SUR LE DUEL
Elle ne va pas si loin que le veut Addison , un grand ennemi du duel , qui proposait ce pacte à tous les pères de famille de la Grande-Bretagne ayant des filles à marier : s'engager par serment à refuser pour gendre tout jeune gentleman atteint et convaincu d'avoir pris une part, comme acteur ou témoin, dans un combat singulier. Sanspousser jusque-là l'art de découragei^ la société de Londres demande à tous ses membres la promesse par écrit de ne jamais se battre et de soumettre leurs différends à des juges arbitres qui les règlent à l'amiable et décident des satisfactions pacifiques à donner. Sir Robert Peel disait qu'une pareille société porte au duel un plus rudr coup que toutes les lois du monde. Peut-être disait-il vrai, car à l'empire du préjugé elle n'oppose pas la résistance légale , celle de l'autorité, mais bien la résistance purement volontaire de la liberté et de la raison. Si en France , comme à Londres, l'élite des hommes considérables de tout rang et de toute profession annonçait publiquement la résolution ferme de tenir tète au préjugé, et fondait le club des pacifiques, le duel serait malade. On souhaiterait surtout qu'il y eût parmi les adhérents un grand nombre d'écrivains ; car après les hommes politiques , ce sont les hommes de lettres qui de nos jours se battent le plus. C'est par un motif honorable : ils tiennent à répondre de ce qu'ils ont écrit. Et puis, partant de ce principe trompeur, que le duel est le protecteur de la politesse, ils estiment qu'il existe une alliance naturelle entre les belles-lettres et lui. A mon sens , le jour où tous les journalistes entreraient dans l'association imitée de l'anglais, la presse, que la sollicitude de la loi rend si mesurée, ferait infailliblement un nouveau progrès de réserve et d'urbanité. En prenant l'engagement de ne pas se battre , on pren-
drait implicitement celui de ne blesser l'honneur de personne, et cet engagement, dans les âmes délicates, exercerait plus d'empire que la pensée du duel pour modérer le style ; car les honnêtes gens sont bien moins exposés à commettre une offense quand ^ ils ne peuvent offrir aucune réparation. S'il se trou-' vait des hommes dans la presse française pour qui le parti pris de refuser le duel devînt un stimulant d'ai- ' greur et d'agression ; s'ils aiguisaient leur plume en faisant le serment de ne pas se servir de l'épée, prohibée par l'Évangile; s'ils étaient à la fois provoquants et chrétiens , ils formeraient toujours dans . le monde des lettres une minorité insigne et instructive, et contribueraient même, par l'aversion qu'inspirent la violence et l'injure, au progrès de la politesse, comme dans l'antiquité, les ivrognes de Sparte au progrès de la tempérance.
Par là les écrivains du dix-neuvième siècle répareraient enfin les torts de la littérature française qui, presque de tout temps, a été plus ou moins la complice du duel. Notre littérature a toujours été l'expression des moeurs : elle s'inspire de l'opinion bien plus qu'elle ne la dirige; c'est un miroir plutôt qu'un gouvernail; elle réfléchit même avec une incroyable docilité l'esprit des autres peuples, chaque fois qu'une raison politique ou de mode introduit parmi nous l'influence étrangère. Au dix-septième siècle, en prose et en poésie , nos écrivains ont montré pour le duel une complaisance plus que française. Ne parlons que des genres qui ont le plus d'action sur la société, le théâtre et le roman. On sait la terrible guerre pour-; suivie par Richelieu contre le préjugé qui avait dévoré la fleur des gentilshommes. Quand Louis XIII hésitait à signer l'arrêt d'un Montmorency, « il s'agit, lui disait
St'R LE Dr EL. 2i3
Richelieu , de couper la gorpe au duel ou aux édils de Votre Majesté », etMontmorcnry monta sur l'échafaud. ^fais quand le Cid parut, ([uand il tua don Gormas aux applaudissements de la Fiance, le Cid coupa la gorge aux édits du cardinal. Corneille n'avait cru faire qu'une tragi-comédie coniorme à la poétique d'Aristote : il avait fait, sans le savoir, un manifeste castillan en faveur (lu duel; il avait mis en scène, sous le nom populaire de l'amant de Ghimène, la révolte du point d'honneur et le droit de l'épée. Le premier chefd'œuvre du théâtre français, c'est la glorification du comhat singulier, et le Cid a enfanté sur notre scène une postérité innombrable '. Dans le premier chefd'œuvre du roman, dans VAstrée , les bergers enrubannés qui errent au bord du Lignon , la houlette d'une main et des tablettes de l'autre, dégainent à l'occasion comme des chevaliers. Les Grecs et les Romains de Mademoiselle de Scudéry ferraillent volontiers comme ceux de La Calprenède. On vante la hardiesse de l'esprit français; à sa hardiesse, je ne connais d'égale que sa timidité. Certes au dix-huitième siècle, il est bien intrépide cet esprit qui attaque et qui ébranle tout, croyances religieuses, institutions, lois : c'est un lion déchaîné. Mais lorsque dans sa course il rencontre devant lui un préjugé, le duel; il s'arrête , il hésite : le lion fait patte de velours. Je cherche dans les romans et les pièces de théâtre du dix-huitième siècle une scène où l'on ose nous montrer un honnête homme bravant le préjugé et refusant de se battre. Je la cherche partout et je ne la trouve pas. Je rencontre un roman où le duel est llétri, mais par la
' M. Michelet a développé ce point de vue dan? quelques pages brillantes de son dernier volume : Richelieu et la Fronde, p. 184 et suivantes.
bouche d'une femme et d'une femme qui a peur pour la vie de son amant. Et encore c'est Julie qui , de la même main dont elle vient de tracer ces pages éloquentes, fait à milord Edouard cet incroyable aveu : « Je sais qu'il faut du sang à l'honneur outragé \ n Au théâtre, je trouve un philosophe, un père qui apprend que son fils va se battre en duel. En présence de son fils, le philosophe s'indigne, il s'écrie : « 0 préjugé funeste! fouler aux pieds la raison, la nature, les lois, etc.... » Quand son fds est parti, il Texcuse , il l'approuve : « Si mon fils eût molli, si cette cruelle aff^iire s'était accommodée, combien s'en préparait-il dans l'avenir! » Et quand son fils revient du combat sans blessure ; « Mon fils, que je t'embrasse! je te revois sans doute honnête homme ! » et ce mot signifie : J'espère que tu t'es bien battu ^ Le philosophe s'éclipse, l'homme du monde reparaît, et avec lui le préjugé. Voilà la grande hardiesse de la comédie au dix-huitième siècle. Je ne sais pas, je le répète, une seule pièce notable du théâtre classique où le duel soit hautement refusé, réprouvé au nom de la morale et de la raison -. Le dixneuvième siècle n'a pas été plus hardi que ses devanciers; loin de là : notre littérature a poussé plus loin encore la faiblesse et la connivence. II n'est pas un romancier, un poëte comique, un dramaturge, qui n'ait usé du duel comme d'un moyen commode d'intéresser
' La Nouvelle Héloïse, l^^ partie, lettre 58*.
' Le Philosophe sans le savoir, acte IV, scène ix. Dans la scène des Fâcheux, si souvent citée, Éraslc ne refuse pas de se battre en duel, comme on l'a dit souvent, mais de servir do second à un homme qui se bal, et il refuse, non parce que le duel lui semble condamnable, mais parce que
Un duel met les gens en mauvaise posture, Et noire roi n'est pas un monarque en peinture.