‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 60 sur 72 · UNE VKNTE DE LIVRES · texte numérisé non relu

UNE VKNTE DE LIVRES

Dans la petite ville de , où je vais quelquefois,

vient de mourir un vieillard, le dernier janséniste de la province. Il avait vécu ses soixante-dix-huit ans, priant, méditant, lisant et cultivant son petit jardin, comme ces messieurs de Port-Uoyal. D'humeur tranquille et modeste, s'il eut parfois un mouvement d'orgueil, c'est quand il montrait les fruits de son verger, aussi beaux, selon lui, que les fameuses poires de M. Arnauld d'Andilly; s'il eut quelque accès de vivacité, ce fut quand on touchait devant lui aux souvenirs du jansénisme, ou quand on l'entretenait de certains champions actuels de l'Église, qu'il jugeait ses pires ennemis. Sur de tels sujets, il ne s'apaisait pas.

11 parlait de M. Arnauld et du Père Quesnel comme s'ils venaient d'être exilés, et de M. de Saint-Cyran conmie s'il était encore à la Bastille. Pieusement convaincu, selon leurs maximes, qu'il ne faut jamais craindre, par une retenue pusillanime, de dévoiler l'abus des choses saintes, il ne ménageait guère la religiosité du siècle, et ne s'inquiétait pas, dans sa bonne conscience , d'être appelé mécréant par les dévotes de sa paroisse. Sa bibliothèque, sa seule richesse, se composait exclusivement de livres de piété, il en avait

une collection complète, depuis les plus anciens jusqu'aux plus récents. Il l'avait divisée en deux catégories, à la manière de certaines bibliothèques de couvents. D'un côté, sous le nom de Paradis, il rangeait tous les livres qu'il estimait capables de conduire leurs lecteurs au ciel; on y voyait tous les maîtres vraiment classiques de la vie spirituelle, et aussi plusieurs livres excellents, composés de nos jours ou fraîchement réimprimés, comme les Pieux conseils de M. l'abbé Le Courtier, et la Conduite d'une dame chrétienne, cette œuvre solide et charmante, que Louis Racine, en se mariant, mettait dans la corbeille de sa femme, et dont M. l'abbé Carron vient de publier une édition nouvelle. De l'autre côté, sous le nom d'Enfer, étaient rangés tous les mauvais ouvrages de fausse dévotion, qu'en bon janséniste qu'il était, il croyait fermement inspirés par le démon. On vient de vendre aux enchères cette bibliothèque, et comme, malgré son prix, il y avait peu d'amateurs, j'ai pu, sans me ruiner, acheter par curiosité quelques volumes de VEnfer, qui du reste, il faut bien le dire, se sont mieux vendus que ceux du Paradis.

Dans deux de ces volumes les marges étaient couvertes de notes d'une écriture ferme, bien qu'un peu tremblée, qui dénotait la main de leur ancien propriétaire. Ces deux ouvrages offrant un grave sujet de réllexion sur l'état des croyances, je profiterai du hasard qui les a mis dans mes mains pour les faire connaître au public; et comme les notes manuscrites, tout en étant sévères, sont pleines d'un vrai respect pour le christianisme et du regret de le voir mal servi, on me permettra d'en transcrire tout à l'heure quelques-unes au lieu de parler en mon propre nom.

Le premier de ces livres, celui dont je m'occupe

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