‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 4 sur 72 · VI NOTICE · texte numérisé non relu

VI NOTICE

son avenir. Il restait seul avec sa mère et avec une sœur qui était pour lui une autre mère. Quoique les affaires de la famille eussent été laissées en bon ordre par son père, il avait trop de raison et trop de cœur pour ne pas sentir, dans la situation nouvelle où il se trouvait, qu'il ferait bien de prendre un état dont le stage ne fût pas trop long, ni la préparation trop onéreuse aux siens. Ses maîtres l'encourageaient d'ailleurs à embrasser une profession à laquelle il semblait appelé par sa forte instruction classique et par ses succès universitaires. Il suivit leur conseil et ne quitta le collège que pour entrer à l'École normale.

Le 5 novembre 1841 il y fut admis le second. Les trois années qu'il passa dans cette célèbre école qui, de nos jours, a donné à la littérature tant d'hommes de talent, achevèrent de mûrir son esprit. Là, comme au collège, comme plus tard dans le monde, il sut non-seulement se distinguer, mais se faire aimer. Ses camarades de l'École sont venus pleurer sur sa tombe; car ces amitiés de sa première jeunesse l'avaient fidèlement suivi dans toute sa vie. Mais ils ne l'ont pas regretté plus amèrement que ses maîtres. L'ancien directeur de l'École normale, M. Dubois, pourrait le dire. Qui mieux que ce juge délicat appréciait les travaux de Rigault? Qui savait mieux combien l'homme était supérieur encore à l'écrivain et méritait toute la sympathie des gens de cœur ?

En sortant de l'École, Rigault eut une supériorité marquée sur ses concurrents. Il avait obtenu le premier rang dans les épreuves de la licence; il fut aussi reçu le premier au concours de l'agrégation des classes de lettres en 1844. Il arrive souvent que les jeunes professeurs, qui dans ces difficiles examens se font ainsi remarquer, se trouvent désignés par là au choix de l'administration pour une chaire de rhétorique dans un collège de province. Celle du collège royal de Gaen lui fut confiée. Il avait alors vingt-trois ans. Je ne dirai pas qu'il fut déjà tel que nous l'avons vu depuis; mais il annonçait tout ce qu'il pourrait devenir un jour. Un homme de beaucoup d'esprit et de sagacité, M. Ozaneaux, inspecteur général de l'Université, fit, dans ce temps, après avoir inspecté

SIR IIIPPOLYTE RIGALLT. VU

la classe de Rigault, un pronostic sur son avenir, qui a été justidi' de point en point.

L'année suivante, Higault, qui s'était trop fait distinguer pour ne pas être appelé à Paris, fut chargé d'une classe à (Jharlemagne. Il n'y avait pas alors de jeune membre du corps enseignant qui eût une réputation de talent mieux établie. Aussi ne lut-il pas oublié, au mois de décembre 18i6,dans le premier arrêté de nominations à l'École d'Athènes, que, par une si heureuse et si noble inspiration, M. de Salvandy venait de créer*. Rigault avait lui-même beaucoup désiré être porté sur cette liste avec l'élite de ses jeunes collègues; car il eut toujours la généreuse ambition de développer son esprit et ses connaissances. La pensée aussi d'un voyage lointain souriait à sa vive imagination, surtout d'un voyage dans ce pays de Grèce qui sera toujours une patrie pour les esprits doués comme le sien. Nul n'était plus digne d'aller éveiller les abeilles sur Vflymette, et de s'écrier comme Fénelon, qui au même âge avait fait le même rêve : « Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir, avec les plus curieux monuments, l'esprit même de l'antiquité. » Mais pour lui non plus ce rêve de la Grèce ne se réalisa point.

1) avait été décidé qu'il se rendrait à Athènes au mois de février 1847. Cependant son enseignement au collège Charlemagne était si justement apprécié, qu'on désira l'y garder jusqu'à la fin de l'année scolaire, et que ce retard, sollicité du ministre, fut imposé à l'impatience de Rigault. Mais pour avoir été différé, le voyage d'Athènes allait se trouver définitivement rompu. Et plus tard il dut lui paraître que ce jour, où sa résolution avait été ajournée, avait changé tout son avenir et préparé un autre cours à sa destinée. S'il fût parti pour la Grèce au moment fixé, il eiît parcouru régulièrement sa carrière universitaire. Il fût revenu d'Athènes, deux ou trois ans après, avec de nouveaux titres et de nouveaux succès pour être sans doute appelé à une chaire de faculté en

* Le 11 septembre 1846.

Page 1