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choses, et alors, si l'on dit : Le monde est en progrès, on veut dire simplement : Je suis encore vert; je me porte à merveille; j'ai du sens, de l'esprit, des amis, et du bien au soleil, avec l'art d'en jouir : mon siècle est un grand siècle. Si l'on dit au contraire : Tout va de mal en pis, traduisez à l'instant : J'ai passé la soixantaine; je n'ai plus d'illusions, non plus que de cheveux, point d'argent, point de terres; j'ai des nerfs délicats et un vieux fonds d'ennui qui me prouve clairement qu'on ne s'amuse plus en France comme autrefois; j'ai de mauvais yeux qui ont grand'peine h lire et qui m'affirment chaque jour (pi'il n'existe plus de bons écrivains; j'ai une oreille dure qui m'avertit, hélas! que la bonne musique s'en va comme le reste. C'est ainsi que l'on juge de la santé du genre humain en se tâlant le pouls.
Quant h moi, j'ai un faible, je l'avoue, pour la cause du progrés; j'y crois, même aujourd'hui, et je me sens au cœur un bon sentiment pour quiconque me fournit un argument nouveau capable de faire aimer l'espèce humaine et estimer la vie. Aussi je rends mille grâces à deux écrivains, MM. Frédéric Lock et Couly d'Aragon, qui viennent de publier le recueil des rapports lus dans l'Académie française sur les actes de verlu qui ont mérité le prixMoutyon : deux volumes où il n'est question, pendant huit cents pages, que de bienftiisance, de courage, de dévouement, de sacrifices, où Ton trouve un héros ou une sainte par page ! un admirable cours de morale en action, empruntée à l'histoire privée de la France depuis cinquante ans ! C'est à réconcilier avec les temps modernes les plus pessimistes octogénaires, et à donner l'espoir que notre pauvre siècle aura l'air d'un grand siècle aux yeux attendris de nos arrière-neveux.
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L'idée du prix de vertu est une idée philosophique et ne me semble pas plus mauvaise pour cela. Voltaire, dans Zadig. suppose que tous les cinq ans le roi de Babylone, par la main de ses mages, récompense d'une coupe d'or celui de ses sujets qui a fait la plus belle action. M. de Montyon, élève de la philosophie du dix-huitième siècle, a pris le rôle du roi de Babylone et donné celui des mages aux membres de l'Institut : rôles irréprochables, quoi qu'on ait pu penser. On a dit que les hommes, quand ils se font les arbitres et les rémunérateurs de la vertu, usurpent le droit de Dieu, qui seul connaît le fond du cœur. Mais c'est de Dieu lui-môme que les hommes ont reçu la conscience qui juge, et le jugement sincère de la conscience humaine n'est qu'un hommage rendu à son divin auteur. On a dit encore que le désintéressement étant l'essence de la vertu, la rémunérer c'est la détruire. C'est une crainte mal fondée. La vertu récompensée ne risquera jamais de devenir une profession. Sans être un moraliste, on peut préméditer de faire une comédie suffisamment honnête pour obtenir la prime académique promise aux pièces de théâtre morales et applaudies. Mais les bonnes actions ne se font pas ainsi, avec l'arrière-pensée d'une récompense prévue. Quand on combine un drame, on peut avoir son but, solide et lucratif, en mettant de belles pensées dans la bouche d'honnêtes gens, et en laissant à la vertu les honneurs du cinquième acte. Mais lorsqu'on voit tomber quelqu'un dans la rivière, on ne songe pas d'abord à M. de Montyon, et l'on ne se dit pas, en se jetant dans l'eau : Voici l'occasion de gagner un prix à la nage. On sauve l'homme qui se noie, et celui qui le sauve ne se doute même pas, la plupart du temps, qu'il y a eu jadis un M. de Montyon et qu'il
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y a encore une académie; et quand le maire de la commune et le curé de la paroisse recommandent le héros à l'Institut de France et le font couronner pour sa belle action, le héros, qui presque toujours est un l)rave homme bien simple, serait plutôt capable de se jeter à l'eau une seconde fois que d'expliquer nettement ce que c'est que l'Institut, et M. de Montyon, et les prix de vertu, et môme la vertu.
La preuve que les récompenses données aux belles actions -ne changent pas la vertu en une branche d'industrie, c'est le petit nombre des candidats aux prix de l'Institut. La moyenne par an est environ d'une centaine. Cent candidats, c'est peu; ce n'est pas un et demi par département ; il n'est pas de carrière qui soit moins encombrée que celle de héros. Sur ces cent prétendants, il n'y en a guère qu'une vingtaine qui obtiennent la couronne, et, sur ces vingt élus, les deux tiers sont des femmes. Il est presque impoli de vouloir expliquer une supériorité qui semble naturelle : l'explication, du reste, se présente d'elle-même. Aux yeux de l'Académie qui juge et récompense la vertu, ce n'est pas seulement un trait accidentel de courage ou de dévouement ; c'est encore et surtout la continuité de l'effort, la persévérance dans le sacrifice, l'habitude de l'abnégation. Il n'y a guère de Français si mal doué qui ne puisse être un héros pendant un petit quart d'heure, et une belle action, c'est tout comme un sonnet : cela ne demande pas plus d'un quart d'heure à faire. L'héroïsme soutenu, la constance des patients et courageux efforts, le labeur des longs dévouements, voilà non plus le sonnet, mais le vrai poëme de la vertu, celui qui mérite la plus glorieuse couronne, et celui que les femmes excellent à composer. Les hommes sont moins capables de ces
bienfaits qui durent. Us savent se jeter dans l'eau ou dans le feu,^ plonger dans des abîmes, courir sur des toits qui s'écroulent : tout ce qui demande l'intrépidité de l'âme et la force du corps. Mais rester attaché chaque jour et chaque heure à la consommation d'un même dévouement; y consacrer ses veilles, son travail, sa pensée, toutes les forces de sa vie; renouveler sans cesse et sans cesse épancher, comme une source inépuisable, la tendresse et la pitié de son cœur : voilà le privilège et l'excellence des femmes.
A qui donner le prix? Au cœur, si l'on m'en croit,
dit la Fontaine à la fin d'une fable où il compare entre eux les actes de dévouement de quatre amis fidèles. Le bonhomme a raison, et son jugement est devenu la règle de ses sages confrères de l'Académie française, et c'est ce qui explique comment le sexe fort n'a que le tiers des prix de vertu.
Ma seule objection contre les prix Montyon, c'est qu'il n'y en a pas pour les riches. Je sais toutes les beautés de la vertu des pauvres. Donner le peu qu'on a à celui qui n'a rien; laisser tomber dans sa main la pièce de monnaie ou le morceau de pain fruit du labeur de la journée, rien n'égale cette charité sublime de la misère pour la misère; c'est la plus grande gloire de l'humanité, c'est la joie du regard de Dieu. Mais bien user d'une grande fortune, quel art difficile et rare ! et comme la société devrait l'encourager! Il y a parmi nous beaucoup de bonté et beaucoup de richesse, mais l'une n'a pas toujours la science d'employer l'autre pour le plus grand bien de l'humanité. Tout le monde, plus ou moins, sait donner de l'argent : ce n'est que la moitié de l'art d'être charitable : l'aumône secourt la misère, le travail seul peut la pré'
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venir. Il faut savoir donner du travail, cl surtout In donner, en s'ouhliant soi-m6me, sans chercher de profit, ni de plaisir d'orgueil, ni de popularité. Clitophon s'estime le plus hicnfaisant des hommes. Jadis il n'avait rien. On l'a vu toul à coup sortir opulent de je ne sais quelle spéculation, pareil aux marronniers qu'on vient de piauler loul grands autour de la Bourse, qui surprennent les yeux et que personne n'a vus croître. Une fois riche, il s'est fait hàtir une demeure splendide et neuve comme sa fortune. Il l'a meublée magnifiquement; il achète les plus beaux tableaux, il achète les plus beaux livres et il dit : Voyez ma maison, mes meubles, ma galerie et ma bibliothèque. Il se croit le bienfaiteur, le bienfaiteur béni des maçons, des charpentiers, des menuisiers, des ébénistes, des tapissiers, des libraires, même des lettres et des arts, et il n'est que le sien propre. C'est Clitophon qn'aime Clilophon, ce n'est pas le genre humain ; et ce que le genre humain aime en lui, c'est l'argent de Clitojdion. Quand on songe philosophiquement aux belles choses qu'on peut faire avec des millions, on s'écrie malgré soi : Si les philosophes étaient millionnaires, ou si les millionnaires étaient philosophes! Si richesse savait, si pauvreté pouvait! Un poëte en cheveux blancs disait aux jeunes gens qui ne savent pas être jeunes :
Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.
Comme on dirait volontiers aux millionnaires inutiles: Donnez-moi vos millions ! Qui n'a rêvé cent fois qu'il était riche, très-riche? qui n'a fait en esprit le plus admirable emploi de son immense fortune? qui n'a guéri toutes les misères, séché toutes les larmes, éteint le paupérisme, donné des rentes au genre hu-
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main? qui n'a été enfin l'idéal du bon riche, celui qui entrera tout droit au paradis, plus aisément qu'un fil par le trou d'une aiguille; l'ami de tous les Lazares, des Lazares qui se montrent et de ceux qui se cachent, de ceux du village et de la ville, de la rue et de l'atelier; le bon riche dont la charité embrasse l'homme tout entier, son corps, son esprit et son âme , toute la vie humaine, du berceau jusqtfà la tombe; le bon riche, qui... Mais je ne veux pas donner aux millionnaires toutes les excellentes idées dont je me ferai honneur quand je serai devenu millionnaire moimême. Je n*en divulguerai qu'une , parce qu'il y a urgence, et que je ne suis pas encore en mesure de la réaliser. Je voudrais bâtir à mes frais un Prytanée pour les grands hommes malheureux. Les anciens en avaient un, et chez les modernes le besoin s'en fait plus que jamais sentir. S'il y en avait eu un au dixseptième siècle , Corneille , qui ce jour-là n'a pas été le grand Corneille , n'eût pas écrit sa dédicace à Montauron. Depuis lors , l'humanité n'a pas beaucoup changé : l'imagination créatrice n'est pas devenue l'esprit des affaires, ni le génie l'art d'administrer une fortune. Un asile honorable ouvert aux illustres misères épargnerait à tout le monde le spectacle affligeant des hésitations de la générosité publique, et h l'État le parti extrême et presque toujours regrettable d'instituer des majorats. J'admettrais dans mon Prytanée les grands poètes qui auraient eu plus de génie que de prévoyance , les grands artistes qui auraient mieux aimé la gloire que l'argent, les grands ministres sortis pauvres des affaires, les grands philosophes qui porteraient, comme Bias, leur fortune avec eux, et les grands magistrats que les vicissitudes des temps laisseraient sans fortune et sans tache. L'édifice , d'une
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ai'fhiteclure noble et simple, n'aurait pas besoin d'Ctro très-grand. Autour du péristyle, on verrait les statues de tous les malheureux célèbres, et sous leuis pieds, en guise de bas-reliefs, les images sculptées de tous les insulteurs fameux, depuis le Thersile grec jusqu'aux Thersites fran(;ais du dix-neuvième siècle. Enfin, à l'intérieur, j'aurais soin qu'on trouvât une vaste bibliothèque , hospitalière aux grands comme aux petits auteurs. J'avoue qu'en la créant j'ai une arrière-pensée de prudence égoïste. A titre de fondateur de l'établissement, on daignerait m'excuser si, dans un coin obscur, sur le plus humble rayon, je réservais une place pour mes œuvres complètes. Je vais dire pourquoi je me trouverais sage de prendre cette précaution.
M. de Montyon a fait cent fois plus de bien que, la plupart, nous n'en pourrons faire dans cette vie. Son legs aux hôpitaux s'élève à près de quatre millions; ses dons académiques à plus de douze cent mille francs. Sincèrement, je ne prévois pas, ni vous non plus sans doute, pouvoir rivaliser avec de tels bienfaits. Ajoutez, s'il vous plaît, que sa magnificence gardait l'anonyme, et que son testament seul en a révélé les secrets. Enfin, M. de Montyon n'était pas seulement un philanthrope incomparable; c'était un écrivain. Il a fait imprimer des livres, moins connus aujourd'hui que ses bonnes actions. Il a même laissé des manuscrits nombreux. Or, si l'on en croit un grave bibliographe, qui d'ordinaire sait bien ce qu'il affirme, M. Quérard, auteur de la France littéraire^ ces manuscrits, vénérables dépôts des pensées d'une belle âme, gisent au fond d'une malle, et la malle, reléguée dans le grenier d'un hospice, attend qu'un lauréat de M. de Montyon, qui aurait obtenu le prix de gratitude, veuille bien songer
à lui et tourner sa vertu au profit de son bienfaiteur *. Si le fait est exact, le public s'en affligera. Sans doute, on a conclu du soin persévérant qu'a pris M. de Montyon de cacber ses bonnes œuvres, qu'il voulait sincèrement échapper à la gloire, et c'est par déférence pour sa modestie qu'on dérobe ses ouvrages à la publicité. Ce scrupule religieux est peut-être excessif. On pourrait retirer la malle du grenier et les manuscrits de la malle sans effaroucher l'ombre de cet homme de bien. L'administration des hospices, légataire, grâce à lui, de quatre millions , céderait volontiers à son cohéritier, l'Institut de France, des papiers dont elle ne semble pas avoir un grand besoin. L'Institut, qui paye chaque année à la mémoire de M. de Montyon un si riche tribut de louanges éloquentes, pourrait accorder une place dans sa bibliothèque à ces monuments précieux, j'allais dire une châsse à ces pieuses reliques. M. de Montyon , qui sans doute y comptait , ne l'a pas demandée par clause de testament. (Que les Montyons futurs soient plus prudents que lui !) Mais il ne saurait l'attendre plus longtemps. L'homme qui a fondé de si nobles récompenses doit obtenir toutes celles qu'on peut lui décerner, et l'illustre compagnie, comblée de ses dons, se félicitera de donner, par ce témoignage désirable de sa reconnaissance, l'exemple d'une des belles vertus qu'elle a l'honneur de couronner.
' Voir la notice biographique placée par MM. Lock el Goulv d'Aragon au comuiencemcnl de leur recueil.
15 avril 1858.