LE 14 JANVIER
que le public intelligent ajoute, et vous aurez sur chacun (les écrivains du lenii»s l'appréciation vraie. Dans cent ans, quand, de ce dialogue entre la critique et le public, tout le rôle du public aura disparu, quand il ne restera plus que la moitié de l'œuvre, la partie imprimée, le rôle de la critique, comme c'est nécessai^ rement le plus flatteur des deux, la postérité s'extasiera sur notre optimisme et sur notre charité chrétienne. Elle ne se doutera pas que le diable n'y a rien perdu. Le vingtième siècle croira que le dix-neuvième a été l'âge de l'admiration, et que les écrivains, comme les dieux de l'Olympe, ont passé leur vie h respirer l'odeur des cassolettes et à boire le nectar versé parles échansons de la critique laudative. Je voudrais que par impossible, au lieu de mourir demain, ce chétil l'euilletou pût arriver à nos petits-neveux et leur dire à l'oreille que le dix-neuvième siècle n'a été dupe de rien ni même de personne, et qu'il n'est pas une seule de nos statues dorées dont nous n'apercevions distinctement le pied d'argile. On le couvre d'un voile parce qu'on est poli, mais d'un voile transparent, et le public averti sait où il doit porter ses excellents yeux.
Je le répète, ce n'est pas la vérité qui a le plus perdu à l'adoucissement de la critique moderne, c'est l'autorité. La critique est maintenant une i'emme du monde, qui cause, qui sourit, qui pique quelquefois et ne rudoie jamais. Ce n'est plus un dictateur. On peut regretter les dictatures littéraires ; quelques-uns les regrettent, à ce qu'il parait, puisqu'ils essaient d'en retaire une, estimant qu'il suHit, pour cette restauration, de brandir une épée et d'arborer une croix. Il y faudrait encore quelque peu de génie. Mais fussentelles exercées par le génie, je ne regrette pas les dictatures littéraires. Elles tyrannisent les jugements, que
la politesse se borne à tempérer. La sociabilité met une sourdine à la critique, mais la laisse parler. Les dictatures la font parler ou se taire, comme il leur plaît. Voltaire était un grand dictateur. Tous les critiques du siècle marchaient sous son drapeau, tous suivaient sa consigne. L'autorité du parti était immense, mais c'était un parti. Qu'y gagnait la vérité? (( Un excellent critique, a dit Voltaire lui-môme, serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie. » Voltaire avait raison, raison contre lui-même. Avec cet artiste excellent, sans préjugés et sans envie, on peut faire le critique, on ne fait pas le dictateur. Voltaire a été celui-ci; il n'a pas été celui-là. Il a le sentiment de l'art, il a le goût exquis, un vif amour du beau et du vrai, mais un amour plus ardent encore de sa propre pensée et de son pouvoir. Gomme tous les souverains absolus, il est le premier esclave de son autorité; il subit le joug qu'il impose, et c'est pour cela qu'il n'a pas eu la force de changer le goût de son temps. La critique de parti n'a pas d'empire durable non plus que d'exacte vérité. La critique du dix-huitième siècle, avec sa passion de secte, est plus loin d'être vraie que celle du dix-neuvième, avec sa discrétion évasive et ses ménagements mondains.
21 janvier 1858.
LA nOLLABORATION LITTÉRAIRE.
DE LA rOLlir.SSE DANS LA. r.UlTIUUF..
Dans le discours de M. Lebrun, prononcé jeudi dernier devant l'Académie française, le public a goûté un spirituel passage sur la collaboration littéraire. iM. Lebrun ne l'aime pas, par la raison que les beaux ouvrages ont besoin d'une grande unilé, et que plusieurs plumes réunies doivent échouer là où une seule peut réussir. Le public, en applaudissant M. Lebrun, a paru de son avis. 11 est vrai qu'il y a deux ans le public n'avait pas moins applaudi un autre discours où la collaboration n'était pas moins spirituellement \antée, par la raison que les bcaiLX ouvrages ont besoin d'une grande variété de mérites, et que là où une seule plume échouerait, plusieurs ensemble peuvent réussir'. Qui a raison de M. Legouvé qui dit oui, de M. Lebrun qui dit non, ou du public qui dit oui et non tour à tour? Je crois que c'est le public, que la collaboration a du mauvais et du bon, et qu'il ne faut ni la condamner ni l'absoudre sans réserve. Le procès, plus commercial que littéraire, qui vient de se dénouer devant les tribunaux, n'est pas un argument qui lui soit favorable. C'est bien un signe du temps que celte étrange manie d'appliquer aux richesses de l'esprit le procédé d'association qui fait fructifier les capitaux, et de former entre amis une caisse commune de va-
' Discours de récei^lion de M. Lffrouvé à rAcudémie française, 28 janvier 186C.
leurs intellectuelles pour l'exploitation du roman. C'est un médiocre honneur pour la littérature que le spectacle des gens de lettres émettant sur le marché des ouvrages en dix volumes sans les avoir en portefeuille, sans étude préalable, sans plan déterminé, sans répartition du travail. L'œuvre se fait au jour le jour, au fur et à mesure du placement de la copie. 11 y a plus de concert dans ces humbles ateliers où tel fabrique la pointe de l'épingle, où tel fabrique la tête. Chacun y sait ce qu'il fait : aussi toutes les épingles ont-elles une tête et une pointe. Mais ne jugeons pas la collaboration littéraire sur l'exemple du roman. Il ■y a des genres qui excluent la collaboration, ceux où la pensée domine, et avant tout le genre philosophique : se figure-t-on Descartes, dans son poêle, composant en société le Discours sur la méthode? Ajoutons-y le genre épique, quoique Homère ait eu, dit-on, pour collaborateurs tous les rapsodes de la Grèce, et le genre historique, qui exige des principes trop fermes, trop arrêtés, pour que plusieurs esprits, à moins d'être jumeaux, puissent traiter ensemble un seul et môme sujet. Le genre du roman n'est pas aussi sévère ; mais comme le récit y domine, et comme dans le récit doit se faire sentir une certaine unité de ton et de style, la collaboration y est bien difficile encore. Je n'oserais pourtant l'interdire, s'il est vrai que Zaïcle et la Princesse de Clèves soient les fruits délicats des entretiens d'un poète bucolique et d'une femme d'esprit. Dans la comédie, où divers personnages ont chacun leur langage, leur ton et leur conduite, la collaboration semble plus naturelle, et les divers auteurs peuvent se faire la part la mieux assortie à leur esprit et à leur caractère : celui-là a de l'imagination, il inventera les scènes; celui-ci a de l'esprit et du goût, il
LA COLLAUUllATIOx\ UTTÉKAIRE. \\[
trouvera les saillies et surveillera le style; l'un est plaisant, il fera rire; l'autre est sensible, il fera pleurer. A chacun son emploi. Racine, Boileau et Chapelle ont fait ensemble, dit-on, plusieurs scènes des Plaideurs^ et il y a tel vers où l'on devinerait la main de Boileau, quand mOme la tradition ne le lui attribuerait pas. J'admets bien qu'ils n'auraient pas lait de la sorte le Misanthrope ou Tartufe^ lors môme que Molière se fût mis de la partie. Mais il ne s'agissait pas du Misanthrope et de Molière jeudi dernier à l'Acadt^mie : il s'agissait de M. Augier et de M. Sandeau, et de leur charmante comédie, le Gendre de M. Poirier. Elle est assez jolie, M. Lebrun en est convenu luimême, pour racheter bien des torts de la collaboration littéraire et pour servir de modèle aux futurs collaborateurs; car il y aura encore des collaborateurs, malgré le discrédit que le procès actuel a jeté sur les entreprises d'esprit en société. Du reste , je ne prétends pas traiter aujourd'hui cette question féconde de la collaboration, que trois avocats et un substitut n'ont pas épuisée. J'y reviendrai bientôt, à propos de la propriété intellectuelle, une autre question intéressante, réveillée dernièrement par un excellent Mémoire de M. Laboulaye dans l'affaire du pseudonyme Nadar, et par une brochure piquante de M. Oscar Comettant.
J'avais osé défendre dans ma dernière Revue la critique contemporaine contre les reproches de pusillanimité et d'impuissance qu'on lui avait adressés. Je l'avais montrée telle qu'elle est, sans affirmer qu'elle est tout ce qu'elle doit être, et j'avais prétendu que, malgré ses défiuits, elle a souvent le double mérite d'être vraie et polie. On m'a contredit avec une violence que, par modération, j'appellerai incivile, et qui
il2 CONVERSATIONS LITTÉRAIRES.
ne m*a m touché ni surpris : des personnalités venues de l'endroit où stationnent les quatre hommes avec leur caporal exhalent naturellement un parfum de corps de garde, et de plus elles ne prouvent rien. Je persiste donc à penser que la critique peut concilier les devoirs de la politesse avec les droits de la vérité, et, pour le démontrer sans réplique, je vais prendre un exemple. Je choisis un livre où se rencontre une ostentation assez intolérable de préciosité laborieuse, de mauvais goût prémédité, de paradoxes d'emprunt et d'impureté raffinée pour provoquer de la part de la critique les suprêmes rigueurs. C'est le livre dont j'ai cité le titre dans ma dernière Revue^ et que plusieurs de mes lecteurs m'ont prié de leur faire connaître : Une vieille Maîtresse^ roman en trois volumes, par M. Barbey d'Aurevilly. La composition de cet ouvrage date de quelques années ; sa réputation date de quelques semaines, du jour où l'auteur a pris le glaive, la balance et la croix, pour devenir le Pierre l'Ermite de la critique :< autoritaire » et catholique. Des curieux ont cherché les antécédents de ce preux et de ce chrétien, et ont découvert son roman jusqu'alors à peu près ignoré : c'est un vieux livre encore nouveau. Il porte cette épigraphe : Perseverare diaholicum. Je vais l'analyser dans toute son étendue. J'essayerai de le juger, sévèrement, comme on doit juger un tel libertinage, et poliment, comme on peut tout juger. Si je parviens à unir la politesse à la sévérité, sans rien sacrifier de la justice, cette épreuve triomphante, subie par la critique, persuadera, j'espère, M. Barbey d'Aurevilly.
Avant de commencer, je demande pardon aux lecteurs du Journal des Débats des citations que je mettrai sous leurs yeux ; ils ne sont pas accoutumés à de
LA COLLA non ATIOiN LITTÉRAIRE. 113
pareils présents. J'ose avertir aussi les lectrices qu'elles feront sagement de ne pas continuer à lire ce leuilleton, plus sagement encore de ne pas lire le roman de M. Barbey d'Aurevilly, qui, moins chaste que Jean- Jacques Rousseau, aurait dû se montrer aussi l'ranc, et inscrire à sa première page la fameuse phrase de la préface de la iSouvelle Ilcloïse : « La femme qui me lira est une femme perdue. » La démonstration exige que je cite, et si je remplaçais par des points les passages les plus caractéristiques, M. Harbey d'Aurevilly me reprocherait encore mon faillie pour les blancs et les sous-entendus. On me permettra donc de ne rien passer.
La donnée du roman est fort simple : c'est l'histoire d'un jeune homme qui a une maîtresse et qui se marie. Dans la première partie du livre, il quitte sa maîtresse pour sa femme; dans la seconde, il quitte sa femme pour sa maîtresse. Voilà le fond du sujet; il n'a rien d'éblouissant. Quant aux personnages, ils paraissent exister, et ils n'existent pas; ils n'ont pas de caractères . propres. Depuis Balzac, dont M. Barbey d'Aurevilly me semble une déplorable contrefaçon, ils traînent dans tous les romans. Chez Balzac du moins ils agissent ; dans Une vieille Maîtresse^ ils n'agissent pas, ils posent : ce sont des poupées qui remuent les yeux, la langue et les bras; derrière elles, on aperçoit l'auteur, qui donne successivement de la voix pour toutes ses marionnettes. Présentons au public les principaux personnages, et reproduisons textuellement leurs traits :
1° Madame la marquise Herminie de Fiers, née en 1760. C'était autrefois « une femme de sens qui avait des sens. » Elle avait aussi « un regard assassin et fripon qui sautait par-dessus l'éventail, et faisait faire à la décence toutes les voltiges de la curiosité. » Elle-
iO.
même « elle dansait sur les cœurs une pyrrhique à elle, avec des mules de satin blanc. » Mais sa réputation n'en resta pas moins immaculée :
Malgré de nombreuses fantaisies dont personne ne sut le chiffre exact, elle avait marché avec une précaution et une habileté si félines sur les extrémités de ces choses qui tachent les pattes veloutées des femmes, qu'elle passa pour Hermine, de fait et de nom... Aussi l'histoire de sa jeunesse est-elle un magnifique fragment d*une Imitation qu'il serait bon de donner, dans l'état actuel de nos mœurs, à méditer aux jeunes personnes. Tout le monde y gagnerait, même les maris.
Aujourd'hui la marquise de Fiers n'est plus qu'une vieille femme « au front carré, encadré de cheveux gris, )) à la main a restée belle au bout d'un bras qui avait été beau; » à l'esprit resté « leste, » et qui sait toujours « sauter le bâton d'un mot vif. » On peut voir à la fin du premier volume quel saut périlleux exécute l'esprit de la marquise de Fiers. On ne peut s'élancer de plus loin pour tomber plus bas ; c'est à faire frémir les plus grands acrobates de la gravelure. L'auteur regrette amèrement qu'à l'heure qu'il est, dans le faubourg Saint-Germain, « ce volatil parfum » de la gaillardise « se soit évaporé, » ce qui prouve plus que tout le reste « l'abâtardissement des races. » Au nom de la critique catholique, le faubourg Saint-Germain est prié de se décolleter un peu.
2° Mademoiselle Hermangarde de Polastrcn, petitefille de la marquise de Fiers : une jeune personne tout à fait « digne de son nom carlovingien, » des yeux « bleus de roi, » des cheveux blonds, « d'un blond d'or fluide. » un teint « pétri de lait et de lumière, » et point fade pourtant :
Le vermillon de ses joues aussi éclatant que la bande écarlate des lèvres montrait assez que, sous le marbre éblouissant
LA COLLABOllAïlON LlTTtUAlKE. ilo
do blancheur, il y avait là un sang vivant qui ne demandait qu'à couler pour la gloire de l'amour.
On le comprend de reste, en songeant que mademoiselle Hermangarde est l'élève de madame la marquise de Fiers. Elle a dû lire cette fameuse Imitation de madame sa grand'mère, à l'usage des jeunes personnes à marier. En voici un précepte que je détache pour donner une idée de ce traité d'éducation des filles qui complète celui de Fénelon :
Il ne faut pas qu'une femme soit uniquement une chose ornée de dentelles, comme l'oreiller sur lequel elle est heureuse... Il va des roueries innocentes qui sont à l'amour ce que sont à la dentelle les épingles avec lesquelles on la fait.
Ainsi caractérisée, mademoiselle Hermangarde ne sait pas encore faire le saut du bâton d'un mot leste et vif; ce n'est pas de son âge ; mais elle sait rêver, et quand elle rêve.
Elle a des lueurs plus divines que tous les scintillements lutins, des silences plus éloquents que tous les pétillements de paroles, des reploiements sous la nue d'une virginité troublée,
plus expressifs que toutes les fusées d'étincelles Elle a en
toute sa personne quelque chose d'entr'ouvert et de caché, d'enroulé et de mi-clos, dont l'effet est irrésistible.
Quand on a lu ces phrases, on ne s'étonne plus que M. Barbey d'Aurevilly ne se laisse pas prendre aux « bêtises » de Voltaire.
3° M. Ryno de Marigny, jeune homme de trente ans, à qui madame de Fiers va marier mademoiselle Hermangarde : figure byronienne d'aventurier héroïque, le dernier des mille et un petits-neveux de Lara. Il est pâle et mystérieux comme toute sa famille. Soii front porte la trace de la foudre. Ses yeux immobiles a ont soif de la pensée des autres comme des yeux de tii;Te
116 CONVERSATIONS LITTERAIRC?!.
ont soif de sang. » Il a des moustaches « orientales, dont le voile diaphane et brun, délicatement lamé d'or, qui lui retombe sur la bouche, cache mal le dédain de ses lèvres. » Sa personne tout entière est d'une distinction (( presque grandiose. » Éloquent auprès des femmes, il a « des paroles obscures et chatoyantes qui font rêver; » il a des entortillements de serpent câlin» qui l'aident à a despotiser » les âmes. Le mystère qui est en lui « agit avec une énorme puissance sur les organisations élevées ; n sa vie « est comme un gouffre : on n'y voit pas très-clair. » On devine confusément que « c'est un ambitieux trompé par la vie, mais un ambitieux de la race de César, en qui il y a aussi des entrailles, » et qui, a comme Macbeth, a sucé le lait de toutes les tendresses humaines. » Enfin « c'est un grand cœur, » et quand on a le bonheur d'avoir une petite-fîUe reployée, enroulée et mi-close comme mademoiselle Hermangarde, quel mari mieux assorti pour elle que ce parfait gentilhomme qui a des paroles si chatoyantes et des entortillements de serpent si victorieux?
C'est pourquoi Hermangarde aime Ryno jusqu'à porter envie à ses anciennes maîtresses. Elle a vu dans le monde madame de Mendoze, une jeune femme, « mélange unique de clartés sans fulgurances et d'ombres lactées; » aux cheveux « d'ambre pâle, » au cœur (( de feu qui brûle dans un corps de séraphin vaporeusement opalisé; » à la lèvre a roulée» et pareille à (( celle que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d'Autriche. » Madame de Mendoze a été aimée et abandonnée par Hyno. Tout Paris sait l'histoire : « L'écusson des Marigny et celui des Mendoze ont été écartelés à jamais par les hérauts d'armes de la médisance parisienne. >»
LA COLLABOUATION LITTÉHAIRE. 117
J.a pauvre dc^aisséc se meurt de désespoir et de consomption. Ryno, « l'homme au grand cœur, » la laisse doucement s'éteindre. Il a une autre maîtresse, la vieille maîtresse, l'héroïne du roman, dont la jeune Hermangarde sera bien autrement jalouse tout à l'heure.
4° La senora Vellini, née à Malaga, d'une duchesse et d'un toréador. Sa femme de chambre est belle : c'est une jeune fille rousse « qui marche d'un pas résolu et voluptueux, et dont l'ondoyante taille profile d'alliciantes ombres sur les draperies qu'elle éclaire. » Mais elle, la senora, elle est bien mieux que belle : elle est laide, d'une laideur que transfigure la passion. Au repos, c'est à peine une femme : avec ce « duvet noir-bleu qui estompe ses lèvres, » et cette voix mâle de contralto, elle a l'air non d'une jeune femme, mais (( d'un jeune garçon, » non d'une « odalisque, » mais d'un «icoglan. » Plus loin l'auteur l'appelle un <( androgyne '. » Quand la passion la fait « sauter debout, »
Ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front d'esclave étroit, entêté, ténébreux, grossit, grandit et commande au visage. Ce nez commencé par un peintre kalmouck finit en narines entr'ouverles, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de sa bouche vont mourir dans des fossettes voluptueuses... Ses yeux emplis par des prunelles d'une largeur extraordinaire s'avivent d'une clarté qui brûle le jour... Sa jambe est une jambe de promesse et de perdition, tournée pour faire vibrer dans les plus folles danses de l'amour le carillon de tous les grelots de la fantaisie, et autour de laquelle Timaginalion émou.slillée
Je m'excuse, ô lecteur, de cette réticence. J'avais
' Voir t. 1", p. 200, el t. III, p. 1 13, les pliraîcs Jiiigulièic5 sur le contrallo cl sur l'an'lrogync.
Il8 CONVERSATIONS LITTERAIRES.
trop présumé de ma hardiesse en promettant de tout citer. Une ligne de points peut seule décrire chastement l'itinéraire suivi par cette imagination « émoustillée » du romancier catholique. Je reprends mon récit.
La senora Vellini est depuis dix ans la maîtresse, ou plutôt « le flacon de poivre rouge » du seigneur Ryno de Marigny, comme le dit à madame de Fiers M. le vicomte de Prosny, un ancien beau qui a a tourné autrefois la tête à une héritière avec les muscles de son mollet, » et qui aujourd'hui n'est plus qu'un de ces vieux roués « qui regarderaient Suzanne au bain par le trou de la serrure. » Homme de bon conseil, d'ailleurs, car il dissuade la marquise de marie: Herraangarde avec M. Ryno, de peur que Ryno marié ne retourne à sa vieille maîtresse, comme « les palais blasés retournent au piment après avoir mangé des ananas. » La marquise n'est pas prude : elle trouve tout naturel que Ryno « ait eu quelques-unes de ces femmes qui vont à la messe à Saint-Thomas d'Aquin avec paroissien de velours fermé d'or. » Mais que Ryno les ait toutes immolées à sa vieille maîtresse, que Ryno revienne à elle toujours, en passant sur une « hécatombe » de femmes sacrifiées. Voilà ce qui éveille chez madame de Fiers une peur et « des curiosités qui se mettent à siffler en elle comme des couleuvres éveillées. » Elle craint qu'une maîtresse que l'on garde dix ans ne soit (de résumé de toutes les séductions des autres, » une « maîtresse-sérail, » dit-elle « d'un mot hardi et d'un geste qui ne l'est pas moins. » Elle demande à Ryno une explication. Quel malheur d'abréger cet incomparable entretien ! Mais comme il dure toute la nuit et remplit un demi-volume, j'y cueille à ia hâte quelques fleurs choisies.
LA COLLABORATION LlTTÉllAlIlE. 119
L'amour de M. de Marigny pour la senora Vellini a commencé par la haine. 11 l'avait trouvée laide. Un jour, dans un souper de joueurs, d'actrices et de journalistes, « champignons exquis, quand ils ne sont pas empoisonnés, et levés du soir au malin sur le fumier du siècle, » il la vit marcher devant lui du salon à la salle à manger, a Deux éclairs, je crois, partirent de cette épine dorsale qui vibrait en marchant comme celle d'une souple et nerveuse panthère, » et voilà Ryno foudroyé.
Ici une réflexion. J'ai rencontré dans les œuvres littéraires d'un écrivain dont M. Barbey d'Aurevilly ne récusera pas l'autorité, une observation pleine de nouveauté et de profondeur, c'est qu'à toutes les époques il y a « une corrélation intime entre le langage de l'amour employé par les poètes et les connaissances chirurgicales de leur temps;» de sorte que «toute déclaration est un traité d'anatomie. » Le siège de l'amour, c'est l'âme; mais quel est le siège de l'âme? 11 faut avoir un parti pris là-dessus pour bien parler d'amour. Les poètes du dix-septième siècle n'en ont aucun, hélas ! Les amants dans les tragédies confondent en parlant tous les systèmes physiologiques.
L'amour n'est pas un feu qu'on enferme en une âme,
dit Racine. C'est qu'il ne sait pas où l'enfermer, ce feu, et il le met tour à tour dans les veines, dans les yeux et dans le cœur, avec la plus déplorable indiflerence pour la question anatomique. Les anciens, génies bien l)lus complets, ont des idées arrêtées sur le siège de l'âme, ils tiennent qui pour la moelle, qui pour les veines, qui pour le diaphragme. Virgile est pour les veines :
Vulnua alit venis et cœco carpitur igné.
120 CONVERSATIONS LITTÉU AIRES.
Homère est pour la moelle épinière, et Galien cite Homère comme un grand médecin. M. Barbey d'Aurevilly apprendra avec joie qu'il est de l'école d'Homère en faisant de l'épine dorsale de la senora Vellini le foyer turbulent des éclairs de l'amour. C'est, comme dit encore l'auteur que je me plais à citer, c'est que les écrivains éminents de nos jours, apportent dans leur style une précision bien autrement philosophique (et physiologique) que les classiques du dix-septième siècle*. M. Barbey d'Aurevilly trouvera, je l'espère, un sujet légitime d'orgueil dans cette conformité de sa Vieille Maîtresse avec VIliade, et dans cette communauté de vues sur l'expression physiologique de l'amour, qui le prédestinait à s'entendre si bien avec M. Granier de Gassagnac, son catholique collaborateur. Du reste, l'amour tel qu'il est peint dans Une vieille Maîtresse est parfaitement digne d'avoir pour siège unique, non le cœur ou bien l'âme, comme au siècle grossier de Racine et de Corneille, mais lamoellc épinière de Ryno et de Vellini. L'amour médullaire de Ryno brûle non-seulement le corps, il brûle a la pensée. » « C'est le faisceau de tous les désirs en un seul. » Il y en a dans Une vieille Maîtresse vingt descriptions luxurieuses qu'il est bienséant d'écarter. Le trait qu'on y voit dominer partout, c'est le mélange de la volupté avec la férocité, comme dans certains livres qu'on n'ose pas nommer. Ryno confesse, toujours devant la marquise, qu'il comprend les amours de Caligula, lequel (( tranchait la tête à sa maîtresse pour voir ce que cette tête cachait. » 1\ raconte comment, à la suite d'un duel avec le mari de la senora, la senora est venue dans son appartement pour s'offrir et se donner à lui. II avait
' oeuvres liUéryiies d,; M. Gruriicr do Ca^sagnac : Du Lfurjayc de l amour en poésie , p. 154,
Î.A COLLABORATION LITTEHAIRE. iSl
élé blessé : elle a bu k' sanjt,' de sa l)lossiJro; pins elle s'est (léehiré le bras d'un coup de slvlel. « Je veux que tu boives de mon san(?, Hyno, comme j'ai bu du tien. » Jtyno s'abreuve « à cette coupe vivante qui frémit sous ses lèvres;» il puise «à cette veine ouverte l'avantgoùt de voluptés cruelles et la soif du bonbeur agité. » Depuis cet écbangc aiïectueux de leur sang qui signale le lever de leur lune de miel, ils ont voyagé comme deux jeunes amants, ils ont eu un enfant qui est mort et qu'ils ont bridé, à la manière antique; enfin ils viennent de se séparer, après des caresses « horriblement fauves, » des voluptés <( torréfiantes» et de prodigi(!iix <( éperdumonts. » Et Uyno raconte toutes ces belles choses à sa future grand'maman, depuis minuit jusqu'à six heures du matin, et l'excellente femme, qui ne saurait trouver dans le fiiubourg Saint-Germain de petit-gendre plus accompli, s'empresse de le marier h. llerinangarde de Polastron.
J'ai hâte de finir; llerinangarde est pendant quelques mois (( la plus heureuse des épousées. » Les deux <( alcyons » cachent leur bonheur dans un petit manoir sur une côte de la Manche. Hermangarde, qui est un alcyon, est aussi une ((aiglonne d'amour, » et plane avec son mari dans un (( empyrée de solitude. » Tous deux sont encore (( des sensitives de félicité partagée. » Pour eux (( le collier emperlé des heures fortunées » semble ne devoir jamais se rompre, jusqu'au jour où la senora Vellini revient en tapinois pour le mettre en pièces et le jeter auvent. Un beau soir, Hermangarde, inquiète de l'absence de son mari, court par le froid et la neige sur les traces de l'infidèle. Elle arrive au seuil d'une chaumière éclairée; parles fentes du volet elle aperçoit Ryno et Vellini étendus sur des gerbes : « Groupe {Hfficilc à suisir sous ces lueurs errjuUos coupici
d'obscurité... C'étaient des attitudes lasses, déchevelées, des reploiements de corps alourdis. La tête brune de Ryno était placée plus bas que le sein de l'Espagnole, qui jouait d'une main avec son miroir. Était-ce le bras de cette femme qui liait ainsi le cou de Rvno, ou
. .? Une gerbe d'étincelles rayonnait à l'extrémité de cette ligne indistincte... »
Quand Ryno rentra dans le « nid des alcyons, » il trouva Hermangarde évanouie. Bientôt le délire la prit, et elle accoucha avant terme. Une fois trahie, elle fit vœu de chasteté devant une petite statue de la Vierge « que l'amour conjugal n'avait pas exilée de ses rideaux. » Et un jour où son mad lui baisait le creux de la main « les titillations des muqueuses idolâtres dans les nerfs les plus subtils lui ayant donné des sensations trop vives, » elle retourna la main dont elle avait d'abord laissé prendre la paume et n'en présenta que le dessus aux lèvres de son mari. Ryno, l'homme au profond esprit, « comprit ce mur épais d'une main retournée, » et pendant qu'Hermangarde souffrait sans se plaindre, « une épée enfoncée jusqu'à la garde dans le sein, comme la Mater dolorosa du Stabat, » Ryno alla passer toutes ses soirées chez la senora Vellini, qui tenait à sa disposition le dessus et le dessous de sa main tout entière, et les « fausses caresses » et « tout le carillon des grelots de la fantaisie. » Que voulez-vous? « Le corps, comme l'âme, a ses ressouvenances. »
Le lecteur m'est témoin que j'ai montré jusqu'ici la plus parfaite modération. J'ai fait une analyse et me suis abstenu de réflexions, estimant que les choses parlaient assez d'elles-mêmes. J'ai surtout cité, trop
LA COLLABORATION LITTEUAIRE. 123
peut-être. IViais il fallait une fois pour toutes faire pleinement connaître ces réformateurs du goût et du style, ces moralistes, ces gentilshommes et ces excellents catholiques qui accusent leurs très-chers frères d'être des grimauds, des corrupteurs, des bohèmes et des voltairiens. Le public les connaît maintenant, sans qu'il en ait rien coûté à la politesse de la critique. On a compris mes euphémismes, supi)léé mes réticences, traduit mes lignes de points. Je n'ai eu besoin que d'en appeler au bon sens, à l'instinct moral et au goût du public pour apprécier un ouvrage entièrement en dehors du sens commun, de la morale et de la langue française. Ma thèse est démontrée et je pourrais me taire. Mais je veux faire quelque chose pour M. Harbey d'Aurevilly. Puisqu'il regarde la modération comme une connivence avec les mauvais livres et qu'il hait l'urbanité comme une lâcheté de l'esprit, je vais, cette fois seulement, déroger à mes habitudes, par complaisance pour lui, et lui dire la vérité sans aucun des ménagements qu'il méprise. Au fond de son livre, nulle intention philosophique, nul principe, nulle passion de l'âme : rien que la froide licence d'un esprit malsain, rien que les visions charnelles d'une imagination en débauche, depuis le premier volume jusqu'au dernier. Perseverare diabolicum, l'auteur a bien raison. « Le corps, comme l'âme, a ses ressouvenances : )) c'est visiblement la seule morale du roman.
Le sincère M. de Prosny se charge de la tirer. Comment, lui dit un jour madame d'Artelles, M. de Marigny sacrifie-t-il un ange comme sa femme « à cette vieille macaque de Vellini ? n M. de Prosny répond par une démonstration presque apologétique des supériorités de la maîtresse-sérail. Le seul but de ce livre (je serais trop naïf d'en supposer un autre), c'est la vo-
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loiité d'analyser les causes secrètes de l'empire illimité d'une vieille maîtresse, d'approfondir un mystère de sensualité, de trouver des images et des métaphores amoureuses, émanées de la moelle épinière, pour exprimer toutes les nuances des idées impures. Ajoulez-y des raffinements inouïs : une affectation effrénée d'euphuisme et de dandysme, une prétention aristocratique au bel air, aux façons galantes, à la gentilhommerie du ton et du langage; et, pour dernière perfection, un scandaleux mélange de religiosité et d'érotisme; des génuflexions pieuses devant la madone, au sortir d'un récit graveleux; des citations séraphiques de saint François de Sales à côté des souvenirs lascifs de Louvet et de Crébillon fils. Voltaire disait du Sopha : C'est un livre de mauvais lieu. Voilà le mot qui convient pour définir le roman aphrodisiaque du moraliste porte-glaive, porte-balance et porte-croix,
ô f6\ rier 1858.
Il y ajuste cent ans qu'un écrivain hardi et mécontent des œuvres dramatiques de son siècle, Diderot, entreprit de montrer comment il faut s'y prendre pour faire un chef-d'œuvre. II composa le Fils naturel. La pièce fut imprimée et elle alla aux nues, o Le public est sorti de cette lecture meilleur et plus éclairé qu'il n'était. Tous les gens d'esprit ont admiré cet ouvrnge; tous les cœurs délicats et sensibles l'ont honoré de leurs pleurs. » Ainsi parle, dans sa correspondance, le délicat et sensible Grimm, les yeux encore humides. Quinze ans plus tard on essaya de représenter le Fils naturel. Une foule immense accourut. La pièce tomba aplat. « Rien n'a tant prouvé, dit Grimm, que le i^^oùt des arts est sur son déclin en France '. d
Au bout d'un siècle, un esprit inventif et entreprenant vient de renouveler l'aventure de Diderot, avec quelques différences. M. de Girardin n'est pas, comme Diderot, mécontent des comédies du siècle, et ne prétend pas renouveler le théâtre. Sa pièce a été lue avec des transports moins vifs que le Fils naturel, il y a cent ans, et si jamais elle est jouée, peut-être sera-t-elle plus applaudie. Mais M. de Girardin a cela de commun avec Diderot, qu'il était étranger au théâtre avant d'y tenter fortune. C'est une difliculté, mais c'est un
' Mémoires, t. H, p. 103, cl septembre 17:1.
avantage. On n'a pas à craindre de remanier de vieux ressorts. On est gauche, mais neuf. Il vaut mieux avoir des idées que de savoir les planches, et M. de Girardin a toujours eu des idées. C'est ce qui manque au théâtre. ' 11 n'y a pas plus de douze idées dramatiques, disent les connaisseurs. Le nombre des caractères est également borné. L'art consiste à inventer de nouvelles combinaisons des douze idées élémentaires et à saisir de nouvelles nuances dans les caractères connus. Le Misanthrope, disait Diderot, est à recommencer tous les cinquante ans. Que les hommes à idées soient donc les bienvenus au secours de l'art dramatique. M. de Girardin ne s'est pas encore essayé dans le comique, mais peut-être en a-t-il le génie. D'ailleurs, entre la politique et la comédie que de rapports secrets ou même visibles! L'une peut préparer efficacement à l'autre, et l'on s'étonne vraiment que la politique n'envoie pas plus souvent à l'art dramatique de glorieuses recrues, comme dans l'ancienne Grèce, où la comédie était l'intermède de la vie publique, et la vie publique l'apprentissage de la comédie. Peut-être le respect humain retient-il seul les politiques en retraite sur le seuil du théâtre. Peut-être que plus d'un cache une pièce inédile dans son ancien portefeuille ministériel. C'est le courage de la rampe qui manque à presque tous. II a manqué môme à M. de Girardin. La Fille du Millionnaire n'est pas venue au rendez-vous qu'elle avait donné au parterre; elle a pris le chemin du journal comme un simple premier-Paris. Lisons-la, comme nous lirions un article.
C'est moins une pièce d'ailleurs qu'un article en trois actes. Le plan, je n'ose dire l'intrigue, car il n'y en a guère, le plan, clair et simple, se déroule logiquement, sans incident notable et sans péripétie. Nulle
gaucherie, mais nulle audace heureuse : les esprits hasardeux risquent d'être communs quand ils veulent être raisonnables. L'action suit un cours tranquille et rectiligne, comme un canal, et conduit méthodiquement à la conclusion. La Fille du Millionnaire est une thèse, comme presque toutes les pièces d'aujourd'hui. Je ne sais pourquoi la comédie se croit obligée de rivaliser avec la logique et la géométrie. Qu'elle peigne la vie et l'homme, et sa tache est remplie. Elle n'est nullement forcée d'être démonstrative. Mais la mode est aux argumentations dramatiques. M. de Girardin, naturellement didactique, a protité de l'occasion. Il se pose donc ce théorème : On peut avoir gagné des millions à la Bourse et être un honnête homme. Pour le prouver, il met en scène un millionnaire, M. Adaim, excellent mari, excellent père, ami obligeant, beaupère désintéressé, qui refuse pour gendre le liis d'une marquise, et accorde la main de sa fille Caroline à un ingénieur sans fortune et sans nom. La Fille du Millionnaire est une réplique à la Bourse, à la Question d'argent, aux mille et une pièces où l'on médit des millions. Jusqu'ici l'homme d'argent avait été amené sur le théâtre comme une victime parée pour le sacrifice, et les auteurs comiques l'immolaient de concert aux acclamations du public. Il y a eu depuis cinq ans un carnage de millionnaires. M. de Girardin arrache des mains de la comédie l'homme d'argent, cet agneau sans tache, et lui substitue pour holocauste une intrigante de grand nom, comme Diane sauve Iphigénie, en mettant une biche à sa place. Nous verrons tout à l'heure comment s'y prend M. de Girardin pour rendre à l'homme d'argent sa couronne d'innocence. Remarquons en attendant que, vertueux ou non, c'est encore l'argent qui est le héros de la comédie : ce sont les af-
faires qui la remplissent. Affaires de Bourse, affaires de Palais, affaires d'intérieur, voilà le fond de toutes les pièces du jour. Les hommes tirent leur carnet et font leurs comptes de spéculation ; les femmes prennent leur registre et font leurs comptes de ménage. C'est une arithmétique universelle. Voyez dans la Question d'argent^ à la fin du second acte, madame Durieu la plume à la main : Boulanger, 20 fr. ; boucher, 90 fr. ; épicier.... etc. Voyez dans l'agréable comédie de M. Augier, la Jeunesse, au lever du rideau ; Nous avions eu chacun cinquante mille francs, Moi de ma dot, Huguet du bien de ses parents; Après les miens, j'en eus encore autant; ajoute Une épargne à peu près égale ; somme toute, C'est deux cent mille francs que mes enfants et moi Eûmes à partager après sa mort : sur quoi Ma fille a pris sa dot...
On n'entend parler que d'opérations, de placements, de faillites, de procès, de protêts, de saisies. Agents de change, coulissiers, avoués, avocats, juges, agréés au tribunal de commerce, greffiers, huissiers, tout le personnel de la finance et des tribunaux est installé sur la scène française etn'en veut plus sortir. Il est au grand complet dans la comédie de M. de Girardin. Dès le premier acte, il n'est question que de Code civil, levée de scellés, ouverture de testament, contrat, régime dotal, hypothèques, etc. Tous les personnages de la pièce parlent cette langue-là aussi pertinemment que des procureurs, môme la jeune Caroline, une héritière de dix-huit ans, à qui son père donne en dot un hôtel et une terre de deux millions quatre cent neuf mille francs. « Comme papa prétend, dit la jeune Caroline, que l'hôtel coûtera et ne rapportera rien, que la terre rapportera très-peu parce qu'il y a des taillis qu'il
I)i: STVLK UANS LA COMÉDIE. 120
fîiudra laisser grandir sans les couper, il ajoute encore à ma dot une inscription de deux cent mille francs de rente... » Heureusement M. de Girardin a de temps en temps une façon tout aimable d'embellir la procédure. Le baron : a Le comte, voulant épargnera ses héritiers les frais, les lenteurs, enfin toutes les épines d'une licitalion émaillée de mineurs..., etc.»
Ah! qu'en termes galants ces choses-là sont mises!
Fussent-ils moins galants, on aurait, direz-vous, mauvaise grâce à s'en plaindre. Puisque les aftaires tiennent une plus grande place dans la vie moderne, elles en doivent tenir une plus grande dans la comédie. Balzac a bien compris cette vérité suprême, lui qui dans ses romans a donné à l'argent le rôle prépondérant qu'il joue dans la société. — Je ne nie pas que l'argent soit le maître du monde. J'incline même à penser qu'il l'a toujours été, et quand je lis les proverbes du roi Salomon contre l'avare et le cupide, contre la sangsue et ses filles qui disent toujours : Apporte, apporte, je me retrouve en plein dix-neuvième siècle, chez les Hébreux d'il y a trois mille ans. Ce que je nie, c'est que l'argent soit amusant, et que, sous le prétexte que la société lui appartient, il faille encore lui donner le théâtre. C'est bien assez qu'il possède le monde réel, sans que nous lui cédions le monde imaginaire de la comédie , le seul où nous puissions prendre notre revanche contre lui, en nous passant de lui. Jadis on avait soin de se ménager cet asile. Quand on admettait les financiers dans la comédie, on n'admettait pas pour cela la finance. Dans Turcaret^ la pièce de l'ancien répertoire où il y a le plus d'affaires, les affaires ne sont que sur le second plan : elles servent d'occasion au déploiement des vices : les vices de
Turcaret, ses ridicules, son châtiment, voilà le vrai sujet de la comédie. Lesage n'a pas daigné peindre l'agiotage, et pourtant l'agiotage était déjà dans sa splendeur. Môme du temps de Molière, les traitants faisaient une assez grande figure. Molière a épargné les traitants. Est-ce, comme l'a répété, après Chamfort, un financier moderne, par ordre de Louis XIV, pour que la comédie ne compromît pas le crédit de l'Etat? C'est un faux bruit que les financiers d'aujourd'hui font courir pour intéresser l'État à les protéger contre la comédie. Louis XIV se plaçant entre Molière et les financiers pour couvrir leurs sacs d'argent de sa poitrine royale ! Louis XIV livrant au poète sa cour, et les marquis, et Tartufe lui-même, comme la rançon de Samuel Bernard ! Quelle fantasmagorie ! Louis XIV a permis à Lesage de peindre Turcaret^ car Turcaret est de 1708, sous le grand roi. Si Molière a laissé Turcaret à Lesage, c'est peut-être qu'il trouvait Turcaret moins digne de lui qu'Alceste, Harpagon ou Tartufe, ou, s'il se le réservait pour son œuvre à venir, soyez sûr qu'il aurait mis en scène les vices de Turcaret, et non pas les affaires de la rue Quincampoix ', et qu'il aurait laissé l'argent dans la coulisse, qui est la place des subalternes, ou sur le seuil de la porte, qui est la place des ennuyeux.
Enfin, puisque aujourd'hui l'argent a pris le premier rang aux clartés de la rampe, sachons nous résigner. M. dé Girardin démontre-t-il du moins que les millions peuvent être honnêtes? Je ne l'affirmerais pas. Personne ne conteste qu'en thèse générale on ne puisse faire, même à la Bourse, par des moyens honnêtes, une grande et rapide fortune. Mais ce sont ces
' Lestage ne paile cjn'une fois en passant de la rue Quincampoix dans lu scène de Turcaret avec M. Ralle
honnêtes moyens qu'il faut nous faire connaître. M. de (lirardin nous montre son millionnaire déjà millionnaire. Le rideau se lève sur les millions acquis, et riionnêteté de l'homme consiste non <'i les bien acquérir, mais à en bien user. Ce n'est pas suffisant. La vertu difficile, ce n'est pas la vertu de celui qui a tout; c'est la vertu de celui qui n'a rien, ou qui a peu de chose. Je voudrais que l'auteur nous montrât son héros non-seulement après, mais avant sa fortune. Je voudrais voir d'abord M. Adam, non dans un hôtel magnifique, comme un nabab de l'Inde, mais dans un appartement modeste, comme un petit rentier, et le suivre dès yeux dans sa course après des millions où, malgré sa vitesse, il ne fait, me dites-vous, aucune chute, aucun faux pas. Voilà qui m'instruirait et me convertirait. Sans doute cette peinture était bien difficile, car M. deGirardin l'élude avec grand soin. Quand on interroge M. Adam sur le moyen de gagner prestement des millions vertueux, M. Adam, au lieu de donner sa recelte, répond tranquillement par un bel aphorisme : (( L'intérêt qu'on tire de son argent est toujours proportionnel au risque qu'on lui fait courir. » J'entends. Mais vous avez donc fait courir quelques risques au vôtre? «J'ai donné autrefois beaucoup au hasard, répond M. Adam ; maintenant je n'y donne plus rien. » En bon français, vous avez joué pour vous enrichir, et maintenant que vous êtes riche, vous ne jouez plus. Je veux faire comme vous : apprenez-moi à devenir riche en jouant honnêtement; et quand je le serai, je vous promets de renoncer au jeu. Répondez, je vous conjure , mon cher monsieur Adam. Réponse de M. Adam :
« Le meilleur emploi des capitaux dont on veut conserver la disponibilité, ce sont les valeurs pour lesquelles en tout temps
132 CONVERSATIONS LITTEIIAIUES.
le vendeur est toujours certain de trouver un acheteur; ainsi la rente, ainsi les actions des grandes compagnies de chemins de fer dont tous les travaux sont terminés. Méfiez-vous de l'amorce des primes; l'amorce cache l'hameçon auquel on n'est jamais sûr de ne pas laisser accrocher sa bourse et son honneur. Défiez-vous aussi des gros dividendes qui appellent à eux les petites épargnes, car les revenus qui reposent sur une base également solide lendent constamment tous à élever le capital au même niveau. Pardonnez-moi de vous donner ces conseils diclés par l'expérience : c'est vous qui m'avez fait l'honneur de me les demander. »
C'est vrai, monsieur Adam, et vous avez parlé d'or. J'ai oublié la comédie, et je me suis cru chez mon agent de change. Quand j'am^ai des capitaux, j'achèterai du Trois pour cent; mais c'est tant pis pour vous, car votre sage conseil et mon sage placement prouvent contre votre thèse. Je ne prendrai du Trois, qui ne m'enrichit point, que parce que vous me dites qu'à tenter dans l'eau trouble la pêche miraculeuse des millions on risque « d'accrocher son honneur et sa bourse; » parce que je ne vous ai pas vu, de mes propres yeux vu, vous livrer à cette pêche d'une main droite et adroite ; parce qu'en m'avouant qu'il faut jouer pour devenir riche, vous ne m'enseignez pas comment il faut jouer pour rester honnête ; parce qu'enfm, au lieu de me démontrer l'innocence des millions rapidement acquis, vous m'en faites douter, en me cachant votre recette. Tant pis pour vous, je vous le répète, mon cher monsieur Adam.
Tant pis pour moi aussi, car, à moins d'une moitié ou d'un quart de million, il est bien difficile de vivre, à ce qu'il paraît. La comédie moderne a là-dessus des idées tout à fait arrêtées. L'autre jour, dans la Jeunr^sse, j'ai entendu, non sans alarme, madame HugucI dire à son lils Philippe :
Deux ans après, la sœur vi[il au moiule. Ton père
Gagnail quinze cents francs alors au ministère,
Qui nous faisaient, avec nos revenus à nous,
Six mille cinq cents francs pour joindre les deux bouts.
Six mille cinq cents francs, ce n'est pas la richesse, dit le sens commun. C'est la pauvreté, dit la comédie :
Pour nous commence alors la pauvreté de fer, Non plus l'inélégance avec le nécessaire, Mais la misère
La mère n'est plus u soignée » dans ses habits; elle ne peut plus
exclure et tenir à distance
Les détails répugnants et bas de l'existence
elle est forcée de « laver » elle-même ses enf;\nls, et alors, oh ! alors
La grâce disparaît d'elle et de sa maison,
Kt l'amour suit la grâce, et l'omour a raison.