‹ Conservations littéraires et moralesChapitre 64 sur 72 · DE QLELQUES OUVRAGES DE PIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE QLELQUES OUVRAGES DE PIÉTÉ

« pas me servir de linge, pour enseigner au monde la pauvreté « des habits, j» Do même « l'évangéliste n'a écrit autre chose « des dix-lmit années que Jésus demeura à Nazareth , sinon « qu'il était soumis à ses parents ; c'est que les choses qu'il y « fit furent si divines et si élevées qu'aucune intelligence hu- « maine ne les pouvait comprendre. » Mais la Vierge nous les a enfin révélées par l'organe de Marie d'Agreda. Nous savons maintenant que pendant trois de ces années Jésus paracheva l'éducation de sa mère, déjà poussée si loin par Dieu le Père, comme on a pu voir plus haut. Il lui enseigna une science qu'elle ignorait encore, la théologie, en lui donnant « trois in- (V slructions par jour, » et elle connut parfaitement tous les mystères, rits, cérémonies de l'Église, erreurs des gentils, faussetés des hérétiques, etc., etc. Enfin elle reçut toutes les lumières nécessaires pour devenir ce que Dieu voulait qu'elle fût : « la a maîtresse de la nouvelle loi de grâce. »

Je cesse de transcrire l'analyse, pour ne pas rebuter le lecteur. Mais je remarque que, dans le reste, on a rassemblé avec soin tous les traits de l'ouvrage qui nous montre la Vierge devenant en réalité « la maîtresse de la nouvelle loi de grâce, » comme elle vient d'Otre nommée. La Vierge fait exactement les mômes miracles que son fils : elle rend l'ouïe aux sourds, la vue aux aveugles; elle ressuscite les morts. Dans la Passion, son rôle est au moins égal à celui de Jésus. Elle subit les mêmes épreuves: elle jeûne quarante jours, elle lutte contre le démon ; par un partage inst^mlané des sensations corporelles de Jésus, elle entre, comme lui, en agonie, elle a une sueur de sang, et, « lorsque Jésus est lié, elle ressent aussi les douleurs des chaînes et des cordes, comme si elle fût liée en effet. » Après la mort du Christ, ce n'est pas Pierre, c'est elle qui devient le chef de l'Église. C'est elle qui définit la doctrine, qui enseigne la morale, qui règle les cérémonies, qui préside à la rédaction des Évangiles et du

Symbole des apôtres, qui fait des copies du Credo^ et qui les envoie porter par les anges eu divers pays. C'est elle qui conduit les apôtres, et convertit saint Paul en lui faisant connaître d'avance, par une lectuie surnaturelle, le livre de la Cité mystique^ encore inédit. Chaque année, le jour de Noël, le Christ vient la visiter dans son oratoire, suivi des anges, des patriarches et des prophètes. Chaque dimanche, les anges transportent la Vierge au ciel « pour célébrer en présence du Très-Haut le mystère de la résurrection. » Enfin, après sa mort, elle monte, sur les ailes des anges, jusqu'au pied du trône royal de la sainte Trinité, et là, en présence de la cour céleste, elle est « comme absorbée dans les personnes, déversée et submergée dans la mer infinie de la divinité. » Les trois personnes divines placent sur sa tête une couronne, la proclament « impératrice et reine de l'Église, » souveraine maîtresse de l'universalité des créatures, de la terre et des éléments, et toute la milice du ciel, les anges, les séraphins, les Puissances, les Dominations, viennent lui prêter serment de fidélité. Ainsi finit l'histoire racontée par Marie d'Agreda.

A ne prendre ce récit qu'au point de vue de l'imagination, combien il est moins poétique dans sa prolixité que l'Évangile dans sa brièveté sublime ! Dans l'Évangile, on entrevoit seulement la vie domestique de la Vierge. On est, pour ainsi dire, tenu assez à distance pour que cette pauvre maison du charpentier paraisse un sanctuaire. Mais dès que la légende en ouvre brutalement les portes et les fenêtres et y répand à flots ses mensongères clartés, nous sentons malgré nous se froisser notre délicatesse et notre respect mourir. Combien aussi la Vierge, possédant dès cette vie toutes les sciences et tous les pouvoirs, est moins grande

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que riiumbh.' Marie! Combien la jeune femme fuyant seule avec Joseph et sou enfant, est plus touchante que celte reine qui s'avance vers l'É^'ypte escortée d'une iirmée d'archanges! Combien la mère de douleur est plus pathétique, pleurant toutes ses larmes au pied de la croix, ([ue cet être, déjà divin, doué d'une prescience infaillible, et qui dans le Christ expirant aperçoit par avance le Christ ressuscité! La Vierge de la Cité mystique n'est plus une femme ni une mère : l'humanité s'est évanouie en elle, dans la plénitude de l'apothéose, l'humanité , c'est-à-dire la source des émotions vraies. La Divinité, on l'adore : elle confond nos esprits; mais, même dans le Christ, c'est l'humanité qui touche et remue nos entrailles. La Divinité, c'est le dogme; l'humanité, c'est la poésie.

Qu'est donc la Vierge de la Cité mystique ? Voici le jugement de notre vieux janséniste dans une dernière note : « Cette Vierge n'est plus qu'une déesse, et les chrétiens d'aujourd'hui ne sont plus que des païens.» Je n'y souscris pas sans réserve. Assurément il est encore bien des chrétiens véritables, bien des prêtres remplis de lumières, bien des livres de piété sensés et édifiants. Mais qu'on médite ce passage de la Cité mystique, où l'on vous montre la Vierge, incorporée aux trois personnes divines et régnant avec elles sur le monde et sur l'Église, et qu'on dise si c'est là la Vierge de l'Évangile. Le janséniste ajoute : « Voilà la sainte Vierge devenue une quatrième personne de la Trinité par la grâce de Marie d'Agreda. Qui sait si quelque jour, pour enchérir sur l'Espagne et pour élever la Vierge, par une promotion suprême, au faîte de la grandeur, un nouvel inspiré ne vous annoncera pas que Dieu abdique en sa faveur, et ne publiera pas l'acte officiel de son abdication, certifié conforme par M. l'abbé Boul-

lan ?)) En vérité qu'a d'excessif, ou d'impertinent une pareille hypothèse, quand on voit des prêtres français atteints des vertiges du mysticisme espagnol, des docteurs en théologie, se prosterner devant une rapsodie de folies hétérodoxes, et déclarer divin un livre que le plus grand évêque de l'Église de France a flétri comme « une dérision du christianisme, » comme « un artifice du démon » pour discréditer l'Évangile? Ah! si la religion, au lieu de rencontrer, même parmi les philosophes, des alliés plutôt que des adversaires, avait en face d'elle des ennemis ardents, comme au dixhuitième siècle, quelles armes de pareils livres ne fourniraient-ils pas à l'ironie d'un Voltaire ! Quels triomphes ils apprêteraient aux libres penseurs, si les libres penseurs, bien apaisés et bien doux, ne signalaient pas avec plus de regret que de malice le mal que font au christianisme les coureurs d'aventure dans les sentiers perdus de la superstition ! Mais quoi ! s'inquiètet-on des dangers où l'on expose la foi? Ce qu'on veut, on ne s'en cache pas, c'est jeter le gant au rationalisme des philosophes, en poussant sous leurs yeux jusqu'aux dernières limites les épreuves qu'on impose à la crédulité des chrétiens K Qu'on prenne garde de porter du même coup un défi au bon sens. C'est un ennemi qui ne pardonne pas.

^ Voir dans VUnivers, du 29 août et du 9 septembre 1855, deux articles sur la Vie des saints du P. Ribadénéira, où l'on signale le rationalisntie de la Vie des saints de Mésenguy, «un des jansénistes les plus dangereux,.» et où l'on établit qu'il faut obstinément refuser toute concession à o celte source féconde d'extravagantes folies qu'on appelle la saine raison. » — Voir au?si un petit livre tout récent : Comment il faut juger le moyen ûge^ par M. Gautier, p. 29.

19 août 1858.

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