PHILIPPE
Oui.
Infortuné Philippe, qui rêvait un mariage d'amour! Le voilà convaincu par sa prudente mère qu'avec sixmille cinq cents francs, par an, un ménage meurt de faim dans son étroite mansarde, et que l'amour s'envole, par la fenêtre, pour ne pas coucher sur la paille. Que serait-ce, s'il entendait M. de Girardin ! Ce n'est plus six mille francs qui sont la misère et le malheur, c'est dix mille. La baronne: « Avec huit ou dix mille francs de revenu, on ne meurt pas de faim. » La r/iar-
quise : a Non, mais on meurt d'envie. » Sincèrement, je plains les millionnaires. Pauvres gens ! ils ne sauront jamais ce qu'on peut avoir de bonheur sur cette terre pour dix mille francs par an. Ils seraient bien étonnés d'apprendre qu'à si bas prix, malgré renchérissement des loyers et des vivres, on peut encore se marier, avoir des enfants, pas trop, mais au moins une lille et un garçon, que leur mère, s'il lui plaît, « lave » de ses propres mains, sans que son mari l'en aime moins ou l'en estime davantage; qu'on peut se loger un peu haut, mais en bon air, et dans des maisons de bonne mine ; qu'on peut se meubler sans luxe, mais décemment, recevoir quelquefois ses amis à dîner,
Notre table est toujours modestement servie,
(comme dit M. Augier dans la Jeunesse), et leur donner le thé le soir sans cérémonie; qu'on peut avoir des livres, et même une jardinière en bois peint, avec des primevères dedans :
. . . Notre maison est assez spacieuse
Pour laisser croître en paix la plante précieuse ,
(comme dit encore M. Augier; précieuse est pour la rime, et d'ailleurs les primevères ont leur prix); qu'on peutaller de temps en temps dans le monde et y porter, outre un esprit tranquille et un cœur content, une robe assez fraîche, un habit nullement râpé et des gants irréprochables. Voilà ce qu'on peut faire avec dix mille francs, môme en l'an de grâce et de cherlé 1858, n'en déplaise à M. de Girardin et à sa marquise, contre laquelle il ne prend pas suffisamment parti , non plus que M. Augier contre madame Huguet. Seulement il faut pour cela que le mari soit rangé, la femme économe, le ménage bien tenu. Il ne faut pas rougir de sa modeste aisance, ni se laisser atteindre
DU STYLE DANS LA COMÉblE, 135
par la contiigion de la vanité et par la manie de paraître. Il ne faut pas regarder au-dessus de soi avec jalousie, en se plaignant du sort, mais au-dessous, avec reconnaissance, et en remerciant Dieu. Enfin, pour se contenter de ses dix mille francs, il faut en apprendre le prix en les gagnant par son travail , il faut les estimer, les aimer, comme le méritent d'honnêtes et chers écus bravement amassés à la sueur de son front ! Et voilà la morale que la comédie nous devrait enseigner, en montrant à la foule, condamnée au travail, la médiocrité libre, heureuse etfiùre d'ellemême, dans de petits ménages où règne le bon sens, au lieu de l'étaler dans de faibles cœurs, honteuse et humiliée, mourante de besoin et d'envie.
Telles sont mes objections contre M. deGirardin sur le fond de ses idées. Les caractères de ses personnages ne manquent pas de vérité, mais de relief et d'art. Roger, qui pourrait plaire, parce qu'il est modeste et sensé, n'est qu'une simple esquisse. Le baron, le plaisant de la pièce, est médiocrement plaisant; son éternel mot sur le conseil d'administration et les jetons de présence finit par donner la migraine. M. Adam, le type de l'honnête homme habile, ne déploie devant nous ni son honnêteté ni son habileté; honnête, je le crois tel; habile, il n'a pas besoin de l'être beaucoup pour tenir tête à madame la marquise. C'est un caractère vrai, mais vulgaire, que cette marquise de La Roche-Travers qui veut redorer le blason de son fils en le mariant à une héritière. Elle tend ses filets d'une main si novice, qu'elle laisse passer à travers les mailles M. Adam et tous ses millions. Sa fille Caroline n'est qu'à demi une ingénue. Elle s'entretient ainsi avec le jeune Roger, qu'elle connaît à peine :
ROGER : On nous laisse seuls en téte-à-léte! — cako-
136 CONNEKSATJO.NS LITTÉRAIRES.
LiNE : Ob ! il n'y a pas de danger. — roger : Une héritière!
— CAROLINE : Eh bien? — roger : Je pourrais vous séduire.
— CAROLINE : En cinq minutes? — roger : En effet, ce serait court; mais je pourrais vous enlever. — Caroline : Sans ma dot, je ne cours aucun péril, et, pour m'enlever avec ma dot, il faudrait enlever mon père avec moi. — roger : Cela compliquerait l'enlèvement... Je vois qu'il y faut renoncer.
Caroline n'est pas précisément timide; elle a la réplique leste : en cinq minutes est un mot un peu vif sur des lèvres de dix-huit ans. Et pourtant Caroline est un ange, comparée aux ingénues à la mode. Ce qu'on appelle des jeunes filles dans les nouvelles comédies, ce sont des péronnelles qui ont la science d'une veuve, l'aplomb d'une grand'mère et la langue d'un avocat. A côté d'elles les pères de famille ont l'air de petits garçons. Dans la pièce très-discutée, mais incontestablement très-intéressante d'un homme de grand talent, dans le Fils naturel^ il y a une demoiselle Hermine qui tient tête à toute la maison. A la fin du cinquième acte, c'est elle qui, sachant avec précision ce que c'est qu'un fils naturel , décide en dernier ressort que Jacques doit rester naturel et refuser d'être reconnu. Je n'ai jamais rien vu de plus faux, de plus impatientant, de plus capable enfin de l'aire prendre en aversion la paternité, que ces jeunes hussards qu'on nous donne pour les ingénues du dixneuvième siècle. J'aime mille fois mieux les plus sottes Agnès des plus vieilles comédies.
Le style de la Fille du Millionnaire est le style de M. de Girardin ; ce n'est pas un style de comédie. La première qualité d'un style de comédie, c'est la diversité : chaque personnage doit avoir le sien. M. de Girardin n'en a qu'un, on le sait, parfiiitement reconnaissable, et il le prête aux personnes de tout âge, de
Dr STYLE DANS l\ COMÉDIE. IIH
tout scxo, (le toule condition, qu'il fait parler dans sa comédie. C'est M. de dirardin qui, sous le nom de la marquise, dit : « D'avoir des jambes n'empêche pas d'avoir des yeux. » C'est M. de Girardin qui dit, sous le nom d'Adam : a D'être travailleur n'empêche pas l'ouvrier de porter le fusil ; de gagner rudement sa vie ne l'empêche pas d'affronter bravement la mort, n C'est M. do Girardin qui dit, sous le nom de Caroline : « Il faut que le bal soit superbe. » C'est M. de Girardin qui dit, sous le nom de la marquise : « Si les héritiers du passé que nous représentons, nous autres, ne luttent pas de toute la force des moyens qui leur restent contre le cours du présent qui les entraine, ils signent eux-mêmes leur déchéance, leur condamnation. Ils rayent de leur histoire le mot avenir, » C'est une phrase de l'ancienne Presse, Tout cela répand sur la pièce une fausse couleur. Il y a, j'imagine, peu de salons où les ducs, les comtes, les marquis, les marquises, les comtesses et les duchesses usent d'un aussi petit français que les nobles amis de madame de La Roche-Travers. Je sais bien qu'on a récemment découvert que la comédie peut se passer de style : cela simplifie l'art. Molière n'était pas de cet avis, qui tâchait d'écrire, disait-il, « de son mieux; » ni Boileau, qui dans Molière admirait surtout la perfection de son style comique , ni Fénelon , qui la contestait. La comédie moderne se passe de style, cela n'est pas douteux; mais il n'est pas prouvé qu'elle doive s'en passer. Le style d'un personnage est une partie de son caractère. Je reconnais les personnages de Molière, non-seulement à ce qu'ils font, mais à ce qu'ils disent. Le mot d'Orgon : « Le pauvre homme ! » celui de Géronte : a Que diable allait -il faire dans cette galère? » et tant d'autres, autant de traits de style qui sont en même temps
des traits de caractère. Le grand art est de trouver ces saillies, où l'esprit de l'auteur ne paraît pas, et où se trahit le naturel de ses personnages. Aujourd'hui c'est l'esprit de l'auteur qui se montre partout: quels que soient ses personnages, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, sots ou spirituels, tous ont le même tour d'esprit, la même parole en pointe : tous répètent les mots que leur souffle l'auteur. Détestable habitude, qui nous vient de Beaumarchais. C'est chez lui que les mots d'esprit commencent à remplacer les mots de caractère. Brid'oison a des saillies comme Figaro. Dans le Filsnaturely l'honnête Aristide Fressard, un notaire si rond, fait des mots comme le pair de France. L'un en fait sur le temps, qui est «un pâtissier idéal ; » l'autre en fait sur les «amours de table d'hôte, » et, je dois le dire, les mots de la pairie ne valent pas mieux que ceux du notariat. L'effet de ce système, c'est qu'il n'y a dans ces pièces qu'un seul personnage, l'auteur, un seul esprit, le sien, et que les comédies de caractère n'existent plus.
Un autre effet encore de l'absence de style, c'est que - les hardiesses que le style ouvrirait passent difficilement ou ne peuvent plus passer. Leur nudité révolte. Le défaut du public n'est pourtant pas l'excès de la délicatesse; mais dès que la crudité de la forme lui donne l'éveil, il se tient en garde. Un exemple entre mille. Dans le Fils naturel^ rien n'est moins approuvé que la première entrevue de Jacques Vignot et de M. de Slernay. Les spectateurs les plus indulgents se sentent blessés au vif. Pourquoi? Un fils naturel qui se plaint devant son père de n'avoir pas été reconnu par lui, c'est une scène hardie, mais qui n'a rien de faux ni d'excessif, si la main qui la conduit est discrète et délicate. Essayons de saisir au juste ce qui nous
blesse : ce n'est pas le fond môme de la situation, ce n'est pas l'entrevue du fils avec son père, c'est l'attitude que l'auteur prête à l'un et à l'autre; c'est le ton, c'est la forme de leur entretien. Le fds est insolent et le père humilié ; le fils fait subir à son père le plus arrogant des interrogatoires; il le somme de répondre; il pose des principes, il tire des conséquences; il déroule pédantcsquement le fil de son argumentation, et aboutit à un cartel, comme à un corollaire de logique. Le père balbutie, s'excuse, se lait : et le caractère paternel, qu'on pouvait encore préserver, succombe avili hous la parole altière et déclamatoire d'un logicien de vingt-cinq ans. Toutes les expressions, sèches, roides, ou brutales, semblent calculées pour accuser plus fortement et pour aggraver la situation. Voilà ce qui révolte les esprits délicats. Changez les attitudes, le ton, le style enfin, et vous sauvez la scène, sans en rien sacrifier, pas même le cartel. Cette situation n'est pas neuve au théâtre, et M. Dumas fils en a pu trouver l'idée chez un de ses devanciers. Dans une ancienne pièce, dont les seuls connaisseurs se souviennent aujourd'hui, il y a une pauvre femme abandonnée, comme Clara Vignot, un fils naturel, comme Jacques, un père qui ne l'a pas reconnu, comme M. Sternay. Le fils, nommé d'Arviane, rencontre le marquis d'Orvigny, et se prend avec lui de querelle. Ils conviennent d'un rendez-v(ms. D'Arviane, dans l'intervalle, apprend que le marquis est son père. Il court à lui, il veut s'expliquer, il veut être reconnu. La scène a, comme on voit, quelque analogie avec celle de M. Dumas. D'Arviane commence par s'excuser d'avoir insulté le marquis, et finit par lui raconter ses malheurs, sa naissance, son abandon :
i40 CONVERSATIONS LlTTEllAlïlES.
Je VOUS vois attendri ; je me flatte, j'espère, Que vous ne prenez pas le parti de mon père?
LE MARQUIS
Il serait malaisé de le justifier...
d'arviane.
En vous entièrement je puis donc me fier?
Je suis trop malheureux pour n'être pas timide :
Dans cette extrémité je vous prends pour mon guide,
LE MARQUIS
Moi?
d'arviane.
Vous-même. A qui donc puis-je mieux m'adressera Ma confiance, hélas! doit-elle vous blesser?...
Quoi! mon père!... Ah! monsieur, mettez-vous à ma place. Supposez un instant que je sois votre fils. Que feriez-vous? Parlez.
LE MARQUIS
Saurait-il qui je suis?
Malgré réraotion et les prières de son fils qui l'adjure de parler et de lui ouvrir ses bras, le marquis reste muet et immobile. D'Arviane reprend :
On m'avait mal instruit. Rentrons dans ma misère. Avant que de sortir de l'erreur la plus chère Et de quitter un nom que j'avais usurpé, Vous-même montrez-moi que je m'étais trompé. Vous pouvez m'en donner la preuve la plus sûre : Je vous ai fait tantôt une assez grande injure ; Eu rival furieux je me suis égaré ; Si vous ne m'êtes rien, je n'ai rien réparé...
LE MARQUIS
Malheureux! qu'oses-tu proposer à ton père?
Voilà la scène de la provocation entre le fils naturel et son père dans l'ancien théâtre. Jadis on l'estimait très-haut, et quand Grandval la jouait, le public, dit
la tradition, se levait transporté. Aujourd'hui on ne la connaît guère, et peut-être ne Tadmirera-t-on pas beaucoup m la lisant; du moins on la supportera. C'est que le fds naturel commence par prier et non par sommer son père; c'est qu'il est touchant et non pas arrogant; c'est qu'il fait appel au cœur et non à la logique; c'est que le ton est vrai ; c'est que le style enfin, tout iraparfait qu'il est, a cette mesure et cette discrétion qui font seules passer les idées très-hardies.
Si vous ne m'ôlcs rien, je n'ai rien réparé,
est un excellent vers qui résume et protège toute une situation. Telle est la puissance du style. Mi-lanide, où il y en a, n'en est pas moins tombée dans l'oubli, (jue faut-il augurer des comédies où il n'y en a pas? Pauvre La Chaussée ! que reste-t-il de lui? Un buste au Théâtre- Français, qui ne joue plus ses pièces! Avis aux jeunes .luleurs dont on fait la statue.
18 février 1858.
Il est certain qu'en ce monde il n'y a rien de plus intéressant pour l'homme que la femme. La preuve, c'est qu'on a beau recommencer éternellement le même livre sur les femmes et sur l'amour, il paraît toujours nouveau et obtient le plus grand succès. Depuis quelque temps il s'est multiplié sous des titres divers, et il a engendré toute une bibliothèque. Un très-ingénieux écrivain, M. Deschanel, qui connaît notre faible, a rassemblé en deux jolis volumes le Mal et le Bien quon a dit des femmes, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours. Le Mol s'est beaucoup vendu : il est à sa cinquième édition. La première du Bien vient de s'épuiser. Le prudent éditeur ne l'avait tirée qu'à un petit nombre d'exemplaires. Un autre humoriste charmant, caché sous le nom de Stahl, vient de rajeunir l'histoire de la femme et de l'amour, en démontrant, à sa manière, que l'amour est d'invention récente, et que la femme est, comme l'Amérique, une découverte moderne, ignorée de l'antiquité '. Un troisième, un romancier de beaucoup d'esprit, de trop d'esprit, continue Charles de Bernard et Balzac.
• Théorie de l'amour ei de la jalousie; l' Esprit des Jemmes el les Femmes d'esprit, 2 volumes, par Slalil. Voir aussi : le Bien et le Mal qu'on dit de l'amour, 2 volumes, par M. Deschanel ; les Femmes dans les temps anciens et dans les temps modernes, par M. J. Baissac ; les Femmes, par Balzac; les Femmes, par Alphonse Karr; les Femmes comme elles sont, par Arsène Houssaye. Parie, Michel Lévy.
Charles de Bernard avait pris la femme à quarante ans, ^ Balzac à trente. Leur continuateur la prend à vingtcinq, l'âge vrai, pense-l-il, la date précise de l'avénement de la fenmie complète et définitive, le moment décisif où l'astre passe à l'horizon. Ce n'est qu'à vingtcinq ans, selon lui, qu'elle est capable d'aimer. Plus tôt, elle est au-dessous de la passion, et plus tard audessus'. Il y a des femmes qui sont de cet avis. C'en est une qui a dit : Jadis Julie à dix-huit ans aimait Saint-Preux par inclination, et à vingt-deux elle épousait M. de Volmar par obéissance. C'était le siècle. De nos jours, Julie est une ambitieuse qui à dix-huit ans commence par épouser volontairement M. de Volmar; puis ti vingt-cinq, revenue des illusions de la vanité, elle s'enfuit avec Saint-Preux par amour. Aujourd'hui, à vingt cinq ans, Manon Lescaut mettrait Desgrieux à la porte pour épouser un vieux financier ; Virginie quitterait Paul pour se marier h. M. de La- ^ bourdonnaye, et Atala, la fille des forêts vierges, sacrifierait le beau Chactas au père Aubry, si cet honnête vieillard n'avait fait vœu de pauvreté. C'est madame Delphine de Girardiii qui a répandu dans le monde tous ces bruits de mariages antiromanesques qui confirment la théorie sur la femme de vingt-cinq ans * ; et voilà comme les hommes ne peuvent médiredes femmes sans qu'il y ait une femme pour leur donner raison.
Plus tard j'examinerai les opinions des hommes .•.aujourd'hui je voudrais recueillir les idées des femmes sur elles-mêmes dans certains ouvrages récents dont ' elles sont les auteurs. Voici par exemple quelques vues assez nouvelles sur notre première mère, que
' La Femme de vimjic'mq ans, par Mx Aiibrvot. ' Lettras jjunsiennes.
j'ai rencontrées dans mes lectures et notées au passage :
1° Eve, qu'on accuse depuis Moïse, est une femme malheureuse, innocente et persécutée. « Le fruit de l'arbre de science n'a pas encore été cueilli, et la pauvre Eve n'a pu qu'en respirer avec ardeur le mystérieux parfum. Si ce fruit merveilleux n'était pas encore à l'arbre du paradis, gardé par le dragon de l'ignorance..., le mal serait détruit et le serpent aurait depuis longtemps la tête écrasée... » (G. Sand, Evénor et Leucippe.)
2° Eve n'a probablement jamais existé. « Le paradis terrestre est une sublime fiction de l'espérance plaçant en arrière le rêve que l'avenir est chargé de réaliser, quand la paix, l'industrie, la vapeur et le télégraphe électrique auront fait de Thumanité une famille et de la terre un paradis. (M"'^ de Casamajor^)
3° Eve a vraiment cueilli le fruit de l'arbre, mais elle a bien fait de le cueillir, a Le Tout-Puissant avait dit au couple humain, faible et ignorant, mais heureux et immortel : Tu ne mangeras point du fruit de l'arbre de science ou bien tu mourras. L'homme se résigne à cette inactive et insensible félicité ; mais la femme, écoutant en elle-même la voix de l'esprit de liberté, accepte le défi. Elle préfère la douleur à l'ignorance, la mort à l'esclavage. A tout péril, elle saisit d'une main hardie le fruit défendu; elle entraîne l'homme avec elle dans sa noble rébellion. Le Tout-Puissant les châtie Pun et l'autre, les bannit, les voue à la mort. La mère des hommes est condamnée à enfanter dans la douleur. Eve reste à jamais, pour sa triste et fière postérité, la personnification glorieuse et maudite de
' CiU'u; dans le livro, la Fenwic jugée par l'homme^ p. 54. PariF, Garniei-, 1S58.
l'affranchissement du génie humain. Celte Genèse est rhisloiie de toutes les révohitions. » (Daniel Stem, Esquisses morales, p. 303.)
Le lion de La Fontaine n'était pas un sot qui, voyant un lion terrassé par un homme, disait :
Nous aurions le dessus Si nos confrères savaient peindre...
Quand ce sont des docteurs qui interprètent la Bible, Eve est assez humiliée. Mais voyez comme elle se relève, quand ce sont des femmes qui se chargent du commentaire. Dans le dernier passage que je viens de citer, le bon Dieu et Adam jouent de fort vilains rôles. Le bon Dieu est un despote, le premier représentant de la théocratie, qui condamne l'homme à l'ignorance sous peine de mort et qui appelle serpent l'esprit de liberté, le libre examen, la philosophie. C'est un bon Dieu du moyen âge. Adam est un pauvre diable de conservateur qui se trouve bien dans le paradis, et qui, pour ne pas y perdre sa place , s'accommoderait de l'abstinence et ne toucherait pas au fruit défendu. Mais la femme, mais Eve, c'est la Révolution, qui force le bon Adam à chanter avec elle la Marseillaise de l'Éden, qui l'entraîne avec lui à l'assaut de l'arbre de science, comme le peuple a poussé les bourgeois de Paris à l'assaut de la Bastille, qui enlève bravement la pomme, et qui, de ses pépins tombés sur la terre de France, fait éclore les principes de 1789 au soleil de la liberté !
Je ne suis pas assez grand clerc pour entamer avec ces dames une controverse de religion. C'est l'affaire des théologiens de défendre notre mère Eve contre les libres propos de ses filles, et de réfuter comme il faut leurs idées sur la Genèse. Ce qui nous intéresse, ce
n'est pas tant l'exégèse biblique des femmes du dîxneuvième siècle que les conclusions pratiques où elles s'efforcent d'arriver. Que ces conclusions soient justes, nous y donnerons les mains, sans discuter si Eve est ou n'est pas la révolution. Quand on lit attentivement nos contemporaines, on trouve qu'il y a deux idées qui leur tiennent fort à cœur : l'une, spéculative, l'égalité morale de l'homme et de la femme ; l'autre, une idée pratique, la réforme de l'éducation des femmes. En droit, affîrment-elles, la femme est l'égale de l'homme; elle ne l'est pas en fait. Développez également leur esprit à tous deux, et l'égalité est assurée. « Une égale possibilité du développement intellectuel, telle est l'égalité fondamentale , la seule à laquelle il est utile de prétendre, parce qu'elle implique en soi toutes les autres; la seule qu'il est inique, aujourd'hui comme toujours, de ne pas accorder '. » Voilà comme un esprit délicat et vigoureux, Daniel Stern, pose la question. Un autre organe de la même cause, madame Romieu , dit énergiquement , dans son intéressante étude sur la Femme au dix-neuvième siècle : « L'éducation donnée aux femmes est fausse, imprévoyante, superficielle, mal dirigée, subversive de tout principe de saine morale, » c'est-à-dire destructive de toute égalité. Tout se réduit donc là : la réforme de l'éducation pour atteindre à l'égalité 2.
L'égalité ! peut-être y a-t-il des hommes jaloux de leur suprématie originelle, que cette ambition des femmes offensera, si toutefois c'est une ambition; car pour moi, quand je considère l'homme avec tous ses défauts, tous ses ridicules, tous ses vices, enfin avec toute sa laideur morale, aggravée de son autre laideur,
' Esquisses morales, p. 'j2.
» Page 229. Paris, Aniyot, 1858.
je trouve les femmes bien modestes de ne prétendre qu'il l'égalité. Mais enfin supposons que ce soit une anibilion. Qui la leur inspire, je vous prie, si ce n'est nous, mes frères, et nos amoureuses folies? N'est-ce pas nous dont la galanterie métaphorique les proclame partout nos maîtresses et nos reines? Ne mettons-nous pas dans leurs mains un sceptre imaginaire? Ne ceignons-nous pas leurs fronts d'un fantastique diadème? N'attachons-nous pas à leurs blanches épaules les ailes mêmes des anges? Ne leur disons-nous pas que le soleil ne brille que pour éclairer leur beauté, que le zéphyr ne souffle que pour faire voltiger les boucles de leurs cheveux, que le gazon ne pousse que pour courber ses pointes vertes sous le poids léger de leurs pas ; que l'homme lui-même n'a été mis au monde que pour vivre et mourir à leurs pieds, et que nous leur donnerions notre vie et notre âme, et les étoiles du ciel, si nous les pouvions détacher des voûtes azurées? Elles prendraient au sérieux toute cette poésie et nous diraient : A genoux ! nous n'aurions en vérité que ce que nous méritons. Et quand nos souveraines nous demandent simplement de devenir nos égales, quand elles réclament le droit de cultiver comme nous leur esprit, d'étudier dans nos livres, d'acquérir nos idées, et de se hausser au niveau d'un bachelier es lettres, nous ouvrons de grands yeux, nous poussons de grands cris, et nous disons à tous les échos d'alentour : Eve veut faire encore une révolution !
Ce droit au savoir que réclament les femmes, quelques-uns feindront peut-être de croire qu'elles en jouissent pleinement. De nos jours, diront-ils avec civilité, il y a parmi les femmes tant d'esprits cultivés et virils, tant d'écrivains brillants, tant de causeurs aimables, tant de penseurs hardis, plus hardis que les
hommes, qu'on pourrait supposer, sans être téméraire, que le soleil de la science luit pour tout le monde, et que les femmes ne sont pas réduites à vivre au clair de lune. Tout cela est poli, nous répondent les femmes, mais plus poli que vrai. Nous sommes des ignorantes, et vous le savez bien. Puisque les femmes disent d'elles ce que nul homme n'aurait l'impertinence de penser, il faut, sinon les croire, du moins les écouter respectueusement; et c'est ce que j'ai fait. J'ai recueilli leurs doléances avec sollicitude et j'en ai formé un cahier dans le genre de ceux que le tiers état mécontent mettait sous les yeux de la royauté. Je le publierai tout entier plus tard. Aujourd'hui j'en donnerai seulement la substance. Ce sont les femmes qui parlent; veuillez prêter l'oreille :
(( Vous êtes de trop bons chrétiens, messieurs, pour ne pas vous incliner devant le principe proclamé par l'Évangile : celui de l'égalité morale entre la femme et l'homme. Il y a dix-huit cents ans que le droit a été gravé dans la nouvelle loi. La main sur la conscience, dites-nous si l'œuvre évangélique a porté tous ses fruits, et si, en regardant du haut du ciel les mariages du dix-neuvième siècle, Jésus peut être content. Pour ne pas déclamer, ne parlons que des plus heureux; car il y en a d'heureux, nous l'avouons de grand cœur; il y en a môme plus que quelques-unes de nous ne le disent dans leurs romans. Mais, dans les plus heureux, que le vrai bonheur est rare ! Nous entendons par là non-seulement l'union paisible de deux existences et de deux âmes, mais l'union complète de deux esprits^ ce dernier terme de l'unité dans le mariage, cette plénitude de l'intimité conjugale ! Il y a beaucoup de femmes qui sont pour ainsi dire la moitié du cœur de leurs maris; combien peu qui soient la
l'N MANIFLSTE FÉMININ. 149
moitié de leur esprit et de leur pensée! combien peu qui puissent s'associer à leurs travaux par la réflexion et par le conseil, délibérer avec eux sur leur œuvre de chaque jour, ajouter enfin à la communauté de la vie, des sentiments, des intérêts, des habitudes, la communauté si douce de la pensée! combien peu qui remplissent la destinée nouvelle que le christianisme a ouverte à la femme; car le christianisme accorde à la femme le partage de la vie morale de l'homme comme le partage de sa maison. Notre part de la maison, nul ne nous la refuse et ne nous l'envie. Notre part de la vie morale, nous ne l'avons jamais ni ne pouvons l'avoir tout entière, car nous n'avons pas tout entière la vie intellectuelle dont notre éducation nous en- Ir'ouvre la porte sans nous permettre de dépasser le seuil. Quand vous réfléchissez, messieurs, vous daignez reconnaître que les femmes sont douées des mômes facultés que vous : les degrés diffèrent, et non pas les natures; il n'y a pas de sexe pour les esprits. Mais le plus souvent vous obéissez d'instinct à l'idée païenne du vieux Caton, que la femme est un être d'imagination et de sentiment, et non pas une personne de raison. On l'élève dans cette vue. Sous prétexte que son esprit est plus pratique, comme l'esprit de l'homme plus spéculatif, qu'elle a la capacité des détails comme l'homme celle des principes, on interdit aux femmes les idées générales. Vous ne leur en donnez ni sur la nature, ni sur le monde, ni sur Dieu. De là la petitesse de leur philosophie, qui n'est qu'une idée vague; de leur morale, qui n'est qu'un instinct; de leur religion môme, qui le plus souvent n'est qu'une superstition. Ce qu'on développe en elles, ce ne sont pas les facultés supérieures de l'esprit, la raison, la réflexion, celles qui précisément sont les principaux
organes de la vie intellectuelle et de la vie morale, celles qui feraient des femraes les vraies compagnes de l'homme, les confidentes de son esprit, les auxiliaires de sa pensée. Ce qu'on fortifie, ce qu'on étend avec une complaisance injurieuse, ce sont les facultés précieuses encore, mais subalternes, qui font les femmes d'intérieur, habiles à l'administration du ménage, ou les qualités d'agrément qui font les femmes d'extérieur, propres à briller dans la société. En un mot, on façonne ou des vases d'argile destinés au service, ou des vases de porphyre destinés à l'ornement.
« Ne croirait-on pas, messieurs, que vous avez peur^ de nos facultés sérieuses, et que vous ne nous refusez le savoir que pour conserver le pouvoir? C'est vous qui avez dit, par la bouche d'un des vôtres : (( Toute l'éducation des femmes doit être relative aux (( hommes^;» comme si les femmes n'avaient pas d'âmes à elles appartenant, ni de destinée que. votre destinée. Et en effet on élève les femmes non pour elles, comme des personnes nées libres et immortelles, mais pour vous, comme des êtres d'une essence inférieure et fatalement subordonnée. L'homme est le commencement et la fin de toutes choses, l'alpha et l'oméga de la création. Tout dans l'éducation des femmes est calculé pour lui; tout est en vue du mariage, même les talents qu'on nous donne, comme des suppléments de dot, môme la piété qu'on nous inspire, comme une garantie de sécurité conjugale. Tout, a dit Fénelon, est donné à l'effet, à l'opinion du monde. On amène tout doucement l'esprit de la femme
' Ce mot a été dit par madame Necker de Saussure et répété par Daniel Sl»;rn.
^ J.-J. Rousseau. ÉinUe^ livre V.
IN MAxMFtSTE FÉMININ. J5j
au niveau pr(5cis fixé par l'usage. On se garde bien de lo dépasser, de peur que l'opinion ne crie au pédantisme et ne mette en fuite les futurs maris. Et c'est ainsi que l'on façonne, au gré des bienséances, la compagne ou plutôt la pupille de l'homme, la femme selon le type admis et convenu, la femme demi-esprit et demivolonté, la femme douce, modeste, soumise, résignée... A merveille, messieurs. Mais où est la femme forte, comme disait le roi S^lomon? Qui s mu lîerejii... Nous citerions en latin, si vous nous permettiez de savoir le latin.
« Nous protestons, sachez-le bien, et dans votre intérêt autant que dans le nôtre. Il n'y a pas d'égoïsmc dans notre ambition. C'est pour vous, ingrats, que nous souhaitons d'être un peu plus parfaites : c'est pour nous corriger des défauts qui vous déplaisent. Vous vous plaignez souvent que nous sommes chimériques. Nous n'avons rien appris d'exact sur les choses : nous avons des impressions plutôt que des idées, et les bienséances nous tiennent lieu de principes. L'opinion nous gouverne, et nous n'avons pas môme appris à juger l'opinion, en comparant les jugements humains aux vérités de la morale, et les règles de l'usage à celles de la conscience. Il aurait fallu, pour cela, faire germer en nous le petit grain de raison spéculative que Dieu, ne vous déplaise, a mis dans les cerveaux féminins aussi bien que dans les . vôtres. Mais vous ne voulez pas que nous philosophions. Vous dites que nous sommes romanesques : faute d'aliment solide, notre curiosité se tourne aux objets frivoles; elle nous fait perdre terre et nous enlève à tire-d'aile dans le monde du merveilleux. Les femmes, dit Fénelon, ont un esprit errant. Ouvrezlui une porte, ou il s'en va par la fenêtre. Vous dites
qu'il n'y a plus de salon, plus de conversation. Cependant il existe encore çà et là par le monde des femmes nées aussi spirituelles que ces merveilles défuntes des vieux siècles éteints, sur qui vous faites de gros livres, si flatteurs pour elles, si désobligeants pour nous. Il est encore des femmes qui sauraient, comme ces illustres dames d'autrefois, sentir l'esprit des hommes et le faire briller à vos souhaits, messieurs ; conduire et varier l'entretien, en diriger le fil d'une main douce et légère, opposer, concilier les opinions diverses, et pratiquer enfin cette politique charmante sans laquelle on ne sait gouverner un salon. Si vous le vouliez bien, on vous donnerait encore, comme au siècle d'or de vos belles regrettées, ces fêtes familières de l'esprit, ces jeux de la parole enjoués et sérieux, où chacun serait soi, (le moi est si aimable, quoi que dise Pascal, quand le moi est aimable!) où chacun apporterait, selon son tour d'esprit et selon son humeur, une histoire, une saillie, une louange, une épigramme, un paradoxe, un badinage, et d'où l'on sortirait plus content de soi-même et des autres, ce qui est le triomphe de la conversation. Tous ces plaisirs, messieurs, vous les auriez encore, car il y a des salons, car il y a des femmes. Mais les salons, vous n'y demeurez guère, vous ne faites qu'y passer, et dans les courts instants où l'on vous aperçoit, vous laissez les femmes se ranger d'un côté, sur une ligne isolée et brillante, comme pour une exhibition d'étofTes et de rubans, et vous allez former, à l'autre extrémité, un groupe solitaire, d'où nous arrive de temps en temps ce gracieux refrain : On ne cause plus en France ! Madame GeofTrin est morte ! Mademoiselle de Lespinasse est morte 1 Madame du Deffant est morte ! Et pendant que vous portez leur deuil, tout de noir habillés, et que vous
chantez votre De profundis , vous ne vous doutez pas que nous sommes vivantes, et qu'à dix pas de vous, il y aurait vingt femmes, aussi parfaitement femmes que toutes ces feues reines des salons de Paris, si vous osiez souffrir qu'elles cultivent leur esprit, qu'elles s'occupent des choses qui seules vous intéressent, qu'elles pensent comme vous, qu'elles parlent comme vous. Et voilà pourquoi, messieurs, nous faisant telles que nous sommes, vous laissez nos petits esprits, tout entiers, entre nous, à nos petites idées, à nos petites médisances, à nos petits chiffons, et restez à l'écart, comme des demi-dieux, dans le monde supérieur des grands intérêts, des grandes affaires et des grandes pensées! Voilà pourquoi vous parlez au lieu de causer, car vous êtes tous éloquents et tendez tous au monologue, quand une femme n'est pas là pour vous fermer la bouche et pour faire passer la parole au voisin. Voilà pourquoi vous discutez et vous disputez même, au risque de vous blesser, quand une femme n'est pas là pour prévenir les chocs, comme la ouate légère qu'on glisse avec prudence entre les porcelaines, de peur de les casser. Voilà pourquoi la conversation est morte en France, bien morte, comme vous dites, car c'est vous qui l'avez tuée !
« Vous nous dites encore que nous ne savons plus vieillir'. Oui, vous avez raison : vieillir n'est plus un art, ce n'est plus qu'un malheur. Et pourtant l'aimable chose qu'une vieille qui savait l'être ! Elle se répétait le soir et le matin que chaque âge a ses attraits, même le dernier âge, que de beaux cheveux blancs ont leur séduction sur des joues vénérables;
' Voir le joli morceau de M. N. Roqueplan, cité par M. Deschanel; te mal qu'on a dit des femmes, p. 170. C'est un chapitre tout fait d'un petit livre à faire, le De senecluie des femmes.
que si Ton garde pour ses petits-enfants ce qui reste de cœur, il est encore permis d'avoir de l'esprit pour tout le monde, et que si les grâces de la jeunesse sont au loin envolées, les grâces de la bonté sont venues à leur place, moins fraîches, mais plus solides, faisant moins d'envieux et plus d'amis. Elle prenait son parti de vivre pour les autres, et y trouvait un charme. Elle ne confiait plus de secrets à personne; elle était confidente, elle était conseillère; elle veillait sur les jeunes femmes d'un œil bienveillant; elle protégeait les jeunes gens, elle mariait les jeunes filles. C'était la bonne fée, ou, pour parler plus chrétiennement, l'image la plus adorable et la plus maternelle qu'on pût voir ici-bas de la Providence. Vous dites qu'elle n'est plus; nous n'en savons rien; niais si cela est vrai, s'il n'y a plus de vieilles femmes, s'il n'y a que des femmes âgées, de fausses vieilles rajeunies qui se teignent, qui se plaignent, qui médisent, qui dénigrent, qui dénoncent les jeunes femmes et les jeunes gens, brouillent tous les ménages, font manquer les mariages des jeunes filles, et rongent de leurs fausses dents toutes les réputations, à qui la faute, messieurs? C'est, comme vous l'avez dit, que vieillir est un art, et que, pour le pratiquer, il faut l'avoir acquis : il faut avoir en soi, au fond de son esprit, de quoi se consoler de ce que le visage a perdu ; il faut que nous sentions que notre âme peut plaire, quand le miroir nous dit que nos traits ne plaisent plus ; il faut qu'il y ait enfin une fonction pour les vieilles femmes, et puisqu'il n'y en a plus, puisque dans le salon elles n'ont plus l'influence (à peine si elles obtiennent le respect); puisque vous ne causez plus, et surtout avec elles, et que le whist seul les préserve de l'abandon, ne vous étonnez pas que, ne pouvant plus jouer le rôle du bon
Dieu, elles se résiirnent parfois, pour ne pas rester nulles, à prendre eelui du diable.
<( Nous n'if,niorons pas, messieurs, que l'Église vous proie main-1'orte et que les prédicateurs vous soutiennent contre nous. En vérité l'Église rendrait un grand service à la société si, au lieu de conspirer avec les hommes contre notre luxe et notre parure, elle faisait avec nous une ligue sainte pour obtenir d'eux la réforme de notre éducation. C'était le vœu d'un de ses grands évéques, l'illustre Fénelon. Il conseillait aux hommes de développer dans les femmes, outre les qualités de ménagères et de femmes du monde, les facultés sérieuses de l'esprit. Et si on l'écoutait, si à côté des deux sortes de femmes qui existent aujourd'hui, la femme d'utilité et la femme d'ornement, on multipliait les exemplaires d'une troisième, la vraie femme complète, la femme qui pense et qui apporte à l'homme avec l'union du cœur l'union de l'esprit, alors on aurait porté le plus rude coup à notre goût du luxe et de la coquetterie; car souvent chez les femmes la parure n'est que la distraction de l'oisiveté et le préservatif de l'ennui. En développant en elles la vie intérieure, on diminuerait singulièrement la vie extérieure et la mondanité. Changez l'esprit des femmes, et vous changerez leurs habitudes bien plus assurément qu'en prêchant contre leurs habitudes sans changer leur esprit. Tout ce que vous aurez ajouté à la culture de l'âme, vous l'aurez retranché aux soins frivoles du corps. Vous n'aurez pas supprimé l'élégance, ornement légitime d'une société qui n'est pas un couvent, mais vous l'aurez réglée : elle sera pour les femmes non plus une distraction d'oisiveté, un plaisir d'orgueil, une arme de coquetterie, mais une part faite à la beauté et à l'art dans sa vie de
chaque jour, un hommage rendu à la bienséance et au bon goût. C'est ainsi qu'en perfectionnant notre inteUigence vous changerez nos défauts en qualités, ce qui nous permettra de les garder, et de bonne foi nous y tenons. Les esprits excessifs estimeront peutêtre que notre morale n'est pas assez austère : ce n'est effectivement qu'une morale sensée. Elle ne s'évertue pas à tout refuser à la nature humaine; elle essaye d'obtenir pour elle ce qui doit être permis, à la condition d'en faire un bon usage. Ce n'est pas là, messieurs, quoi qu'on puisse penser, abaisser trop bas la barrière. Sans doute la bonne morale ne doit pas poser les barrières trop bas, parce qu'il est trop facile de sauter par-dessus : mais il ne faut pas non plus qu'elle les pose trop haut, parce qu'on est trop tenté de passer par-dessous. »
Voilà le manifeste des femmes, tel que j'ai pu l'extraire des ouvrages de celles qui paraissent les organes du parti féminin. En le transcrivant, je l'ai trouvé plus paradoxal qu'il ne l'est; en le relisant, je l'ai trouvé plus raisonnable qu'il n'en a l'air. J'hésite d'autant moins à donner raison aux femmes, du moins en partie, que ce n'est pas leur manquer de respect : le jugement sévère qu'elles portent sur elles-mêmes leur fait moins de tort qu'à nous, et en se confessant, c'est nous qu'elles accusent, selon l'habitude de leurs confessions. Je me range donc à leur avis, et si, par aventure, pour devenir plus sûrement nos égales, elles demandent à l'État d'être élevées comme nous, je vote généreusement pour qu'on leur bâtisse des collèges et qu'on leur fasse cadeau d'une université, ne lùt-ce que pour leur prouver que nous n avons pas si peur.
18 mars 1858.
Le carême est fini, mais depuis trop peu de temps pour que le feuilleton ne se sente pas de son voisinage. Tout a pris autour de nous et tout conserve encore un air de recueillement qui avertit cette Revue d'éviter les choses frivoles, et je l'ai différée pour mieux étudier l'éloquence de la chaire, un sujet assorti à la gravité du moment. Non pas que dans le monde, où l'on est conciliant, on renonce entièrement, dans les jours les plus saints, à toutes les choses profanes : le moyen, môme en carême, de s'en détacher tout à fait? Mais, pour les purifier, on y mêle les choses saintes. On fait une balance : le bon Dieu a sa part, comme dans le gâteau des Rois, et l'on garde le reste. Les conversations, même dans la semaine sainte, témoignent naïvement des combinaisons les plus merveilleuses de la dévotion avec la mondanité, des plaisirs avec les œuvres pies. « Avez-vous vu la Magicienne^ madame? — Oui, madame, le jour même où je vous rencontrai allant à Sainte-Clotilde. — Le P. Pététot a-t-il bien prêché? — A. merveille, comme toujours; mais on ne l'entendait guère ; il commençait une grippe. — Et madame Borghi? — Elle, elle était en voix. — A propos, vous savez, l'abbé liautain fait fureur à Saint-Germain des Prés ; pas dans les grands sermons, à vêpres ou le soir; mais dans les instructions familières, le matin, j'en raffole. Hier, sur la
nécessité de la pénitence, il a été charmant. — Allezvous ce soir aux Italiens entendre le Staèat? — Je crois bien ! le Stabat de Rossini ! cela vous pénètre l'âme, c'est si religieux ! Et puis Mario y chante si bien ! L'église le matin, Longchamps à trois heures, et les Italiens le soir, voilà, madame, mon jeudi saint! »
Il y avait au siècle dernier un Père capucin qui, se rappelant le mot du philosophe ancien : « Mes amis, il n'y a plus d'amis, » commença un jour un sermon de la sorte : « Chrétiens, mes frères, il n'y a plus de chrétiens. » J'ai grand'peur qu'en dépit des belles apparences il n'y en ait guère plus aujourd'hui qu'autrefois, et que si le Père capucin s'avisait de ressusciter, il n'eût droit de nous faire le même compliment. Nous n'avons pas, comme nos pères, la franchise de notre incrédulité; on nous croirait de petits saints. Nous faisons un signe de croix quand on parle de Voltaire, et nous baisons le bout des ailes de M. Joseph de Maistre. Nous réhabilitons la très-sainte inquisition; nous bénissons la mémoire de ce bon Philippe II; nous buvons de l'eau de la Salette, et nous organisons des trains de plaisir pour Jérusalem, mais la réaction religieuse dont le siècle est témoin s'arrête à la surface de la société; elle n'atteint pas jusqu'à son âme. Il règne une dévotion extérieure qui devient une habitude sans être un sentiment. On fait à la religion une place dans la vie à côté des devoirs du monde. C'est une bienséance qu'on observe envers Dieu, comme envers le prochain, quand on est bien élevé. On se rend à l'église, on va voir Dieu chez lui, comme on fait des visites. Le monde n'est rempli que de païens baptisés qui se croient des chrétiens ; car c'est le paganisme que la prédominance des signes sur les idées, de la lettre sur l'esprit, et du cérémonial sur les sen'
tîments, ou plutôt ce n'est que rindifférenee, et j'ajoute, pour ôtre juste, que cette indifTérence a son côté heureux. Comme le christianisme à la mode du jour n'est pas précisément le christianisme de l'Évangile, ce n'est pas un malheur sans compensation que la tiédeur publique ne le pratique pas dans toute sa rigueur. Cela permet à nos mœurs de valoir mieux que nos opinions. Si nous étions très-chauds, et par suite très-logiques, pour suivre jusqu'au bout les principes dominants, nous excommunierions, nous emprisonnerions, nous allumerions sur la place publique de beaux feux bien flambants où brûleraient des livres, sinon des écrivains. Grâce à Dieu, nous n'avons pas la force d'être si conséquents. Le fanatisme, s'il existe encore, n'est plus une fièvre de l'âme; c'est à peine un transport du cerveau. Et encore peu de têtes s'échauffent sincèrement. C'est une rareté qu'un fanatique vrai ; le petit nombre de ceux qu'on pourrait croire tels n'ont pas assez d'étofTe; ils ont beau se montrer, faire la grosse voix, brandir la torche et le glaive : c'est un glaive de bois et une torche éteinte; ils n'auraient pas le cœur d'allumer un fagot; sous leur robe moyen âge, on voit l'homme moderne, sceptique et refroidi, et le voltairianisme transpire par tous leurs pores.
Les libres penseurs ne s'en affligent pas; mais pour les âmes pieuses il est, je le confesse, douloureux de penser que l'on en est réduit, par ces temps d'idées fausses en matière de foi, à regarder comme un dernier bonheur l'indifférence qui préserve de leurs suites. Que le clergé aurait un beau rôle à jouer si, au lieu d'accepter des secours qui l'oppriment, il destituait bravement ses altiers serviteurs, s'il gardaitenses mains les affaires de l'Églisp, et ne souffrait pas d'entremetteurs laïques entre elle et la société ! Mais il
n'a pas assez de confiance dans sa force; il se laisse conduire, il ne conduit pas. Il ménage tout et tous. Il semble avoir si peur que le monde lui échappe, qu'il le prend en douceur, avec précaution; il s'accommode à lui, il ne lui commande pas, et le monde est témoin d'un contraste curieux : pendant que le journalisme religieux lui parle le verbe haut, d'un air victorieux, provoque, défie, menace, insulte, comme s'il se croyait sûr de son omnipotence, l'éloquence sacrée se fait persuasive, comme si elle doutait de son autorité, elle adoucit sa voix, elle promet l'indulgence, elle voile le commandement sous la forme du conseil, elle remplace de plus en plus le dogme par la morale, le sermon par la conférence et l'instruction familière ; elle fait de plus en plus de grands frais'pour les femmes; c'est aux femmes que ses orateurs choisis s'adressent et se dévouent ; réguliers, séculiers, tous se disputent le soin de diriger les femmes, par la parole sainte , dans la voie du salut; enfin ce sont les femmes qui ont eu les honneurs du carême présent.
Aussi ne parlerai-je ici que de leurs orateurs, et encore point de tous. Il y a quelques années, traitant cette question de l'éloquence chrétienne, j'avais pris pour exemple les prédicateurs les plus éminents : on me reprocha de juger sur des exceptions. Cette fois j'écarte les exceptions, et je me hâte d'ouvrir une parenthèse aussi large que possible pour contenir toutes celles qu'on y voudra placer. Il y a dans le clergé, je le reconnais avec empressement, de beaux talents oratoires, comme de grandes vertus évangéliques. Sans parler de son grand orateur, le P. Lacordaire, que Paris a le regret de ne plus entendre, le P. Félix, le P. Gratry, le P. Petétot, M. l'abbé Le Courtier, M. l'abbé Bautain, quelques autres encore, ont à un
de»r6 supérieur et dans des genres divers le don de la parole sacrée. Pour ne pas m'cxposer à une nouvelle censure, je prendrai mes exemples non dans ces hautes régions, mais dans la région moyenne, celle où l'on peut se former une idée plus exacte du niveau général de l'éloquence de la chaire. Je ne prononcerai aucun nom propre. Les louanges les plus sincères sembleraient des pièges tendus à l'humilité chrétienne; les réserves les moins sévères paraîtraient manquer d'égards. Ai-je besoin d'ajouter que je parle uniquement au point de vue des gens du monde, en prenant l'éloquence de la chaire comme un genre littéraire qui relève de la critique, et en mettant à part avec le plus grand respect son caractère sacré? J'examine les talents et les doctrines morales; sur les questions de foi, je n'ai qualité ni pour juger ni surtout pour révoquer en doute l'orthodoxie des orateurs chrétiens. Il y a des opinions qui parfois m'ont surpris. J'ai appris, par exemple, avec étonnement que dans le Paradis terrestre, avant le péché originel, Adam, doué par Dieu de la lumière infuse, connaissait à fond u les sciences mathématiques. » J'ai douté un instant quand le même orateur a dit que dans ce monde il n'y a que deux agents de la pensée divine, deux « chargés de mission )) (c'est son expression propre), l'Église et la femme ; car il me paraissait faire trop bon marché de l'homme, qui devenait par là une inutilité dans la création où il a cependant sa mission et son rôle, qu'on ne peut remplacer. Mais j'ai pensé bien vite que puisque cette doctrine se produit dans la chaire, c'est qu'elle peut s'appuyer sur des autorités, et qu'elle n'est pas contraire à la saine théologie.
Je suis donc persuadé que la doctrine est une chez les nombreux orateurs que j'ai entendus; les talents
162 CONVEnSATIONS LITTÉEAIRES.
seuls diffèrent, et les vues sur la morale; et encore les talents, dans la région moyenne, ne dépassent-ils guère un commun degré. Il ne serait pas facile ni convenable de marquer des rangs dans cette quasi-égalité de mérite oratoire. Je trouverais plus aisé d'établir, si l'on voulait, une classification : chaque orateur est visiblement animé, d'abord en général de l'esprit chrétien, puis en particulier de l'esprit de son ordre ou de son école, On distingue sans peine, en écoutant, un régulier d'un séculier, et dans les réguliers, un oratorien d'un jésuite. On peut même discerner, avec un peu de soin, des nuances plus singulières. Chaque moitié de Paris forme un public différent : cela est naturel. Le Paris des Champs-Elysées, des Tuileries, des boulevards et de leurs alentours, est le P^iris plus vrai, c'est-à-dire plus mondain, plus dissipé, plus riche, plus voué aux délices, par suite, plus grand pécheur. Le Paris qui s'étend depuis le Gros-Caillou jusqu'au Jardin des Plantes est, en comparaison, le Paris plus bourgeois, plus tranquille, plus rangé. Je suis loin de prétendre qu'on trouve autour de l'Odéon le centre des vertus; mais ce qu'on n'y trouve pas, c'estle centre des plaisirs. Il y a d'honnêtes gens partout, et l'on fait son salut dans tous les arrondissements. Mais enfin, je suppose, si quelque honnête famille, comme il y en avait tant au dix-septième siècle, toute confite en bonnes mœurs et en dévotion, revenait en ce monde et cherchait un logis pour y vivre, s'il se peut, dans la paix du Seigneur, avouez qu'elle n'irait le choisir ni ^ans la rue Laffitte ni dans la rue de Rivoli. Elle reviendrait encore aux lieux qu'elle habitait dans sa première vie, quoiqu'ils soient bien changés, non loin du Luxembourg, de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, à l'ombre des hautes maisons qui s'élèvent aujourd'hui où lut
autrefois Port-Royal ; ou, si elle redoutait le voisinage du quartier latin, elle s'enfoncerait dans quelque savane du faubourg Saint-Germain, où elle trouverait un reste de verdure et le silence. C'est que le Paris de la rive gauche, tout profane qu'il est, est encore plus chrétien que celui de la rive droite ; si les opinions y sont tout aussi libres, la vie y est plus calme ; il y reste un vieux fonds d'habitudes tranquilles, de régularité, je n'ose dire de sagesse, qui offre un point d'appui à la morale chrétienne et lui donne plus d'espoir de se faire écouter. Je sais un prédicateur qui, lorsqu'il prêche sur la rive gauche, croit faire une mission en province; il parle en conséquence, et, à mon avis, bien mieux.
Là-bas, sur la rive droite, tout est neuf et brillant ; le luxe coule h pleins bords, les boutiques étincellent, les maisons resplendissent, les églises elles-mêmes ressemblent à des palais; l'or éblouit les yeux, le velours les caresse; les pieds foulent les tapis; des chants harmonieux fascinent les oreilles; on ne prie Dieu qu'en grande tenue, et l'éloquence elle-même doit avoir sa douceur, ses atours et sa grâce riante, pour ne pas former une disparate dans un si bel ensemble, ni blesser cette élite de chrétiens délicats. Mais de l'autre côté de la rivière, du côté le moins beau, il y a encore de petites rues modestes, des couvents centenaires avec leurs grands jardins et leurs murs mélancoliques, de bonnes vieilles maisons non rebadigeonnées , et de bonnes vieilles églises toutes noires au dehors, toutes nues au dedans, où l'on vient en négligé, sans laquais, sans équipages, où l'on chante comme on peut, où les orateurs, en un mot, quoique bénins encore , ont un peu moins de concessions à faire, où l'éloquence sacrée est plus provinciale, parce ^ue le christianisme y est moins parisien.
Dans ces instructions familières que Ton prodigue aux femmes, les sujets le plus en faveur sont naturellement des études de morale sur les passions, les sentiments, les affections réglées ou déréglées, dans la famille ou hors de la famille. En huit jours, il a été prêché à ma connaissance trois homélies sur la Madeleine dans le même arrondissement. A Téglise, comme au théâtre, la pécheresse, à ce qu'il semhle, est en veine de succès. Je n'ai pas assisté à ces études sur Madeleine. Mais j'ai entendu successivement, sur l'une et l'autre rive, deux conférences dont le mariage était le sujet, toutes deux spécialement à l'usage des femmes. Il y avait quelques hommes dans l'auditoire, en minorité tellement imperceptible que les prédicateurs pouvaient parler comme s'ils n'étaient pas là. Le premier orateur (c'était sur la rive gauche, dans le Paris de province, entre le Val-de-Grâce et les Invalides) n'était pas éloquent ni soucieux de le paraître : c'était un digne prêtre, à la voix retentissante, au geste massif, qui criait uniment et familièrement, dans un français de qualité moyenne et comme approprié à un auditoire bourgeois : peu d'images, de figures, nulle fleur de langage, mais de bonnes sentences fortement assenées sur ses chers auditeurs. Par le temps de douceur oratoire où nous sommes, sa rudesse exceptionnelle et parfois excessive ne m'a pas trop déplu. Elle plaisait moins, ce semble, à ses ouailles accoutumées. Car au début de son discours, il s'est plaint vivement à elles de ce qu'elles se plaignaient de lui. D'après ce qu'il a dit, j'ai conclu que ces dames ne se contentent pas de venir au sermon et d'y prendre des notes : de retour à la maison, elles pèsent les arguments, remuent des objections, entament une polémique par écrit et par lettres, ou l)ien, si les idées leur
paraissent sans réplique, elles accusent le ton, qui toujours leur semble trop rigoureux, ou le sujet, que toujours elles trouvent monotone. Du moins voilà ce que l'orateur leur a dit au début, et il a ajouté, non sans malice à l'endroit de ses frères moins résistants que lui : (( Je sais bien qu'on vous gâte, mais moi je ne gâte pas. » Et il l'a bien prouvé dans la suite du discours. La femme est inférieure à l'homme pour la force du corps, de l'esprit et de l'âme : voilà son premier point. Le mariage n'est pas une alliance entre égaux, mais une hiérarchie : voilà son second point. S'il y a de nos jours tant d'unions malheureuses, c'est la faute de la femme, réfractaire et insubordonnée: voilà son troisième point. J'ai hâte de reconnaître, pour être véridiquc, qu'il n'a pas non plus épargné trop les hommes ; les hommes ! qui, par leur complaisance et leurs folles idées, sont les provocateurs et les complices « des égarements du sexe et de la subversion du sacrement. » Les hommes, ces esprits forts et ces idéologues, qui rêvent pour les femmes une éducation « transcendante, » comme il les a criblés d'une grêle épaisse de traits ! Il a môme feint de croire que ces fous d'utopistes, ces é-man-ci-pa-teurs, comme il a prononcé, en détaillant le mot syllabe par syllabe, demandent formellement que les femmes soient avocats, médecins, banquiers, fonctionnaires publics et académiciens, et il a foudroyé ces imaginations avec un bon sens véhément et rustique qui aurait fait envie au bonhomme Chrysale. Mais les plus rudes coups ont été pour les femmes. Il ne leur a fait grâce d'aucun de leurs défauts ni même d'aucune de leurs vertus. Il n'y en a pas une, pas même la charité, sous laquelle il n'ait vu passer la pointe de l'orgueil. Les bals de bienfaisance, les concerts, les ventes, les loteries pour les
pauvres, stratagèmes spirituels de la mondanité ! On eût dit que les femmes inventent les indigents, les orphelins et les infirmes pour chanter et danser l'hiver à leur profit. Ce n'était plus Ghrysale qui parlait, c'était La Rochefoucauld. J'aime médiocrement l'auteur des Maximes, croyant soulever le masque d« toutes les vertus, et disant à chacune, k l'héroïsme même : Tu t'appelles l'égoïsme. Toutefois je l'excuse; c'est le divertissement d'un misanthrope sexagénaire cloué sur son fauteuil et diffamant le monde entre deux accès de goutte. Mais s'il quitte son fauteuil pour monter dans la chaire chrétienne, je ne puis plus excuser ce plaisir qu*il paraît prendre à découvrir le mal à la place du bien : cela est d'un philosophe, non d'un prédicateur, qui doit aimer l'humanité et souffrir intérieurement des vices qu'il censure. Et à supposer même, me disais-je à part moi, que, sous cette charité des femmes qu'on accuse, se cachent vraiment l'orgueil et l'amour du plaisir, ne vous plaignez qu'à demi quand l'orgueil et l'amour du plaisir font les affaires de la charité, quand des petites passions on tire de bonnes œuvres, quand le diable est forcé de bâtir des églises. C'est autant de pris sur l'ennemi. Ainsi parlais-je tout bas; et je suis bien sûr qu'à l'issue du sermon, plus d'une de ces dames, qui ont coutume d'argumenter contre l'orateur, lui aura envoyé une bonne protestation. En attendant, il n'a pas moins conclu que, par la faute des femmes, le mariage tombe en ruine, que le nombre des unions légales diminue sen^ siblement, ce qui m'a semblé alarmant pour les jeunes fdles à marier; que le nombre des naissances décroît également, ce qui m'a paru de sinistre augure pour la durée du genre humain ; enfin il a menacé les femmes de la colère du Seigneur si elles ne s'amendent pas, et
il a torminé, à la manière classique, en leur montrant l'enfer dans le lointain, non pas l'enlcr moderne et philosophique, où. l'âme seule pûtit, privée pour toujours de la vue de Dieu, mais l'antique Géhenne, l'enfer où le corps brûle, et tel qu'on ne le décrit plus que dans les départements.
A quelques jours de là, sur l'autre rive de la Seine, entre Saint-Philippe-du-Uoule et Saint-Vincent-de- Paul, j'ai entendu un second sermon sur le mariage. Celle fois le prédicateur est un peu plus jeune, il a l'œil spirituel, la voix douce, le geste insinuant, la diction agréable et ileurie. Il paraît connaître le monde autrement que par les traités de séminaires. Il sait le fin des choses, et il met à les dire de la grâce et du tour. Il glisse çà et là une comparaison ingénieuse; il plaisante discrètement, avec un visage grave ; il trace même des portraits, comme faisait parfois Bourdîtloue, et l'on cherche mentalement qui peuvent être les originaux : cela éveille la curiosité, et même la malice. On voit dans l'auditoire les regards se chercher, se mettre d'intelligence; aux jolis endroits il circule dans l'air de petits frémissements qui sont les bravos des églises. Saint Jérôme écrivait à Népotien : « Quand vous prêcherez dans la chaire, que les larmes de vos auditeurs soient votre louange. » Notre prédicateur ne fait pleurer personne : c'est le sourire de ses auditeurs -qui est la louange, saint Jérôme dirait la critique de ses sermons.
Il avait choisi pour texte la parole de saint Paul : Le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle. Et, prenant le mot infidèle non pas uniquement dans le sens religieux, pour signifier l'absence de la foi chrétienne, ni dans le sens mondain, pour signifier l'absence de la foi conjugale, il a compris sous le nom d'infidélité tous
les vices des maris qui pervertissent le mariage. Lui aussi, il affirme que le mariage est en décadence, et que la société chancelle sur sa base; mais il n'accuse pas les femmes, il n'accuse que les maris : c'est la différence des deux rives. J'imagine qu'avant de monter en chaire il avait lu un livre conçu dans le même esprit que son sermon et intitulé : Les Épreuves du mariage. C'est un petit volume qui fait partie de la Bibliothèque d'une femme chrétienne. L'auteur y passe en revue les principales espèces de mauvais maris qu'une femme peut avoir. Il y en a seize : les maris incrédules, les maris infidèles (au sens mondain), les maris jaloux, les maris malades imaginaires, les maris artistes, les maris joueurs, les maris ennuyés, etc. Quand on a épuisé les seize catégories dont chacune donne lieu à un chapitre spécial, on cherche naturellement un dix-septième chapitre sur une dix-septième espèce de maris, sur les bons, qui doivent, après tout, avoir leur place quelque part. Vain espoir ! Il y a bien un dix-septième chapitre; mais il est intitulé le Veuvage. Placé là, comme il l'est, à la fin des épreuves, comme compensation des seize catégories, il a l'air d'un Te Deum; c'est le cantique de délivrance après la captivité d'Egypte. Des bons maris ! est-ce qu'il en existe ? C'est un point acquis à la science qu'il n'y a plus de choix qu'entre les mauvais et les pires; et le prédicateur dont je parle est sans doute de cet avis, car il n'a pas été plus question des bons maris dans son sermon que dans la Bibliothèque d'une femme chrétienne. Gela m'a un peu ému, je l'avoue, pour l'honneur des hommes mariés; car enfin il y en a qui ne tombent dans aucune des seize catégories, ou qui, même en y tombant, ne sont pas si terribles. Il y en a qui aiment leurs femmes et ne sont pas jaloux, qui aiment le monde et ne sont pas infi-
dèles, qui aiment le whist cl ne sont pas joueurs, qui aiment la mub>ique et les musiciens et ne sont pas amoureux des filles d'Opéra '. Il y a des maris incrédules qui laissent à leurs femmes la parfaite liberté d'être de bonnes chrétiennes et qui les rendent heureuses avec leur philosophie, mieux que d'autres avec leur dévotion. Il y en a qui les laissent, sans regret et sans crainte, lire ces petits livres, écouter ces sermons, où l'on dépeint les hommes sous de si laides couleurs, et qui, sans discuter, les réfutent simplement par leur tendre aflection, leur loyauté visible et le profond respect des croyances de leurs femmes. Ce sont là, en eflel, d'excellents arguments qui déconcertent un peu les femmes des incrédules, lorsqu'elles reviennent du sermon au logis, la mémoire toute pleine d'objections formidables contre les maris voltairiens, et qu'elles trouvent ces braves gens travaillant de leur mieux pour le bien du ménage, comme s'ils étaient des modèles de foi ! Il faut bien se radoucir et leur tendre la main. Aussi notre orateur, qui est un homme prudent, enseignait à ses ouailles la manière de s'y prendre pour ramener pas à pas tous ces philosophes à la religion, par de petits chemins sans épines. A chaque instant les mots conciliants d'adresse, de précaution, de transactions, de ménagements revenaient sur ses lèvres pleines de persuasion. Combattez, disait-il, sans paraître combattre; exigez peu pour obtenir davantage, et n'oubliez pas le mot de saint Paul : Cinn infirmor, potenssum : C'est ma faiblesse qui fait ma force. Tournez les difficultés. Un mari est incrédule? Si sa femme
' « Des rapports fréquents avec des personne s consacrées par position à la culture des arts entraînent ordinairement dans des dépenses de toute espèce. La vertu n'est pas le côté brillant des femmes de cette société. » Épreuves du mariage, p. 235.
est habile, elle ne discute pas, de peur d'avoir raison, ce serait pis que d'avoir tort; mais elle lui insinue doucement, en causant, que l'incrédulité est mal vue dans le monde; qu'étant de mauvais exemple, elle est de mauvais ton; qu'elle peut nuire parfois; enfin l'art est de mettre aux prises les fausses opinions et les vrais intérêts. De même pour le reste. Un mari trompe sa femme? Si elle a quelque adresse, elle évite les éclats; elle est calme, contenue; elle est digne surtout, pour qu'on l'estime, pour qu'on la plaigne, pour mettre de son côté l'opinion comme le droit, et laisser toute la faute à celui qui l'a faite. Un mari est jaloux? Une femme d'esprit lui fait bien vite sentir avec délicatesse que la jalousie n'est pas seulement un supplice pour elle, mais un ridicule pour lui, et que pour y tomber il a trop d'amour-propre et d'estime de soi. Est-ce un mari blasé ? elle le rend amusable, et devient peu à peu madame de Maintenon. Est-il vain, ambitieux? Elle a des ménagements pour cette vanité, elle a de bons avis pour cette ambition : elle s'en sert comme de fils qu'elle tient d'une main légère... Et c'est là justement que paraît le défaut de cette morale charmante, dont les seuls profanes peuvent se contenter ; elle ressemble trop à de la politique; elle tient un trop grand compte de l'opinion du monde; elle donne trop au devoir la forme de l'habileté; elle remplace la conscience par la diplomatie; elle n'inspire pas aux femmes ce qu'elles n'ont pas assez : l'esprit de simplicité et de résignation; elle leur conmiunique ce qu'elles ont déjà trop : l'esprit de finesse et de domination. Je n'aime pas La Rochefoucauld dans la chaire chrétienne; j'aime encore moins Machiavel, même Machiavel sanctifié par les bonnes intentions, purifié et orné à l'usage du Paris mondain de la rive
droite, des auditoires brillants et des chapelles dorées. Je ne sais si le mariage est en décadence, et j'hésite à le croire; ce qui me paraît cerLiin, c'est qu'étant exceptés les talents qui doivent l'être, l'éloquence sacrée n'est pas en progrès. « Le discours chrétien est devenu un spectacle, » un spectacle où personne n'agit chrétiennement, ni celui qui le donne, ni ceux qui le regardent. «L'orateur plaît aux uns, déplaît aux autres, et convient avec tous en une chose : que comme il ne cherche pas à les rendre meilleurs, ils ne pensent pas aussi k le devenir. » Ainsi parlait La Rruyère au dix-septième siècle, l'âge d'or de la chaire. Que penserait-il aujourd'hui ?
G avril 1858,
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