DE QUELQUES OUVUAGES DE PIÉTÉ
IVovi Tcstamenti, 1719), et reconnaîtront dans V Évangile de la naissance du Sauveur et de sainte Marie, dans le Livre de renfonce du Sauveur^ dans V Évangile du trépas de Marie, dans le Protévangile attribué à Jacques, etc., tous ouvrages déclarés apocryphes par décret pontifical, les sources visibles où la Vierge a puisé pour écrire ses mémoires. Je laisse les curieux faire ce petit travail, et je reproduis une note manuscrite du vieux janséniste, que je trouve dans mon Abrégé, à la troisième page de VAvnnt-jwopos, où M. l'abbé Boullan exprime cette idée que InCité mystique est lo livre le mieux approprié aux besoins spirituels du dix-neuvième siècle : « Une époque se peint dans les livres de dévotion qu'elle préfère, comme dans les romans qu'elle lit. Autant que les romans, les ouvrages de piété laissent prise à la mode et portent les marques du goût du jour. C'est que la dévotion, selon le mot deSaint-Évremond, est une sorte d'amour, et que dans l'amour divin, comme dans l'amour humain, l'imagination a sa part; c'est qu'on aime Dieu comme on aime les créatures, d'un amour de tète ou d'un amour de cœur. Dans les siècles vraiment chrétiens, c'est-à-dire où l'amour de Dieu est un amour de cœur, les âmes fortement liées à l'Église par la chaîne d'or de l'orthodoxie n'ont pas besoin d'être captivées par le merveilleux des légendes. C'est la religion qui règne, ce n'est pas la religiosité. Les maîtres préférés de la vie spirituelle, ce sont les grands docteurs et les grands moralistes du christianisme, c'est Pascal, c'est Bossuet, Fénelon, Nicole, Bourdaloue. Leur lumineux génie trace en traits de pure flamme un idéal de sainteté chrétienne qui luit comme une étoile au-dessus des passions et des dérèglements de la société. Ce sont ces grandes voix que le ciel écoute et respecte, môme
alors qu'il n'y obéit pas. Le siècle, quoique amolli et amoureux des délices, est avec Pascal , quand Pascal accuse l'école de la dévotion aisée de dépraver la piété publique par tous ces petits livres doucereux et mignards en l'honneur de la Vierge. Le siècle est avec Bossuet, quand Bossuet flétrit les inventions fabuleuses de Marie d'Agreda dans une vigoureuse page qui fait tant d'honneur au bon sens du dix-septième siècle. La voici, pour l'édification des six mille chrétiens qui se nourrissent, dit-on, àela Cité mystique:
« Le seul dessein de ce livre porte sa condamnation. C'est une fille qui entreprend un journal de la vie de la sainte Vierge, où est celle de Notre-Seigneur, et où elle ne se propose rien moins que d'expliquer jour par jour et moment par moment tout ce qu'ont fait et pensé le fils et la mère, depuis l'instant de leur conception jusqu'à la fin de leur vie, ce que personne n'a jamais osé...
« Tout est extraordinaire et prodigieux dans celte prétendue histoire. On croit ne rien dire de la sainte Vierge ou du fils de Dieu si l'on n'y trouve partout des prodiges dont on n'a jamais ouï parler, et qui n'ont aucune conformité avec l'analogie de la foi... On ne voit rien dans la manière dont parlent à chaque page Dieu, la sainte Vierge et les anges, qui ressente la majesté des paroles que l'Écriture leur attribue. Tout y est d'une fade et languissante longueur; et néanmoins cet ouvrage se fera lire par les esprits faibles comme un roman bien tissu, et ils en préféreront la lecture à celle de l'Évangile, parce qu'il contente la curiosité que l'Évangile veut, au contraire, amortir... ^
«... On n'a encore lu que ce qui a été traduit, mais en parcourant le reste, on en voit assez pour conclure que ce n'est ici que la vie de Notre-Seigneur et de sa sainte mère changée en un roman, et un artifice du démon pour faire qu'on croie mieux connaître Jésus-Christ et sa sainte mère par ce livre que par l'Évangile *. »
' Remarques sur le livre intitulé : la Mystique cité de Dieu {1G8G). Tome XXX, p. G37. Édition de Vcivuilles,
DE Ol'KLOl'ES OrVUA(.£S DE l'JÉTÉ. 333
«A^oilà ce qu'au dix-septième siècle qn pensait avec Bossuet de la Cité mystique. De nos jours, où l'amour de Dieu n'est si souvent qu'un amour de tète, et où la foi s'ètant retirée des âmes, « leurs ailes brisées, » comme dit Vlmitation^ ne peuvent i)lus s'élever jusqu'au grand idéal chrétien du dix-septième siècle, elles s'abattent platement dans le monde inférieur des prodiges. Comme on ne tient presque plus à la religion par le lien de la croyance, on s'y rattache par la curiosité, cette curiosité vaine qui inrligne Dossuet *. On ne veut plus, comme il dit, que de l'extraordinaire ; on cherche les étonnements de l'imagination; les légendes refleurissent, ainsi qu'aux premiers temps où la religion naissante avait besoin de séduire le monde encore païen par les appas du merveilleux. Les compilations romanesques et les histoires mystiques façonnées à l'ombre des cloîtres par des visionnaires se répandent et s'accréditent comme des révélations authentiques du ciel. Il se forme peu à peu une mythologie chrétienne qui tôt ou tard minera l'orthodoxie catholique, et qui ruine déjà l'autorité de ses plus illustres maîtres. Il se trouve des prêtres, des docteurs en théologie, pour affirmer à la face de l'Église et de l'univers chrétien que la Cité mystique est un livre divin au même titre que l'Écriture, un livre composé et dicté par la Vierge, et pour casser d'un
• C'est contre cette curiosité immodérée du surnaturel que, d'accord avec Bossuet, l'auteur du petit livre : Conduite d' une dame chrétienne, met en garde ses lecteurs: « Nous aimons, dit-il, à contenter notre curiosité, à suivre partout le merveilleux et l'extraordinaire.... Jésus-Christ est venu pour combattre toutes ces inclinations. » Et le sage conseiller ajoute, en parlant des lectures à choisir : « Vous uimez les œuvres de sainte Thérèse, et vous ne pouvez trop les yimer. Mais ses manières sublimes d'oraisons ne vous conviennent pas, et pour ses révélations, la chose est trop évidente. » (P. 132.) Qu'aurait-il dit de celles de Marie d'Agreda?
mot l'arrêt prononcé par Bossuet : « Que vaut l'autorité de Bossuet? » dit M. l'abbé Boullan avec un dédain ineffable. « Bossuet était incompétent dans les questions de mysticisme, nen déplaise à ceux qui veulent lui faire une réputation même sur ce point. » Paroles mémorables ! Voilà l'immense progrès que la religion a fait de 1686 à 1858 ! Voilà le signe du temps et le plus frappant témoignage de la corruption de la moderne piété. Oui, l'abbé Boullan a raison : la Cité mystique est le livre des chrétiens de notre âge. Le dix-septième siècle est le siècle des Provinciales, qui vengent la vraie piété des pratiques et des livres de la fausse dévotion : le siècle de Bossuet, qui dénonce comme quasi hérétiques les rêves inouïs de la béate espagnole. Le dixneuvième siècle est le siècle de la Cité mystique, l'œuvre déclarée céleste, et de Marie d'Agreda, sur le point d'être faite sainte, et de l'abbé Boullan, qui pulvérise Bossuet. »
A la suite de cette note se trouve une analyse de l'abrégé de la Cité mystique, 'j'en ai vérihé l'exactitude en la comparant à l'ouvrage, et j'en donne un fragment, avec des citations textuelles du livre, indiquées par des guillemets.
« Les jours marqués étant venus, « les trois personnes de <( la Trinité se dirent entre elles : 11 est temps de créer la sainte <( Vierge. » Ce décret fut notifié aux anges, et l'un d'eux avertit Anne et Joachim qu'après vingt ans de mariage et de stérilité ils allaient engendrer une fille. (Le chapitre II de V Abrégé raconte la conception de Marie et « ses saints exercices dans le « sein de sainte Anne, w avec des détails étonnants qu'on s'abstient honnêtement de reproduire ici ; on avoue toutefois qu'ils paraissent presque chastes, en comparaison de ceux que donne l'histoire complète, dans le chapitre VII, qui «c fait horreur, » écrit Bossuet^) Le corps de Marie fut composé selon la plus
' « Ce cliii[jilrc fait horreur et sullil seul pour faire interdire à jd-
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parfaite mesure, c'est-à-dire formé par le tempérament parfait des quatre humeurs naturelles, sanguine, mélancolique, flegmatique et bilieuse. Ce qui est encore plus digne d'admiration, c'est que dès le sein maternel « elle eut la science infuse, et « que ce corps étant si petit dans le premier instant de sa « conception, néanmoins, par la puissance divine, la connais- « sance qu'elle avait de la chute d'Adam lui faisait verser des « larmes, et elle commençait des lurs a exercer l'oflice de coré- « demptrice du genre humain. » Avant de naître, elle connut ses parents, les aima et les respecta. Avant de naître, elle eut « trois visions abstraclives de la sainte Tritiité , » la première, au moment où elle fut animée, la seconde, au milieu des neuf mois, la troisième, la veille de sa naissance. Au moment même où elle naquit, elle fut transportée au paradis. Dieu la fit asseoir sur son trône, et décida en conseil qu'on l'appellerait Marie. Puis les anges la remirent entre les bras de sa mère, qui ne s'aperçut pas de son absence, « un d'eux ayant occupé « la place de l'enfant avec un corps semblable au sien. »
« Le lenilemain de sa naissance, Marie, qui savait parler, mais n'usait pas de la parole pour ne pas exciter de surprise, commença à « conférer avec les anges sur les mystères du « Très-Haut. » Elle avait pour gardes neuf cents anges avec un corps de cristal, des vêtements d'or et d'émail, des couronnes de fleurs sur leurs têtes , et sur leurs poitrines « des devises « qui avaient quelque rapport à celles des ordres militaires, et « un chiffre qui voulait dire : Marie, mère de Dieu. » Au sortir de ses entreliens célestes, elle n'en vaquait pas moins aux soins les plus ordinaires du ménage, ou se relirait dans la solitude pour pleurer sur les péchés des hommes. Ses trois ans accomplis, elle fut conduite au temple et confiée à la prophétesse Anne. Pendant onze années elle grandit dans les plus saintes pratiques et dans « les plus humbles emplois, comme a de balayer la maison et de laver la vaisselle. » A quatorze ans, elle épousa Joseph. Dieu la prépara pendant neuf jours à l'œuvre divine de l'incarnation , en lui enseignant successivemais tout le livre aux âmes pudiques. » Cossuel, Hemarques sur le livre itui'ulé : la Mystique ciié de Dieu.
ment toutes les sciences, y compris l'astronomie, l'agricuiture, la minéralogie, la botanique et la physiologie, en lui donnant « un plein pouvoir sur les deux et tous les éléments, » et en célébrant dans l'empyrée ses fiançailles avec elle. Elle fut transportée au ciel, et les anges lui offrirent, au nom du divin époux, une robe, une ceinture, un collier, des bracelets et des pendants d'oreilles , qui formèrent comme la corbeille de mariage. A son retour sur la terre, l'archange Gabriel lui annonça sa prochaine maternité, et la saluant avec un profond respect , lui dit : Avej Maria... Tout absorbée par la pensée que le Seigneur la voulait pour mère , elle se livra à des actes ardents d'amour et de conformité à la divine volonté. Son chaste cœur, naturellement comprimé par l'ardeur de ses mouvements et de ses affections, distilla trois gouttes de sang qui tombèrent dans son sein virginal, et le Saint-Esprit en forma le petit corps du Sauveur. Ainsi le cœur très-pur de Marie , par la force de l'amour divin, fournit seul la matière dont ce corps fut composé... Et pendant qu'elle portait le divin enfant, sa plus grande consolation était de voir dans son sein, comme au travers d'un pur cristal , l'humanité sainte qui recevait la lumière de la Divinité... Elle éprouvait aussi une douce satisfaction en voyant les petits oiseaux qui venaient adorer dans son sein le Créateur, et le louer par leurs chants joyeux et leurs doux mouvements, «f La vénérable Marie d'Agreda raconte ensuite la nativité , la circoncision , l'adoration des Mages, la fuite en Egypte, et mentionne une foule de prodiges que les quatre évangélistes , par ordre de la Vierge, ont eu soin de tenir cachés. Elle restitue aussi à l'histoire sacrée bien des paroles du Christ qu'on chercherait en vain dans le Nouveau Testament, comme cette conversation entre la Vierge et l'enfant Jésus : « Mon fils , je vous « demande la permission de vous mettre aux pieds une chaus- « sure, afin que dans un âge si tendre (l'enfant Jésus n'a pas « un an) vos pieds ne soient pas blessés. Je désire aussi que « vous mettiez cette espèce de toile sous votre tunique. — Ma u mère, répondit le Seigneur, je consens , à cet âge, que vous « me mettiez quelque pauvre chaussure, jusqu'au temps de u mes prédications, où je marcherai nu-pieds. Mais je ne veux