donner aux enfants une idée fausse du monde, où très-souvent les bons sont vaincus et les méchants vainqueurs; c'est leur préparer des déceptions, quand ils passeront des rêves optimistes de la Semaine aux réalités de la vie; c'est, et voilà le pis, leur présenter la vertu comme une source assurée de bénéfices, comme un bon placement; c'est la leur faire aimer pour ses résultats, non pour elle-même, et leur enseigner le calcul au lieu de la uiorale. Voilà pourquoi je regrette sérieusement, n'en déplaise à mademoiselle Alice, que la princesse Blondine ait épousé le prince Beau-Minon, et je supplie le directeur de la Semaine de refuser son consentement au mariage des jeunes gens qui s'aimeront dans les prochains numéros.

J'ai encore un autre grief. Il y a quelque part dans la Semaine une phrase comme celle-ci (je n'ai pu retrouver le texte et je cite de mémoire) : Aujourd'hui, mes enfants, que tous les Français sont parfaitement égaux et que chacun peut prétendre à tout, sans distinction de rang et de fortune, etc.... — Je voudrais que l'auteur de cette phrase eût entendu l'autre jour la conversation que j'écoutais au Luxembourg, près du grand bassin. Il y avait là deux garçons de douze à quatorze ans : l'un à l'œil fier, aux traits délicats et fins; petite main, petit pied, une maigreur comme il faut, une pâleur de bonne maison; tous les signes de race. L'autre, plus grand et plus fort; de larges pieds comme des fûts de colonne, de bonnes grosses mains, des joues éclatantes et rondes, un air de roturier bien portant. Il lisait la Semaine à son camarade. Arrivé à la phrase de tout à l'heure : « Tu vois bien, dit-il, que

je suis ton égaJ, puisque les Français sont égaux. — Oui, répondit l'autre en haussant les épaules, mais tous les Français ne sont pas gentilshommes, et je le suis; papa me l'a dit. » Et il se mit à siffloter entre ses dents un petit air impertinent qui avait tout l'air de ' signifier : a Tu verras, l'ami, comme je ferai mon che- \ min. )) 11 n'avait qu'un tort, ce petit seigneur : c'était de dire lui-même ce que nous devrions dire aux jeunes gens. Et ici, j'en demande permission à la Semaine , passons du doux au grave. Grande illusion de croire, et grande imprudence de dire à la jeunesse que la naissance ne sert plus à rien. C'est l'illusion de ceux qui s'imaginent que l'esprit des peuples est aussi prompt à fructifier que la terre, et que les idées qu'on sème à l'automne donnent une moisson à l'été. La nuit du 4 août a vu un prodige plus merveilleux que tous ceux des Mille et une nuits. A la fin des contes arabes, tout le monde se trouve prince ou seigneur; le 4 août, à la fin de la nuit, tous les princes et seigneurs se sont trouvés de simples gens comme le premier venu, sauf la gloire de leurs noms, rehaussée par la beauté de leur sacrifice. C'a été un beau coup de baguette; mais s'il a changé les hommes, il n'a pas changé les mœurs. Le préjugé, le prétexte du privilège, a été tué par la révolution; le privilège a survécu, il survivra longtemps. Longtemps encore la noblesse, qui ne devrait être qu'une décoration, sera un pouvoir, et il fera bon pour les nouveau-nés de trouver une couronne, si dédorée qu'elle soit, dans les langes de leur berceau. Tout grand nom demeure une influence, la plus puissante de toutes, s'il est dignement porté; et môme s'il ne l'est pas, il faut encore dix fois plus d'esprit, de talent et de travail à un homme nouveau pour devenir quelque chose, qu'il ne faut de nullité à l'héritier d'un vieux litre

pour n'ôtre rien. Cela est la vérité vraie, non la vérité fausse des discours de distribution de prix qui font accroire à la jeunesse française que la société est un champ de course où le prix est au plus fin coureur. Pourquoi ne pas montrer les choses comme elles sunl? Pourquoi ne pas dire que le prix est souvent donné à des chevaux armoriés et boiteux? Les jeunes gens sauraient à quoi s'attendre et n'en courraient pas moins pour atteindre le but. Mon petit roturier, j'en suis sûr, paitira comme l'éclair; mais je ne suis pas fâché que monseigneur son camarade l'ait averti d'avance. Cela préviendra toute surprise et tout découragement, si le pauvre diable s'aperçoit un jour que les choses ne se passent pas dans la vie comme dans les articles de la Semaine^ et qu'en courant au galop il demeure en arrière, pendant que le gcntilhonmie, sans se donner de mal, a pris la corde et a passé devant. Voilà les réflexions philosophiques que j'emportais du Luxembourg, un des derniers dimanches. Je les soumets à la Semaine^ sans la menacer, comme ses correspondants, de me désabonner si elle persiste à croire que tous les Français sont parfaitement égaux.

Tout cela prouve, à mon avis, qu'il faut se défier de ces idées qui courent le monde, comme des vérités sacro-saintes, et qui se glissent même dans l'oreille crédule des petits enfants. Il n'est pas si aisé qu'on pense de faire de la morale. Il y a deux manières, selon Fénelon, de faire la morale aux enfants, parce qu'il y a chez les enfants deux sortes de défauts : les défauts universels, et de tous les temps, ceux qu'ils tiennent de la nature, et les défauts de leur temps ou de leur pays, ceux qu'ils tiennent des parents ou du terroir. Il importe beaucoup de combattre les défauts permanents et généraux de l'enfance, et plus encore les dé-

fauts accidentels et particuliers, car les uns, effets naturels de l'âge, s'en vont avec le temps, et souvent les autres restent. La morale parfaite est celle qui remédie aux deux espèces de défauts ; par là elle évite à la fois le lieu commun, où l'on s'expose quand on ne s'occupe que des défauts généraux de l'enfance, et la satire, où l'on tombe aisément quand on ne met en relief que les défauts accidentels d'une génération. Au lieu de ces idées abstraites, je cherche un exemple, et pour n'avoir pas l'air de faire d'allusion chagrine à mes contemporains, j'emprunte l'exemple à un vieil auteur du quatorzième siècle. C'était un bon chevalier, un père de famille, qui instruisait lui-même ses enfants en leur racontant des histoires. Ses chapelains écrivaient pendant qu'il parlait, et ils ont ainsi conservé à la postérité un traité d'éducation domestique, où, après cinq cents ans, on trouve de bonnes leçons. Le chevalier crut remarquer que ses filles étaient bavardes et indiscrètes (défaut permanent et universel, s'il en est). Il remarquait encore que les jeunes Français de son temps, même riches, avaient la manie des places (défaut propre à la France, où il y a toujours dix mille demandes pour chaque place de surnuméraire), et comme il estimait que c'est une honte aux femmes de parler quand elles peuvent se taire, et une folie aux hommes d'être fonctionnaires quand ils peuvent être indépendants, voici l'histoire qu'il raconte. Je me borne à rabrcgcr et à traduire les vieux mots qu'on ne comprendrait plus.

«Caton, qui fut si sage qu'il gouverna toute la cité deRomc, eut un fils qui avait nom Calonnet, et, quand il fut au lit de mort, il appela Calonnet el lui dit : « Beau fils, j'ai vécu longtemps, et il est temps que je laisse ce monde. Je vous ai baillé par écrit moalt d'enseignements qui vous pourront profiter; et

toutefois pcnsé-jc encore devons en dire deux autres avant ma mort. Si vous prie de les bien retenir. Le premier est que vous ne preniez office de l'État ni du souverain, en cas que vous ayez assez chevance et bonne suffisance. Car qui a toute suffisance no doit plus rien demander à Dieu. Le second enseignement est quo lorsque vous prendrez femme, vous l'essayiez bien pour savoir si elle saura bien garder votre secret, car il en est de telles qui ne se peuvent tenir de dire tout ce qu'on leur dit, aussi bien contre elles que pour elles. » Et ainsi le sage Caton bailla ces deux enseignements à son fils au lit de la mort. Si advint que le grand homme mourut, et son fils demeura, qui était tenu pour sage, tant que l'empereur lui bailla son fils à garder et à endoctriner, lui promettant de grands profits, tant que Catonnct consentit à prendre l'ofiice; et lui fit la convoitise oublier lo premier enseignement de Caton.

« El quand vint la nuit, qu'il eut dormi le premier somme, il lui souvint qu'il avait enfreint un des commandements de son père. Si fut moult pensif, et toutefois dit à soi-même qu'il essayerait le second. Si attendit que sa femme s'éveillât et lui dit : (( Ma mie, je vous dirais un très-grand conseil qui louche ma personne, si je croyais que vous le tinssiez secret. — Ah! mon seigneur, dit-elle, par ma bonne foi, j'aimerais mieux être morte que découvrir le conseil que vous me direz. — Ah ! ma mie, donc vous le dirai-je. Hier je me suis tant marri avec le fils de l'empereur que je l'ai occis. Je sais bien que c'est moult mal fait, et je m'en repens, mais c'est à tard. Je vous prie de bien celer ce conseil, car je ne le dirais à nul du monde qu'à vous. » Si se passa ainsi la nuit, et quand vint qu'il fut jour, la dame envoya quérir une demoiselle qui était sa mie. — Voire, dit la femme Catonnet, pourrais-je tout dire et me fier à vous? — Oui, par ma bonne foi, dit-elle, et l'autre en prit la foi, le serment, et elle découvrit tout, comment son seigneur avait occis le fils de l'empereur, et l'autre se signa et fit l'émerveillée et dit qu'elle le cèlerait moult bien; mais il lui fut moult tard de le dire, et tant qu'elle alla tout droit à la cour do l'empereur. Quand lempereur ouït la nouvelle que Catonnet a'.ait occis son fils, il commanda qu'on le pendît hautement

devant tous. Lors ses gens allèrent ie quérir, et il fut mené au i;ibet. Mais on vit alors chevaux venir courants, et le fils de l'empereur qui venait sur un coursier si tôt comme il pouvait, en disant : « Ne touchez pas à mon maître Catonnet, car je suis tout vif. » Et l'enfant fit monter Catonnet sur un cheval et l'emmena au long des rues de Rome, par les rênes du cheval, jusqu'au palais de l'empereur. Quand l'empereur et l'emperière ouïrent l'arrivée de leur enfant, ils saillirent à l'encontre, lui faisant grand'joie. Adonc, Catonnet parla devant tous : « Sire, ne vous émerveillez pas de cette chose. Quand mon père fut au lit de mort, il me pria de retenir deux enseignements entre les autres : le premier, que si Dieu me donnait bonne suffisance, je ne devais convoiter ni demander plus à Dieu et au monde. Si j'eusse cru le conseil de mon père, je n'eusse mie été du parti où j'ai été. Le second enseignement fut que j'essayasse ma femme avant que lui découvrir nul i,'rand conseil, car il y avait trop péril. Si ai bien éprouvé comme elle m'a bien celé, comme chacun peut bien voir. » Et il dit à l'empereur : « Sire, je me décharge de votre office. » Si en fut déchargé à grand'peine, et lui donna l'empereur de grands dons, et Catonnet régna bien et moult saintement en l'amour de Dieu et du peuple. »

Ainsi « l'an mil trois cent soixante et onze , en un jardin sous l'ombre, à l'issue d'avril, » le bon chevalier de La Ïour-Landry, entouré de ses enfants et de ses chapelains, faisait de la morale générale et de la morale, particulière, à l'usage de son temps et de tous les temps, de tous les hommes et des Français. Son récit s'adresse à des jeunes gens plutôt qu'à des enfants. iilais qu'importe? L'exemple fait comprendre comment la bonne morale combat à la fois les défauts permanents et universels, et les défauts accidentels et particuliers. Et puis, les petits abonnés de la Semaine grandiront, et si, par impossibilité, il se rencontrait parmi eux, un jour, des jeunes filles indiscrètes et des jeunes

LA SEMAINE DES ENFANTS 7l

gens ambitieux, qu'ils se souviennent de Caton et de Catonnet. Si vous avez des filles ou des fils, lisez le chevalier de La Tour-Landry, pour les faire profiter de ce qu'il dit de sage. Lisez-le tout bas, car les pères du quatorzième siècle avaient une liberté de langue et les enfants une liberté d'oreille qu'on ne connaît pas aujourd'hui '. Surtout abonnez-vous à la Semaine et lisezla tout haut pour instruire vos enfants, pour les amuser, pour compléter, par la meilleure lecture qu'ils puissent faire aujourd'hui, les conseils du bon vier.x temj)s.

' Le Livre du cluvulicr de La Tciii-Landiy. Collrclion Janrul.

11 nove'uJ.re 1«07.

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