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maximes, que le roman n'est pas l'histoire, que le Grand Cyrus n'a et ne peut avoir qu'une autorité historique restreinte, et que, des théories les plus pures sur l'amour, il ne faut rien conclure sur la conduite des amants.
C'est môme ce contraste éclatant chez tant de femmes illustres du dix-septième siècle entre l'idéal amoureux conçu par leur imagination et les écarts de leur vie qui nous rend plus admirables celles dont les actions ont été aussi pures (jue les sentiments. Telle est madame de Montmorency, l'iiéroïiie de M. Renée. Elle n'a eu qu'un amour, et c'est pour son mari. Elle est, au dix-septième siècle, une des plus parfaites images de l'amour conjugal , et le livre de M. Renée est une véritable étude sur eette belle affection du cœur humain. C'est à ce point de vue que je le considère aujourd'hui. Marie des Ursins vient de se marier. « Un teint pur, une taille des plus rares, des yeux d'une beauté romaine, qui expriment dans leur profondeur la réllexion et l'amour, ce sont les attraits de sa personne ; la sagesse précoce, la prudence, le tact et la délicatesse, ce sont les dons de son esprit. » Modeste et fière, sa conduite à la cour défie la médisance et tient en respect les princes, et même le roi Louis XIII, qui du reste, on le sait, s'intimide facilement. Elle aime son mari, le duc Henri de Montmorency, d'un si profond amour, qu'on est un peu surpris de la grandeur de sa passion, comparée au mérite de celui qui l'inspire. Henri est un cœur intrépide et un esprit médiocre : ce n'est qu'un brillant soldat. Et ce cœur (ce qu'il a de mieux à offrir à sa femme), il ne le lui laisse pas tout entier. Henri est infidèle, M. Renée l'avoue, et excuse, comme il peut, ses infidélités. Quand M. Renée nous racontait la vie de celles des nièces de Mazarin
qui ont brillé par leur esprit plus que par leur vertu, il imputait avec douceur leurs fautes à leur sang italien, à leur éducation, à la contagion du temps. Aujourd'hui qu'il ne trouve pas dans son héroïne, la plus chaste des femmes, l'emploi de son indulgence, il la transporte sur son mari :
« Il aimait sa femme, dit-il; il appréciait la beauté de son âme, son esprit, son profond amour; il le lui rendait bien en respect et en tendresse; elle était une sainte à ses yeux, mais trop sainte peut-être pour son humaine nature. »
Je suis embarrassé pour reprendre dans ces lignes ce qu'elles ont de trop indulgent, car je viens d'être repris moi-même pour avoir dernièrement parlé des trahisons conjugales de Mozart avec un excès de modération. Pourtant je voudrais distinguer. Dans la stricte morale, la faute est égale sans doute, quelles que soient les raisons qui la fassent commettre. Mais il y a diverses manières plus ou moins nobles d'y tomber. Si vous y succombez par entraînement de cœur ou d'imagination, c'est un dérèglement; si vous n'êtes emporté que par l'ardeur des sens, c'est de plus une brutalité. Les égarements du cœur excitent la pitié en même temps que le blâme , la volupté toute seule n'inspire que le dégoût. Je crains bien de comprendre ces mots délicats de M. Renée : « Elle était trop sainte pour son humaine nature, » et je le trouve bien généreux de s'être mis en frais d'excuses pour cette charnelle humanité.
« C'est, dit encore M. Renée, que l'époque avait un peu gâté ce beau naturel. Henri de Montmorency était né, on peut le dire, dans les bras de Henri IV, et il avait joué sur les genoux de Gabrielle; il avait grandi au milieu des intrigues de cette cour gulanic; plus tard, était venue la corruption italienne des
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favoris de Marie de Médici?. Le connétable, d'un antre côté, ce vieux sultan du Languedoc, avait eu autant de maîtresses que son roi. Ainsi ce jeune homme rencontrait partout les mêmes leçons, et il no lui fut que trop aisé de les mettre en pratique, lui qui était fait pour captiver les regards, qui rappelait en tout les héros des romans de chevalerie. Ce fut donc à qui ferait la conquête de son cœur. 11 s'abandonna ainsi à ce courant de galanterie sensuelle dont il ne sut jamais se guérir... Dans sa vie royale en Languedoc, comme à Chantilly, comme à la cour, ce cœur ardent et prodigue répandit bien des flammes, w
Je suis loin de nier la pernicieuse innuence des mœurs du temps et des mauvais exemples partis de si haut, et quand je la mesure, je ne puis regretter l'esprit de galanterie. Que ce soit l'excuse du duc de Montmorency : mais ne l'absolvons pas, et dans ces allusions k des caprices où le cœur n'était pour rien (où ét^iit le cœur dans les amours d'Henri avec les suivantes de sa fenmie?) n'usons pas si volontiers de ces termes métaphoriques, les conquêtes du cœur^ les flammes du cœut\ qui spiritual isent trop ses entreprises galantes. Ne disons pas qu'il rappelait en tout les héros des romans de chevalerie, puisqu'il manquait précisément de la vertu capitale d'un héros de roman, la fidélité à sa dame; surtout ne le comparons pas, comme M. Renée, au chevalier Bayard, puisque, s'il fut sans peur, il lut loin d'être sans reproche.
Pour moi, je suis moins enclin encore à lui pardonner en voyant comment la duchesse, avertie de ses méfaits, se conduisait envers lui. Là est la grande difficulté dans la vie des femmes. Bien peu savent s'en tirer. Les unes font un éclat: c'est la pire manière; les autres se vengent par des représailles : elles ont tort pour elles-mêmes, sinon pour leurs maris, car un mari trompeur mérite d'être trompé. Celles qui ne
font pas de bruit et ne se vengent pas, qui s'appliquent, à force de résignation, de douceur, et de bonne tenue, à ramener les coupables, celles-là tiennent une sage et généreuse conduite. Mais pour la pouvoir tenir il faut encore aimer, et bien des femmes plus fières que tendres, une fois trahies, n'aiment plus. Madame de Montmorency, plus tendre que fière, continua d'aimer. « Avec le silence vous viendrez à bout de tout, disait-elle à une femme qui souffrait comme elle ; il ne faut parler de cette sorte de peine qu'à Dieu seul. » Mot touchant qui exprime d'une manière voilée la souffrance de l'àme, le martyre intérieur ! Mais son visage la trahissait. « Êtes-vous malade? lui dit un jour le duc, vous êtes changée. — Il est vrai, répondit-elle, mon visage est changé, mais mon cœur ne l'est pas. » Ces paroles sont charmantes : il y a un attrait infini dans les grandes douleurs contenues, surtout dans celles des femmes, de qui l'on attend moins d'empire sur ellesmêmes, et qui manquent démesure, môme dans leurs vertus. Madame de Montmorency en manque la première; elle est trop magnanime; son imagination se monte, l'exaltation commence, et avec elle s'efface cette résignation pleine de dignité qui avait tant de charme. Voyez jusqu'où son cœur l'entraîne. Après la réponse qu'on a lue plus haut, « le duc, touché de ses larmes, dit M. Renée, fit à ses pieds de tendres promesses qu'il était au-dessus de ses forces de tenir. Elle l'aima néanmoins d'une flamme toujours plus pure et plus désintéressée ; sa passion monta tous les degrés de son âme; elle éleva son amour jusqu'au sacrifice... » (Jusqu'ici rien que d'admirable.) « Elle ne connut plus de bonheur que celui de vivre des sentiments de son mari, » (j'avoue que ces mots m'inquiètent. Parmi les sentiments de son mari, il en est
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de mauvais dont elle ne peut pas vivre, dont elle pourrait plutôt mourir. Va-t-elle les adopter? va-t-elle aimer ses rivales?) «Plus d'un contemporain assure qu'elle ressentait une secrète sympathie pour les femmes dont le duc était épris. Son propre cœur l'avertissait : elle retrouvait dans ses rivales comme une partie d'elle-même. Ce fut le prodige de sa passion. »
Grand prodige, en effet, dont je suis plus étonné qu'ému. Cet excès d'héroïsme me gAte madame de Montmorency. Ce n'est plus là cette belle et honorable tendresse d'une épouse qui, même abandonnée, ne peut se détacher de son mari, c'est la flamme xl'une amante. Les alfections de l'âme ne gagnent pas à se confondre les unes avec les autres. Chacune d'elles a sa beauté propre. L'épouse n'est pas l'amante, l'amour conjugal n'est pas l'amour, et ([uand on paile de l'amour dans le mariage, on entend par ce mot un sentiment aussi profond, aussi tendre, mais moins exalté et plus digne que l'amour proprement dit: plus digne, fe le répète, car l'amour, qui ne représente aucun droit, aucun devoir, peut faire abandon de tout, s'il lui plaît, et consommer avec ivresse tous les sacrifices. Ce n'est qu'une passion. L'amour conjugal est plus qu'une passion : il emprunte à l'institution du mariage des devoirs à remplir, une dignité à défendre. Une épouse trahie n'a pas seulement, comme une amante, à pieu-* rer sur l'amour perdu ; elle a le nom d'épouse, elle a le mariage à faire respecter en elle, et l'exaltation des sacrifices qui chez l'amante peut être une grandeur, chez l'épouse est un abaissement. Je ne puis admirer madame de Montmorency aimant les femmes dont le duc est épris, et « retrouvant dans ses rivales une partie d'elle-même. » Cette sorte d'idolâtrie, ce n'est pas
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la perfection, c'est la corruption de l'amour conjugal. Elle humilie la femme et ne corrige pas le mari. Aux âmes un peu gâtées, comme celle du duc, l'idolâtrie n'inspire que l'orgueil. Et puis, j'en veux encore à madame de Montmorency de donner aux femmes trompées un exemple trop commode pour les maris trompeurs. Si la seule punition de tous les infidèles, c'était de voir leurs maîtresses aimées par leurs femmes, peu de femmes manqueraient d'amies. Mais je n'insiste pas, de peur d'avoir l'air de faire de la morale envers et contre tous, contre les maris qui n'aiment pas assez leurs femmes, et contre les femmes qui aiment trop leurs maris.
L'affection conjugale de madame de Montmorency est plus digne d'admiration, après l'événement terrible qui la plonge dans le deuil. Cette disproportion visible, qui nous étonnait, entre son amour et le mérite de son mari s'efface et disparaît. Henri s'élève par le malheur jusqu'à la hauteur de l'affection de sa femme. A l'heure du supplice il est grand, et par la beauté mâle et simple de sa mort, il justifie cette immense tendresse qui semblait auparavant s'être égarée sur lui. Dans madame de Montmorency, la veuve est plus grande que la femme. Son amour désormais, grave comme une religion, et tristement paré d'une sorte de poésie funèbre, ne ressemble •plus à un enthousiasme d'imagination juvénile; c'est un culte profond du cœur; la souffrance et le deuil y impriment la majesté. Rien ne l'affaiblira, pas même l'ascétique piété du cloître. Ce que j'admire dans la dévotion tendre de madame de Montmorency, c'est que j'y retrouve son amour. Elle ne Ta pas étouffé pour devenir plus sainte; elle l'a laissé vivre et brûler en elle, comme un parfum qu'on exhale vers Dieu et que
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Dieu ne rejette pas. Jusqu'à sa dernière heure elle a vécu dans sa cellule, comme elle dit elle-même, <( entre Dieu et le mari que Dieu lui avait donné. » Sa piété adoucit, mais ne guérit pas sa blessure, et, selon le mot expressif de M. Renée, elle s'éteignit dans la prière et dans les pleurs.
Après les femmes illustres dont nous avions admiré les tardifs et glorieux repentirs, il était désirable d'en rencontrer une d'une vertu parfaite, dont la conduite fût aussi belle que les sentiments, et la vie aussi exemplaire que la mort. Notre temps, qui aime surtout l'amour hors de la règle, l'avait applaudi avec prédilection dans quelques femmes charmantes et coupables du dix-septième siècle. C'est une bonne pensée de nous avoir montré l'amour le plus profond et le plus ardent s'accordant chez madame de Montmorency avec la loi morale. De cette bonne pensée M. Renée a fait un livre ingénieux et touchant que liront avec plaisir toutes les âmes élevées et tous les esprits délicats.
22 juillet 1858.
Peu de livres sont nés sous une étoile plus heureuse que cette histoire de Fanny et ont fait plus lestement leur chemin. A son apparition, elle a été saluée comme une jeune merveille par un maître de la critique, et le public, invité à l'admiration, a si docilement répondu à l'appel, qu'en peu de jours l'édition a été enlevée et s'est, dit-on, « cachée sous toutes les toilettes. » L'éditeur en a vite improvisé une autre, précédée d'une préface étincelante qu'un des écrivains les plus brillants de la littérature a fait partir comme une fusée en l'honneur de la belle Fanny. Avant qu'une troisième édition paraisse, peut-être sous les auspices d'un troisième protecteur, et que nous achevions de perdre le peu qui nous reste de liberté d'esprit, hâtons-nous de lire ce livre favorisé avec un redoublement d'attention impartiale et d'en parler à nos lecteurs comme s'il arrivait dans le monde sans réputation et sans parrains.
On s'est demandé si Fanny est une confidence, comme René^ comme Adolphe y et l'on a fait entendre que ce roman peut bien être une histoire. S'il me fallait avoir un avis sur cette question délicate, je dirais : Oui, ce doit être une histoire vraie. C'est la peinture trop savante et trop minutieuse d'une passion exceptionnelle pour que le peintre ait pu la deviner par la seule puissance de l'imagination ou la saisir par la seule force de l'observation morale. Cette passion,
quelqu'un doit l'avoir sentie qui en a ddvoilé les intimes secrets il l'auteur de Famij/, et le livre sans doute est né de eette eoulidence. Je ne puis m'expliquer que de cette manière le double caractère qu'il porte à chaque page : un détail et une précision d'analyse tels que celui-là seul peut avoir révélé les mystères d'une telle maladie qui les a étudiés au plus profond de son ùive; une préoccupation de l'efl'et littéraire, si vive, si inquiète , que celui-là seul peut peindre avec une telle prétention d'artiste une passion si douloureuse qui n'en a pas lui-môme souffert. Si le vrai héros du roman avait écrit sa propre histoire, j'ai peine à supposer qu'il nous eût montré sans cesse l'auteur là où l'homme seul nous intéresse, et qu'au lieu d'écrire les yeux attachés sur son cœur, il eût placé pour ainsi dire madame Bovary entre son cœur et lui pour se peindre en réaliste, d'après les procédés de M. Flaubert. L'imitation, c'est la tache originelle de pe livre. Elle imprime à toutes les pages l'effigie d'une école; elle est dans la manière de décrire, dans la recherche des effets matériels, dans les détails les plus menus du style. M. Feydeau avait admiré sans doute chez M. Flaubert un effet qui d'ailleurs avait été beaucoup vanté, celui de ce (( dos rond » de M. Bovary, dont la vue agaçante irrite les nerfs de sa femme. M. Feydeau a voulu, lui aussi, avoir un effet de dos dans son livre. La première fois que Roger, l'amant de Fanny, est reçu chez sa maîtresse, qu'y remarque-t-il? «De ma place, je voyais le dos des joueurs inclinés vers les tables, oii brillaient, doucement, enfermées sous des abat-jour, les bougies enfoncées dans de lourds flambeaux d'argent. » A table, Roger se souvient d'une description de repas qu'on avait fort goûtée dans le roman de M. Flaubert, et voici comme il exprime l'émotion
qu'il éprouve en se trouvant chez Fanny pour la première fois ;
(c Effaré par le grincement des verres, par le cliquetis de l'argenterie, par le frottement des porcelaines, ébloui par la réverbération des touches de lumière sur les cloches bombées qui couvraient les plats; ahuri par le va-et-vient des valets qui servaient chacun sans mot dire, glissant sans bruit sur le tapis, comme des ombres noires gantées de blanc; suffoqué par la chaude atmosphère de la salle imprégnée de fumets pénétrants auxquels se mêlaient Vodeur des vins et le goût des fleurs, je ne regardais pas Fanny et ne l'écoutais même pas parler. »
On dirait que Roger n'a jamais dîné en ville. D'ordinaire la porcelaine, les verres et l'argenterie, même l'odeur des vins et le goiit des fleurs (un mot peu réaliste) ne donnent pas de pareils vertiges. Mais les cloches bombées, voilà le plus beau trait. Il ne manque au festin que ce fameux plat de homards qu'on sert dans le roman de M. Flaubert et que ces pattes de crustacés qui <( dépassent un peu les bords. » Cette subtilité d'analyse qui recueille les détails les plus microscopiques, M. Feydeau en a été jaloux; et voici comme il s'est approprié l'incomparable trait de M. Flaubert, en l'ennoblissant d'ailleurs par une application plus relevée. Il représente Fanny valsant : « Le bout de son petit pied , à chaque tour qu'en glissant elle faisait sur elle-même, dépassait le bord de sa robe entraînée en arrière par la rapidité du mouvement. » Les adjectifs môme prennent entre les mains de M. Feydeau, comme dans celles de M. Flaubert, une prétention descriptive qui nous ramène à l'enfance de l'art. S'il ne dit pas la neige blanche et le corbeau noir, comme les poètes primitifs, il écrit : « Les dents de Fanny brillaient comme des perles entre ses lèvres séparées, n (Au dix-septième siècle, on se moquait beau-
coup de ce pauvre Chapelain, qui avait vanté les doigts inégaux de la belle Agnès. ) M. Fcydeau écrit encore : Le jour où ma maîtresse devait venir, « je prenais un enfantin plaisir à décorer moi-même mon logis.... Je baissais les viiic^nxÛQbrocatdlerose^ ramagh de grands bouquets..., je dressais savamment les tentures de mousseline, et je lissais des mains le couvrepied capitonné de mon lit. » Heureux jeune liomme d'être si bien meublé! Mais capitonné ^ franchement, est-ce l'adjectif d'un amant ou celui d'un tapissier? Comme M. Flaubert, M. Feydeau se complaît à peindre dans un paysage ce que d'ordinaire on s'al)sticnt de peindre ou ce qu'on peint d'un mot, les crevasses des murs, les lézardes, les gravats qui jonchent le seuil, les gouttières pendantes, arrachées de leurs crochets; comme M. Flaubert, il mêle au trivial une préciosité et un raffinement infinis : « La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, au bord de la grève, regardant l'Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. » Il décrit <( les rayons éblouissants, qui partent comme des llèches, du cœur des lustres. » Il attise le feu doux, (( qui rougit en s'enfouissant sous les cendres. » Il admire les cheveux de Fanny, qui, (( flottant par molles boucles sur ses tempes doucement amincies, les enveloppent avec une sorte de pitié suave; » et ' « ses mains si potelées et si blanches que je pensais qu'elles s'étaient comme doublées, afin que leurs dernières caresses fussent plus amples. » Enfin, comme M. Flaubert, M. Feydeau pousse la recherche du vrai jusqu'aux dernières limites du faux. Lorsque, l'heure du rendez-vous écoulée , Fanny quitte la chambre de son amant et descend l'escalier, Roger se met à sa fenêtre et la regarde passer, à travers l'écartement des persiennes ;
« Elle marchait lentement, simple, tranquille, belle. Les deux bouts de son voile flottaient doucement sur ses épaules, caressant son visage de chaque côté... Ses deux mains, ramenées en avant sur sa ceinture, serraient les plis du sombre cachemire qui l'enveloppait de la nuque à la cheville... Le bord de sa robe , avec des bouillonnements de soie , se mouvait en bruissant sur sa trace. »
Je vous passe les deux bouts du voile, et les plis du cachemire de la nuque à la cheville, et les bouillonnements de soie, quoiqu'à vrai dire, ô Roger, si au sortir d'un rendez-vous amoureux vous voyez toutes ces choses «à travers l'écartement des persiennes, » vous avez de trop bons yeux pour un amant. Mais au delà je vous arrête. Non, de votre fenêtre vous n'entendez pas le bruissement de la robe; non plus qu'aux Italiens, en regardant de loin votre maîtresse sous le péristyle, vous ne pouvez pas voir si « son corsage de satin blanc crie en se gonflant sons la pression de la poitrine. » Vous n'êtes pas somnambule, et rien ne me fera croire à cette acuité surnaturelle de vos sens.
Votre tableau n'est qu'une fantaisie; vous décrivez pour décrire, comme un bon élève de Delilie, et c'est juste au moment où vous vous croyez le plus vrai que vous l'êtes le moins. 0 chimère du réalisme! c'est pourtant cet art équivoque et menteur, ce sont ces procédés puérils d'école et de mauvaise école, ces descriptions matérielles, ce mélange de réalité crue et de raffinement fantastique, qui corrompent dans ce livre l'expression des sentiments vrais. Il semble, en lisant Fanny, qu'on se trouve en face de deux personnes, l'une qui a senti, l'autre qui a parlé, et l'on se prend à regretter que le héros , qui aurait pu faire un livre original, s'il avait parlé lui-même, ait laissé h» parole au confident, qui n'a fait qu'un pastiche.
Tout h l'hoiiro j'examinerai Fnnny au point de vue moral. Je l'étudié d'abord au point de vue littéraire. Une courte analyse permettra d'en juger. C'est un livre à trois personnages, la femme , le mari et l'amant, et la passion que l'auteur se propose de peindre, c'est la jalousie, non pas la jalousie du mari, ce serait trop vulgaire, mais la jalousie de l'amant. Considérons un peu les trois acteurs de ce drame. Le mari n'est pas un de ces maris de roman, sots, méchants ou communs. C'est un homme de mérite qui n'est pas même laid. Voici son portrait dessiné par l'amant :
« La surface de ses joues et de son menton bien rasée offre la ri2;idité du marbre, et son front net, ouvert, entouré de cheveux noirs déjà grisonnants, décèle un esprit de volonté plein de droiture et de persistance... Son sourire est affectueux, son regard sans malice, mais clair comme le cristal... Sa voix est grave et sonore, son geste tranquille... Il a les dents belles, les ongles roses, brillants et bien taillés; enfin un grand air de rectitude et de netteté est répandu sur toute sa personne. Il me parut avoir quarante ans. »
Voilà, soutenez-vous, un mari fort supportable. Regardez maintenant le revers de la médaille :
« C'est une espèce de taureau à face humaine, de taille moyenne ; il avance, en mangeant, ses robustes épaules, et son sié2:e s;émit sous la lourde flexion de ses reins carrés... Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues, et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa fourchette. Entre chaque assiette il respirait largement, s'essuyait la bouche et buvait à longs traits de grands coups de vin pur... Peut-être aussi riait- il un peu bruyamment, soulevant par saccade ses pectoraux au-dessus de sa taille bien sanglée, et rejetant sa face empourprée en arrière. »
Ce sont là de grands torts, je l'avoue, et sa femme,
vraisemblablement, ne l'avait vu ni manger ni rire avant son mariage, car elle l'a épousé par inclination, malgré la volonté de sa famille, et s'est fait enlever de la maison paternelle par les mains robustes et veines qui Pont déposée au pied de l'autel. Fanny a trente-cinq ans :
« Elle a conservé toute la fraîcheur et tout l'enjouement de la jeunesse;... elle est grande, élancée, et très-légèrement menue aux épaules, avec une taille mince et des hanches modestes... Elle ramène un peu en avant sa tête pure, épanouie sur son cou de cygne, doucement ployé... Ses cheveux blondcendré, lisses et bien tendus sur le sommet de sa tête, jouent en flocons crêpelés sur ses tempes, sur ses joues mates et tout autour de son cou. Son nez droit et suavement fait, ses narines exquises, son front plat et petit, son menton sans fossettes s'harmonisent avec ses sourcils arqués et ses lèvres fines et bien jointes. Enfin ses yeux, d'un bleu sombre et doux, à larges pupilles noires, mollement enveloppées de paupières saillantes frangées de cils touffus, ont une expression de tendresse, de candeur, d'étonnement et de pureté. »
L'amant, le jeune Roger, est naturellement beaucoup plus jeune que cette maîtresse, déjà mûre. Il a vingt-quatre ans ; naturellement aussi il est mince, fluet et pâle, pour mieux s'harmoniser avec la femmecygne et contraster avec le mari-taureau. « Combien, dit-il lui-même, en se comparant au mari, combien, devant cette richesse de sang, cette ampleur de formes, cette virilité froide et calme, s'amoindrissait ce que je sentais en moi de faiblesse nerveuse, de finesse de race et d'élégance. Je me faisais l'effet d'un sylphe contemplant, effaré, la statue d'un géant. »
Comment cette épouse de trente-cinq ans, qui s'est mariée par amour, comment cette mère de famille qui a trois enfants, s'est-elle éprise de Roger? L'auteur ne
le raconte pas. Dire que Roger a l'air d'un sylphe, ce n'est pas une explication. Tant il y a que le jour où Fanny s'aperçut qu'elle était aimée, elle aima sans plus de façon, et, « tranquillement, comme une personne qui se lève pour pousser une barrière, de sa belle main, elle-même, elle écarte tous les obstacles.))
Depuis lors Fanny va chez son amant une fois par semaine, et y reste deux heures. Ce qui se passe dans ces rendez-vous galants, Roger vous le raconte avec une abondance de détails parfaitement dignes d'un amant qui décrit « son couvre-pied capitonné , » et « les dentelles de son oreiller, » et « le miroir de sou alcôve '. ^) Avec son air «d'étonnement et de pureté, » la candide Fanny se permet tout ce qu'il y a de moins pur et de plus étonnant, et (ajoute Roger avec naïveté), (( rien ne la surprenait, rien ne la choquait. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait de l'air le plus naturel et le plus digne. » Quand Roger a tout dépeint, les silences, les soupirs, les transports , les langueurs, les « étreintes douces et vagues, » les narines « palpitantes, » les lèvres « froides et friandes, » les yeux « souriants et noyés » (un tableau d'intérieur qui rappelle les scènes les plus échevelées de la Vieille M aï tresse) y cet honnéle Roger ne nous parle-t-il pas de son « union spirituelle avec sa chère Fanny?)) C'est ce mariage des âmes qu'ils viennent de célébrer, « sous les rideaux de brocalelle rose. )> Quelle timidité après tant de hardiesse! Si vous êtes réaliste, soyez-le jusqu'au bout. Appelez sens les sens; laissez en paix l'âme et l'esprit, qui n'ont rien à voir dans ces ivresses de la chair, et ne profanez pas leur nom pour ennoblir la volupté du
' Pages 15, 113 cl 10.
corps , qu'il faut oser nommer lorsqu'on est réaliste et qu'on a osé la peindre '.
Jusqu'ici Fanny et Roger sont heureux. Roger n'a pas un souci, et Fanny pas un remords. Mais un jour Fanny s'avise de parler à Roger de ses enfants. L'un d'eux étant malade, et sa mère forcée de rester auprès de lui, Roger devient jaloux de « ces pauvres petits êtres qui n'ont d'autre tort que de se blottir frileusement avec lui dans le nid d'amour du même cœur. » Puis sa jalousie monte plus haut. « A force de songer aux enfants ^ je me surpris à penser au mari.» Ainsi naît la passion qui fait le sujet du livre. Elle vient à l'amant non pas directement, par l'idée du mari, mais indirectement, par l'idée des enfants et de l'amour maternel. Au point de vue littéraire et au point de vue mo^ rai, c'est là un défaut choquant.
Que Roger, introduit dans la maison , sente , au spectacle de l'intimité conjugale, s'éveiller sa jalousie, on concevra peut-être que l'image partout présente du mari rende insupportable à l'amant la pensée du partage. Mais cette jalousie d'amant, dont la fausse apparence de délicatesse n'est qu'une fleur d'impureté, la faire éclore à l'aspect de l'enfance, la pureté vivante, à la flamme de l'amour maternel, le plus saint des amours, c'est méconnaître la vérité, c'est manquer de respect à l'enfance et à l'amour maternel. Il y a là une erreur d'analyse et une absence de délicatesse plus blessantes encore que les plus inconvenants tableaux.
De même quand Roger demande à Fanny d'être reçu dans la maison, quand, au lieu d'hésiter, de résister, elle s'écrie : « Quel bonheur! tu pourras te lier avec
' Voir p. 18 ell58.
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nous!)) Quand le jour où Roger y dîne pour la première fois, Fanny, à deux pas de son mari, «presse d'une molle étreinte » le pied de son amant par dessous la table, ce n'est plus là seulement la folie, c'est l'impudence de la passion. Roger, le bon Roger se contente de dire : C'est de la « conciliation. » «Pauvre femme conciliante! elle s'était fait une si douce fête de m'attirer chez elle pour me voir un peu plus souvent! » Conciliante! le mot est ravissant!
Cependant malgré les jolis mots dont Roger décore les plus laides choses, l'idée de la « conciliation» lui devient une souffrance, une vraie maladie mentale, que M. Feydeau a décrite avec une grande vigueur, malheureusement mêlée d'une grande prétention. Roger tour à tour s'emporte et se calme, rit et pleure, se déchire le cœur et torture Fanny, « son ennemie adorée. » Il lui impose le plus prodigieux dos interrogatoires, et la malheureuse y réjiond. Peut-être à force d'être humiliée deviendrait-elle touchante, si elle avait conscience de son abaissement. Mais quoi ! elle conserve encore l'air d'un ange? «R y avait en elle deux âmes différentes qui s'exhalaient de ses lèvres et de son regard. La première était celle d'une Phryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épiées les plus corrosives de la passion.... La seconde était celle d'un ange immaculé. » La Phryné est odieuse, mais l'ange l'est encore plus.
Un jour, vaincu par la pitié, l'ange promet à Roger « qu'il n'y aurait plus jamais de partage. » Pendant qu'il prête serment, le mari, dont il jure la dépossession, revient d'Angleterre. Roger, curieux de savoir si la Phryné tiendra la promesse de l'ange , tente nuitamment une escalade, et le voilà sur le balcon. En se baissant sur les genoux, il regarde par la fenêtre :
« Au fond de la chambre il y avait un grand lit ouvert, surmonté d'une couronne d'ébène sculpté , d'où pendaient des rideaux d'une étoffe brune, qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit; à droite, une commode ; près de la cheminée , un large siège de cuir à dossier très-élevé. » — (Le moment est bien choisi pour dresser cet inventaire ! ) — « Je crois qu'il y avait encore d'autres meubles, mais je ne les regardai pas. » — (C'est heureux!) — « Une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre, se projeta sur les rideaux blancs... C'était lui (le mari). Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune; un pantalon de flanelle blanche très-lâche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes , il allait et venait par la chambre, fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s'étirant les bras. Il s'assit enfin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa sandale. «
Roger, qui s'était «aplati au ras delà dalle,» le contemplait avec une muette stupeur. »
« Tout à coup il (le mari) tourna la tête vers une porte placée au pied du lit, que je n'avais pas vue encore. Cette porte s'était ouverte, et dans l'encadrement obscur qu'elle découpe au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme éclairée de face par un bougeoir qu'elle tenait à la main. Puissance du ciel! c'était elle! Dieu bon! tu ne me foudroyas pas au moment où je l'aperçus î »
Il n'est que trop vrai ! le ciel ne foudroya pas l'indiscret Roger. Il ne fît pas descendre sur la terre, entre la fenôtre et le balcon, un de ces nuages discrets qui dans Homère enveloppe les amours de l'Olympe. Les étoiles ne voilèrent pas leurs fronts radieux; la bougie elle-même n'éteignit pas sa cruelle clarté. Le ciel punit Roger de sa curiosité en l'assouvissant sans pitié. Roger voit tout et décrit tout. Son compte rendu
de la scène tient neuf pages, où se trouvent notées, avec une exaclitude illimitée d'analyse et un progrès déplorable de vivacité descriptive, toutes les phases de l'action. Et comme du balcon il ne voit que les postures des acteurs et n'entend pas leurs paroles, sa description purement matérielle de la pantomime, concentrant nos regards sur les gestes du corps, aggrave l'inconvenance qu'eût atténuée peut-être une diversion de l'esprit. Ici le silence profond est le luxe de l'indécence. Au dénoùment, Uoger perd l'équilibre et tombe. Plût à Dieu qu'il eût également perdu la mémoire et laissé deviner ce qui l'a fait choir du balcon aux belles dames qui cachent sous leurs toilettes cette scabreuse histoire. Mais Roger se souvient, et à voir l'eflusion intarissable de ses souvenirs, on dirait non pas qu'il les subit comme un châtiment, mais qu'il les savoure comme une volupté. Là encore il paraît bien que ce n'est pas le héros du livre qui parle, mais le confident. Le héros aurait souffert de ce qu'il raconte, le confident en jouit.
Ce sera la raison de mon plus sévère reproche. Je ne trouve nulle part dans le livre de M. Feydeau la trace suffisante d'une intention morale qui rachète l'immoralité flagrante du sujet. Il serait temps de s'entendre sur cette question si simple de la moralité des œuvres littéraires, que tant de subtilités ont obscurcie. Pour qu'une œuvre soit morale, il n'est nullement besoin qu'on s'interdise d'y peindre les mauvaises passions et le mal, et qu'à la fin les bons soient récompensés et les méchants punis. Cette justice distributive, conforme au vœu de la conscience , n'est souvent qu'une satisfaction dérisoire offerte aux gens naïfs par l'auteur d'un ouvrage parfaitement immoral , sauf à la dernière page. Il ne suffit pas non plus de dire so-
lennellement : J'ai mis à nu une plaie de l'âme humaine ou de la société, et j'y ai porté le fer chaud. Depuis Pétrone et Juvénal , c'est la prétention de tous les moralistes douteux. La moralité d'un ouvrage est moins dans l'ouvrage même que dans son auteur. Si l'auteur n'a pas le sentiment moral, vainement il ajustera aux dernières scènes de son drame ou de son roman un dénoûment exemplaire; jusque dans sa peinture des vertus, jusque dans son horreur apparente des vices, jusque dans leur châtiment final , je sentirai le faux, la contrefaçon habile, qui fait honneur au bel esprit, mais non l'accent vrai d'un cœur honnête. Si l'auteur, au contraire, porte en lui l'amour sincère du bien, il peut impunément nous représenter le mai et lui laisser à la fin la victoire qu'il remporte si souvent en ce monde : personne ne s'y trompera; jusque dans le triomphe du mal, on s'apercevra que l'honnête homme prend parti contre lui et le hait de toute son âme. Là est la vraie moralité des ouvrages. La question de la morale, dans la littérature, se résume d'un mot : Tant vaut l'homme , tant vaut le livre.
M. Feydeau , je n'en saurais douter, aime le bien et déteste le mal ; mais le sentiment moral ne s'est pas assez clairement fait jour dans son livre. J'en trouve bien quelques lueurs çà et là dans quelques pages', surtout dans l'épigraphe. Empruntée à l'Écriture, elle veut faire entendre que l'auteur a dessein de montrer la punition qui attend les amours adultères : « Celui qui creuse une fosse y tombera, et celui qui renverse une clôture sera mordu par un serpent, » Mais pourquoi VFcclésiaste, qui a fourni à M. Feydeau une maxime si édifiante, ne l'a-t-il pu préserver de la ten-
» Voyez notamment p. 27 cl 49.
Uitinn de cueillir toutes les fleurs impures, épanouies au bord de la fosse, de façon qu'on ne distingue plus s'il raconte l'histoire pour nous faire désirer les fleurs ou redouter la chute? Pour([uoi ces descriptions voluptueuses d'alcôve, et cette scène du balcon, où le voile qui doit couvrir la vie conjugale est si audacieuseLuent arraché lambeau par lambeau? Enlin pour que le serpent de VEcclésiaste puisse effrayer ceux qui renversent les clôtures, encore faut-il que ce soit un de ces serpents, aussi communs que dangereux, qu'on risque partout de rencontrer sous ses pas , une vipère , par exemple, et non pas un animal rare, un serpent à sonnettes qu'on ne trouve qu'au bout du monde. Lii jalousie qui a mordu Roger est un de ces serpents exceptionnels dont il est difflcile de menacer efficacement les larrons.... Sur trente amants de femmes mariées, il y a un raffiné tout au plus qui se formalise du partage; le reste ne demande qu'à partager. Aussi, malgré l'él)igraphe tirée de VEcclésiaste^ ne vois-je pas distinctement quel dessein moral a pu se proposer l'auteur. Tout au plus doit-il alléguer qu'il a voulu faire une étude de psychologie morbide, comme disent les médecins des maladies cérébrales, et peindre une passion rare, par curiosité. Mais cette passion rare n'est pas intéressante. La jalousie m'intéresse quand elle a pour excuse le droit de propriété. Je plains la jalousie du mari volé ou qui a peur de l'être. C'est une souffrance digne de compassion. Je ne plains pas la jalousie du voleur. C'est la plus insolente des difformités. Dirat-on que Boileau permet de peindre jusqu'aux difl'ormités, et qu'il n'existe pas de monstre odieux
Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux ? Ici Boileau est trop coulant. Distinguons entre les
monstres. Il y en a d'affreux qui inspirent l'horreur, et dont l'art peut ennoblir la laideur, sans craindre de se dégrader; il y en a de repoussants, qui n'excitent que le dégoût : l'art se salit en y touchant. Laissonsles ramper dans les ténèbres de l'âme humaine : en les attirant au grand jour, on soulève les cœurs et l'on révolte les yeux. Quelle sage allégorie que la ballade de Schiller! le plongeur s'est élancé dans la mer : tant qu'il ne dépasse pas la limite prudente, du sein des vagues orageuses il remonte à la douce lumière du ciel, et rapporte dans ses mains la coupe et l'anneau d'or. Quand il veut pénétrer dans la hideuse caverne où se cachent les monstres inconnus, ses forces l'abandonnent, c'en est fait, il expire! L'âme aussi, comme l'Océan, a ses profondeurs permises, d'où l'art, en plongeant, rapporte des chefs-d'œuvre merveilleux. Elle a ses cavernes défendues, peuplées de monstres inouïs, et quand l'art y veut descendre pour les étudier et les peindre, l'art, comme le plongeur de Schiller, s'y abîme et périt.
5 août 1858.