DES ÉLÉMENTS MODIFICATEURS DE LA CIVILISATION CHINOISE
(Philosophie de Lao-tseu. — Bouddhisme. — Cathulicisme.)
Après avoir apprécié l'esprit général de la civilisation chinoise et en avoir déduit les conséquences les. plus essentielles, nous devons en étudier maintenant d'une manière sommaire les éléments modificateurs.
La société chinoise s'est développée, en effet, en contact avec d'autres civilisations plus ou moins militaires, plus ou moins théologiques. Il était impossible qu'il n'en résultât pas des influences modificatrices. Les Chinois n'ont nullement cette prétendue disposition haineuse pour les étrangers qu'on leur attribue communément. Ils se tiennent en garde contre les Occidentaux, et ils ont raison ; on ne peut qu'approuver une telle sagesse. Ils n'ont pu voir en eux jusqu'ici que de vrais barbares poursuivant l'or et le lucre par tous les moyens possibles. Mais les Chinois se sont trouvés en contact avec des populations valant mieux pour eux que les Occidentaux; de ces contacts sont résultés les deux éléments modificateurs les plus importants de cette civilisation : la philosophie de Lao-tseu et le Bouddhisme. Néanmoins, les Occidentaux ont secondairement, par le Catholicisme, et essentiellement par la grande mission des jésuites, introduit un troisième élément modificateur, à tous égards le moins important des trois.
. En thèse générale, cette influence d'éléments modificateurs, émanés de miheux théologiques, a été plus fâcheuse qu'utile; il en est bien résulté quelque utilité secondaire par l'introduction de notions scientifiques dues au Bouddhisme et au Catholicisme, mais ces notions, qui ont très peu changé l'esprit fondamental de la civilisation chinoise, ont été accompagnées, d'un autre côté, de tels ravages intellectuels et moraux dus au dévergondage de l'esprit théologique,
Premier élément
modificateur
de la civilisation
chinoise :
Philosophie
de Lao - tseu ;
Tao-sse ou sectateurs de la raison.
qu'il eût été réellement utile que la Chine ne fût pas infestée de cette peste, pour me servir de l'énergique expression sur ce sujet d'un philosophe chinois. Quoi qu'il en soit, il s'agit ici de constater historiquement l'existence de ces trois éléments modificateurs et d'en apprécier sommairement l'influence.
Le premier élément modificateur de la civilisation chinoise est la philosophie de Lao-tseu, dont les sectateurs, fort répandus en Chine, ont pris le nom de Tao-sse ou sectateurs de la raison.
Lao-tseu naquit 604 avant Jésus-Christ (54 avant Confucius) dans le royaume de Tsou (provinces actuelles de Hou-pe et du Hou-nan), près le fleuve Bleu. C'est entre le fleuve Bleu et le fleuve Jaune, et au nord du fleuve Jaune que s'est formé le grand noyau de la civilisation chinoise.
Voyons d'abord en quoi consiste la philosophie de Laotseu.
Elle consiste en un système métaphysique ayant pour but de tout déduire d'un principe suprême, la Raison, et à tout expliquer par des propriétés abstraites, de manière à présenter finalement, comme toute métaphysique, de simples combinaisons verbales pour de véritables explications scientifiques. De telles notions n'ont pas plus de valeur réelle que celles des néo-platoniciens, par exemple; ce n'est donc qu'à titre historique que j'en parle, en en montrant seulement l'esprit général.
« Avant le chaos qui a précédé la naissance du Ciel et de la Terre, un seul être existait, immense et silencieux, dit Laotseu, immuable et toujours agissant, sans jamais s'altérer. On peut le regarder comme la mère de l'univers. J'ignore son nom, mais je le désigne par le mot de Raison. » « La raison est l'essence intime de toutes choses; elle n'a ni commencement ni fin. L'univers a une fin, mais cette Raison n'en a pas. Invariable avant la naissance de l'univers, elle était sans nom et toujours existante. Le nom de Raison est le seul que puisse lui donner le saint; il l'appelle encore Esprit, parce qu'il n'y a pas de lieu où elle soit, et pas de lieu où elle ne soit pas; Vérité, parce qu'il n'y a rien de faux
en elle ; Principe, par opposition à ce qui est produit ou secondaire. Cet être est véritablement un. Il soutient le Ciel et la Terre, et n'a par lui-même aucune qualité sensible. On le dit pur quant à sa substance; Raison quant à l'ordre qu'il a établi ; Nature sous le rapport de la force qu'il a donnée à l'homme, et qui est en ce dernier ; Esprit quant à son mode d'action sans terme et sans fin, etc., etc. » (Abel Rémusat, Mélanges posthumes d'histoire et de iittérature orientales.) (1). Nous sommes là en présence d'un véritable système métaphysique, c'est-à-dire d'une explication générale par des abstractions indéterminées et arbitraires, La métaphysique proprement dite consiste toujours à partir du type théologique en le rendant graduellement de plus en plus abstrait, de manière à ne conserver pour base de toute explication qu'une notion générale de force une et indéterminée. Etat vraiment maladif de la Raison humaine, et qui constitue l'abus de l'abstraction lorsque cette abstraction se dégage ainsi de toute base scientifique. C'est un état mental qui n'a pas plus d'utilité sociale que d'utilité intellectuelle.
Un premier caractère de cette philosophie de Lao-tseu, c'est le mépris du passé, des antécédents : caractère profondément contraire à l'esprit même de la civilisation chinoise. A l'inverse de Confucius, jamais il ne cite les anciens.
Le second caractère de cette philosophie, c'est d'être une philosophie métaphysique et abstraite, contrairement à l'esprit concret de la civilisation chinoise.
D'oîi vient Lao-tseu? Evidemment, il a une origine étrangère ; il est probable que sa philosophie est une importation indoue, quoiqu'il nous manque des documents directs pour démontrer rigoureusement une telle filiation. M. Abel Rémusat a primitivement soutenu l'opinion de l'origine étrangère de la philosophie de Lao-tseu. Il l'a abandonnée, et il a soutenu finalement qu'une telle philosophie était la base primitive, le point de départ de la civilisation chinoise. Cette
(1) Voir pour plus de détails sur cette école métaphysique : Abel Rémusat, Mélanges posl/iumes; G. Pautliier, Chine moderne; Stanislas Julien, traduction du Tdo-te-King.
conception, profondément irrationnelle, méconnaît les lois élémentaires du travail intellectuel. Il est tout à fait impossible que l'intelligence débute par de telles abstractions métaphysiques. Mais une analyse directe montre encore plus l'irralionnalité de cette opinion. La philosophie de Lao-tseu est tellement peu chinoise au fond, qu'elle méconnaît précisément les deux grands caractères de cette civilisation : respect du passé, des antécédents, prépondérance de l'esprit concret. D'un autre côté, cette doctrine était si peu en rapport avec la situation correspondante, que ses sectateurs n'ont pas tardé à dégénérer complètement, de manière à devenir de simples jongleurs, magiciens vendant le breuvage d'immortalité. Ce rapprochement décisif n'aurait pas échappé certainement à un esprit aussi judicieux, aussi sagace que celui de M. Abel Rémusat, s'il n'avait subi une sorte de fascination métaphysique. Au moment où écrivait cet éminent sinologue, une métaphysique aujourd'hui discréditée jetait un éclat éphémère; M. Abel Rémusat s'est involontairement laissé entraîner à représenter comme base de la civilisation chinoise une doctrine tout à fait analogue à celle que soutenaient alors en France les docteurs en qut>stions insolubles, aux grands applaudissements des lettrés occidentaux. Au fond, Lao-tseu, sous l'impulsion de contacts indous, a fait une tentative, honorable en elle-même, d'introduire l'abstraction et des théories abstraites en Chine. Cette tentative a dû échouer, parce qu'ayant un caractère purement métaphysique, n'ayant pas pour point d'appui un développement scientifique correspondant, ces abstractions ont rapidement dégénéré en d'arbitraires divagations, analogues à celles que nous voyons dans le honteux spectacle mental ({ue nous offrent les alexandrins. Les disciples de Lao-tseu, poursuivant ces divagations abstraites dans un milieu qui leur était contraire, n'ont pas tardé à dégénérer en une secte de magiciens, de jongleurs qui, au moyen d'une théologie qui n'a pas plus de valeur sociale que de valeur mentale, s'adapte à des côtés infimes de notre nature. De sorte que les sectateurs de la raison, les Tao-sse, sont nombreux, souvent consultés, et néanmoins méprisés. Spectacle
que nous offre souvent aussi l'Occident, où nous voyons d'indignes charlatans séduire momentanément l'opinion publique en exploitant la crainte de la mort. Les Tao-sse sont fort répandus en Chine, quoique moins que les bouddhistes, mais ils ont néanmoins de nombreux monastères.
Du reste, il faut remarquer que cette doctrine a été protégée par le révolutionnaire Thsin-chi-hoang-ti, sur lequel nous reviendrons dans la prochaine séance. Ce rapprochement résultait nécessairement du mépris des sectateurs de Lao-tseu pour le passé, pour les antécédents.
Tel est le premier élément modificateur de la civilisation chinoise, qui a introduit des éléments théologiques subalternes dans cette population profondément fétichique.
Le second élément modificateur de la civilisation chinoise, second élément c'est le Bouddhisme ; il vaut peut-être mieux que la doctrine jg™" civ'iUsTuon des sectateurs de Lao-tseu, néanmoins il a exercé au fond BouddhTanie une action essentiellement perturbatrice.
Le Bouddhisme a été introduit en Chine sous la dynastie des Han, 65 ans après Jésus-Christ; il est extrêmement répandu en Chine. Il a été protégé par un grand nombre d'empereurs. Il aune certaine action sur presque tous les Chinois, mais action purement modificatrice, et au fond secondaire. Le Bouddhisme est en général méprisé de la classe des lettrés, qui représente les véritables tendances de la civilisation chinoise. Les monastères bouddhistes sont très nombreux. Les bouddhistes ont organisé un culte tout à fait analogue au culte catholique. L'analogie de doctrine a produit l'analogie d'effet, puisque certainement il n'y a pas eu communication réciproque. Ils ont une vie monastique parfaitement organisée, des litanies, des reliques, etc., etc.
Le Bouddhisme a eu en Chine de grands inconvénients, en y introduisant l'esprit théologique avec toutes les divagations qui lui sont propres : divagations d'autant plus intenses que le Bouddhisme proprement dit n'offre pas la coordination intérieure hiérarchique du Catholicisme, coordination qui a remédié à tant d'inconvénients propres à la doctrine.
Néanmoins, cet élément de perturbation n'a pas produit d'aussi graves déviations qu'on pourrait le croire a priori; le
Fétichisme avait été si profondément coordonné dans la société chinoise, ce Fétichisme avait si profondément attaché la population au culte des ancêtres, du Ciel, de la Terre, au moment de l'apparition du Bouddhisme, que celui-ci n'a pu que modifier cette large base de la civilisation correspondante; aussi un mandarin, quoique bouddhiste, effectuera néanmoins les rites du culte officiel ; il ne se dispensera nullement du culte de la Famille. Ainsi l'illustre empereur Khan-hi, si justement loué })ar les jésuites, était bouddhiste, ce qui ne le dispensait pas des cérémonies du culte officiel. Le Bouddhisme a été très justement apprécié par des lettrés ou des empereurs placés au vrai point de vue de la civilisation chinoise. Ainsi, l'empereur Wo-tsou, de la dynastie des Tang, mort l'an 846 de notre ère, écrivait, ;i propos de la nécessité de restreindre le développement du Bouddhisme, les lignes suivantes (abbé Grosier, t. V,p. 51) :
« Sous nos trois fameuses dynasties, jamais on n'entendit parler de Fo (Bouddha); c'est depuis la dynastie des Han et des Weï que cette secte, qui a introduit les statues, a commencé à se répandre à la Chine. Dans les deux Cours, dans toutes les villes, dans les montagnes, ce n'est que bonzes des deux sexes, ouvriers occupés mal à propos à faire leurs statues. Nos anciens tenaient pour maxime que s'il y avait un homme qui ne labourât point, et une femme qui ne s'occupât point aux soieries, quelqu'un s'en ressentirait dans l'Etat. Que sera-ce donc aujourd'hui qu'un nombre infini de bonzes, hommes et femmes, vivent et s'habillent des sueurs d'autrui, et occupent une infinité d'ouvriers à bâtir de tous côtés et à orner à grands frais de superbes édifices ? »
On ne peut mieux dire. C'était là le préambule d'un décret ayant pour but de supprimer un grand nombre de bonzeries ou couvents bouddhistes.
Cependant le Bouddhisme a introduit en Chine quelques connaissances astronomiques et mathématiques ce que n'ont, pas fait les sectateurs de Lao-tseu. Ce léger avantage est plus que compensé par les immenses inconvénients d'un esprit théologique arbitraire, divagateur, poussant ;i une vie monastique complètement oisive.
Quant au Catholicisme, dernier élément modificateur de Troisième
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la civilisation chinoise, il n'a eu en Chine qu'une influence modificateur
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très secondaire. INeanmoms, il y a introduit, a 1 époque de la chinoise:
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grande mission des jésuites, quelques notions scientitiques qui ont été utiles. Mais, je le répète, ce n'est là qu'une influence minime et tout à fait secondaire, et je ne cite que pour mémoire cette troisième influence modificatrice.
Voilà terminée l'appréciation abstraite de la civilisation chinoise, appréciation vraiment difficile qui servira de base à notre étude concrète. Nous consacrerons la prochaine séance à la théorie du développement concret de cette société, depuis son origine jusqu'à nos jours.