‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 37 sur 72 · LE 14 JANVIER · texte numérisé non relu

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C'est un crime, un grand crime qui est l'événement de la quinzaine. Quoique cette Revue emprunte moins volontiers ses sujets à la politique qu'à la morale et à la littérature, elle ne saurait se taire sur cette entreprise terrible qui, même déjouée par la Providence, épouvante encore toutes les âmes et fait réfléchir tous les esprits. Sous le roi Louis-Philippe, à qui n'ont pas manqué non plus ni les assassins, ni le courage de les affronter, ni la protection divine qui détournait leurs coups, tous les hommes honnêtes et sensés, les adversaires comme les amis, s'unissaient dans une commune douleur chaque fois qu'une main criminelle menaçait la vie du chef de l'État. Ils s'affligeaient et pour eux-mêmes, car ils savaient qu'un crime ne sert jamais la cause d'un parti et n'est pas un dénoûment, et pour l'honneur de la France, sur qui rejaillissait aux yeux de l'étranger la honte du régicide. Aujourd'hui encore, après tant d'événements capables de troubler la conscience publique, si quelque spectacle peut rassurer la société, c'est de voir que toutes ces exécrables maximes de la souveraineté du but et des crimes nécessaires, si chères au fanatisme politique, sont répudiées partout avec indignation; qu'au-dessus des opinions qui divisent, il y a des sentiments d'honneur qui rapprochent les partis, et qui font prononcer à tout bon citoyen le mot de l'Écriture : « Ne mter/îcias

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regem^ la vie du prince esl inviolaLle, » comme le mot d'ordre de la justice et du patriotisme. Dieu soit béni ! Cette race de scélérats prudents, qui pour atteindre une victime ne craignent pas d'en immoler cent, et qui lancent de loin la mort à pleines mains pour tâcher de s'enfuir au milieu du massacre, ce ne sont pas des Français. Ils viennent de l'Italie. Il y a longtemps que l'Italie nous envoie ses artisans du mal, et l'on se prend à répéter les beaux vers d'un poêle du dix-sepliùme siècle :

Mais enfin je ne puis, sans horreur et sans peine, Voir le Tibre à grands flols se mêler dans la Seine, Et traîner dans Paris ses mornes, ses farceurs, Sa langue, ses poisons, ses crimes et ses mœurs'.

Nous pouvons citer Boileau; cela est plus bonnette que de citer perfidement un poète du dix-neuvième siècle, pour impliquer des vers insensés, nés du délire de l'exil, dans le crime des assassins, pour dénoncer en lui un provocateur sanguinaire, pour assouvir sur lui, au nom de la vindicte publique, l'implacable acharnement d'une haine privée, et môme pour nous atteindre à notre tour, comme aux siècles néfastes de la délation romaine ^ Nous ne les connaissons pas, ces pamphlets imprimés hors de France. Nous n'en savons qu'un vers : il s'adresse, dit-on, à vous, zélés dénonciateurs, qui choisissez si bien le moment oppoiliin de faire des citations :

Vous seriez des bourreaux, si vous n'étiez des cuistres.

Nous sommes des honnêtes gens; nous laissons lu justice poursuivre les coupables; nous ne rendons rcs-

' Boileau. Variante de la 1" satire.

' Voir VUnivers du 18 janvier. Je renvoie à ce journal; j'aurais nonlede transcrire l'article de M. Veuillot.

pensable aucune nation, aucun parti politique, digne de ce nom, des inventions sauvages de quelques fous monstrueux. Ils ne sont d'aucun parti : ils sont d'une confrérie, celle du meurtre el du sang, et ils frappent au hasard. Ils font pleuvoir les balles sur de braves soldats, sur la foule inoffensive, sur des enfants et des femmes, sur cette jeune souveraine, sur cette jeune mère ! Ils tuent à l'aventure, ils tuent tout et partout. Ce sont des entrepreneurs nomades d'assassinat, qui promènent du nord au midi, à Naples, en Autriche, en Espagne, comme en France, leurs poignards, leurs machines meurtrières, leur fureur de ruine et de bouleversement. On dirait qu'il existe en Europe un Vieux de la Montagne, qui élève dans son repaire et qui lâche dans le monde des bandes de sicaires enivrés de folie et de férocité. Et notre fier dix-neuvième siècle a le privilège de voir domiciliée, au cœur du monde civilisé, la tribu de régicides qui, au moyen âge barbare, se cachait au fond d'une caverne d'Orient.

De ces bas-fonds du crime et de la dénonciation politique, revenons bien vite dans la région paisible de la littérature. Paisible ! elle ne l'est pas sans doute autant qu'elle le paraît, puisqu'on fonde un journal pour y rétablir l'ordre et que les belles-lettres recrulent une escouade de constables volontaires qui feront la palrouille dans le domaine de la pensée. Pour ne pas mentir à son titre, et pour être bien sûr de réveiller quelqu'un, ce journal commence par sonnerie tocsin. Tous les curieux accourent sur le seuil de leur porte; ils écoutent, et s'étonnent de n'avoir jamais entendu voltiger de plus gros mots dans l'air que depuis la créalion de ce nouvel organe de la saine morale et du bon goût. C'est là un signe du temps : les idées élevées et les beaux sentiments empruntent la langue des idées

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basses et des sentiments grossiers, comme au siècle dernier les grands seigneurs s'amusaient à parler celle du populaire. La religion a rencontré des avocats qui plaident pour le bon Dieu, comme on plaiderait pour le diable, avec une élo(|uence h faire trembler les saints. Les nouveaux gardiens de la morale publique et de la chasteté des Muses ressemblent à des grenadiers en goguette chargés de protéger les vierges d'un couvent. Aussi quand tous ces braves gens viennent à se rencontrer, ils se font des saints et se serrent les mains comme de vieux amis qui se sont reconnus h leur premier juron, et ils ont h ce point la même langue, le même cri, qu'en les écoulant les uns après les autres c'est à peine si on distingue le changement de voix. Je ne m'en étonne pas. Si on les priait tous de réciter leur Crodo, le vrai, celui du cœur, avec tous ses articles, leurs symboles de foi formeraient un chœur moins dissonnnt qu'on ne pense. Ou"imi)orle d'ailleurs'.^ Le mot d'ordre fait tout, et la cocarde est là pour rallier tous les soldats du régiment.

Donc dans un de ces journaux qui sont les anges gardiens de la société, le y?ei'e?7, j 'ai lu que si le monde pense de mal en pis et tourne à la folie et même à l'idiotisme, c'est qu'il n'y a pas de médecin (courageux qui ose mettre au malade la camisole de force et lui verser à seaux de l'eau froide sur la tète. Je demande pardon à l'auteur de l'article, homme d'esprit sans nul doute, mais qui fait sonner son esprit comme un souslieutenant ses éperons et son sabre, je lui demande pardon de substituer à ses métaphores militaires des équivalents plus doux. Il a parlé de mettre la lilléralure à la raison avec quatre hommes et un caporal, et il s'est rais en campagne la croix en tête, dit-il, et l'épée à la main. Ce style, à mon avis, sent encore plus

le mousquetaire que le chevalier chrétien. Quand on choisit la croix pour symbole, on n'est pas bienvenu à y joindre Tépée. L'épée, que la croix a sommée de rentrer au fourreau, n'a rien à faire dans la critique ; la plume suffit, quand elle est bonne. Un juge des choses d'esprit n'est pas un capitaine, et quand il s'en donne l'air, il est un capitan. Puisqu'il vous faut des images, empruntez-les plutôt aux professions civiles, à la magistrature ou même à la médecine, si vous avez du siècle une assez mauvaise opinion pour croire que tous vos justiciables ou que tous vos clients sont des délinquants ou des malades. Cela n'aura du moins qu'un inconvénient, celui de rendre à la critique cet air pédant et rogue qu'elle avait autrefois, et dont elle s'était heureusement corrigée. Car lorsqu'on affirme qu'il n'y a plus de critique, on veut dire seulement qu'il n'en existe plus comme celle dont on se fait l'idée, et l'idée qu'on s'en fait, c'est précisément celle de la critique à robe noire, verbalisant comme un commissaire, pérorant comme un avocat, lançant des exploits comme un huissier, fulminant des arrêts comme un juge : l'Intimé, Petit-Jean et l'illustre Dandin sous un môme bonnet. Cette critique n'existe plus, les salons l'ont tuée.

Les salons, voilà, dit-on encore, les vrais fléaux de la critique. C'est la sociabilité qui abolit la sincérité : les liaisons de parti, les relations du monde émoussent la conscience. Il faut vivre en ermite pour se conserver libre. Diogène aujourd'hui pourrait seul dire la vérité. Je ne veux pas nier ce qu'il y a de fondé dans cette accusation contre la politesse \ je ne veux pas l'exagérer non plus. Chez les esprits timides, elle désarme la justice et provoque la complaisance, soit en leur faisant illusion sur les fautes, soit en leur Otant la har^

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diesse de les signaler. Mais Pliilinle n'est pas ne d'hier. De tout temps il y a eu dans la littérature, comme dans la politique, de l'esprit de coterie, des capitulations de conscience, des échanges de service par confraternité, des éloges de convenance, des atténuations et des déguisements de la vérité. La critique contemporaine a toujours ses abus : ce qui peut l'en consoler, c'est qu'elle a aussi une impuissance heureuse qui eu corrige l'effet. Elle voudrait tromper le goût public qu'elle n'y parviendrait pas d'une façon durable. Elle ne saurait donner la gloire à un mauvais ouvrage, ni l'ôter à un bon. Elle n'a ni le pouNoii- de faire de faii.v grands hommes, ni celui de déiaiic les vrais. Ses abus, après tout, ont donc une certaine innocence. Personne d'ailleurs n'y échappe, pas même ceux qui les dénoncent avec le plus de fracas. V Univers fait semblant d'admirer le Réveil , et le Réveil proclame son goût pour VUnivers. Si demain le rédacteur en chef du Réveil^ le caporal des quatre hommes qu'on demande pour tenir en respect toute la littérature, se trouvait invité, par les amis de la morale publique, à saisir au collet l'auteur d'un certain livre étonnamment risqué qu'on appelle Une Vieille Maîtresse, je me tiens assuré qu'il ne prendrait en main ni la croix, pour mesurer la dose de vrai christianisme répandu dans les paires de ce joyeux roman, ni l'épée , pour frapper la main qui les a écrites et signées. En apprenant que ce romancier folâtre est un de ses quatre hommes, le caporal attendri le ferait évader par la porte du corps de garde.

Il y a dans tous les temps de pareilles connivences. On les peut tolérer chez les gens du monde qui ne se font pas meilleurs qu'ils ne sont ; mais elles scandalisent chez les puritains qui posent sur tous les mur^

Taffiche de leur vertu. Quand on se vante d'être un Alceste, il est impardonnable de se montrer Philinte. Entre Alceste et Philinte, il y a d'honnêtes gens qui ne se piquent pas d'être l'un, qui ne daignent pas être l'autre, et dont l'ambition est de dire poliment ce qu'ils croient la vérité. Ils ne roucoulent pas en faisant des révérences, mais ils ne grondent pas en haussant les épaules, et si le sonnet n'est pas bon, ils réconduisent avec civilité, sans le renvoyer durement au cabinet. Certes la critique contemporaine, qui compte de si beaux noms, n'a pas toutes les vertus. Sa gloire est plus grande que son influence , peut-être parce qu'elle possède plutôt la variété des talents que l'unité des principes. Mais si elle a un don qui soit son privilège, c'est celui d'exprimer ses jugements sous des formes flexibles, où tiennent tout ensemble les égards et la vérité. C'est celui d'indiquer sa pensée avec une fmesse qui permet aux lecteurs clairvoyants de saisir la nuance exacte de l'opinion sous les ménagements des mots. C'est l'art de contredire sans paraître blâmer, d'objecter au lieu de combattre, et de faire réfléchir au lieu d'offenser. On ne se trompe pas en attribuant à la sociabilité moderne et à l'influence des salons ce raffinement des jugements littéraires. La critique a fait son éducation dans le monde, et ce n'est pas la vérité qui en souffre le plus. La vérité trouve toujours moyen de se faire sa part. La critique a beau ne parler qu'à demi-mot, le reste se devine. Le public se charge de comprendre les sous-entendus et de remplir les blancs. Il y a entre la critique et lui une entente parfaite. Il comprend à merveille cette langue nouvelle que la sociabilité a forcé la critique de parler, et il donne à chaque mot le sens qu'il doit avoir. Combinez les jugements que la critique imprime avec ce

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