‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 57 sur 72 · D*L'NE IDÉE MODERNE SLR L'ART ET LES ARTISTES · texte numérisé non relu

D*L'NE IDÉE MODERNE SLR L'ART ET LES ARTISTES

des Noces de Fi(/aro. Ces lettres, traduites et publiées réceinriient pour la première lois en fraiigais, sont des causeries à distance, des éi)anehenieiils du cœur. N'y cherchez pas d'autre intérêt que celui qui s'attache aux personnages; point de détails de mœurs sur la société du lemj)s, ni de faits curieux. Vous avez devant vous une famille d'artistes ; ouvrez le livre, c'est comme si vous ouvriez la porte de leur logis. Entiez, vous êtes au milieu d'eux, vous les voyez et vous les entendez. Vous lisez dans leurs yeux et jusqu'au fond de leurs âmes, et si vous n'êtes pas trop dans les idées modernes du chevalier Carnioli, ce que vous allez lire ne vous déplaira pas.

Au début de la correspondance, un pauvre maître de musique, Léopold Mozart, vient de quitter Salzbourg. 11 y avait vécu jusque-là tant bien que mal, en dirigeant l'orchestre du prince-archevêque et en donnant en ville des leçons de violon. Mais les leçons étaient rares et le prince-archevêque médiocrement généreux. Il ne donnait à son mailre de chapelle que 25 florins par mois (53 fr. 50 c), et Léopold Mozart avait à nourrir sa femme et deux enfants, une fdle, Nanerl, âgée de onze ans, et le petit AVolfgang, qui venait d'en avoir six. Ces deux enfants, nés à l'ombie de la vieille église de Salzbourg, et élevés an son des cloches et du violon paternel, étaient déjà célèbres par leurs talents précoces dans tout l'archevêché. Nanerl faisait merveille sur le clavecin; AVolfgang y surpassait Nanerl, jouait du violon de poche, touchait l'orgue comme un mailre , et composait des concertos. En les menant de ville en ville, certainement on ferait fortune. Léopold Mozart prit une grande résolution. Le 19 septembre 17G2, il prépara son mince bagage, dit adieu à sa femme, et partit de Salzbourg

avec ses deux enfants. Ses lettres, qu'il adresse d'abord à M. Hagenauer, le négociant, sont le récit de son voyage et la peinture de son caractère. Voyons le père d'abord, tout à l'heure nous verrons le fils.

Au premier coup d'oeil on risque de se méprendre sur le digne maître de chapelle. Comme sans cesse il parle d'argent, suppute dans toutes ses lettres ses frais de voyage, de nourriture et de logement, et se plaint qu'on fait à Wolfgang et à Nanerl plus de compliments que de cadeaux, on est tenté de le croire intéressé, et de le confondre avec ces montreurs de phénomènes qui spéculent sur leurs enfants. Ce serait lui faire injure. Songez que le pauvre homme loge le diable dans sa bourse, et que ces lettres qui ressemblent à un livre de recettes et de dépenses, de dépenses surtout, il les écrit à son propriétaire qui est en môme temps son banquier. Il faut bien lui rendre des comptes. Et puis, ce qui poétise toute cette arithmétique, c'est l'amour paternel; Léopold Mozart n'aime pas l'argent pour l'argent; s'il est en quête des florins, c'est pour envoyer une petite somme à sa femme qui est restée là-bas, c'est pour assurer l'avenir de Wolfgang, pour amasser une dota Nanerl. Mais il aime bien mieux la gloire que la richesse, et le jour où le trésorier de Sa Majesté lui compte 100 ducats il ne saute pas de joie comme le jour où Wolfgang est embrassé sur leâ deux joues par la reine de France et par les princesses. Wolfgang, aux yeux du père, est un miracle vivant de la bonté de Dieu. Les premières lueurs du génie musical entrevues dans l'enfant, Léopold les a pour ainsi dire adorées comme les marques de la bénédiction divine descendues sur sa maison. Lorsqu'à l'âge de sept ans, Wolfgang compose quatre sonates, son père écrit à M. Hagenauer; «Vous

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entendrez un jour combien ces sonates sont belles. Il y a entre autres un amiante d'un goût rare. Je puis vous affirmer que Dieu fait chaque jour de nouveaux miracles dans cet enfant. » Cette persuasion pieuse que Dieu se manifeste dans le génie croissant de ce fils bien-aim(5 donne à l'amour paternel de Léopold un accent de vénération qui a un charme infini. La piété s'y mêle à la tendresse ; on dirait qu'il regarde son fils comme un bien conuuun à Dieu et à lui, sur qui Dieu veille de moitié. Cette confiance touchante s'exprime par des traits incomparables. A Paris, où règne la petite vérole, on conseille à Léopold de prendre des précautions. (( Tout le monde, écrit-il, veut me persuader de faire inoculer mon garçon. Quant à moi, je prétends tout abandonner à la grâce de Dieu ; tout dépend d'elle. Il s'agit de savoir si Dieu qui a mis dans le monde cette merveille de la nature l'y veut conserver ou l'en veut retirer. » Dieu le conserve, en effet. AOlraiitz, Wolfgang est atteint de la petite vérole et en guérit. Léopold s'écrie, dans son enthousiasme : « Te Deum laudamm . Wolfgang a triomphé de la petite vérole. Vous voyez bien que ma devise se réalise : In te. Domine, speraviy non confundar in œternum. » Aussi bien Dieu se serait fait tort eA retirant de ce monde un enfant dont la seule vue, nous affirme Léopold, convertissait les vollairiens: u J'ai entendu un voltairien, qui venait de voir mon fils, s'écrier avec stupeur: Enfin j'ai vu un miracle dans ma vie ! »

Tant que Wolfgang n'est qu'un enfant, c'est le père qui tient la plume et qui raconte à sa femme ou à son ami M. Hagenaiier les triomphes et les déceptions du voyage, les baisers qu'on donne aux enfants et les florins qu'on ne donne pas, les habits neufs qu'il faut acheter, la messe du roi à Versailles, les succès

de «Monseigneur Wolfgangus » au souper de la reine, l'admiration des grands seigneurs et des belles dames, l'étonnement du public à Londres, à La Haye, à Rome et à Vienne, etc., etc. Wolfgang ajoute à ces récits de petits post-scriptum, tantôt malins etjoyeux, qu'il écrit à Nanerl, retournée à Salzbourg, tantôt sérieux et tendres, qu'il adresse à sa mère.

« Je félicite ma chère mère pour sa fête et je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne santé. C'est ce que je demande tous les jours à Dieu, et ce que je continue à demander dans mes prières pour elle et pour ma sœur. Je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les cierges, les bonnets et les rubans que nous avons achetés à Lorette, et que nous rapporterons. Je reste, en attendant, son fidèle enfant. »

Ce fidèle enfant, qui a le cœur d'un ange, a de l'esprit comme un démon. Il a quatorze ans à peine: voyez comme il se moque des dominicains trop gourmands :

« Aujourd'hui j'ai eu envie de monter à âne, car en Italie c'est la mode, et par conséquent j'ai pensé qu'il fallait en essayer- Nous avons l'honneur d'être en relations avec un certain dominicain qui passe pour un saint. Moi, je n'y crois pas beaucoup , parce que je le vois déjeuner avec une bonne tasse de chocolat, et puis faire passer par-dessus un grand verre de vin d'Espagne. J'ai eu l'avantage de manger avec ce saint qui a bu bravement tout le long du repas, qu'il a clos par un grand verre de vin le plus fort, par deux bonnes tranches de melon, par des pêches, des poires, cinq tasses de café, une assiettée de petits fours et force crème au citron. Mais peut-être qu'il fait tout cela par mortification. Cependant j'ai de la peine à le croire : ce serait trop à la fois; et puis, outre son dîner, il soigne trop bien son souper. »

Wolfgang a beau se railler des moines, comme un petit voltairien, (lui qui convertit les voltairiens ! ) moi-

d'une idée mod^ne sur l'art et les artistes. 271 nés et moniales rafrolent de lui. Les dominicains lui font fôte, lesaugustins riiébergent, les augustines lui offrent à dîner, et les cardinaux lui donnent de petits soulflelssur lajoue. Quant au Pape, il ne peut faire moins que de le nommer chevalier de l'Éperon-d'Or, comme Gluck. Maître Wolfgang porte une belle croix d'or à sa boutonnière, et il écrit à sa sœur : « J'ai l'honneur d'être, mademoiselle, votre très-humble serviteur et frère, chevalier de Mozart. » A d'autres signes encore qu'à sou ruban de l'Éperon-d'Or et au progrès de sa renommée on s'aperçoit que l'enfant devient un jeune homme. 11 ne demande pas seulement à sa sœur des nouvelles de son canari : il s'informe aussi delà santé des jeunes filles de Salzbourg et donne à Nanerl certaines commissions alfectueuses pour elles. «Dis à mademoiselle de Moelk que je me réjouis fort de revenir à Salzbourg, seulement pour recevoir pour mes menuets un cadeau comme celui que j'ai reçu après un certain concert. Elle saura bien de quel cadeau je parle. » Wolfgang a déjà quinze ans, et quand il écrira le rôle de Chérubin, il n'aura qu'à se souvenir. Cinq ans s'écoulent encore. Après de nouveaux voyages, Wolfgang est revenu avec son père à Salzbourg, et est entré, comme lui, au servive du princearchevêque. Il est chef d'orchestre aux appointements de 12 florins par an (environ 26 fr.). Wolfgang n'est pas cupide ; il nous a révélé toute son ambition dans une de ses lettres, et on ne la trouvera pas disproportionnée. Voici son hoc erat in votis : 1® 300 florins de fixe; 2° il ferait par an quatre opéras, deux sérieux et deux bouffes, qui lui rapporteraient au moins 500 florins ; total: 800 florins (environ 1,700 fr.). Ce n'estpas une grosse somme; mais il dîne souvent en ville, et puis il mange peu et ne boit que de l'eau, a sauf au

dessert un verre de vin après le fruit. » Avec ces 800 florins, il pourrait venir en aide à ses vieux parents et rendre leur sort plus doux ! Il se remet en route, cette fois avec sa mère. Ils iront à Paris. Wolfgang est majeur; il a un grand talent, une raison supérieure à son âge ; il devient le chef de la famille, dont les destinées reposent désormais sur lui. A ce grave moment son père lui ouvre tout son cœur, et, pour l'exciter à bien remplir ses nouveaux devoirs, lui trace le tableau des sacrifices qu'il a faits. Malgré la distance des siècles, les belles âmes se ressemblent; les mêmes actions trouvent le même accent. L'admirable lettre de Léopold Mozart rappelle, par son éloquence simple et touchante, l'admirable entretien de la mère de saint Jean Chrysostome avec son fils :

« Tu vois clair comme le jour que désormais la destinée de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si bonne et si aimante sœur, est uniquement entre tes mains. Depuis votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes assez de pénibles sacrifices et mené une vie assez dure pour entretenir, avec 25 florins de revenu mensuel assuré, une femme, sept enfants et ta grand'mère... Non-seulement je n'ai pas employé un kreutzer pour le moindre plaisir personnel, mais encore, sans une grâce spéciale de Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spéculations et mes amères privations, m'en tirer sans faire de dettes, et cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai sacrifié à tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que non-seulement vous parviendriez à vous tirer honorablement d'affaire, mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse , me permettant de rendre compte à Dieu de l'éducation de mes enfants, de songer au salut de mon âme sans autre souci, et d'attendre paisiblement la mort. Mais la Providence et la volonté de Dieu ont ordonné les choses de façon qu'il faut que de nouveau je me résigne à la dure nécessité de donner des leçons, et cela dans une ville où la peine est

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si mal payée qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi et

les siens Je place toute ma confiance, tout mon espoir en ta

filiale affection. Tout dépend de la raison... »

Ici Léopold donne à son fils de bons avis sur la conduite qu'il doit tenir à Paris: qu'il évite toute espèce de familiarité avec les personnes de sa profession; qu'il se lie le moins possible avec les jeunes gens ; qu'il n'invite personne à venir chez lui, pour conserver sa liberté. Puis, louchant au point le plus important et le plus délicat, avec la réserve qui convient à un père :

« Je ne veux pas même te parler des femmes, car là il faut

une extrême retenue et toute la raison possible Avec quel

aveuglement on se laisse attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux tout à fait insignifiants, dont rougit 'plus tard la raison en s'éveillant! Peut-être l'as-tu déjà appris quelque peu par ta propre expérience. Je ne veux pas te faire de reproche. Je sais que tu m'aimes non-seulement comme ton père, mais comme ton ami le plus sûr et le plus fidèle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains, après Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je n'ai à attendre de toi que do la joie, et c'est ce qui me console de ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrétien, comme un bon catholique; aime et crains Dieu ; prie-le avec confiance et ardeur, et mène une vie tellement chrétienne, qu'au cas où je ne devrais plus te voir, l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon cœur ma paternelle bénédiction, et suis jusqu'à la mort ton père dévoué, ton ami le plus sûr. »

A ces tendres adieux, à ces conseils, à ces souvenirs, AVolfgang a d'avance répondu, pour prévenir les alarmes paternelles.

« Je baise les mains à mon cher père..., qu'il soit sans in-

quiétude; j'ai toujours Dieu devant les yeux, je reconnais sa toute-puissance, je crains sa colère, mais je connais sa bonté, sa miséricorde, sa clémence envers ses créatures ; il n'abandonne jamais ses serviteurs. Si les choses vont selon sa volonté, elles iront aussi selon la mienne. Avec cela je ne puis manquer d'être heureux et content. Je mettrai tout en œuvre pour suivre avec la plus grande exactitude les conseils que vous avez la bonté de me donner. »

Combien lui était nécessaire cette confiance en Dieu, pour soutenir vaillamment les épreuves qui l'attendent à Paris ! Dans ce Paris, qui avait salué et fêté son enfance, aujourd'hui qu'il revient plus grand, plus célèbre et les mains déjà pleines d'oeuvres partout applaudies, il ne rencontre que l'insouciance, la froideur, ou l'admiration banale et aveugle, pire que l'indifférence. Je voudrais que les artistes qui, dès leurs* premiers pas, s'irritent contre les obstacles, maudissent le public et la destinée, et poussent des gémissements en gravissant leur calvaire, comme ils disent (car ils ne manquent jamais de se comparer à Jésus- Christ : c'est le lieu commun de leur humilité), je voudrais qu'ils vissent leur maître à tous, Mozart, courant le cachet dans la boue de Paris, grelottant dans l'antichambre d'une duchesse, et introduit à grand'peine dans une chambre à feu pour y jouer du clavecin devant quelques seigneurs qui causent et qui dessinent. Je voudrais qu'ils le suivissent d'échec en échec, de déception en déception et de chef-d'œuvre en chefd'œuvre, accablé d'éloges et dans l'indigence, montant tous les degrés qui conduisent à la gloire, et descendant tous ceux qui mènent à la ruine. Ce n'est rien encore de lutter contre la misère. Qu'on le regarde aux prises avec l'ignorance de ses juges et même de ses partisans et de ses patrons! Les musiciens les

d'une idée moderne sur l'art et les artistes. 27") plus bionvcillaiils massacrent sa musique. Au concert spirituel, il a f.iilli monter bur l'estrade et arracher le bàlon des mains du chef d'orchestre. Le public n'a ni oreille pour entendre ni cœur pour sentir... Ils crient bravo, bravissimo, ils applaudissent à se brûler les doigts et ils ne comprennent rien.

« Je suis parmi des brutes (en ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas une ville au monde comme Paris! Je remercierai le Dieu tout-puissant si j'en reviens avec le goût sauf. Je le prie tous les jours de me donner la grâce de persévérer ici, afin que je fasse honneur à la nation allemande et que je gagne beaucoup d'argent pour ôlre en état de vous venir en aide; qu'en un mot, nous nous réunissions bientôt et que nous passions le reste do nos jours dans la paix et dans la joie. »

Cette réunion de famille autour du foyer, entrevue comme la joie et la paix de l'avenir, Dieu ne la permit pas. Wolfgang retourna bientôt sous le toit paternel; il y retourna seul, pour y pleureravec son père et Nanerl la bonne mère qu'il avait perdue. Une maladie rapide venait de l'enlever. Il n'ose annoncer à son père la triste nouvelle, et il cherche à l'y préparer. 11 ne veut ni le désespérer ni lui laisser d'espérance: il épanche et comprime son cœur brisé :

« On me donne de l'espoir; mais j'en ai peu. Voici longtemps que je suis jour et nuit entre la crainte et l'espérance. Je suis entièrement livré à la volonté divine... Je suis résigné, quoi qu'il arrive, parce que je sais que Dieu ordonne toutes choses, q«ielque dures qu'elles paraissent... Je ne veux pas dire que ma mère mourra, qu'elle doit mourir, que tout espoir est perdu; elle peut recouvrer la santé, mais seulement si Dieu le veut. Après avoir de toute mon âme prié mon Dieu pour la vie de ma chère mère, je me nourris volontiers de ces pensées sérieuses, je m'en trouve plus réconforté, je suis plus tranquille, plus consolé, et vous vous figurez facilement combien j'ai besoin de con-

solation et de courage Laissons un moment ces tristes pensées, espérons sans trop espérer, et mettons notre confiance en Dieu. »

Au moment où Léopold Mozart reçoit la lettre de son fils, il venait d'en commencer une où il souhaitait la fête de sa femme, appelait sur elle toutes les bénédictions du ciel, et lui faisait prévoir, pour un avenir prochain, leur réunion si désirée dans la petite maison de Salzbourg. Surpris dans ses vœux et ses espérances par une crainte terrible, il pousse un cri d'angoisse :

« Grand Dieu ! Dieu de miséricorde! que votre volonté sainte s'accomplisse! Mon cher fils! quoique je me sois toujours et autant que possible résigné à la volonté divine, tu trouveras bien naturel que les larmes m'empêchent presque d'écrire. Que conclure de ta lettre? »

Sa femme est-elle morte? est-elle vivante? Il se désespère, il se rassure ; il s'abîme dans la douleur, il se calme, il entretient son fils de ses travaux, de ses succès ; puis, dans une nouvelle explosion de douleur et de désespoir :

« Non, ta mère n'est plus; tu cherches trop à me consoler: on ne le fait pas avec tant d'ardeur quand on n'y est pas poussé naturellement par la perte de tout espoir ou par le malheur lui-même. J'écris à quatre heures après midi. Je sais maintenant que ma chère femme est au ciel. J'écris les larmes aux yeux, mais le cœur tout entier à Dieu et à sa sainte volonté. »

Après la mort de sa mère, Mozart revint à Salzbourg et rentra au service du prince-archcvéque. Il n'y put rester longtemps. Il était à peine payé, sinon en compliments et quelquefois en injures : le prince-archcvéque, dans ses moments d'humeur, l'appelait drôle et polisson. Ce polisson venait de faire Idoménée, rcpré-

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sentée h Munich avec un succès immense. La fortune semblait lui sourire; do. toutes parts on lui demandait des opéras. Il quitta le prince-archevéque et sollicita de son 'père la permission de se marier, n'imaginant pas que le mariage était le tombeau du génie. Il aimait depuis quelque temps une jeune fille, Constance Weber. « Constance, écrivait-il à son père, est une brave et bonne fille, née de bons parents, et je suis en éU\t de lui procurer du pain. Nous nous aimons, nous désirons être unis. Que reste-t-il à objecter? n Léopold Mozart aurait eu bien des objections à faire, s'il avait connu le chevalier Carnioli. Mais c'était un homme d'autrefois, il pensait q^ue s'il n'est pas sage de marier, comme on dit, la faim avec la soif, il n'est pas chrétien de vouloir être trop prévoyant, et qu'un artiste jeune, de talent, d'avenir, a raison d'épouser la jeune fille qu'il aime, môme une fille sans dot, et de se fier, pour l'entretien du ménage, à son travail et à la Providence. Léopold Mozart donna son consentement. Le mariage de son fils avec Constance Weber termine la correspondance, qui se dénoue comme un conte de fées : ils eurent six enfants, et ils furent heureux.

Oui, ils furent heureux malgré la pauvreté, malgré quelques écarts oii la jeunesse et l'amour du plaisir plutôt que l'infidélité entraînèrent Mozart. Je ne l'excuse pas : cependant il nous conviendrait peu d'être plus sévères que Constance, qui lui pardonna et l'aima toujours tendrement, sentant bien que^ malgré certaines intermittences, elle était tendrement aimée. Quant à la pauvreté, on souhaiterait que Mozart n'en eût pas souffert; mais on ne peut le plaindre d'avoir mieux aimé la gloire que l'argent. Presque tous les grands hommes ont eu à faire l'option ; les ftuix grands hommes choisissent mal, et les vrais choisissent bien.

Constance ne s'étonna pas d'être pauvre; en se mariant à Mozart, elle avait épousé non la fortune, mais la gloire. C'est affaire aux jeunes demoiselles qui aiment les diamants de ne pas épouser des hommes de génie. L'histoire de Mozart déconcerte un peu les théories modernes ; il a fait des chefs-d'œuvre et il a eu des vertus. Je n'ai pas la naïveté de prétendre que celles-ci expliquent ceux-là. Je sais trop bien qu'on voit de grands talents s'unir à de grands vices et que beaucoup d'hommes célèbres ont laissé après eux de mauvais exemples et de beaux ouvrages. Mais dans ces beaux ouvrages ils n'ont mis que leur esprit qui était grand, non leur âme qui était petite: on les admire sans les aimer. On admire Mozart et on l'aime, parce qu'il a mis dans ses œuvres son âme, aussi belle que son esprit. Cette ardente sensibilité qui a fait de Mozart un fils si pieux et si tendre ; cette foi inaltérable en Dieu et en l'autre vie, cette magnanimité, ce désintéressement, qui lui faisaient rêver comme le bonheur suprême, non la richesse, non les honneurs, mais une vie de travail et d'aifection sous l'humble toit de la famille, une vie dévouée à l'art et couronnée par la gloire, tous ces beaux sentiments ont passé dans ses ouvrages, comme une flamme sacrée qui les échauft'e et les illumine, et ils y ont formé un ensemble merveilleux de sublimité et de grâce, de simplicité et de magnificence, de gaieté douce et de mélancolie, d'exquise distinction et de naturel charmant. On est ravi de penser qu'un si beau génie ait eu le bonheur d'être honnête, et que le meilleur des hommes ait été l'un des plus grands.

24 juin 1858.

L'espèce humaine se partage en deux catégories : ceux qui aiment à rester chez eux et ceux qui aiment à voyager; les sédentaires et les nomades. Chacune de ces deux classes croit naturellement qu'elle a le bon lot et se moque de l'autre. Quand les sédentaires prennent la parole, ils vous récitent d'abord la fable des Deux Pigeons^ puis vient le commentaire; les douceurs du logis, le coin du feu en hiver, en été le carré de jardin, en toute saison un bon livre et une paire de pantoufles, image douce et naïve de la vie domestique, dont les nomades, qui vont chercher bien loin les grands horizons, ne sentent pas le charme modeste et la secrète poésie. Vous croyez, vous disent-ils d'un air patriarcal , que vous connaissez mieux les hommes parce que vous en avez vu de toutes les couleurs, de toutes les tailles et de tous les habits? Non pas, mes bons amis, vous n'en savez pas plus long sur l'humanité que moi-même qui n'ai pas bougé de chez moi. La science de l'homme, c'est comme la fortune : elle vient, non pas à ceux qui courent après elle, mais à ceux qui l'attendent tranquillement dans leur lit. Le père de la philosophie, Socrate, n'est jamais sorti d'Athènes que pour faire son service à l'armée comme soldat. Ce n'est pas l'expérience, ce n'est pas la sagesse, que développe dans l'homme la manie des voyages : ce sont les travers de l'esprit et les défauts du caractère.

Tout voyageur est plus ou moins bavard , vaniteux et hâbleur; il fait événement de tout; il veut qu'on s'intéresse aux cahots de sa voiture et aux mésaventures de son souper. II y en a qui , loin de Paris , ne songent qu'à Paris, n'admirent que Paris et y rapportent tout, pour se moquer de tout. D'autres, à l'étranger, se font Anglais, Allemands, Romains ou Turcs, pour paraître tout comprendre, et ont l'air de vous dire : Comment peut-on être Parisien ? Mais on est puni par où l'on a péché. On a commencé par courir le monde, sous prétexte de s'instruire ou de s'amuser; on finit par voyager pour voyager. C'est une fièvre de mouvement que rien ne guérit. On étouffe dans sa maison; on tressaille d'allégresse quand on voit passer une locomotive ou un paquebot; on sent derrière soi l'ange du ciel qui vous crie : Marche, marche ! et vous pique les flancs avec une épée invisible. C'est le châtiment que le Seigneur vous inflige en ce monde; et dans l'autre il vous garde le supplice de Thésée , qui, pour avoir trop couru pendant sa vie terrestre, fut condamné après sa mort à rester toujours assis.

Les nomades ne se tiennent pas pour battus. La fable de Thésée est une impertinence et une impiété : Qui voyage prie, disent-ils. La terre, comme le ciel, raconte la gloire de Dieu, et il est d'une âme pieuse de se déranger pour la mieux connaître. Ne regarder le monde que du seuil de sa porte , n'admirer dans la création que la rue de son village et le coq de son clocher, c'est faire entendre à Dieu qu'on se soucie peu de son œuvre. Si les ouvrages de l'homme vous touchent davantage , si vous aimez mieux les livres que la nature, songez donc qu'il faut avoir vu la nature pour bien comprendre les plus beaux livres. Lire Homère et Virgile à Paris sans avoir visité la Grèce ni l'Italie,

ce n'est lire ni Homère ni Virgile. La Seine n'est pas le Tibre, ni les îles d'Asnières Ithaque ou Salamine; Montmartre représente mal le Taygètc ou le Lucrétile, et la vallée de Montmorency, tout aimable qu'elle est, ne donne pas l'idée de Tempe. Les grands poètes ont voyagé et pris au spectacle des lieux les couleurs dont ils les ont peints. Faisons comme eux pour les comprendre. Les philosophes, quoi qu'on dise, ont voyage comme les poètes, et les plus nomades de la Grèce ont été les sept sages. Montaigne, notre Montaigne, l'un des épicuriens qui s'entendaient le mieux à arranger leur vie, n'a-t-il pas à quarante-deux ans laissé dans son château sa femme et sa fille pour s'en aller en Suisse, en Allemagne, en Italie? Et quand on lui disait : « Eh quoi ! voyager à votre âge , vous ne reviendrez pas! — Que m'en chaut-il? répondait Montaigne, je me promène pour me promener. » Il avait bien une autre idée, cet étonnant philosophe! Il espérait que la mort le saisirait en chemin, à l'improviste, au coin d'une route, à pied ou à cheval, et qu'il mourrait tout seul sans îivoirà prendre congé de ses parents et de ses amis, à dire et à entendre « le grand et éternel adieu. » — «Vivons et rions entre les nôtres, disait-il; mourons entre les inconnus.» En quoi je ne suis pas du goût de Montaigne. Il vaut bien mieux mourir chez soi, les pieds sur le sol natal, les yeux encore attiichés au foyer, en recevant les derniers adieux, les derniers baisers. Mais ne quittons pas la terre sans savoir ce que nous quittons, et ne paraissons pas devant Dieu sans pouvoir le saluer des paroles de la Bible : Seigneur, nous connaissons votre œuvre et nous avons vu qu'elle était bonne : Vidimus quod esset bonum.

En ce moment les nomades triomphent sur toutes les lignes. Les locomotives sifflent et les wagons em-

portent à grande vitesse des milliers d'émigrants. Il y a les amoureux du pittoresque qui partent pour la Suisse , les amoureux des arts qui vont en Italie , les joueurs qui courent à Hombourg, les galants qui s'envolent vers Bade. Il y a les trains de plaisir, il y a les trains de malades, hypocondres, goutteux, fébricitants et rhumatisants, bilieux et nerveux, qui s'acheminent clopin-clopant vers Vichy ou Luchon, Wiesbaden, Ems ou Bourbon-l'Archambault. Ah! si l'on découvrait des eaux pour les maladies de l'âme, pour les défauts du caractère, comme il y en a pour les maladies du corps, quelle procession on devrait y voir, que l'on n'y verrait pas ! Nos défauts ont ceci de meilleur que nos infirmités, qu'ils font souffrir les autres bien plutôt que nous-mêmes , et l'on ne va pas aux eaux pour guérir son prochain. N'oublions pas les trains des laboureurs, des jardiniers, des canotiers et des patriotes, pour les comices agricoles, les expositions florales, les régates, les érections de statues pour les grands hommes de province, l'entrée de Louis XIV dans sa bonne ville de Rouen ; tout chef-lieu sans statues se cherche en ce moment un grand homme à couler en bronze pour donner, au profit des pauvres, une fête patriotique et municipale où la France accoure et laisse son argent.

Tout cela prouve sans doute que le Français est né bienfaisant et badaud, mais non que les nomades aient raison contre les sédentaires. Pour moi, badaud et casanier tout ensemble, ami du mouvement et du repos, du foyer et des voyages, je suis impartial entre les deux partis, et je vois de chacun le fort et le faible. Il y a deux ou trois vérités qui, ce me semble, ne font pas question. D'abord, si passionné qu'on soit pour les voyages, lorsqu'on voyage seul et qu'on ne s'aime pas

soi-même d'un amour immodéré, on ne tarde pas à sentir le poids de la solitude. On a vécu tout le jour au milieu d'inconnus, d'indifférents, ou de ces sortes d'amis que l'on connaît d'hier, que l'on quittera demain, pour ne les revoir jamais, et en rentrant au logis on voudrait bien entendre une voix familière et trouver sous sa main un ou deux bons amis avec qui l'on tiendrait de ces riants propos du soir, plus doux, après une longue journée, que les plus aimables paysages. Mais l'on ne trouve que soi, soi partout, soi toujours, et on a beau s'aimer, on finit par se prendre en grippe. L'esprit s'amuse en voyage, le cœur s'ennuie; c'est un voyageur qui l'a dit, et il a raison. Il faudrait qu'on pût emporter ses amis avec son bagage, sans compter la patrie, à la semelle de ses souliers. Et encore n'est-ce pas tout d'emporter ses amis; le grand point, c'est de les garder, car on court la chance de les perdre en route. Un voyage, comme on dit, c'est un mariage; on se voit jour et nuit, on se pratique, on se touche par tous les côtés, et par tous on rencontre les pointes de l'égoïsme, on s'y pique les doigts, et tels sont partis de chez eux les meilleurs amis du monde , qui reviennent brouillés pour toujours.

Une autre vérité, c'est que les voyages, sans cesser d'être agréables, deviendront de moins en moins nécessaires à l'instruction des hommes. Quand il y avait entre les peuples une très-grande dilférence de civilisation, de lumières, de lois, de mœurs et de physionomie, il était presque indispensable de parcourir le monde pour apprendre là-bas ce que l'on ignorait ici, pour s'édifier par les comparaisons, pour rapporter dans son pays des idéesjustes et nouvelles. Sans même aller chercher à l'étranger ou l'éducation philosophi-

que, comme les Grecs en Egypte et en Asie, ou l'éducation littéraire, comme les Romains en Grèce, ou l'éducation politique , comme les Français du dixhuitième siècle en Angleterre , c'était un intérêt élevé et sérieux que d'observer les usages, les habitudes, les manières , et même les costumes des diverses nations, et de s'expliquer par là leurs différents génies. Mais de plus en plus les distinctions extérieures tendent à s'effacer chez les peuples, et les mœurs européenne à se ressembler partout. Il y a cent ans déjà, un voyageur français qui passait à Milan trouvait que les mœurs du Milanais ne différaient presque en rien de celles de la France'.

Que dirait-il aujourd'hui? Les chemins de fer font circuler d'un bout de l'Europe à l'autre, avec les voyageurs, les journaux et les livres , les mêmes idées, les mômes usages. A force de causer ensemble , les peuples finiront par fondre leurs langues natales en un idiome éclectique et polyglotte. Déjà notre français est à moitié anglais et un peu allemand. A force de se hanter, de se mêler, de se marier ensemble, ils finiront par ramener tous les visages humains à un type composite ; et un temps viendra infailliblement où il n'y aura plus ni Français , ni Anglais, ni Espagnols, ni Allemands , ni Russes ; il n'y aura que l'Européen et Teuropéanisme. Du cap Nord au cap Matapan, et de rOcéanie à la mer Caspienne, on n'apercevra plus aux quatre points de l'horizon que les mêmes personnages, coulés dans le môme moule, parlant la même langue, ayant la môme figure, et portant le môme habit, et quand on aura passé un quart d'heure à sa fenêtre, ou connaîtra la fleur du monde civilisé.

• De Broiscs, Leilre /X, sur l'Ilalie,

Alors si l'on continue ii voyager, ce sera pour voir non plus les hommes, mais seulement les monuments des arts et les beautés de la nature. Et encore la nature, elle fait comme les hommes, elle s'applique tous les jours à se défigurer. Je ne suis pas de ceux qui se plaignent amèrement qu'en Suisse de bonnes routes aient remplacé les sentiers de chamois , et que les bateaux à vapeur déshonorent le lac de Genève. Je n'ai pas besoin de frissonner pour être content; j'aime la s'écurité dans l'admiration. Mais j'avoue cependant que l'apparence du péril, adroitement ménagée, donne de la saveur au plaisir. Je veux que le sauvage ne s'abrite pas trop! Le Saint-Hernard me semble moins poétique depuis qu'on y monte en omnibus, et si le soleil du Rigi ne se lève plus que dans un nuage, c'est qu'il trouve mauvais que pour assister à son lever on retienne des chambres à l'auberge par le télégraphe électrique. Quand les montagnes en sont là, elles sont perdues. C'en est fini du beau. Je me rappelle avoir suivi l'an dernier, en allant aux bains de Pfeifl'ers, le cours de la Tamina : c'était jadis une gorge terrible, le pendant de la ] ia main. On y a tracé une allée de parc; de distance en distance, on a placé des bancs où s'asseyent les promeneurs comme aux Champs- Elysées; de chaque côté des bancs, on a placé des marronniers fiuets, qui ont l'air de petits nains à côté des grands pins de la montagne. Au pied de ces arbustes , on a disposé des carrés de gazon qui jaunissent d'un air piteux. Sur les rochers qui hérissent la route , on a pratiqué des degrés qui conduisent à de petites plates-formes d'où l'on contemple les passants. Le chemin est semé de ces joujoux pittoresques. Voilà l'avenir de la Suisse autrefois si belle : c'est le joli.

Quant aux monuments, les plus modernes sont les

seuls qui n'aient rien à perdre. Ceux des anciens, bâtis pour s'accorder avec la vie antique , souffrent singulièrement de leur contact avec la vie moderne. Encadrez le Parthénon entre une fabrique de gaz et un embarcadère, vous verrez quelle figure fera le Parthénon. La seule beauté qui restera bientôt aux monuments antiques ce sera la lumière et la pureté du ciel. Espérons que la fumée des usines ne la leur ôtera pas.

Une dernière vérité, non moins bien établie, c'est qu'on ne sait pas voyager. Bacon, dans ses Essais de morale, a donné de l'art de voyager une définition capable de décourager les plus intrépides. On doit apprendre d'abord les langues et l'histoire des pays qu'on visitera; on doit étudier les sciences et les arts où ces pays excellent. Puis Bacon dresse la liste des choses auxquelles tout bon voyageur est tenu de s'intéresser : les cours des princes, les Cours de justice , les assemblées du clergé, les consistoires ecclésiastiques, les fortifications, les ports, les vaisseaux, les antiquités et les ruines, les bourses, les greniers et magasins publics, etc., etc. « A l'égard des tournois, ajaute-t-il, des fêtes publiques, cavalcades, bals masqués, bals parés, festins, noces, pompes funèbres, exécutions et autres spectacles de ce genre , il n'est pas nécessaire d'y faire penser les voyageurs; ils y courront assez d'eux-mêmes. » Il y a surabondance dans cette énumération. Il n'est pas besoin , pour bien voyager, d'être une encyclopédie. Mais réduite à sa juste mesure, la pensée de Bacon est une vérité. Voyager est un art, et nous n'en faisons qu'un plaisir. Au lieu d'étudier dans chaque pays ce qu'il y a de plus curieux et de plus instructif, nous ne lui demandons que ce qui nous amuse; et ce qui nous amuse à l'étranger, c'est ce qui nous amuse en France. C'est nous-mêmes que

nous cherchons chez les autres, ce sont nos idées, nos goûts, nos habitudes, et jusqu'aux fantaisies de notre vie ordinaire. L'amateur de tableaux ne visite que les musées, l'archéologue que les antiquités. Quand Saint- Palaye voyageait en Italie avec de Brosses, il passait ses journées dans les bibliothèques, au milieu des manuscrits. A Rome , de Brosses connaissait un Anglais qui avait un carrosse de remise attelé tout le jour sur la place d'Espagne, jouait tout le jour au billard, et quitta Home sans avoir vu le Colisée ^ Nous avons beau fjiire deux cents lieues et dépayser le vieil homme, le vieil homme se retrouve à la descente du coche et reprend son troin de vie. Regardez, s'il vous plaît, ces deux personnes qui partent pour l'Italie. L'une, c'est un gentilhomme gascon, un honmie de grand esprit, un maître moraliste. Il est vain et malade, comme il arrive souvent aux auteurs de morale. Vains, cela se conçoit; ils voient si bien toutes les petitesses du prochain qu'il leur est malaisé d'Olre modestes. Malades, c'est leur souli'rance qui les prédispose à moraliser. Presque tous les moralistes ont été valétudinaires, Horace avait une névralgie, Lucien la goutte, Sénèque un mauvais estomac , La Rochefoucaidd des rhumatismes, et Vauvenargues a passé sa vie à mourir. On ne se figure pas un moraliste gros, gras et bien portant. C'est lorsque le corps ne vaut rien qu'on se rabat sur l'âme et qu'on vit en tète à tète avec elle. Quoi qu'il en soit, Montaigne, dont il s'agit, avait un piètre corps, assez peu solidement chevillé à son âme, et toujours endolori par quelque endroit. A quarante-deux ans, il partit pour l'Italie , escorté de sa gloriole et de sa gravelle qui l'accompagnèrent partout. On les suit à

' De Brosses, Leiires sur l'Italie.

la trace, dans le récit des voyages qu'il nous a laissé. Une moitié est donnée à son amour-propre, à ses petites joies, quand, sur la vue de son blason dont il laisse des copies dans toutes les auberges, on le prend pour un grand seigneur, quand on le nomme citoyen romain, quand on accorde une place dans l'église de Lorette à son ex-voto d'argent. L'autre moitié appartient à ses digestions , à ses boissons et à ses bains. Pour être juste, il faut dire qu'en entrant à Rome, Montaigne , oubliant sa gravelle , a retrouvé son merveilleux esprit , et a écrit sur les ruines de la cité romaine une des plus belles pages qu'ait inspirées « le sépulcre d'un grand peuple, » et magni nominis umbra. Cet autre , ce Breton à l'œil spirituel et riant, tranchant et sec, aux manières brusques, c'est un homme de lettres , un causeur des salons de Paris, un convive des petits soupers, où il porte, avec un succès mêlé d'estime et de crainte , un caractère indépendant, une humeur bourrue et des saillies caustiques qui vous partent au visage comme des coups de pistolet. C'est Duclos : à Rome comme à Paris, il vit chez les grands seigneurs; il étudie la société, ses mœurs, ses intrigues; il prend des notes sur la politique, l'administration , les finances , la population , le nombre des prêtres, les gages des domestiques et les variations du climat. Il recueille des anecdotes, et, après boire, il fait des mots. De la nature de l'Italie, du paysage, des ' jardins, de la littérature italienne, de la musique, des ! monuments, des tableaux, il ne s'en occupe guère. Un jour il visite Saint-Pierre, et il s'écrie : «Puisque je suis dans Saint-Pierre, dont la description peut se lire dans beaucoup de voyages, je me contente d'y renvoyer; je me bornerai à une réflexion sur la différence du caractère des papes avec celui des autres souvc-

rains. » Voilà Diiclos tout entier. Pour lui, l'Italie, c'est une suite de salons et de salles h manger, comme pour Montaigne, une série de baignoires et de buvettes curatives.

De tous les beaux esprits d'autrefois qui ont voyagé en Italie, celui qui voyage le mieux c'est le président de Brosses dont on vient de publier les Lettres^ en deux fort beaux volumes, qui n'ont que le tort d'être des in-octavo'. L'in-octavo est le format des sédentaires, non celui des nomades, et il faut qu'un de Brosses puisse entrer dans la poche ; on ne s'en sépare pas. Je ne veux pas rendre compte de ces Lettres en détail; tout le monde les connaît. Je veux indiquer seulement, en quelques mots, par quels côtés de Brosses est à mes yeux un voyageur modèle. Il a le premier mérite que je demande aux touristes : c'est un voyageur gai. Soyez graves à domicile ; liors de votre pays, lâchez à tout prix de vous entretenir en belle humeur. La gaieté allège les ennuis du voyage , elle donne de l'agrément môme aux mésaventures, et dispose à juger avec cette bienveillance qui est une des conditions de la justesse des vues. De Brosses est un des hommes les plus gais de France, tout conseiller qu'il est au parlement de Dijon, c'est un de ces magistrats comme il y en avait tant jadis, comme il en reste encore, dit-on, quelques-uns, qui prennent en montant sur leurs sièges la gravité austère et la dignité froide, mais qui les y laissent en descendant, et redeviennent sans robe de bonnes gens de beaucoup d'esprit. De Brosses est une image du vieil esprit français et surtout bourguignon, franc, vif et salé, poussant sa pointe sans vergogne jusqu'à la gaillardise , frondeur

• Chei Didier, libraire-éditeur, quai des Grands-AugUïtin?, 35.

en religion et même en politique, nullement impie ou séditieux, prenant en paroles les plus grandes libertés, goguenard et conservateur. De Brosses va aussi loin en libres propos que Montesquieu dans ses Lettres persanes. A lire ses railleries profanes sur les choses saintes, vous le prendriez pour un des plus effrontés garçons de la grande boutique de VEncyclopédie , comme disait Voltaire. Vous vous tromperiez fort. Voltaire a essayé de l'enrôler. De Brosses a résisté, et, comme Montesquieu, s'est tenu à distance du parti des philosophes. Un autre rapport encore avec l'auteur des Lettres persanes : De Brosses a été quelque peu libertin, il ne s'en cache pas dans ses lettres. Il y en a sur Venise, dont les confidences presque illimitées effaroucheraient les moins prudes. Mais comme Montesquieu, il ne fit que traverser le plaisir et s'installa dans le travail. Quand l'âge mûr arriva, il trouva de Brosses tout prêt à se ranger, et déjà président avant d'a.voir la présidence.

Après cet enjouement, le trait le plus saillant de l'esprit de de Brosses, c'est qu'il comprend tout et s'intéresse à tout. Il remplit le programme de Bacon et au delà. Bacon a oublié sur sa liste la cuisine et l'agriculture. De Brosses, propriétaire terrier et gourmand au superlatif, fait les réflexions les plus pertinentes sur la manière de cultiver la terre et de manger en Italie. Mieux que Duclos, de Brosses décrit les mœurs italiennes par des tableaux, des anecdotes où il se met en scène avec ses amis. Sa peinture de Venise et do Itome est charmante. Stendhal, qui prétendait un peu avoir découvert l'Italie et qui regardait à la loupe les intrigues amoureuses de la société, n'a pas plus finement remarqué que de Brosses la différence de la galaiiterie italienne avec la galanterie française, ni mieux

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS. 29i

dépeint le sigisbée. Sur les gouvernemonts d'Italie, l'administration, les finances, l'état des villes et des campagnes, le jeune conseiller a des vues fort sensées, et profondes parfois, qui s'échappent d'un air de plaisanterie et qui font sourire et penser. Il faut tenir grand compte à ce très-libre penseur d'avoir vu, en plein dix-huilième siècle, tout ce qui restait encore de vitalité dans le catholicisme et la papauté, que les philosophes jugeaient si malades. Que le pape fût temporellement faible, de Diosses ne le niait pas. «Le proverbe, écrivait-il, dit qu'il faut baiser les pieds au Saint-Père et lui lier les mains, et il semble qu'on soit encore plus exact à s'acquitter du second de ces devoirs que du premier. » Mais que le pape ne puisse plus jouer de rôle en Europe, c'est ce que de Brosses n'accorde pas, et définissant d'un mot ce qu'un pape pourrait être, même au dix-huitième siècle, si c'était un grand pape, il l'appelle « l'Amphiclyon naturel de l'Europe.» De Brosses voyait plus loin et plus juste que la plupart des philosophes de son temps, qui, parce qu'il n'y avait presque plus de croyants, se figuraient que bientôt il n'y aurait plus d'Église.

En matière de beaux-arts, je n'ai pas qualité pour décider si de Brosses est ou non un bon juge; mais il a deux mérites. L'un, c'est d'aimer l'art sous toutes ses formes : la musique, la peinture, la statuaire, la danse, l'architecture, les fontaines, les jardins. A vrai dire, il préfère l'art à la nature. Il n'a pas senti la campagne romaine. «Qu'est-ce, dit-il, que la vue d'une plaine étendue, aride et déserte? » Chateaubriand nous a appris à mieux y regarder. Cependant, môme à l'égard des beautés de la nature, de Brosses a l'esprit plus ouvert que bien de ses contemporains. Quoiqu'il aime mieux les jardins français que ceux d'Italie, il trouve

que ceux-ci, tout en n'étant pas trop bien peignés, ont lin air champêtre qui n'est pas désagréable. L'éloge est mince sans doute; je lui sais gré pourtant de n'avoir pas été plus dédaigneux pour les jardins de Salluste au souvenir de Marly et de Saint-Cloud.

Un autre mérite de de Brosses, que je souhaiterais à tous les touristes qui reviennent d'Italie, c'est que lorsqu'il parle des arts, il ne prend pas l'air d'un artiste. Il est permis aux gens du monde, qui n'ont pour juger des arts que leur instruction générale, sans études particulières, d'exprimer l'impression que les œuvres d'art font sur eux. S'ils ont le goût délicat, l'esprit ouvert et cultivé, il y a une partie commune à tous les arts sur laquelle ils jugeront sainement : c'est le choix du sujet, la pensée, l'ordonnance, l'expression , le style. Dans ce domaine purement général , un homme de lettres, un homme du monde peut être assurément un bon juge. Mais il est une partie sur laquelle il s'abstiendra de se prononcer, s'il est modeste et raisonnable : c'est le technique de l'art, qui exige des connaissances spéciales et môme de la pratique. C'est justement le point où les gens du monde qui prétendent passer pour des connaisseurs aiment à s'essayer. Ils vont droit au technique; ils placent tant bien que mal quelques termes empruntés à la langue de l'art, et ils croient faire merveille. De Brosses n'a pas ce travers. Je ne sais si un peintre, un sculpteur, un musicien ratifieraient tous ses jugements; du moins ils en aimeraient la réserve, qu'il sait accorder même avec l'enthousiasme. Il n'affecte ni le ton ni l'air d'un homme du métier. Il analyse ce qu'il sent, et comme il sent avec feu, il trouve, pour exprimer son goût, des formes vives et pittoresques.

a Che? le connétable Colonna, dit-il, j'ai pensé perdre re§-

DES VOYAGES ET DES VOYAGEURS. 2î)3

prit (l'un petit Corrége de 15 ponces de long, représenlant trois ou quatre jeunes filles nues, tout à fait au naturel, qui entrent dans la rivière pour se baigner, se jettent de l'eau et se font des niches. Ce sont des iirîices, des gentillesses, une fraîcheur, un petit enchantement de mines à en devenir fou. Je n'ai jamais désiré avoir quelque chose en ma possession comme co petit tableau. Cela m'était bien aisé: j'étais resté tout seul; je n'avais qu'à le mettre dans ma poche. Voyez le grand malheur quand ce butor de connétable n'aurait pas eu ce tableau , lui qui ne s'en souvenait non plus que Jean de Vert, et qui en a cinq cents autres de plus grand prix. A moi, c'était la satisfaction de ma vie. Foin de ma probité. »

S'il raffole de Corrége, il s'enthousiasme pour Raphaël et pour Michel-Ange, malgré sa « férocité. » Il admire surtout, et c'est chose remarquable, le grand goût des anciens , qu'il oppose volontiers au petit goût moderne. On ne voit pas souvent un amoureux de la grâce avoir à tel point le sens de la beauté simple et sévère.

« Je viens, dit-il encore, d'avoir un bel exemple de ce que la seule force d'une beauté simple, poussée jusqu'au sublime, peut opérer sur les yeux les moins connaisseurs. Je suis entré aux Chartreux avec mon fidèle Pernet, l'homme du monde le plus ignorant, et tout aussi bôle qu'on le puisse souhaiter pour le mettre en expérience; de qui je puis très-bien dire avec Michel de Montaigne qu'il y a plus loin d'Épaminondas à mon valet de chambre, que de mon valet de chambre à mon cheval. Je suis donc entré avec lui aux Chartreux, et j'ai vu, dès le premier abord, mon homme rester stupéfait d'admiration. Il n'y a cependant que les voûtes de brique et les quatre murailles toutes nues sans le moindre objet capable de donner dans la vue d'un homme grossier... On ne peut rien imaginer de plus auguste que ce vaste édifice tout simple. »

Où de Brosses avait-il pris ce goût élevé et pur et le sentiment supérieur des beautés de l'antique qui brille

dans sa correspondance? On peut, je crois, en faire honneur à ses fortes et classiques études. Excellent humaniste, il avait été préparé d'avance à goûter l'art des anciens par leur poésie et par leur éloquence. Toutes les formes du beau se tiennent. Le dix-huitième siècle, qui a eu dans les arts un si petit goût, est le siècle où commence la décadence des lettres grecques et latines, et où le bel esprit mondain se moque du savoir comme d'une pédanterie propre aux gens de collège. Les paradoxes de La Motte et le goût Pompadour vont de compagnie. Le président de Brosses, qui dans la vieille Bourgogne avait f^iit des études dignes du seizième siècle, a eu plus de goût que son temps, et par là il a su mieux comprendre l'Italie, mieux voyager que Duclos, qui n'estimait guère les Bomains ni les Grecs. Ce savoir solide et varié, cette justesse et cette flexibilité de goût, cette étendue et cette curiosité d'esprit, qui font qu'on s'intéresse à tout, cet enjouement du caractère, voiià ce que j'ai voulu faire ressortir en lui, comme les premiers mérites du bon voyageur. Je le proposerais pour modèle, n'était qu'il faut se garder de l'imiter en tout. Emnienez-le avec vous, mais ne le suivez pas, surtout si vous allez à Venise, car il serait capable de vous montrer de mauvais chemins. Tenez-le sur le poing, comme dit madame de Sévigné, et faites-le causer. Ce serait le moins édifiant des guides ; c'est le plus agréable des compagnons.

8 juillet 1858.

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