‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 40 sur 72 · DE L'OISIVETÉ DES CLASSES RICHES · texte numérisé non relu

DE L'OISIVETÉ DES CLASSES RICHES

Il paraît que, sans s'en douter, la France descend avec rapidité la pente de la décadence. C'est un savant médecin, le docteur Bonnet, membre de l'Académie de Lyon et correspondant de l'Institut, qui pousse le cri d'alarme. Dans une brochure pleine de bonnes intentions et de sages idées il dénonce l'oisiveté des classes riches comme « une cause de démoralisation pour la jeunesse, de décadence pour les familles et d'abaissement pour le pays. » D'autres voix que celle du docteur Bonnet ont déjà rendu les familles riches et oisives responsables des malheurs du temps : «Tant que les héritiers des grandes races françaises se dévoueront à ne rien faire et se consoleront de tout par les divertissements..., il n'y aura rien à espérer pour notre pays. » Ainsi parlait il y a quelques années un éloquent évêque, M. Dupanloup, dans son livre libéral sur l'éducation. Le docteur Bonnet ne s'adresse pas seulement aux héritiers des grandes races, mais aux fils de la bourgeoisie, à tous les oisifs riches, patriciens ou non, et leur dit nettement : Nous ne valons pas nos pères, et c'est votre faute.

Valons-nous moins ou plus que ces fameux pères dont on parle toujours? question difficile à résoudre et môme à bien poser; je dirai plus loin pourquoi. Avant tout je demande : Qu'appelle-t-on l'oisiveté des classes riches? Est-ce donc un mal nouveau ou toujours

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s*aggravant, pour qu'il nous précipite au-dessous de nos aïeux? L'oisiveté des classes riches est un des plus vieux maux de la société. Il tient à deux grandes causes : l'une qui est la nature, l'autre qui est le préjugé. La nature a fait l'homme enclin à la paresse. Ne disons pas avec Job : L'homme est né pour travailler, comme l'oiseau pour voler. Voler, c'est la vocation de l'oiseau; travailler, c'est le châtiment de l'homme. Il travaille, non par goût, mais par nécessité, et quand il peut ne rien faire, volontiers il ne fait rien. Aux yeux du préjugé, l'oisiveté a été longtemps un des signes et même un des devoirs de la noblesse. De là, chez les anciens, l'idée que tout travail lucratif était indigne d'un homme libre. De là, dans la vieille France, la coutume qui interdisait aux gentilshommes toute profession, excepté celle des armes, sous peine de déroger. Mais le penchant naturel des hommes à la paresse est de plus en plus combattu, même par l'opinion. Il y a encore des fainéants ; il n'y en a plus qui se vantent de l'ôtre. Grand progrès, que cette pudeur de l'oisiveté moderne ! Elle prouve combien l'idée du travail s'est ennoblie, combien le préjugé s'est affaibli dans la société. Sauf quelques gentillâtres qui croient devoir à leurs ancêtres d'être parfaitement inutiles aux autres et à eux-mêmes," les oisifs qui surnagent aujourd'hui sont plutôt des oisifs de paresse que des oisifs de vanité. Ceux-ci ont disparu avec le préjugé : ceux-là ne disparaîtront pas si vite ni tout à fait, parce qu'un instinct naturel est plus tenace qu'une opinion, mais ils diminueront pour mille raisons diverses : la division des héritages, l'avilissement de l'or, renchérissement de la vie, et aussi cette salutaire défiance de la stabilité des plus solides fortunes, qui est l'enseignement de nos révolutions. En attendant, les oisifs de paresse existent encore à

Paris et en province, comme ils ont toujours existé, et sans que les traits saillants de leur physionomie aient été sensiblement modifiés par le temps. Prenez dans La Bruyère le caractère des Saunions, des Crispins ou des Narcisses ; changez-y quelques mots : au lieu de se promener sur la plaine ou sur le cours ; qu'ils chevauchent au bois de Boulogne ; au lieu du reversi, qu'ils jouent à la bouillotte ; au lieu des Historiettes de Barbin, qu'ils lisent Madame Bovary^ ou même ne lisent rien; au lieu d'un «régal pour Élamire, » qu'ils donnent un souper à Amanda, et vous avez, des pieds jusqu'à la tête, le portrait d'un oisif parisien de 1858. Le siècle des Saunions, des Crispins, des Narcisses, n'en était pas moins le grand siècle. Si, comme on le prétend, le nôtre se rapetisse, ce n'est pas exclusive-ment la faute des gens qui ne font rien : ceux qui font quelque chose ne sont pas sans reproche. Mais, j'y consens de bon cœur, ne récriminons pas, et cherchons plutôt, avec le docteur Bonnet, des remèdes efficaces à l'oisiveté des riches. Que les fils de famille cultivent plus qu'ils ne font les lettres, les sciences, les arts : il y a toujours des places vacantes de grands poètes, de grands philosophes, de grands mathéraaticiens, de grands artistes, à prendre dans la société. Le docteur Bonnet demande qu'on les prenne, et j'appuie sa motion. Que les fils de famille visitent l'Angleterre et les autres pays; qu'ils rapportent en France des procédés et des instruments nouveaux de culture; qu'ils améliorent la race chevaline ; qu'ils acclimatent des animaux étrangers ; le docteur Bonnet le souhaite avec ardeur, et je m'associe à son vœu. Qu'ils entrent dans les professions libérales, dans l'industrie, dans le commerce; qu'ils se fassent médecins, avocats, fabricants; le docteur Bonnet les y convie, et je n'ai garde de le coii-

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tredirc. Mais l'entreprenant docteur ne s'arrûte pas là : il postule pour eux des fonctions publiques ; il les pousse aux ein])lois; il a l'air de penser que tout irait bien mieiLX si les jeunes gentilslioinmes et les riches bourgeois disputaient à l'envi les places salariées aux capacités sans fortune, et si le nombre des fonctionnaires et des fonctions, des candidats et des surnuméraires, se multipliait à vue d'œil sous la main du gouvernement. Ici je me sépare du docteiu- IJonnet. Les fonctions publiques sont de nobles emplois du temps et du talent. On y rend des services, d'autant plus méritoires qu'ils sont en général médiocrement rétribués et même quelquefois méconnus. Le bon fonctionnaire, j'entends par ce mot l'honnête homme qui fait son devoir, non pour plaire à son ch<^f, mais par respect pour sa conscience et par dévouement à son pays, est, avec le bon prêtre, un des hommes sur la lene qui réalisent le mieux l'idée de la vertu. Ce genre d'hommes vertueux est peut-tMre moins rare en Franco qu'ailleurs : il est rare partout. On a beaucoup inédit dans tous les temps de ce qu'on nomme aujourd'hui <( l'esprit fonctionnaire. » C'est ce que les anciens peintres satiriques de notre société définissaient rudement : un mélange de discipline souple, qui se plie aux offices de la servilité, et d'ardente convoitise qui fermente en intrigues. Voyez dans les moralistes et dans les auteurs comiques la peinture malveillante des gens en place : ils sont non-seulement les humbles serviteurs de cette personne abstraite qu'on appelle l'État, mais les serviteurs bien plus humbles encore des personnes concrètes de leurs supéneurs, échelonnés au loin entre l'État et eux. On nous les représente n'ayant qu'une pensée, toujours fixe, en éveil : celle de l'avancement; l'œil et l'oreille au guet, dis-

posant en secret leurs pièces et leurs machines, en un mot, cheminant comme une montre marche, de façon qu'on ne voie que le pas qu'ils ont fait, et non point les ressorts qui le leur ont fait faire. Voilà comme jadis la malice française s'égayait aux dépens des possesseurs d'emplois. Le fonctionnaire moderne, je m'empresse de le dire, ne ressemble pas complètement à ces types de l'ancienne comédie; toutefois il lui en reste encore quelques petites parties, sans doute inséparables de la situation. Il aime encore l'avancement, avec moins de fougue, je veux bien le penser; il est encore flexible sous les puissantes mains de la hiérarchie; mais son trait distinctif, c'est la permanence de son attachement à la personne abstraite dont je parlais plus haut, à celle de l'État, de l'État inamovible, immortel, et toujours debout sur les ruines des gouvernements successivement écroulés. La conséquence directe de ce tempérament du fonctionnaire moderne, c'est la prédominancej en lui du zèle officiel sur les autres sentiments, du dévouement voulu à Tordre établi sur l'indépendance spontanée du caractère, pour tout dire en un mot, du fonctionnaire sur l'homme. Et d'ailleurs une idée se propage de plus en plus qui n'est pas la plus propre à forlifier en lui la liberté, même spéculative, des opinions, à savoir, qu'il n'est pas conforme à la sage discipline et k la saine raison de penser par soi-même et de dire ce qu'on pense quand on vit par l'État du salaire qu'il donne; sinon l'État peyerait de ses propres deniers les objections possibles et l'opposition des opinions libres, ce qui serait le comble de la bénignité; d'où il suit logiquement que le bon fonctionnaire n'a pas le droit d'être libre, puisqu'il est appointé, et ne s'appartient plus, puisqu'il appartient au budget. Je ne discute

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pas celte théorie, développée récemment par quelques publicistes pénétrés des vertus du principe d'autorité. Je l'expose seulement, et pour être complet j'en indique en peu de mots le meilleur argument. Dans les temps où l'opposition est un des ressorts réguliers de la machine politique, et où ceux qui le manient comptent, au même titre que les auxiliaires du gouvernement, parmi les ouvriers de la tâche commune, le fonctionnaire, même d'opinion dissidente, peut être un bon fonctionnaire. Dans les temps où le mécanisme de l'État se trouve simplifié, où le ressort du gouvernement tient lieu de presque tous les autres, et joue seul à son aise dans sa toute-puissance, l'opposition ne pourrait être qu'un rouage parasite, aux soubresauts hasardeux, et le bon fonctionnaire, c'est l'instrument docile de la pensée maîtresse qui meut tout l'appareil ; comme disait Tacite : Instrumentitm regni. Voilà en réalité la théorie tout entière , et , encore une fois, je ne la discute pas. J'en conclus seulement, contre le docteur Bonnet, que puisque les fonctions publiques peuvent être assujetties, par la logique des choses, à une sorte d'orthodoxie politique qui fait comme partie des devoirs de la charge, il n'est pas opportun de pousser aux emplois les classes que leur situation a faites indépendantes. La discipline, le zèle sont de belles qualités, désirables chez un peuple dans une certaine mesure. L'indépendance de l'esprit et celle du caractère sont aussi d'excellents dons de nature qui, dans une grande nation, doivent être représentés. Ce sont des forces sociales qui ne trouvent pas toujours leur emploi naturel quand les institutions ne s'y prêtent qu'à demi; mais dans ce cas-là môme elles forment contre-poids; et dans l'intérêt de l'équilibre général il est toujours utile qu'en regard

de la masse compacte des fonctionnaires publics il existe une classe de personnes sans fonctions. Et comme jamais l'État n'a été plus puissant, ni plus étendu le champ de son action, ce qu'il faut souhaiter pour que les forces sociales soient plus également réparties, c'est de voir se grossir non l'armée disciplinée des fonctionnaires publics, mais le corps de réserve des hommes indépendants; sinon tout équilibre achèverait de se rompre; la France ne serait plus qu'une administration; l'idéal militaire, si cher au génie russe, se substituerait à l'idéal civil, jusqu'ici préféré par la race française. Et voilà pourquoi, malgré tous les inconvénients connus de l'oisiveté, le docteur Bonnet nous propose une mauvaise affaire en voulant nous faire troquer un oisif de moins contre un fonctionnaire de plus. Si nous sommes menacés d'une prochaine décadence, et je n'en suis pas convaincu, grâce à Dieu; ce n'est pas parce que l'État manque de serviteurs, ni qu'ils le servent trop peu;, ce serait plutôt parce qu'ils surabondent et qu'ils le servent trop. Décadence, progrès, deux mots vastes et profonds, sous lesquels tiennent ensemble une si grande foule d'idées, que lorsqu'on les prononce on a peine à s'entendre. Vous parlez de progrès à un homme de lettres, un bon et pieux classique. Il sourit tristement, lève les yeux au ciel et répond en trois mots : Corneille ! Molière! BossuetI Vous parlez de décadence à un industriel; il hausse les épaules et vous montre la locomotive qui fend l'air et les fils éloquents du télégraphe électrique. L'un n'a pensé qu'à la littérature, l'autre qu'à l'industrie, et chacun a tranché une question générale d'après une seule vue spéciale, exclusive. On la tranche quelquefois , bien plus étroitement encore, en se prenant soi-même pour mesure des

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