‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 58 sur 72 · LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIP SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIP SIÈCLE

(le grand CTBIS. — m"* DE MONTMORENCY.)

Nous voici ramenés par ces deux ouvrages au milieu de la société du dix-septième siècle. Le premier est une étude sur le Grand Cyrus^ où M. Cousin, s'aidant d'une clef trouvée par lui à la Bibliothèque de l'Arsenal, et la perfoclionnant, a ouvert, pour ainsi dire, le double fond du roman, et nous y a montré l'histoire de la société qui s'y cachait. C'est, nous ditil, l'histoire du dix-septième siècle, et sous des noms étrangers on voit les princes et les princesses, les grands seigneurs et les grandes dames de la cour de France, les courtisans et les guerriers, les ecclésiastiques et les magistrats, reparaître à la lumière et nous rappeler les mœurs d'un temps évanoui. Dans cette curieuse recherche, poursuivie à travers les dix volumes du Grand CyruSj sur la trace des personnages du temps, l'illustre écrivain a déployé une passion et une sagacité admirables. Ils ont beau s'être dérobés une première fois à l'auteur de la clef trouvée à l'Arsenal et se croire en sûreté sous leurs pseudonymes orientaux,

L'homme aux cent yeux n'a pas fait sa revue...

Du premier coup d'œil M. Cnusin découvre les réfractaires, et h leur tète le roi Charles-Gustave, sous le nom de Basilides, et la reine Christine de Suède sous celui de Cléobuline. Les lieux mêmes, les paysa-

ges, les maisons de campagne, les fleuves et les lacs ne lui échappent pas. Dans le Tigre il reconnaît le Rhône, et le lac de Genève dans le lac d'Aréthuse. Les lecteurs suivent M. Cousin nvec un vif plaisir de curiosité dans ce voyage de découverte. Ils rendent grâce à leur guide de les dispenser désormais de la lecture du Grand Cyrus par les longs extraits qu'il en donne et le riche commentaire qui les accompagne. Surtout ils s'émerveillent de retrouver partout, même dans les parties les plus arides du livre, le beau style de M. Cousin, et cette flamme d'enthousiasme plus jeune et plus vivace en lui que jamais.

Le second ouvrage est la biographie de Marie des Ursins, femme du duc Henri de Montmorency, décapité à Toulouse, le 30 octobre 1632. C'est le récit élégant et délicat d'une vie mêlée aux plus grands événements du règne de Louis XIII, frappée du plus tragique malheur, et achevée dans l'ombre d'un couvent. M. Amédée Hené a groupé avec art autour du duc et de la duchesse de Montmorency quelques personnages secondaires, comme Théophile et Mairet ; il a esquissé plusieurs portraits d'une touche vigoureuse et fine, celui de Richelieu, celui de Gaston d'Orléans. Dans la seconde partie du récit, celle qui tout entière consacrée à la retraite pieuse de madame de Montmorency, semblait exposée à la monotomie, il amène à propos quelques personnages célèbres, une reine malheureuse, une sainte, une héroïne vaincue et déjà penchant vers la pénitence, Henriette de France, madame de Chantai, madame de Longueville, dont la présence anime doucement la cellule de la triste duchesse.

Plus tard, je l'espère, je pourrai revenir sur ces deux ouvrages pour les étudier en détail, au point de vue hiîîtorique et littéraire. Aujourd'hui je ne veux con-

LA SOCIÉTÉ niANCAJSK Al' XVll' SIÈCLE. :2!)7

sidérer ces peintures du dix-scplicme siècle que parle côté des sentiments, des alFections de la vie privée et des nnœurs de celte grande époque qu'il faut tant admirer, mais n'admirer toutefois qu'en nous rendant bien compte de l'objet de notre admiration.

En effet, dans le dix-septième siècle, il importe de distinguer les maximes et les mœurs. Il y a des siècles qui valent mieux que leurs mœurs ; il y en a qui valent moins, le dix-septième, par exemple, dont les idées ont été si élevées, si nobles, que les mœurs n'ont pu se hausser jusqu'à leur niveau. Vu de loin, il fait illusion à la postérité, qui juge de ses mœurs par ses maximes et prend trop à la lettre ses romans pour l'histoire. Sans doute l'histoire se trouve dans les romans du dix-septième siècle, en ce sens que les romanciers ont peint les personnages du temps et que les maximes qu'ils leur prêtent sont les maximes professées par la société. Mais, dans les romans, ces personnages ont bien soin de régler leurs actions sur leurs sentiments et d'accorder ensemble leurs idées et leur vie. Dans le monde réel, trop souvent les passions triomphaient des maximes, et les actions allaient au rebours des sentiments. C'est la différence du roman et du monde, différence éternelle, mais d'autant plus sensible au dix-septième siècle, que l'idéal du roman est plus haut et plus parfait. On risquerait de se méprendre, si l'on ne tenait compte de cette distinction, si l'on accordait au Grand Cynisune confiance sans réserve, comme à un document tout à fait historique, si l'on croyait trouver dans les théories amoureuses de mademoiselle de Scudéri un code du sentiment, docilement obéi par la société, au lieu d'y voir seulement des rêves platoniques qui, dans la vie réelle, ne préservent d'aucune f.iiblesse.

Mademoiselle de Scudéri, par exemple, voulant exprimer Tidée que la société polie se fait de l'amour dans l'île de Chypre et à la cour de Paphos, c'est-àdire à Paris, raconte que l'amour est une passion de bienséance; qu'il faut que tous les hommes soient amoureux et toutes les femmes aimées ; mais que leur sensibilité ne coûte rien à l'honneur, que a la pureté est la vertu dominante de toutes les femmes, » et qu'elles trouvent moyen « d'accorder l'innocence et l'amour. » Qu'on appelle ce passage une définition de l'idée de l'amour, telle que la concevaient les esprits les plus délicats du dix-septième siècle, je me garderai de contredire. Mais y peut-on voir avec M. Cousin « une agréable peinture des mœurs de Paris et de la cour?» M. Cousin ne fait-il pas un honneur excessif aux mœurs en les confondant avec les maximes? Cependant il n'hésite pas : a II ne faut pas croire, dit-il, que ce soit là une peinture de fantaisie. » C'est donc un portrait. Mais où finit la ressemblance? Juste au point où l'on passe des sentiments aux mœurs. Oui, l'amour au dix-septième siècle était la marque de l'élévation et de la délicatesse de l'àme; oui, pour être honnête homme, il fallait être sensible à la beauté. Ces deux traits sont exacts dans la peinture de mademoiselle de Scudéri. Mais est-il aussi vrai que cette sensibilité des âmes ne coûtât rien à l'honneur? M. Cousin admet-il sans réserve que «la pureté ait été la vertu dominante des femmes, » et qu'elles aient si parfaitement (( accordé l'innocence et Tamour? » Je ne veux pas juger le dix-septième siècle sur le témoignage de Tallemant des Réaux. M. Cousin lui inflige les démentis les plus énergiques, et souvent les mieux motivés. Chaque fois qu'il le rencontre, il le flngelle sans pitié et je ne plains pas Tallemant. Aujourd'hui ïallemant

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIl^ SIECLE. 299

passe pour une autorité. Ses Historiettes^ cent fois citées et copiées, ont circulé partout, et une foule de lecteurs ne connaissent que par cette (chronique scandaleuse la société du dix-septième siècle. On n'a ni le loisir ni l'idée de vérifier ses assertions, et parce qu'il a plu à un médisant de transcrire chaque soir, en rentrant chez lui, tous les méchants propos de cour et de ville, voilà d'honnêtes personnes diffamées et déshonorées aux yeux de la postérité, toujours crédule au mal !

Je n'ai jamais pu lire Talleinant sans frémir de terreur pour ceux de mes contemporains qui ont le malheur d'être célèbres. Je pensais que si la fantaisie prenait à un misanthrope de recueillir tous les mauvais bruits des salons, des cafés et des cercles, en les assaisonnant d'un grain de malice, pour se faire lire avec agrément, et en prenant l'air convaincu , pour se donner créance ; s'il enfermait son œuvre k triple serrure, avec ordre formel de ne la publier qu'au bout de deux cents ans, il pourrait s'endormir du sommeil du juste avec la douce persuasion de laisser sur la terre une bombe chargée à mitraille, qui, le jour où elle partira, fera de larges brèches aux plus solides renommées de son temps. Aussi M. Cousin donne-t-il un bon exemple en fustigeant des Uéaux. Je ne demande pas mieux que d'applaudir à celte exécution et de souscrire à la règle que M. Cousin propose. « L'histoire ne doit admettre le mal ni le bien sans preuve; la preuve , voilà la règle unique et souveraine. » Seulement lâchons d'être impartiaux dans l'adoption des preuves. Ne répétons pas trop promptement celles qui attestent le mal; n'admettons pas trop aisément celles qui attestent le bien. Récusons des Héaux, mais ne jurons pas sur la foi de mademoiselle de Scu-

déri. Repoussons les Historiettes^ mais ne nous fions pas sans restriction au roman. L'histoire, l'histoire vraie, ne donne-t-elle pas tort au roman aussi souvent au moins qu'aux Historiettes ? J'en appelle à M. Cousin et à l'exemple de ses héroïnes, madame de Longueville et madame de Chevreuse. Leur vie est-elle une (( preuve » à l'appui du témoignage de mademoiselle de Scudéri , et de sa pudique description de Chypre et de Paphos? Et madame de Sablé? Des Réaux la calomnie, je le veux bien, et lui prête trop d'amants. Mais mademoiselle de Scudéri ne la flatte-t-elle pas quand elle représente Parthénie (c'est son nom dans le Grand Cyrus) comme la femme qui connaît le mieux « les innocentes douceurs de l'amour, » et quand elle la compare à Vénus Uranie? Cette comparaison avec la déesse de l'amour pur justifie-t-elle pleinement madame de Sablé des nombreux sacrifices à la Vénus impure dont l'accuse des Réaux? Je ne sais. Il y a sur madame de Sablé une phrase de madame de Motteville qui me donne à penser : «L'amour que cette dame avait pour elle-même la rendit un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignaient. » Cette insinuation adoucie n'est-elle pas significative dans la bouche discrète de madame de Motteville, et ne réduit-elle pas à des proportions bien humaines la céleste vertu de la Vénus Uranie? Enfin, malgré mon profond respect pour mademoiselle de Scudéri , il me semble difficile de faire un grand fonds sur ses bons certificats. Son extrême bienveillance n'était pas un'% quement un penchant de sa nature; c'était une bienséance obligée. Mademoiselle de Scudéri, prenant ses personnages dans le monde réel et les introduisant tout vifs dans ses romans, ne pouvait, sous peine de violer les convenances et de rompre ses relations, prô-

LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE AU XVIl' SIÈCLE. 301

1er à ses héros que des sentiments irréprochables. Il est plus facile à un peintre de flatter les caractères que les actions ; aussi de l'aveu de M. Cousin, qui cette fois s'accorde avec Tallemanl, « ne faut-il chercher dans le Grand Cyrus que les caractères des personnes; leurs actions n'y sont pas. » Par là s'expliquent trèsbien les louanges et les réticences de mademoiselle de Scudéri. La délicatesse commandait les unes et les autres. J'avoue même, pour pousser jusqu'au bout la franchise, que cette délicatesse, si vivement admirée par M. Cousin chez mademoiselle de Scudéri, je n'en trouve dans le Grand Cyrus qu'un imparfait modèle. Je m'étonne qu'une femme d'un sens si judicieux et d'un goût si raffiné n'ait senti aucun scrupule à traduire sur la scène des personnes vivantes et à s'y mettre elle-même, à ouvrir publiquement leurs âmes et la sienne, h. y faire lire à tous les yeux l'histoire de ses virginales amours avec Pellisson, des chastes feux de mademoiselle Du Vigean et de Condé, de la résistance vertueuse de mademoiselle Paulet au grand roi Henri IV, et tant d'autres mystères de la vie privée des contemporains. Sans doute le rôle qu'elle prête à ses illustres amants est digne de Céladon, et son dessein est d'attirer sur eux le respect du monde. Mais les sentiments les plus purs ne *sont-ils pas les plus craintifs, et n'est-ce pas blesser leur pudeur que de les tirer de leurs voiles et de les livrer à l'admiration? Le dix-septième siècle, dira-t-on, n'avait pas cette fausse honte, et ce qu'il goûtait précisément dans le Grand Cyrus ^ c'étaient ces portraits embellis de personnages connus, ces révélations des secrets du cœur, ces entretiens imaginaires, échos fidèles de conversations vraies. Je le sais, et ce n'est pas là ce que j'admire le plus dans ce siècle. Tout grossiers qu'on

prétend que nous sommes devenus, si quelque romancier tentait parmi nous la même entreprise, je doute qu'il eût le même succès que mademoiselle de Scudéri. Supposez un écrivain qui, choisissant un cadre approprié à son dessein, y fasse entrer successivement sous des noms italiens, anglais ou espagnols les personnes de notre société les plus considérables par leur naissance, leurs exploits militaires, leur éloquence, leurs talents littéraires, leurs grands emplois ; qui, sans raconter leur vie privée, nous mette dans la confidence de leurs sentiments les plus tendres; qui, traçant le portrait des femmes les plus distinguées par leurs grâces et leur esprit, dépeigne leur visage et même leurs beautés moins visibles avec une telle précision de traits, que les futurs émules de M. Cousin les puissent, dans deux cents ans, reconnaître et célébrer; je me tiens assuré que la société française pousserait un cri de surprise et de colère, et mettrait au ban l'indiscret. Au dixseptième siècle on tressait des couronnes à mademoiselle de Scudéri, et l'on briguait l'honneur d'être peint dans le Grand Cyrus. Si je me permets cette comparaison, honorable pour nous, ce n'est pas pour exalter outre mesure ce progrès de notre délicatesse. Mais comme M. Cousin ne nous ménage pas, comme il humilie avec éloquence notre siècle et l'amour moderne devant la galanterie transcendante de nos aïeux ; comme, sans tenir compte du retour de l'esprit de famille et de l'amélioration incontestée des mœurs domestiques, il nous représente déchus des beaux sentiments d'autrefois et tombés « inévitablement dans d'obscures bassesses et de vulgaires plaisirs, » c'était justice de rappeler qu'on peut être à la fois moins galant et plus délicat que le dix-septième siècle, que les mœurs d'une époque ne valent pas toujours ses

Page 1