DU SENTIMENT DE LA NATIKE
11 s'est rencontré de grands écrivains qui, au lieu de regarder la nature dans les livres composés avant eux et de la peindre sur des copies, l'ont contemplée face à face dans sa beauté originale, et nous ont montré un vrai ciel, de vraies eaux, de vraies forêts, de vraies prairies, à la place des décors dont un art convenu étalait le vernis de plus en plus fané. Puis la lillérature a peuplé peu à peu son nouveau domaine : elle venait de retrouver le paysage; elle y a introduit toutes sortes d'animaux autrefois dédaignés par la pruderie du bel esprit et qu'une plume bienséante eût rougi de nommer. La description moderne, plus hardie et plus vraie, les a réhabilités les uns après les autres; les vaches et les bœufs ont reparu avec honneur dans les grands pâturages; on leur a môme prêté des airs de philosophes, des postures pensives, dont ces excellentes bétes peuvent très-bien se passer. Les canards, à leur tour, se sont trouvés à la mode et se jouent à l'envi, dans tous les romans, dans toutes les idylles, sur une mare éclairée d'un rayon de soleil. Le quadrupède même, jusqu'ici réputé l'un des moins pittoresques, celui que gardent Euméc dans Homère et l'enfant prodigue dans l'Écriture sainte, est en train de devenir un des ornements préférés du paysage moderne , et notre ami M. Taine a lait des petits cochons roses des Pyrénées une peinture si frétillante que les voilà classés parmi les animaux tout à fait littéraires (à telles enseignes qu'il y a trois jours à peine un récent ecclésiastique , M. Roux-Lavergne, autrefois grand admirateur de ce bon M. Marat et de ce bon M. de Robespierre, maintenant grand ami de M. de Cassagnac, de M. Veuillot et du principe d'autorité, a. comparé familièrement aux épicuriens à quatre pattes, décrits par M. Taine, les rédacteurs du
Journal des Débats). Mais, ne l'oublions pas, cette vogue nouvelle des arbres, du gazon, des bêtes de basse-cour et des choses rustiques, c'est un effet des lettres. Nous autres Français, nous sommes avant tout, comme disait Fourier, de purs civilisés, des hommes de salon, et non des hommes des champs; et quand nous revenons à la simple nature, c'est par les sentiers poétiques de la littérature et des arts, et il faut que la muse nous mène par la main. Une fois les beaux esprits entrés dans cette voie, tout le reste veut suivre, par imitation et par vanité. La nature devient de bonne compagnie; c'est, sinon une vertu, du moins une distinction de s'éprendre des champs. On craindrait de passer pour un indifférent aux belles habitudes, pour une âme grossière et fermée aux pures délices, si l'on ne semblait pris d'une douce langueur en parlant du sainfoin, de l'odeur des étables et des troupeaux bêlants; et il fimtàun galant homme moins de courage pour affronter les balles de l'ennemi que pour avouer franchement, dans un cercle de femmes, qu'il aime mieux Paris que les champs, les jets d'eaii des Tuileries et le bois de Boulogne que les cascades et les forêts, et le lustre de l'Opéra que le soleil levant. Ce sont là les effets de la littérature.
Voici ceux de la politique. Chez les peuples modernes, a dit Chateaubriand, la politique influe jusque sur les sentiments que la nature inspire. L'amour de la cam])agne n'est jamais plus profond et ne trouve jamais pour s'exprimer d'accents plus émus que dans les temps de crise, d'alarmes publiques, de déchirements, de guerre. Ce qui donne aux beaux vers de Lucrèce sur la paix et la majesté riante de la nature une incomparable beauté, c'est la mélancolie de ce génie sublime, en face du contraste de l'univers physique, réglé par