DE QUELQUES OUVRAGES DE TIÉTÉ
c'est un ôtre collcclif et abstrait, qui n'a ni âme ni vie au delà de ce monde. Donc deux domaines distincts, celui de la conscience et celui de la loi, le domaine religieux et le domaine civil, séparés l'un de l'autre par une barrière infranchissable : tels sont les principes du traité d'alliance qui gouverne les rapports de l'État et de l'Kglise, et que nos pères jugeaient les plus conformes à la raison, à la justice, aux vrais intérêts de l'Église et de l'État. Sans doute ils se trompaient : le P. Ventura propose de substituer à l'ancien Concordat vieilli et décrédité, un Concordat nouveau, plus respectueux pour les traditions du christianisme et pour les immunités de l'Église, et plus avantageux pour l'État. Car qu'on n'imagine pas qu'en voulant modifier les clauses du traité, l'orateur diplomate ne songe qu'aux intérêts de Rome. Ceux de la France ne sont pas moins chers à son cœur presque aussi français que romain. S'il rêve de rétablir le droit public du onzième siècle, c'est moins pour restituer à Rome son antique omnipotence que pour préserver la France de nouvelles révolutions, et sauver le pouvoir présent des abîmes où les précédents pouvoirs ont sombré.
Quelle est en effet la raison véritable de la chute des derniers gouvernements? L'œil débile de l'histoire n'en a pu saisir que les causes secondes. Mais la cause première, la cause permanente, depuis tant de siècles, la voici, dévoilée par le P. Ventura : c'est que le pouvoir des rois s'est émancipé du pouvoir des Papes; c'est qu'au lieu que l'État fût dans l'Église, c'est l'Église qui a été dans l'État; c'est que le droit chrétien du moyen âge a été aboli par le droit païen des modernes, la théocratie par le césarisme. La vieille monarchie française a péri parce que les prédécesseurs de Louis XIV ont relâché la chaîne d'or qui rattachait
leur trône à celui de saint Pierre, et que Louis XIV Ta rompue. Ce sont les quatre articles qui ont tué l'ancien régime. La Révolution a péri pour avoir été « le règne de Satan » et pour avoir brisé l'autel. Le premier Empire a péri pour s'être « allié à la Révolution contre l'Église *. )> Mais en même temps, comme il avait relevé l'autel de ses ruines, sa chute « fut moins la punition d'un juge que la correction d'un père ; car Dieu déposa dans son tombeau un germe de vie à côté des trophées de la mort, ne l'éclipsa que pour le faire reparaître, ne le fit périr que pour le faire ressusciter^.)) La Restauration a péri, parce que
« Elle ne se souvint de la religion que pour la dominer. Tout fut respecté sous la Restauration, excepté l'Église... Ce fut l'époque d'une grande liberté, mais de la liberté du mal , qui est la liberté de Satan, et non de la liberté du bien, qui est la liberté de Dieu. Et comme ce gouvernement ne marcha que dans des voies révolutionnaires, malgré la légitimité de son principe, de même il sembla vouloir exclure Dieu des institutions politiques pour s'y substituer lui-même '. »
Le gouvernement de Juillet a péri parce que
« Il pensa qu'on peut aisément maîtriser une grande nation dont les principes de vie sont le catholicisme et l'honneur, en lui jetant un morceau de pain trempé dans la volupté ; panem et circenses, en l'embastillant de toutes parts et en lui faisant payer les frais de sa prison. Il affecta un mépris sacrilège pour le catholicisme en disant tout haut : Nous sommes un gouvernement qui ne se confesse pas. Il poussa son impiété jusqu'à proclamer l'athéisme politique, en posant en principe que la loi doit être athée *. »
' Dernier Discours, p. 504.
2 Premier Discours, p. 25.
' Jbid., p. 27 et 28.
* l'remier Discours, p. 28 et 29.
D£ Ol'EI-UL'iiS OUVRAGES DE PIETÉ. 345
Sur tant de ruines amoncelées en France par l'impiété de ses gouvernements, l'Empire enfin ressuscite: Résurrection est le mot vrai, car (( dans l'ordre politique aussi bien que dans Tordre moral et naturel, toute vraie résurrection a son type dans Jésus-Christ... et les conditions qui ont accompagné la résurrection typique du Sauveur se sont trouvées aussi dans la résurrection de l'Empire '. »
« Première condition : « Tout en ne croyant pas à la divinité
* du Messie, les scribes et les pharisiens d'autrefois n'étaient
« pas sans inquiétude sur sa résurrection... Ils prirent donc
« toute espèce de précautions... Us scellèrent le tombeau sacré
a du grand sceau de la synagogue, ils l'entourèrent d'une pa-
a lissade infranchissable et en confièrent la garde à une cohorte
« de soldats romains... On dirait que les scribes et les phari-
« siens modernes n'ont rien négligé pour empêcher l'ancien
« Empire, qu'ils avaient une seconde fois tué de leurs coups,
a de sortir du tombeau qu'ils lui avaient choisi sur un rocher
« perdu au milieu des flots de l'Océan... Mais, comme toutes
a les mesures prises par la haine aveugle de la synagogue ne
« purent empêcher la puissance de Dieu de ;:«re sortir son Fils
« de sa tombe, de même, toute proportion : jrdée, les arran-
u gements de la diplomatie moderne n'ont pu empêcher la
a providence de Dieu de relever l'Empire français de ses
a ruines... Le nouvel Empire, contre toute prévision humaine,
« a reparu dans quelques instants à la tôle de rEuro[)c, lui
« disant : Me voici ! Ecce adsum ! »
u Seconde condition : « Tout ce que Dieu rappelle à la vie
« apparaît plus complet et plus parfait qu'il n'avait été avant
a sa mort. Ainsi le divin Sauveur ressuscité s'est montré aux
(( apôtres rayonnant de plus de grâce, de bonté et de gloire que
« pendant sa vie... Eh bien! l'Empire restauré présente aussi
u ce second trait caractéristique de toute résurrection... C'est
a un fait que le premier Empire se fit soupçonner de s'être
' Dernier Discours, p. 600 et suivantes.
« allié à la Révolution pour dépouiller l'Église; c'est également « un fait que le second a bravé le reproche que la Révolution « lui aurait fait de la combattre pour l'obliger à respecter les « propriétés de l'Église. Le premier Empire, il faut bien l'a- « vouer, conquérant et expansif^ fut l'épouvante des peuples; « le second, conservateur et désintéressé, en a été l'espérance. « Le premier Empire excita bien des mécontentements ; le second « n'a réveillé que des sympathies, même parmi ses rivaux. Le « premier Empire fit trembler la terre, le second parut l'affer- « mir. Le premier Empire subsista par la raison de la force, le « second subsiste par la force de la raison, etc.. »
« Troisième condition : « La troisième condition de toute a véritable résurrection dont Dieu est l'auteur, c'est qu'il doit « se trouver au moins quelque chose de divin, de sacré, quelque « chose, en un mot, de l'esprit de Dieu, dans ce qui forme le a sujet de cette résurrection... Or vous serez bien aises de con- « naître en quoi et comment l'ancien Empire conserva , même « après sa destruction, quelque chose de l'esprit de Dieu , qui « l'a fait renaître du tombeau... A la chute du premier des « Napoléon, l'incrédulité et l'hérésie ne manquèrent pas de 0 s'associer à la morgue insensée de la diplomatie, pour se « livrer à des plaisanteries de mauvais goût sur le sort èphé- « mère de cet Empire^ qui 71 avait reparu que pour retomber « aussitôt dans le néant... Mais c'était bien le cas de dire, « passoz-moi la trivialité du proverbe : Rira bien qui rira le « dernier. Les trois gouvernements qui avaient recueilli l'héri- « tage du premier Empire... ont tous les trois disparu succes- « sivement et à leur tour pour céder la place à ce même Empire « qui paraissait ne devoir plus exister que dans l'histoire du t passé... C'est qu'il est impossible de nier qu'en le consacrant « de son auguste main, le vicaire de Jésus-Christ n'ait imprimé « au premier Empire un caractère divin ;' et c'est ce quelque « chose de la vertu de Dieu que ses fautes n'avaient pu entiè- « rement effacer, qui lui a servi de semence pour refleurir et « de raison pour ressusciter *. »
' Dernier Discours : La restauration de l'Empire en France, pages 504, 505, 513,515,516, 518.
DE QUELQl'ES OUVRAGES DE PIETÉ. 347
Ainsi les trois conditions de la résurrection typique de Jésus-Christ se retrouvent exactement dans la résurrection de l'Empire. Mais
« Les choses ne peuvent se conserver qu'en vertu du mé^me principe qui les a produites. Ainsi la nouvelle forme que la souveraineté vient de reprendre en France ne peut être durable qu'autant qu'elle conservera l'esprit dont elle a été en quelque sorte l'épanouissement et la floraison ; c'est-à-dire que ressuscité par la vertu de Dieu, le nouvel Empire ne pourra subsister qu'en tant qu'il gardera en lui-même l'esprit de Dieu *. »
Que faut-il donc entendre par l'esprit de Dieu?
a La résurrection politique dont nous nous occupons dans ce moment ne peut devenir définitive qu'à deux conditions : premièrement, à la condition que le nouvel Empire ne vive que pour Dieu , s* identifiant avec le catholicisme , seul dépositaire fidèle et seul épanouissement visible de l'esprit de Dieu ; et deuxièmement, à la condition qu'il évite toutes les fautes qui ont amené la mort du premier, et qu'il vive d'une nouvelle vie en suivant une politique nouvelle '. »
Qu'est-ce, dans la pensée du P. Ventura, que s'identifier avec le catholicisme?
« Nul Empire ne saurait subsister, à moins que ses chefi ne soient subordonjiés au sceptre de Dieu et à ses lois ' »
Qu'est-ce, toujours dans la pensée du P. Ventura, que d'être subordonné au sceptre de Dieu? Étudions ici son septième discours, intitulé : L'Eglise et l'Etat, ou Théocratie et César isme.
« Toute la civilisation chrétienne, au point de vue politique, se résume dans le mot théocratie. Mais la théocratie est-elle le pouvoir spirituel jouissant d'une suprématie sans bornes sur
' Dernier Discours^ p. 524,
2 Ibid., p. 6-26.
3 lùii, p 530.
tous les pouvoirs temporels, empiétant sur leurs personnes et sur leurs droits politiques, et disposant en maître absolu de toutes les couronnes et de tous les royaumes de la terre? C'est ce que le césarisme dit et répète sur tous les tons, pour la rendre odieuse et absurde. Mais au fond la théocratie, ainsi qu'elle s'est définie elle-même, n'est rien de tout cela *. »
Comment la théocratie se défmit-elle donc ellemême par la bouche de ses docteurs?
« Pour la théocratie, l'État est dans l'Église, comme l'enfant dans les bras de sa mère... Chaque royaume n'est qu'un navire dont le roi est le pilote , et tous les royaumes chrétiens réunis, comme une imposante escadre dont chaque bâtiment doit, pour arriver au port, se rattacher au vaisseau amiral, qui est le royaume visible de Jésus-Christ ou l'Église, dont le Souverain- Pontife est le pilote. Si maître qu'il soit sur son navire, chaque pilote n'est pas indépendant. Afin de rester dans l'ordre, il doit toujours manœuvrer d'après les signes de l'amiral, de manière à diriger son bâtiment vers le terme final de la navigation. A ce titre, chaque roi est obligé de pourvoir au salut éternel de son peuple^ soit en ordonnant ce qui peut le procurer, soit en défendant ce qui peut l'empêcher. Cest le Pape qui lui fait connaître l'un et l'autre; de même que c'est l'amiral qui donne des ordres aux capitaines et qui dirige l'escadre ^. »
Ainsi l'Église est la mère, et la société l'enfant; le Pape est l'amiral, et les princes ne sont que les capitaines de vaisseau. Le Pape donne des ordres aux princes comme l'amiral aux capitaines, et leur fait connaître ce qu'il faut prescrire ou défendre, afin de pourvoir au salut de leurs peuples, \hi\k la définition de la théocratie par elle-même. On se demande en quoi le césarisme l'a calomniée quand il l'a qualifiée de (( suprématie usurpée sur les pouvoirs temporels. »
' Septième Discours, p. 374 et 375.
' Ibid., p. 37G el 378.
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L'image du Pape-amiral et du roi-capilaine est comme la confirmation formelle de ce que veut nier le Père Ventura. Aussi ne s'étonne-t-on pas que l'oraleur renonce à ses dénégations pour aboutir à cette maxime :
(( La soumission du pouvoir temporel au pouvoir spirituel pour bien gouverner l'État est une loi fondamentale de la république chrétienne *. »
En résumé, s'identifier avec le catholicisme, voilà la première condition ; subordonner le pouvoir temporel du prince au pouvoir spirituel du Pape, et l'État à l'Église, comme un enfant est soumis à sa mère, comme un capitaine h. son amiral, voilà la seconde condition que doit observer le nouvel Empire, s'il veut éviter le sort du premier ; voilà la « politique nouvelle )) dont parlait tout à l'heure le Père Ventura. On voit peu à peu se dessiner les linéaments du Concordat qu'il propose. Ce n'est ni plus ni moins que le renversement de tous les principes modernes et la restauration des principes du moyen âge. L'Église n'est plus dans l'État; c'est l'État qui est dans l'Église, le Père Ventura le dit expressément *. L'État ordonne et défend ce que l'Église ordonne et défend, c'est-à-dire que l'État se charge de discerner la vérité religieuse et de la faire prévaloir, c'est-à-dire qu'il renverse la barrière si prudemment dressée entre la loi et la conscience, c'est-à-dire, comme parle M. Royer-Collard, que la vérité religieuse s'empare de la loi, fait les Constitutions politiques et civiles, que le royaume de Dieu est de ce monde, contre la parole de l'Évangile, et que le prêtre devient roi \ L'Église est suzeraine de
' Septième Discours, p. 379.
2 Ibid., p. 384.
^ Discours sur la loi du sacrilège*
toutes les couronnes. Le Pape, et le Pape seul, a le droit de régler les différends des souverains, de juger et de déposer les rois, de délier les sujets du serment de fidélité. Le Père Ventura accepte intrépidement toutes ces conséquences. Il dit que la doctrine césarienne et gallicane, qui revendique l'indépendance des rois à l'égard du Saint-Siège, est celle qui, sur les débris du -droit chrétien, a inauguré en Europe le droit païen des Domitien et des Caligula. Il dit que depuis que les peuples et les rois se sont dérobés à la douce tutelle de l'Église, leur mère et leur médiatrice , les rois n'ont plus été que les tyrans des peuples, et les peuples que les bourreaux des rois. Et se tournant tour à tour du côté des rois et des peuples, il les somme d'opter, les uns entre le Pape et l'esclavage, les autres entre le Pape et l'assassinat :
« Il n'y a que trois suprématies possibles, et, quoi qu'on fasse, il faut opter entre la suprématie des Papes, ou la suprématie des rois, ou la suprématie des peuples. Vous rejetez la suprématie des Papes, qui, pendant mille ans, préserva le monde de la tyrannie et ne la consacra jamais; eh bien! vous aurez, ou la suprématie des rois, qui dans l'antiquité s'appelle tour à tour Tibère, Néron, Caligula, Héliogabale, et dans les temps modernes, Henri VIII, Elisabeth, Ivan, Nicolas; ou la suprématie des peuples, qui sera la Convention, la Terreur, le socialisme; au lieu des décisions du Vatican, comme dernière raison du droit, vous aurez la théologie de l'absolutisme et de l'insurrection; au lieu des excommunications, vous auiez successivement, et quelquefois tout ensemble, les canons des rois, les barricades du peuple et le poignard des assassins ^ »
' Discours sur la loi du sacrilège, p. 425. C'est une page de l'abbé Gaume {le Césarisme) que le P. Ventura s'approprie. Il lui doit bien d'aulr«^s emprunts. Le P. Ventura n'a fait que porter dans la chaire des Tuileries les idéc^s de M. l'abbé Gaume. Celui-ci est la pensée: l'aulre n'est guère que la \oix. '