UNE MAISON ROMAINK AUX CHAMPS-ELYSÉES
11 m'est venu tout récemment l'idée de m'éclairer sur une question bien souvent débattue, c'est de savoir si le tbéàtre est une école de mœurs, et j'ai pris la moyenne de sa moralité pendant une semaine, en allant chaque soir voir une nouveauté dramatique. Le lundi, dans un théâtre où les étudiants apprennent à connaître le monde el la vie, je me suis intéressé au sort d'une jeune personne qui a fort mal vécu avant son mariage, mais qui n'en vit que mieux après le sacrement, et à qui son passé semble un titre de plus à l'estime publique, puisque le repentir est plus beau que la vertu '. — Le mardi, sur une scène musicale, chère au monde élégant, j'ai vu le duc de Mantoue entrer, avec une arrière-pensée tout anacréontique, dans une chambre à coucher où l'on vient d'introduire une jeune fille' enlevée; puis au quatrième acte, je l'ai aperçu h la fenêtre d'un bouge, où il passe la nuit; puis j'ai cessé de l'apercevoir, parce qu'une fille de joie est venue fermer les rideaux ^ — Le mercredi, j'ai appris au Théâtre-Français que la société est une affreuse marâtre pour les enfimls qui naissent avec cette difformité qu'on nomme le génie : au lieu de leur offrir mille livres sterling de rente dès qu'ils ont dix-
' Le Iloclicr (le Slsiiphe, ^ lUfjolcllo.
huit ans, elle n'a à leur service qu'une place de valet de chambre, et les pauvres petits se brûlent la cervelle, cause de tous leurs maux '. — Le jeudi, en entrant dans la zone des spectacles populaires, j'ai découvert combien un voleur peut ôtre un galant homme, et combien le public est coulant pour le crime, quand on y met de l'entrain, de la bravoure et de l'esprit ^ — Le vendredi, j'ai admiré à quel point une fille-mère peut être une honnête fille et une excellente mère '. — Le samedi, dans un drame qui résume tous les autres, j'ai contemplé encore les vertus des filles-mères, les bons mouvements des voleurs, et le pathétique do l'ivresse mi-partie d'absinthe et mi-partie d'amour *. — Le dimanche, je me suis reposé, j'ai récapitulé mes impressions, calculé la moyenne de la moralité du théâtre pendant la quarante-neuvième semaine de l'année 1857, et conclu qu'elle ne montait pas haut. Décidément, pendant six jours, le théâtre n'a pas été moral.
Mais ne pourrait -il l'être? De bons esprits en doutent. Je ne parle pas des théologiens. Ils ne peuvent transiger, et ils condamnent logiquement la représentation des passions humaines, parce que la peinture du mal ne profite qu'au mal. Je leur sais même gré de ne pas pousser la logique jusqu'au bout, et de ne pas proscrire la sculpture, la musique, tous les arts qui expriment les sentiments de l'âme et imitent la vie. Mais je ne parle ici que des hommes du monde, sensés et tolérants, qui sont de l'avis des théologiens, et ne croient pas à la moralité de la co-
• Chatierion.
' Les Chevaliers du brouillard, ' Rose Bernard.
* Le Fou pai- innour.
médie. Le monde du théâtre leur paraît si distinct du monde delà vie, qu'ils révoquent en doute le salutaire effet des plus beaux types dramatiques sur la pensée des hommes, et qu'ils hésiteraient à transporter de la scène dans la vie réelle les plus nobles modèles créés par le génie. Je connais un ami passionné du théâtre, un adorateur de Corneille qui déclare tout haut qu'il ne voudrait avoir ni Pauline pour femme ni Chimène pour fille. S'il entend simplement par là qu'il ne tient pas à être Polyeucte ou le comte de Gormas, je suis de son avis; j'aime mieux vivre, comme lui, dans ce vulgaire dix-neuvième siècle où l'on jouit platement de la liberté des cultes, et où des lois antichevaleresques ont prohibé le duel, que du temps de don Diègue et de l'empereur Décie. Mais si c'est bien de Pauline, si c'est bien de Chimène qu'il veut se préserver, si €'est à elles qu'il ferme l'entrée de sa maison, je le trouve sévère, et leur ouvre volontiers la porte de la mienne. Peutêtre serais-je effrayé de leur héroïsme, si elles devaient être des héroïnes à perpétuité. Mais je ne le crains pas. Pauline, c'est l'amour et le dévouement conjugal; Chimène, c'est la passion de l'amante combattue par la piété de la fille. L'honneur d'une Pauline et l'amour d'une Chimène sont-ils des sentiments si transcendants et si romanesques qu'ils ne puissent trouver place dans la vie du dix-neuvième siècle ? Je m'amuse souvent en imagination h faire faire aux personnages illustres du théâtre classique un chassez-croisez avec ceux des romans contemporains, à mettre, par exemple, une héroïne de Corneille à la place d'une héroïne de madame Sand, et vice versa. Qu'aurait fait Indiana à la place de Pauline? Qu'aurait fait Pauline à la place d'indiana? Indiana, j'en ai peur, au lieu de se convertir avec Polyeucte, se serait enfuie avec Sévère. Pauline ne se
serait pas perdue avec son amant Raymond, retrouvée en Amérique avec son cousin llalph; elle serait restée honnête femme dans la maison de son mari, quoiqu'il soit maussade et qu'il ait la goutte. En un mot, les femmes de nos romans, à qui nos mœurs bourgeoises ne suffisent pas à donner du bon sens, en auraient moins encore au milieu des mœurs héroïques du passé. Les femmes de Corneille, qui ont tant de bon sens dans un temps romanesque, en auraient encore plus dans le terre-à-terre de la vie moderne. Elles ne seront plus des héroïnes dès qu'il n'y aura plus besoin d'héroïnes, parce que l'héroïsme dans les petites choses, c'est comme le grand style dans les petits sujets, c'est de la déclamation, et que les femmes sensées ne tiennent pas une conduite déclamatoire. Vous verrez même qu'elles ne se plaindront pas, comme les femmes de romans, de la petitesse du cadre où nos mœurs les enferment, et qu'elles ne feront pas de procès à la société, à la loi, au mariage, à la morale, à la religion. Elles se tiendront paisibles dans ces cadres modestes qu'elles rempliront sans les fiiire éclater; elles emploieront en petite monnaie de vertus de ménage ce trésor de force morale qu'elles portent dans leurs cœurs. On sentira en elles non la grandeur, il n'en est pas besoin, mais la capacité de l'atteindre :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
On devinera leurs ailes, mais elles ne prendront pas l'essor. Pauline ne sera pas une néophyte chrétienne s'élançant au martyre pour suivre Polyeucte; ce sera quelque femme loyale qui, n'aimant pas son mari,
Donnera par devoir à son affection
Tout ce qu'un autre aurait par inclination ,
et qui, si son mari subit de grands revers et s'il les
subit vaillamment, s'attachera par le malheur, et passera pour lui (comme dans Corneille) de l'estime à l'admiration, de l'admiration à la tendresse. Ghimène, ce sera quelque fille d'un cœur tendre, mais soumis à l'autorité paternelle ; elle aimera fortement celui qu'elle aimera, mais elle ne fera pas pour l'épouser des sommations légales, et souffrira en silence jusqu'à ce que son amour ou son père soit vaincu. Je ne plaindrais pas tant le mari de Pauline et le père de Ghimène, et je connais beaucoup de pères et de maris qui s'estimeraient heureux de n'être pas plus malheureux. Et voilà la merveille de ces belles créations de la poésie ! Toutes gigantesques, tout idéales qu'elles sont, elles se proportionnent à la petitesse de la réalité. Les nobles sentiments qu'elles enseignent et qu'elles inspirent sont de mise tous les jours dans les circonstances les plus simples de la vie. Seulement c'est à nous de les appliquer; c'est à nous de saisir l'occasion au vol et d'agir sur la petite scène de la vie réelle comme ces illustres modèles sur la grande scène des vertus idéales. Le théâtre ne se charge pas de nous rendre meilleurs. Il nous montre à la fois ce que nous devrions être et ce que nous sommes. Ge n'est pas sa faute si devant mon portrait je m'écrie : Que mon voisin est laid ! et si je ris de lui, au lieu de travailler à corriger ma laideur. Ainsi nous faisons tous,
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous.
La seule obligation du théâtre, pour qu'il soit moral, c'est d'être vrai. Le reste nous regarde. Mais cette vérité, condition de l'influence morale, elle est bien difficile ! Il ne devrait y avoir qu'une seule vérité, la vérité vraie, l'exacte peinture de l'homme et de la vie. Malheureusement il y a plusieurs publics, d'esprit iné-
gai et d'inégale culture, et ces publics divers ne peuvent pas comprendre la m^me vérité. J'ai entendu vanter la fine intelligence que le peuple déploie aux représentations gratuites duThéâtre-Français. J'y crois, et je n'y crois pas : tout dépend des pièces qu'on lui joue. J'y crois, si on joue du Corneille; ses personnages sont montés sur deux ressorts, la passion, le devoir, qui font la bascule; les yeux les moins perçants en démêleront le jeu. Mais les personnages de Racine, quelle complication! Le peuple se perdra dans ces combinaisons savantes de rouages, images merveilleuses de la réalité. Il n'entend que le simple; et le simple, c'est quelquefois le contraire du vrai. De là la grande difficulté. La môme vérité qui est vraiment morale sur les théâtres de la société polie, risque de ne pas l'être sur les théâtres du peuple. Pour l'élite du monde, les personnages dramatiques les plus moraux, parce qu'ils sont les plus vrais, ce sont les personnages complexes, mêlés, comme la plupart des hommes, de vices et de vertus. La société polie ne s'abusera pas : elle fera le discernement du bien et du mal, elles brillantes qualités des personnages vicieux ne lui déroberont pas la perversité de leurs actes. D'ailleurs, il faut l'avouer, c'est sur la société polie que le théâtre a le moins d'influence. Elle discute, elle juge, elle se défend contre l'ascendant de la littérature, et le plus souvent elle est supérieure aux pièces qu'on lui joue. C'est sur l'esprit du peuple que l'art dramatique exerce un grand empire. Pour se défendre contre le théâtre, le peuple n'a ni l'instruction, ni l'éducation, ni le savoir, ni le goût : il n'a que son instinct; et pour que cet instinct sufllt à l'éclairer, pour qu'il démêlât sans peine le bien d'avec le mal, il faudrait que tout fût parfaitement simple, l'idée de la
pièce, l'action, les personnages. Mais ce que le peuple aime précisément par-dessus toutes choses, ce sont les labyrinthes d'événements et d'aventures, ce sont les caractères à double, à triple fond, remplis de contrastes et de volte-face. Dans ce dédale inextricable de vertus et de vices amalgamés ensemble, il se complaît et il se perd. Son instinct moral s'égare. Il juge en badaud, par l'effet produit. Il prend le succès pour le bien. Un coquin d'esprit qui amuse le parterre ne lui parait presque plus un coquin. Il va cent cinquante fois applaudir des voleurs qui, sur la scène même, lui enseignent, en action, comment il s'y faut prendre pour dérober un mouchoir ou un portrait entouré de diamants. H s'est pris de passion pour ce jeune chef des Chevaliers du brouillard^ un bandit de vingt ans, le seul intéressant dans cette collection de scélérats et de niais. Dès qu'il paraît, c'est un enthousiasme ! On lui croit du génie parce qu'il est plus roué que ses vieux compagnons ; on lui croit un grand cœur parce qu'il a des élans de tendresse filiale et qu'il crie jusqu'au ciel : « 0 ma mère ! ma mère ! » Ces éclairs d'esprit et de beaux sentiments couvrent son infamie, et lorsqu'au dénoûment le roi lui fait grâce et le nomme sergent dans l'armée anglaise, le peuple n'est qu'à demi content du sort de son héros, et j'ai entendu crier du paradis : « Qu'on le fasse capitaine ! » Plus d'un des spectateurs rêve de Jack Sheppart. C'est un type qui se grave dans l'esprit de la foule, dont l'instinct moral est déconcerté par la complication des éléments contraires qui se combinent en lui.
L'État surveille les théâtres, et Rousseau reconnaît que c'est le droit de l'État. Nous ne sommes pas suspect plus que lui d'adorer la censure. Mais le plaisir des spectacles n'est pas un plaisir individuel, c'est un
LA MORALE Dr THEATRE. 79
plaisir social, et dont la surveillance appartient à l'État, gardien naturel de la société. Si l'État abandonnait les théâtres à leur propre sagesse, peut-Otre Jean-Jacques aurait-il raison de vouloir les remplacer par des jeux de boule, par des joutes sur l'eau et par des bals publics, où le magistrat du canton donnerait des couronnes aux fdles les plus sages. Mais le devoir de l'État, c'est d'user de la censure avec intelligence; c'est de l'exercer plutôt sur l'esprit général que sur les détails des pièces, sur les tendances morales plutôt que sur les opinions, sur les théâtres populaires })lulôt que sur les théâtres de la société polie, dont l'influence sur le public est presque insaisissable. Mais la censure ne se croit pas forcée d'avoir tant de bon sens. Schlegel a remarqué que partout où elle existe, elle examine plutôt les pensées de détail, les maximes, les saillies, que l'esprit de l'ouvrage et l'impression générale qu'il produit, quoiqu'en vérité chaque phrase d'une pièce puisse être irréprochable, et que l'ensemble produise de très-mauvais effets '. Une autre habitude de la censure, c'est de s'inquiéter des tendances politiques du théâtre plutôt que de sa morale, et de ses opinions plutôt que de ses principes. Comme les opinions se manifestent surtout sur les théâtres de la société polie, on les surveille de plus près que les théâtres populaires, où la politique est rarement en jeu, mais où les principes sociaux sont en proie au sophisme. On ferme la porte à l'opposition, aux allusions, aux épigrammes politiques; on la laisse ouverte aux hérésies morales, et l'on s'endort en paix! Presque tous les pouvoirs commettent la môme faute. Ils s'occupent trop d'eux-mêmes et trop peu de la société. Us ont
* Schlegel, Cours de liiiéraiure dramatique, t. 1", p. 31.
droit de penser que la société souffrirait des blessures qu'ils pourraient recevoir; ils ont tort d'oublier qu'ils souffrent plus encore des blessures qu'on fait à la société. S'il y a des révolutions, c'est bien plus parce que la société est ou se croit malade, que parce que le pouvoir ne se porte pas bien. L'essentiel pour l'État, ce n'est pas de dresser le recensement des opinions, de compter sans cesse et de recompter les suffrages politiques, c'est de sonder la conscience de la société et de s'assurer si les principes moraux sont obscurs ou clairs, fermes ou vacillants. Mais ce que les gouvernements entendent par bien penser, ce n'est pas précisément ce qu'entend par ces deux petits mots la Logique de Port- Roy al. On pense bien, à leurs yeux, quand on vote pour eux; les principes, c'est leur principe ; la morale publique, c'est l'opinion publique, et l'on croit la morale en sûreté quand on monte la garde autour de l'opinion. Mais une révolution passe entre les sentinelles. Le vieux pouvoir s'en va,, vaincu et renvoyé ; et le nouveau venu reprend la même roule qui mène à la môme fin. Vanité de l'expérience! quand le bon sens des hommes est au fond d'une ornière, un tremblement de terre ne peut pas l'en tirer.
Paulo minora. Depuis quelque temps les divers styles de l'architecture se livrent des combats dont le monde ne semble pas s'émouvoir assez. La question intéresse Dieu, puisqu'elle touche aux églises. Mais dans cette furie de démolition, nous sommes si occupés à chercher où bientôt nous nous logerons nous-mêmes, que nous n'avons pas le temps de penser aux demeures du bon Dieu. Il paraît, selon les uns, que les églises ne veulent plus qu'on les fasse en gothique; elles demandent le style grec. Selon d'autres, elles persistent dans leur dédain du grec et dans leur préférence pour le
style moyen âge, mais pour le moyen âge vrai, de première qualité, non pour le faux moyen âge de messieurs tels et tels que je ne nommerai pas ; car chacun a le sien, que chacun croit le seul parfait et authentique, et range ceux des voisins dans les contrefaçons. Cette pauvre Sainte-Clotilde est fort désappointée, qui croyait son gothique de l'espèce la plus pure, et qui entend tous les jours les plus mauvais propos sur son impureté! Je reviendrai plus tard sur ce grave sujet quand je parlerai des monuments. Aujourd'hui je ne parle que des maisons. Jusqu'ici les monuments se mêlaient seuls d'avoir un style. L'avantage de nos maisons, comme de nos habits, c'était de s'en passer. Mais voici que les maisons se piquent de devenir de petits monuments, et qu'elles épousent la rivalité de l'antiquité et du moyen âge. Une maison moyen âge est venue s'établir dans les Champs-Elysées; vite une maison romaine , imitée de Pompéi, s'est installée porte à porte à côté de l'édifice gothique. Le public peut faire la comparaison. Je ne la ferai pas. Mon avis, c'est qu'en fait de maisons tous les styles sont bons, hors le style incommode.
Celte maison romaine est vraiment charmante, et elle attire tous les regards. Quand on descend de voiture dans l'avenue Montaigne, en face de ce portique soutenu par des colonnes polychromes, on trouve un peu brusque la transition de Paris à Pompéi. On voudrait, pour l'adoucir, être venu en litière, sur les épaules robustes de quatre esclaves liburniens. Mais avec un peu de réflexion, on se prend sans effort pour un Romain de l'empire, et dès qu'on est entré, on se croit vieilli de dix-huit cents ans. Voilà bien un hôtel du premier siècle de l'ère chrétienne ! voilà la façade extérieure, ornée de deux statues, une Minerve, un
Achille ! Voilà le vestibule, avec les images des dieux lares et de l'autel votif ! voilà Vatrium ou cour intérieure, avec y impluvium ou terrasse, par où Vatrium prend le jour, et les colonnes de stuc, revêtues d'une teinte rouge jusqu'à moitié du fût, et le bassin de marbre avec les bancs de bronze, et les peintures murales et les bustes des ancêtres. A droite de Vatrium^ centre de la maison, on entre dans le triclinium, ou salle à manger. Sur ses murs jaunes, rouges et noirs, sont peints les attributs des salles de banquet : les fruits de l'Espagne et de la Perse, les oiseaux que le Phase envoyait à Lucullus, les murènes de Pollion, et môme aussi, je crois, le turbot de Domitien, enfin toutes les célébrités de la cuisine romaine, mêlées aux guirlandes de fleurs, aux épis de blé, aux coupes, aux cithares, aux flûtes et aux barbitons. A ce riant aspect, on cherche du regard des lits d'ivoire rangés des trois côtés de la table et des couronnes de roses pour le front des convives; on s'attend à voir paraître les joueuses de lyre et les danseuses d'Ionie ; et selon qu'on est d'humeur gaie ou mélancolique, on murmure entre ses lèvres le Nunc est bibendum ou le Linquenda domus du Béranger de ce temps-là.
A gauche de Vatrium est la bibliothèque. Cette galerie, soutenue par des colonnettes, est pleine d'élégance et de légèreté. Les livres y seront bien moins à leur aise pourtant que chez les anciens, gens heureux qui ne connaissaient pas l'art déplorable de Gulenberg. Comme ils ne possédaient qu'un petit nombre de li- . vres, en manuscrits roulés, ils oftraient à chacun d'eux son domicile propre, dans un coffret d'ébène, protégé à son tour par une armoire de cèdre ou d'ivoire. Mais les* livres modernes ont si bien pullulé, par les artifices malfaisants de la typographie, qu'on ne peut leur four-
nirqiie l'hospitalité vul^'aire d'une salle commune. Le génie, le talent, l'esprit, et souvent lasotlisr\ habitent côte à côte sur les nièuies rayons; patriciens, plébéiens, sont sur le pied d'une égalité archidémocratique. Par respect pour les rangs, je voudrais voir dans toutes les bibliothèques, et notamment dans celles qui s'inspirent des souvenirs de Home, les bustes des grands écrivains morts, comme ceux qu'on admirail dans la bibliothè(iue de Pollion ; je dis morts, car Pollion, de peur d'olFenser la modestie de ses contemporains , n'avait admis chez lui le buste d'aucun vivant. Si ce lîîiïi' Pollion revenait sur la terre et s'arrêtait devant l'étalage des marchands de statuettes, en voyant nos grands hommes vivants et bien portants s'y épanouir en plâtre, sans aucun embarras, il pourrait mesurer le progrès immense que la modestie a fait dans ce bas monde depuis la confusion de l'orgueil païen et l'heureux avènement de l'humilité chrétienne.
Au bout de Vatrium s'ouvre une grande pièce que nous nommons salon et qui s'appelait exhdre chez les Romains du premier siècle après Jésus-Christ. C'était le lieu des réunions et des causeries. Le maître du logis, quand il était lettré, y rassemblait des grammairiens, des philosophes, des poètes, des rhéteurs, je n'ajoute pas des orateurs, parce qu'en ce temps-là il n'y eu avait plus. A côté de Vcxèdre est le cubicxdum, qui n'est pas achevé ; puis un autre salon, que je ne puis nommer d'une manière savante, le mot français fumoii' n'ayant pas d'équivalent dans la langue latine. Je n'essayerai pas de tout décrire. En somme, le problème piquant qu'on s'est proposé, d'approprier le style romain à nos besoins modernes, a été résolu avec beaucoup d'art et de goût par l'architecte M. Normand, un élève de Vitruve. On ne se doutait pas qu'il
y eût des affinités si grandes entre la vie de 1857 et les maisons du temps des premiers Césars. Sans doute l'artiste a dû faire quelques concessions à notre froid climat, par exemple celle des glaces aux fenêtres et des cheminées. Mais le plus grand écueil, ce sera l'ameublement. Les meubles d'aujourd'hui sont tout dépaysés dans ces appartements archéologiques. Nos fauteuils rebondis ont un gros air barbare au milieu des formes gracieuses que la peinture murale a prodiguées autour d'eux. A leur place on voudrait voir se dresser ces beaux sièges d'ivoire, ces chaises patriciennes que nous a décrites la poésie antique, et dont les escabeaux tragiques du Théâtre-Français ne présentent au public qu'une imparfaite image. Ce qui paraît encore plus gauche que les meubles, c'est le costume moderne. Dans ces murs pittoresques tout proscrit l'habit noir, tout commande la tunique, la toge, le laticlave. On n'y devra donner que des fêtes antiques. Suétone, Tacite, Juvénal, Stace, Martial, ces peintres illustres de la vie romaine, fourniront des indications précieuses de personnages, de costumes et de décorations. Si l'épreuve réussit, elle entraînera peut-être une révolution dans nos habits et notre architecture. Vitruve a prétendu que toutes les époques doivent avoir leur art propre ainsi que leurs modèles. Si Vitruve a raison, peut-être que, dans l'ère où nous sommes entrés, le modèle naturel qu'il nous sied de reproduire, ce sont les ruines de Pompéi.
24 décembre 1857,
LES ÉÏRENNES.
« Il y a un jour dans Tannée où l'on se fait des présents; c'est un usage inventé par l'idolàlrie des païens... Kl nous autres, chrétiens, qui avons en horreur les superstitions des idolâtres, nous célébrons comme eux la fête de janvier! Les présents, les étrennes volent de toutes parts ! Ce ne sont partout que plaisirs et festins !... 0 combien les idolâtres, qui se tiennent à l'écart de nos cérémonies, observent mieux leur religion que nous, qui nous faisons païens en participant à leurs fêtes ! »
C'est justement le 1**" janvier qu'en feuilletant par hasard Tertullien ' j'ai rencontré cet anathème contre les étrennes, contre ceux qui en reçoivent et contre ceux qui en donnent. J'allais en donner et je venais d'en recevoir; je m'apprêtais, selon l'usage, à en offrir aux lecteurs, dans ce premier feuilleton de la nouvelle année, en leur adressant un petit compliment aussi llatteur et plus modeste que celui de Scudéry au public français :
0 toi, public français, public de tant d'esprit, Qui te piques d'aimer ce que ma plume écritl...
La veille, j'avais reçu pour cadeau de nouvel an un saint Augustin magnifique , grand papier , grandes
' Tertullien, Traité de Vldolàirie, chap. xni et xiv, depuis : Sunt quidam dies m«neruin..., jusqu'à : O meliorfidts nalionum in suam seclam, etc.
marges, reliure en chagrin noir. Si les bibliophiles le voyaient, ils ne dormiraient plus, ou ils en rêveraient ! Et voilà que, sous peine de n'être qu'un païen, je ne puis ni faire mon compliment aux lecteurs, ni garder mon saint Augustin. J'allais déchirer l'un et renvoyer l'autre, pour ne pas compromettre mon salut. Mais Tertullien, me dis-je, était un hérétique, et tout ce qu'il écrit n'est pas article de foi. Ouvrons saint Augustin, qui est venu si à propos. Il est orthodoxe, lui, et il ne m'empêchera pas de garder ses œuvres et d'offrir des étrennes au public. Au tome des Homélies, je tombe sur ce passage :
« Tu veux recevoir et donner des étrennes, ô païen que tues! Pourquoi donc es-tu chrétien? Pourquoi chantes-tu le psaume : Délivrez-nous, Seigneur, et séparez-nous des idolâtres? Ce sont les idolâtres qui donnent des étrennes. Les chrétiens font l'aumône... Mais, me répondrez-vous, quand je donne des étrennes, j'en reçois à mon tour, et quand je donne aux pauvres, ils ne me rendent rien !... Ah ! vous dites que les pauvres ne vous rendent rien! Vous êtes des idolâtres, et qu'il soit fait de vous ce qui est annoncé : Allez au feu éternel ' ! »
J'étais, comme on voit, bien tombé ! Que ces grands saints sont rigoureux ! J'admets que les étrennes soient un usage païen; mais le grand crime, après tout, que de s'envoyer des livres, des bonbons, de dîner en famille, et de se souhaiter mutuellement au dessert des années longues et heureuses ! Les anciens se disaient bonjour et bonsoir; nous nous disons aussi bonsoir et bonjour, et pour être polis nous ne cessons pas d'être
' Saint Augustin, Sermon 108, t. V, p. 907, édition des Bénédictins, depuis : Aclurus es celebrationem siretiarum , sicul pagaiius,..,.^ jusqu'à : Mitiiie eus in Ujnetn alcrnum.
bons catholiques. Évidemment saint Auguslin, qui était du Midi, a été trop vif, et les conciles, je suis sûr, sont beaucoup plus doux. Certain concile d'Auxene a parlé des étreiuies. Voyons ce qu'il en dit : u II est défendu de pratiquer l'usage des étrennes; c'est un usage diabolique. Non licct... strenas diabolicas observare. » Cette troisième épreuve me décourageait, quand j'ai songé que l'Église, réunie en concile, est toujours plus sévère, et que, pour rencontrer le christianisme doux, il vaut mieux prendi'C à part quehjue théulogien qui, ne parlant qu'en son nom, fait à l'humanité toutes les concessions raisonnables. Justement j'avais sous la main le Journal de Trévoux, rédigé, comme on sait, au dix-septième siècle, par la Compagnie de Jésus. Ces bons Pères, j'étais sûr qu'ils allaient me tirer d'embarras. En effet, c'est l'un d'eux, le P. Tournemine, qui, dans une dissertation toute pleine de douceur, apprend que l'usage des étrennes, réputé diabolique, n'est diabolique en effet que si, aux étrennes qu'on donne à ses amis, on ajoute des sacrifices offerts aux dieux païens. Mais, comme en vous portant des pralines. Madame, je n'ai nulle intention de s^icrifier une génisse à Jupiter, ni deux colombes à Vénus, nous sommes irréprochables, moi de vous les offrir et vous de les accepter'. — C'est égal; je ne suis qu'à demi édifié par la consultation du P. Tournemine; comme tous les accommodements qu'on fait avec le ciel, celuilà m'ôte de mes scrupules ce qu'il me plaît de n'en plus avoir, et me laisse tout juste ce qu'il me plaît d'en garder. Je me sens rassuré au sujet des étrennes, assez pour en recevoir, pas assez pour en donner. Je garde le saint Augustin, et je supprime le compliment.
? Journal de Trévoux^ janvier 1704.
Au lieu d'offrir moi-même au public des étrennes , j'aime mieux lui parler du mystérieux présent que vient de lui apporter une main inconnue, et dont il ne sait pas encore tout le prix.
Un livre a paru il n'y a pas huit jours, qui excite vivement la curiosité. Je dis qu'il a paru, et j'ose h peine le dire, car il ne s'est montré qu'autani qu'il faut pour qu'on sache qu'il existe ; il a pris autant de peine pour garder l'incognito que d'autres pour s'annoncer. Pas d'affiches sur les murs , pas de réclames dans les journaux, pas de rumeurs préventives habilement semées, qui avertissent l'univers qu'une nouvelle étoile se dispose à briller au-dessus de l'horizon. C'est un petit volume qui veut faire tout seul son chemin dans le monde, sans que personne lui donne la main. En le voyant se présenter à vous avec cet air modeste, sous sa couverture grise, peut-être seriez-vous tenté de réconduire comme un premier venu qui cherche aventure, si, à certains saluls qu'il reçoit de passants un peu mieux informés, vous ne vous avisiez qu'il est de bonne maison. Vous l'ouvrez, et en effet, dès les premières pages , vous vous apercevez qu'il y a là quelque chose et quelqu'un. Mais quel est ce quelqu'un? Le livre ne le dit pas. L'auteur a eu la réserve ou la coquetterie de n'y pas mettre son nom. Prenons-le d'abord tel qu'on nous le donne ; lisons-le, et ensuite, puisqu'on nous propose une énigme, nous tâcherons de la deviner.
Robert Emmet, tel est le titre du volume anonyme. C'est l'histoire d'un jeune Irlandais qui a conspiré en 1803 pour affranchir sa patrie du joug de l'Angleterre, et qui a péri sur l'échafaud. Né avec une imagination ardente et une volonté énergique, il fut à la fois un homme de rêverie et un homme d'action. Il n'avait
pas seize ans quand il conçut le dessein de délivrer l'Irlande; il en avait vingt-trois quand il essaya de l'exécuter. L*autorité précoce de son caractère et de son éloquence semblait le désigner comme un chef de parti. Il passa en France, obtint du premier consul la promesse de seconder l'ellort des Irlandais, et quand la guerre éclati entre la France et l'Angleterre, il revint en Irlande et donna le signal de l'insurrection. Il avait espéré qu'en criant : Liberté! et en frappant du pied la terre, il en sortirait des légions. Cinciuanle hommes, ce fut toute l'armée du jeune libérateur ! Repoussés, mis en fuite, ils se dispersèrent ; la plupart quittèrent l'Irlande; Robert voulut rester. Il aimait une jeune fdle, il refusa de partir, afin de la revoir. On le découvrit dans sa retraite, on le prit, on le jugea. A la barre du conseil de guerre, il défendit avec une éloquence admirable, non sa vie devant ses juges, mais sa cause et sa mémoire devant la postérité. La loi le condamna, la hache du bourreau fit tomber sa tête; l'Irlande, qui l'avait laissé prendre seul les armes et mourir pour elle, se rallia tout entière autour de son tombeau, dans un tardif concert d'admiration et de regrets. La poésie chanta ses louanges, le roman raconta ses amours, l'histoire célébra son martyre, la légende mêla ses fictions naïves au souvenir populaire de sa vie et de sa mort. La mémoire de Robert Emmet est immortelle en Irlande; hier encore il était presque ignoré en France; aujourd'hui n'est-ce pas un double attrait pour nous que celui de cette gloire inconnue révélée par un livre sans nom ?
J'ai entendu des lecteurs étonnés demander à quel propos on avait tiré de l'histoire d'Irlande ce grand homme inédit. La réponse est toute simple : à cause de l'élernel à- propos des nobles sentiments et de
ropportunilé toujours présente des exemples magnanimes. Certes nous sommes toujours un peuple libéral, un peuple chevaleresque, les vrais fils de nos pères, qui mettons fièrement les idées au-dessus des intérêts, l'indépendance au-dessus de la tranquillité, la dignité vraie au-dessus du bonheur apparent. La France est pleine de candidats aux plus sublimes vertus; elle regorge de grandes âmes en disponibilité, qui demandent à grands cris des occasions d'héroïsme. C'est une raison de plus d'accueillir avec joie une belle peinture de la lutte de la liberté contre l'oppression, de la conscience contre la force et du droit contre le fait; lutte qui fait toujours tressaillir (comme dit si bien l'auteur de ce livre généreux) ce qui est immortel dans notre nature. Le roman se traînant dans la poussière du monde réel au lieu de s'envoler dans le monde idéal et de nous rapporter les fortifiantes images des vertus surhumaines, remercions l'histoire de remplir à sa place la tâche qu'il abandonne, et d'aller, même en pays lointain, nous découvrir des héros. Tout héros véritable est le bienvenu chez nous, arrivât-il de l'Irlande. Tacite dut sourire quand les bourgeois de Rome qui avaient lu sa Gennanie lui reprochèrent de prendre ses modèles trop loin.
Nous pouvons donc dire avec l'historien inconnu de Robert Emmet :
/ want a hero : an un common want.
C'est la spirituelle épigraphe qu'il a mise à son livre. Au besoin, ce sera peut-être un premier indice pour me guider dans mes recherches et m'apprendre si l'auteur est un homme ou une femme; car je ne renonce pas à pénétrer son secret : les secrets littéraires ne sont faits que pour être devinés. Les auteurs
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anonjmes sont comme Gahitée : elle aurait pu se plaiiulre si les yeux qu'elle fuyait ne l'avaient aperçue sous le feuillage des saules. 1 tvant a hero, j'ai besoin d'un héros! C'est ljienlàré])igraphe d'une femme, surtout si le héros est jeune, beau, triste et malheureux, etllobert a vingt-trois ans, Robert a des cheveux bruns, un teint uni et pâle, les sourcils arqués, de grands yeux noirs voilés de longs cils qui prélent à son regard la fierté, la douceur et la tristesse; Robert est un vaincu, Robert est un martyr. Jeunesse, beaulé, malheur, mélancolie, tout est là pour charmer l'imagination poétique d'une femme et pour arracher à ses lèvres ce cri d'une belle âme : 1 want a hero!,.. Oui, mais ce cri chevaleresque où je cherche un accent féminin, c'est le cri masculin d'un poëte sceptique et railleur. / want a hcro, c'est un vers d'un poëmc dont le héros est jeune, beau, mais non mélaiiculiiiue et beaucoup trop heureux; c'est, si j'ai bonne mémoire, le premier vers du Bon Juan de Byron. Allons, je me trompais : ce n'est pas une femme enthousiaste qui a gravé ce vers du profane Don Juan sur le fronton du temple élevé au martyr!... Et pourtant c'est la main délicate dune fenmie qui a tracé l'image de ces chastes amours entre Robert Emmet et miss Sarah Curran, image douce et voilée, qui çà et là se glisse au milieu du sinistre récit de la conspiration, pour attendrir et reposer la vue. Un homme n'aurait pas laissé la figure touchante de Sarah dans cette demi clarté, où l'œil la devine plutôt qu'il ne la voit. Un homme aurait essayé de faire son portrait. L'anonyme qui décrit Robert avec tant de détails n'a pas décrit Sarah. Un homme eût-il tracé celte scène de la • prison, la dernière entrevue de Sarah et de Robert? « Robert était debout, la tête appuyée contre la fe-
nêtre de sa prison, plongé dans une triste rêverie, lorsqu'en se retournant il vit mademoiselle Curran immobile sur le seuil de la porte. Il ne parut pas surpris; mais, allant à elle, il la prit dans ses bras et la serra tendrement contre son cœur, sans prononcer une parole. Le son de sa voix trahit seul son émotion, lorsqu'il lui demanda de ne pas l'oublier, de se souvenir de lui avec affection lorsqu'elle reverrait les lieux témoins de leur bonheur passé, où s'étaient écoulés les jours de leur jeunesse; il la supplia surtout de ne jamais permettre que devant elle le monde prononçât son nom avec légèreté et mépris. Il se montra plutôt tendre et protecteur que passionné. Ne voulant pas prolonger la déchirante douleur d'un dernier adieu, il ramena jusqu'à la porte la malheureuse jeune fille, silencieuse et tremblante, qui se laissa conduire sans résistance. Au moment de le quitter, elle le regarda d'un regard où se peignait toute la détresse de son âme : la porte se ferma, et ils se séparèrent pour ne plus se revoir. »
Quelle réserve dans ce tableau ! quelle délicatesse ! (( Il se montra plutôt tendre que passionné. » Une femme seulement songe à démêler ces nuances en un pareil moment. Quelle sensibilité dans ces dernières lignes ! « Au moment de la quitter, elle le regarda d'un regard où se peignait toute la détresse de son âme!...» Oui, mais cette sensibilité n'est-elle pas plus contenue et cette réserve plus sobre qu'il n'appartient aux femmes? Dans une semblable scène, une femme n'aurait-elle pas eu besoin d'épancher tout son cœur, et, par un entraînement nuisible à l'art peutêtre, mais moins surprenant que cette retenue, ne se fût-elle pas mise à la place de ses deux personnages, n'aurait-elle pas senti, pensé, parlé pour eux? Une
femme aurait-elle écrit cette excellente mais austère maxime : « Plus l'histoire ressemble au roman, et plus il faut se garder de mettre le roman dans l'histoire? )) Et plus loin, lorsque Ilobert est mort sur l'échafaud, quand Sarah, qui (( s'échappait souvent à la tombée du jour et passait des nuits entières auprès du tombeau de son amant; » qui portait au fond de son cœur une douleur inconsolable et vivait comme plongée dans un éternel souvenir; qui, menée dans le monde, errait dans les salons, froide et pMe comme une statue, et, s'asseyant sur les marches d'un escalier désert, chantait à demi-voix une mélodie plaintive qui racontait le malheur de sa vie ; quand Sarah se résigne à accepter la main et la fortune d'un jeune officier, comment l'historien raconte-t-il cet étrange dénoùment de tragiques amours?
« Ce fut chez M. Penrose que mademoiselle Gurran connut quelques années après un officier de l'armée anglaise, le capitaine Sturgeon, neveu de lord Filz- William, qui fut vivement touché de ses charmes, de son malheur et de son profond isolement. D'un naturel élevé, délicat et sensible, il s'émut à l'idée de secourir une infortunée sans amis, sans parents, et dépendant de la compassion des étrangers. Il lui offrit sa main et sa fortune qu'elle refusa; il insista; elle eut alors avec lui une explication sincère, et lui dit qu'il devait savoir que son cœur appartenait à un autre. Il demanda à lui servir de protecteur dans un monde où elle était si abandonnée, et la détermina eu lui offrant la perspective de quitter l'Irlande, où elle avait tant souffert. Lorsqu'elle partit pour l'Italie, sa santé était déjà profondément altérée par le chagrin. L'amiral Napier, qui avait connu à Naples cette noble et intéressante personne, ne l'appelait pas autrement
que (( the walking statue^ » la statue qui marche. Le changement de ch'mat, les tendres soins de son mari, tout fut inutile; elle mourut peu de mois après son arrivée en Sicile. « Elle dort loin de la terre où est « mort son jeune héros, » dit Thomas Moore, « mais « son cœur est demeuré dans le tombeau avec lui. » Ce simple récit n'a pas l'air d'un plaidoyer, et c'est le plus habile qu'on puisse faire pour Sarab. On semble exposer les faits comme ils viennent, sans arrière-pensée d'apologie. Mais comme ils sont choisis, disposés, gradués pour atténuer l'effet de ce mariage imprévu et regrettable! C'est à peine un mariage, c'est une «protection; » c'est la possibilité de fuir l'Irlande, où l'infortunée a tant souffert : c'est un départ, c'est une agonie, c'est une mort, caria mort est le dernier trait du tableau; on y arrête avec soin notre regard, comme sur une sorte de réparation qui doit prévenir tout reproche, et, pour achever de fléchir tous les cœurs, on invoque le témoignage de la poésie, qui atteste l'inviolable fidélité de Sarah à ses jeunes amours. Les poètes peuvent donner de telles attestations, les historiens peuvent accumuler de semblables excuses, je ne refuse pas de les écouter. Les hommes, plus coulants, parce qu'ils sont moins déhcats, pardonneront peut-être à Sarah son mariage, tout en regrettant, comme artistes, qu'il gâte la perfection qu'elle leur avait fait rêver; mais les femmes, je le crains, plus sévères que nous sur les choses du cœur, ne le pardonneront pas. Si c'était une femme qui l'avait raconté, madame de Staël, par exemple (et pourtant elle avait l'âme assez virile), qu'aurait-elle dit, mon Dieu? « Toujours lady Russel fut la veuve de lord Russel, et c'est par l'unité de ce sentiment qu'elle mérite d'être admirée, La durée des regrets causés par la- perte de
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ceux qu'on aime absorbe souvent en Angleterre la vie des personnes qui les ont épiouvés... Les uiorts ne sont point oubliés dans cette contrée où l'âme humaine a toute sa beauté, et l'honorable constance qui hitte contre l'instabilité de ce monde élève les sentiments du cœur au rang des choses éternelles '. » C'est madame de Staël qui célèbre ainsi la fidélité de lady Russel à la mémoire de son mari, et l'admirable unité d'afrcction qui en Angleterre absorbe les grands cœurs. Je ne crois pas qu'une Irlandaise soit assez loin d'une Anglaise, ni une amante d'une épouse, pour que madame de Staël eût excusé Sarah de n'avoir pas élevé son amour et son deuil « au rang des choses éternelles. )) Toutes les femmes penseront comme madame de Staël, et cela m'engage à n'en plus chercher une dans l'apologiste ingénieux du mariage de Sarah.
Cependant, pour tout dire, s'il n'y a qu'un homme qui puisse être aussi tolérant pour le mariage de miss Curran, il n'y a qu'une femme qui puisse montrer autant d'indulgence pour la politique de Robert et d'admiration pour son projet chevaleresque de s'avouer coupable. Sa politique, je ne la discuterai pas, elle est trop visiblement chimérique. Il avait vingt-trois ans, et il est trop bien mort en héros pour que je lui reproche d'avoir fait de la politique en poëte. IMais je ne puis louer, comme son biographe, la proposition qu'il adresse à ses juges de s'avouer coupable, s'ils consentent à ne pas publier ses lettres à miss Curran parmi les pièces du procès. Le sentiment est beau. Robert craint qu'un débat judiciaire ne profane un amour si pur et n'effleure la réputation sans tache d'une jeune fille. Il veut sacrifier son honneur à celui
' Considérations sur la Révolution française, VI* partie, chap. vi.
de Sarah ! Mais son honneur n'est pas seulement à lui, il est à son parti ; mais sa cause, c'est la cause de l'Irlande, et s'il s'avoue coupable, c'est sa patrie qu'il accuse! Quand il offre à ses juges de se déclarer criminel, ce n'est plus un citoyen, c'est un amant ; c'est un chevalier, ce n'est plus un héros. Il faut répéter encore : il avait vingt-trois ans. Les hommes peuvent l'excuser, une femme peut seule l'applaudir.
Il est vrai; mais, en revanche, ce n'est pas une femme qui sur le génie de l'Angleterre et sur sa politique a cette justesse et cette fermeté de vues. Les femmes, même les femmes supérieures, ont en politique des sentiments plutôt que des idées; elles aiment, elles haïssent, elles ne jugent guère, ou jugent dans le sens de leurs inclinations et de leurs antipathies. Madame de Staël , qui a écrit un demi-volume sur l'Angleterre, ne l'a pas jugée : elle l'a aimée et vue avec les yeux de son amour, non avec ceux de son esprit. Madame de Staël affirme que « ce qui caractérise particulièrement l'Angleterre, c'est ce mélange de l'esprit chevaleresque avec l'enthousiasme de la liberté '. )) Elle vante la a disposition à l'enthousiasme)) de ce peuple généreux, sur qui « la séduction la phis puissante est la séduction du malheur^. » Enfin l'anglomanie de madame de Staël transfigure l'Angleterre. L'Angleterre, k ses yeux, à demi héroïne, à demi quakeresse, est la patronne des humbles, la vengeresse des opprimés, la maîtresse d'école et la tutrice désintéressée des peuples ignorants et sauvages, qui rend à ses pupilles leurs comptes de tutelle avec la liberté, le jour où ils sont majeurs et assez éclairé? pour être indépendants. « L'exemple des Anglais for-
' Comidéi allons sur la Révolution française, VI* partie, chap, iv. 2 Id., ibid.
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mera les Indiens assez pour qu'ils puissent se donner un jour une existence ind(''pendante. Tout ce qu'il y a d'hommes é(;lairés en Angleterre s'applaudirait de perdre l'Inde par le bien m^^me que le gouvernement y aurait f;\it. o C'est madame de Staël qui a écrit cela ' . (Nous avons pu nous assurer par des preuves récentes que l'Angleterre ne croit pas avoir fait encore assez de bien à l'Inde pour s'applaudir de la perdre.) Mais madame de Staël écrivait ces lignes en 1816. L'auteur de Robert Emmety éclairé par l'expérience, a d'autres idées. Pour lui l'Angleterre n'est pas cette héroïne et cette quakeresse. S'il n'était pas trop grave pour s'abandonner à des comparaisons d'humoriste, il adopterait plutôt l'image d'Henri Heine : « L'Angleterre est un long, maigre et osseux vieux garçon, qui, pour rattacher à son haut-de-chausse un bouton décousu, développe un fil roulé en peloton autour du globe du monde. Quand il a recousu le bouton, il coupe tranquillement le fil qui ne sert plus, et laisse tomber par terre le monde tout entier. » L'auteur de Robert Emmet ne se fait pas plus d'illusion qu'Henri Heine sur l'esprit chevaleresque des Anglais vanté par madame de Staël. Dans des pages où l'on sent une touche virile, il a très-bien défini ce phénomène psychologique mi generis que constitue chez les Anglais l'amour de la liberté. Chez nous, cette afi'ection, c'est tout naïvement l'amour d'un bien précieux, sans acception faite de son propriétaire. Nous l'aimons chez les autres, lorsque par notre faute nous n'en jouissons plus. Mais la liberté pour les Anglais n'a de prix qu'à titre de prérogative. Ils diraient volontiers avec Corneille :
La liberté n'est rien si tout le monde est libre. Considéraiiom sur la Révolution française^ VI* partie, oliap. vu.
La liberté française est un soleil prodigue qui luit pour tout le monde ; la liberté anglaise est un astre jaloux qui se lève et se couche sur le Royaume-Uni. La nôtre est une vérité de la raison universelle, un droit de nature, le premier article du Code du genre humain. La liberté anglaise est, comme le dit encore l'humoriste allemand, une liberté anglo-historique, estampillée et patentée à l'usage des sujets de Sa Majesté, et fondée sur quelque vieille loi, comme la Grande Charte ou Vhabeas corpus. Voilà ce que l'historien de Robert Emmet nous explique avec une netteté parfaite ; voilà comme il rectifie les illusions bienveillantes de madame de Staël sur la chevalerie de nos bons voisins. Il la voit telle qu'elle est, cette chère Angleterre, et il la peint telle qu'il la voit. Serait-ce donc un homme que cet excellent juge du libéralisme anglais? Je commence à le croire, et si, pour achever de m'éclairer, j'interroge le style, certes j'y reconnais une forte et habile main. Les amis de la couleur le trouveront un peu gris, à la manière genevoise; mais on en goûtera la simplicité grave, l'élévation, l'accent noble et quelquefois touchant. C'est un heureux retour au genre tempéré et contenu, si abandonné aujourd'hui. Çà et là certaines phrases ont un air féminin : (( Les temps orageux où Robert était appelé à vivre vinrent se refléter dans son âme forte et pure. )> Parfois l'image est plus jolie qu'exacte, comme il arrive souvent dans le style des femmes : « Quand ou navigue sur les bords du golfe d'Amaifi, la vague bleue s'entr'ojivre sous les pieds de la barque qui fend les ondes et laisse entrevoir le vif éclat du corail qui brille aux pieds des noirs rochers. Ainsi l'éclair de la vérité traverse l'incertitude et la contradiction des opinioub humaines... )> Mais ce sonflà des accidents si
rares dans celte diction virile, qu'ils ne peuvent servir d'indices certains. Tout pesé, tout compté, le pour et le contre, j'y vois juste aussi clair en terminant mon cnquôle qu'en la commençant.
J'aperçois quelque chose, Mais je ne sais pour quelle cause, Je ne distingue pas très-bien.
Ce que j'aperçois, ce sont les beautés du livre, et j'ai grand plaisir à les proclamer; ce que je ne distingue pas, c'est qui en est l'auteur, et je renonce sans honte à. clierchcr le mot de l'énigme; on n'est pas forcé d'être tiRdipe. Si l'auteur est un homme, il me pardonnera d'avoir douté de lui, en se rappelant ce mot de Victor Hugo : « Dans tout penseur complet il y a une femme. » Si l'auteur est une femme (le sphinx en était une), j'espère qu'elle sera plus clémente que ne l'était le sphinx pour les maladroits qui ne le devinaient pas.
7 janvier 1858#
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