‹ Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'occident avec la ChineChapitre 4 sur 10 · SECONDE LEÇON · texte numérisé non relu

SECONDE LEÇON

{Et la quinzième du Cours.)

Vendredi 13 Homère 72. — 10 Février 1860.

THÉORIE GÉNÉRALE DU DÉVELOPPEMENT DE LA CIVILISATION CniNOISE.

Messieurs, Dans la dernière séance, nous nous sommes occupés de Théorie som-

. . .,,..,.. 1 • ■ ,■ maire des deux

1 appréciation abstraite de la civilisation chinoise, c est-à-dire forces qui ont que nous avons établi quels en étaient les caractères fonda- 'piment de^ia^" mentaux, communs à toutes les classes et à tous les âges de '^'''^^^nohe: '^^^' cette longue évolution. ^TTiëurés'"'^

Nous avons vu que la base mentale de cette civilisation, c'était le Fétichisme systématisé par le culte du Ciel; et nous avons établi ensuite quels étaient les éléments modificateurs de cette civilisation : éléments résultés delà réaction des sociétés environnantes sur la Chine.

De cette base fondamentale, nous avons ensuite déduit les caractères généraux de la Famille et de la Société.

Nous avons constaté comment la Famille, fondée sur le respect filial et le culte des ancêtres, était la base de cette société

conime de toute autre du i-cste, mais à ce point, néanmoins, ([ue le gouvernement lui-môme était conçu d'après le type de la Famille, et non d'après le type divin; distinction capitale à laquelle se rattachent les principaux caractères du gouvernement correspondant. — Nous avons vu l'absence complète du régime des castes dans une telle société, et qui, au fond, n'a pas même de caste royale, malgré l'hérédité nécessaire de la fonction suprême; — de là une combinaison admirable d'indépendance et de soumission, l'obéissance étant filiale et le commandement paternel, — au lieu de l'obéissance absolue et du commandement arbitraire que la conception théologique tend à faire surgir. — Voilà le résumé très sommaire de l'appréciation abstraite que nous avons accompli dans la séance précédente ; il faut maintenant aborder la théorie de l'évolution concrète de cette civilisation. — Car cette société, dont nous avons déterminé abstraitement les bases essentielles, s'est développée effectivement, et au milieu d'un certain nomb:-e de circonstances particulières. Ce sont les phases principales de cette évolution concrète que nous allons étudier, et nous en déduirons, comme aboutissant final, une conception systématique de la situation actuelle de la Chine.

Mais avant d'aborder la théorie même de cette évolution, je dois faire l'analyse sommaire des deux forces élémentaires distinctes, dont l'action et la combinaison mutuelles ont présidé au développement social auquel je dois vous faire assister aujourd'hui.

Ces deux forces élémentaires sont : 1" une famille impériale, représentée par un individu unique qui en est le chef; 2'' une classe particulière, que je désignerais sous le nom de classe des lettrés, qui n'a atteint sa vraie constitution qu'après Confucius, mais dont les fondements existaient bien avant. Telles sont les deux forces qui ont présidé au développement gra- (hifl de cette civilisation et qui se sont développées avec elle.

Eludions d'abord la première force élémentaire de la civilisation chinoise, ce qui en constitue le moyen d'unité, à savoir un individu unique, empereur, en qui se concentre la direction générale de la société. L'empereur appartient tou-

jours à une famille particulière; fie telle sorte que l'iiprédité sert de base à cette fonction suprême de l'organisme social, par une exception trop motivée pour qu'il ne soit pas facile de s'en rendre immédiatement raison. Mais cette hérédité n'a pas le caractère absolu de l'hérédité théocratrique. L'empereur choisit son successeur, non seulement dans les enfants de l'impératrice proprement dite, mais aussi parmi les fds des concubines légitimes que permet la loi chinoise; de manière que la succession suprême puisse arriver, dans une famille habituellement nombreuse, véritablement au plus digne. — L'hérédité théocratique, au contraire, a un caractère absolu; le fils aîné succède alors nécessairement au père; ici, au contraire, l'héi'édité a un caractère d'ordre public, de manière à combiner, autant que possible dans une telle situation, les avantages naturels de l'hérédité avec ceux du choix. L'existence de cette première force élémentaire dans tout le cours de l'histoire de la Chine est incontestable, et nous voyons, depuis l'époque des plus antiques traditions jusqu'à nos jours, un individu unique appartenant à une famille particulière, gouvernant la Chine, et choisissant son successeur parmi ses fils.

Parmi les impulsions fondamentales qui dominent tout empereur de la Chine, il faut considérer deux éléments distincts et correspondants à deux ordres de fonctions : l'élément ou l'impulsion militaire, et l'élément pacifique, industriel, administratif, paternel en un mot. Ces deux sortes d'impulsions intimes se retrouvent toujours dans tout empereur chinois, quelle que soit son origine ou sa situation. Occuponsnous d'abord de l'élément militaire; l'existence de cet élément est inévitable ; toute espèce de civilisation se développant en contact avec d'autres civilisations a besoin de pouvoir se défendre; d'un autre côté, la nécessité de réprimer les luttes, les perturbations intérieures, en un mot, de maintenir l'ordre, développe aussi cet élément militaire. Il est clair que pour cette destination, plus que pour toute autre, la concentration du pouvoii' doit se faire et se fait eflectivement entre les mains de l'empereur. Aussi l'empereur de la Chine a-t-il 'toujours eu à un degré plus ou moins développé un caractère militaire. Cet élément est, comme on le voit, essentiel à la conslitu-

tion du pouvoir monocratique qui a toujours dirigé la Chine.

A ce caractère militaire, caractère nécessité par la situation, se joint toujours une disposition pacifique, industrielle, administrative qui émane de la nature même de la civilisation correspondante. J'ai expliqué déjà comment le type du gouvernement chinois était emprunté k la Famille, et non au type d'arbitraire divin. Il suit de là que l'empereur a toujours été conçu, suivant l'expression chinoise, comme le père et la mère de son peuple, comme représentant, en effet, toutes les aspirations et tous les devoirs des chefs de la famille, la fermeté de l'un et la tendresse de l'autre, ce qui est, comme nous l'avons résumé, la conséquence nécessaire de la persistance de la civilisation fétichique.

Ces deux éléments de la constitution intime du pouvoir monocratique ont joué un rôle plus ou moins grand. Tantôt l'élément militaire a prédominé, tantôt au contraire l'élément pacifique, industriel, administratif. Néanmoins, la tendance générale de la civilisation chinoise est, au fond, de faire prévaloir de plus en plus le caractère industriel et pacifique.

Mais d'où est venue la famille primitive qui a fourni le point de départ de cette succession ininterrompue de familles impériales? — Il est évident que la coordination des familles en une société émane toujours d'un individu, ou pour mieux dire d'une famille prépondérante. Les situations posent les problèmes sociaux, mais la solution en appartient toujours à un organe individuel, quoi qu'en disent de vagues penseurs humanitaires. Ainsi c'est donc un individu unique qui a primitivement réuni les cent familles dont prétend descendre la population chinoise (1), et qui les a réunies en apportant un premier degré de systématisation astrulàtrique à leur fétichisme spontané. L'individu qui a institué le piemier groupe de cette civilisation, qui a réuni les cent familles, a dû être le fondateur nécessaire de la première famille impériale, en

(1) a La population native de la Chine est désignée par les Chinois eux-mêmes sous le nom de Pe-sing (les cent familles), vraisemblablement d'après une tradition qui fixait le nombre de celles qui avaient formé le premier noyau de la nation. » (.\bel Rémusat, Mélanges asiatiijues.)

plaçant naturellement sa famille à la tête de cette civilisation, et a fourni ainsi le premier type à cet égard.

Quel a été le rôle du pouvoir impérial dont je viens d'expliquer la composition intime et l'origine?

En premier lieu, le pouvoir impérial a été un élément indispensable d'unité, de stabilité et d'ordre. C'est par cette concentration et cette transmission héréditaire que l'union, l'ordre ont pu être maintenus, que la société a pu être vraiment fondée, par le concours de toutes les aspirations vers un centre unique qui les représente et les rallie. En second lieu, le pouvoir impérial ayant un caractère militaire est devenu le moyen d'extension et de défense tout à la fois de la société correspondante. C'est à ce pouvoir que revenait naturellement la fonction de repousser les attaques extérieures, et d'adjoindre, par un mélange de force et d'action civilisatrice, les populations environnantes, de manière à donner à la civilisation chinoise à la fois toute son extension et toute sa stabilité.

Il faut ajouter enfin que le pouvoir impérial a été aussi un élément de progrès intérieur. Le progrès, préparé par le travail des prédécesseurs, a toujours reçu sa sanction et sa consolidation définitives de la part des empereurs éminents de la Chine, qui, en effet, proclament les progrès et les incorporent définitivement.

Ainsi donc le pouvoir impérial a été en Chine l'élément nécessaire d'unité, de consolidation, d'extension, et même de progrès de la civilisation correspondante.

.Etudions actuellement la seconde force élémentaire qui a présidé aux destinées de cette civilisation, la classe des lettrés.

La nature de la civilisation chinoise repoussait le régime des castes, ainsi que nous l'avons établi, et c'est là un point essentiel. Mais cette civilisation faisait nécessairement surgir une classe éclairée, administrative, lettrée, cultivée, à qui devait revenir la direction des fonctions sociales sous la suprématie impériale. L'accumulation des capitaux rend inévitable, en permettant une culture intellectui.'lle directe, l'avènement d'une classe distincte. Cette classe ne s'étant pas constituée en caste, par l'absence en Chine de l'esprit théologique, il en est résulté une classe éclairée, ayant nécessairement de l'in-

fluence, et à qui a été dévolue naturellement l'administration de la Chine.

Cette classe, surgie dès le début de cette civilisation, s'est développée dans une population de plus en plus industrieuse; mais cette classe n'est devenue la classe des lettrés, ne s'est systématiquement constituée que sous l'impulsion de Confucius et de son école (Ij.

Jusqu'à lui, nous voyons bien des ministres, des administrateurs, des généraux, etc., etc., émaner, non pas de castes distinctes, mais de la partie la plus cultivée de la population, mais sans règles fixes, et sans une doctrine coordonnée qui serve de drapeau et de point de ralliement. C'est dans Confucius que cette classe a trouvé son docteur, son organisateur. Aussi je consacrerai une partie de la séance prochaine à l'appréciation systématique de la grande école dont cet éminent philosophe est le fondateur. Quel a été le rôle de la classe des lettrés dans l'ensemble de la civilisation chinoise?

Cette classe a été l'organe régulier du progrès, pjarce qu'elle pouvait se livrer à une activité industrielle, scientifique, sociale, que le régime des castes ne tendait pas à comprimer et à restreindre dans des limites invariables; persistant au milieu de la disparition successive des dynasties chinoises, elle était en même temps l'organe de la véritable continuité sociale. D'un autre coté, cette classe a agi comme moyen de réaction, par rapport à la puissance impériale, pour limiter spontanément cette puissance, diminuer en elle l'élément militaire et poussej- au développement de l'élément pacifique et industriel. La classe des lettrés a développé dans l'empereur le caractère paternel, elle en a construit le type et a poussé lentement, mais d'une manière continue, à la réalisation d'un tel type. C'est sous son impulsion que s'est graduellement réalisé un admirable système d'administration générale. Enfin cette

(1) Ainsi ou voit dans le Tcheou-li, ou rites des Tchéou, le tableau complet de l'organisation administrative de la Chine entre le xn» et le VHP siècle avant notre ère. Et ce document, outre ce que nous apprend plus (iirectenient mais plus brièvement le Chou-king, donne la preuve décisive de l'existence de la classe directrice avec les caractères généraux que j'indique.

classe est l'organe régulier de l'opinion publique contre les écarts inévitables de la fonction suprême, et elle fournit ainsi une force modificatrice de l'élément directeur.

Telles sont donc, empereur et classe des lettrés, les deux forces générales qui ont présidé à l'évolution de la civilisation chinoise.

Nous avons donc ainsi terminé l'appréciation abstraite des bases de cette civilisation, nous en avons déterminé ensuite les forces directrices, nous tenons ainsi le fil qui va nous guider dans la théorie de ce grand phénomène sociologique, si mal apprécié encore dans son ensemble, malgré de nombreux et intéressants travaux de détail.

Il faut d'abord éliminer une erreur très répandue sur la Décomposition prétendue immobilité de la civilisation chinoise. D'après une de révoiutioa manière de voir, que l'ignorance occidentale a rendue très en Ws" phases persistante, la population chinoise aurait atteint dès la plus essentielles. haute antiquité un certain état, et depuis ne l'aurait pas dépassé. Cette conception constitue un vrai mystère, oîi l'on s'interdit même la ressource d'une révélation. Car on admet, sans révélation quelconque, l'avènement spontané d'une civilisation très étendue, ce qui est évidemment absurde; on ne saurait, en effet, expliquer par quel mystère, deux mille ans avant Jésus-Christ, un état social aussi développé aurait ainsi apparu tout d'un coup en devenant ensuite parfaitement immobile. Des érudits, fort distingués du reste, préoccupés de donner à cette civilisation une date aussi reculée que possible, ont appuyé cette conception. Ils ont pris au pied de la lettre le rêve d'âge d'or des lettrés chinois. Les lettrés, nécessairement placés à un point de vue absolu, ont dû naturellement reporter dans le passé le type idéal de leur civilisation; de telle sorte que pour eux tout nouveau progrès fût un retour à une sorte d'dge d'or primitif; procédé de l'esprit absolu pour sanctionner les innovations nécessaires sans rompre néanmoins la continuité ; procédé logique que nous retrouvons partout, et que l'esprit scientifique peut seul remplacer en vertu de son caractère relatif. Ce rêve d'un âge d'or placé au début de la civilisation chinoise, pris trop au sérieux par d'honorables érudits, a donné de la consistance aux absurdes

préjugés de l'ignorance occidentale. Mais cette opinion est tout à fait irrationnelle; la civilisation chinoise a débuté comme les autres par l'état le plus grossier. Les traditions primitives nous peignent leurs premières peuplades ayant à peine des cabanes, vivant d'herbes, de glands, etc., etc., enfin l'état que nous retrouvons à l'origine de toutes les sociétés. La civilisation chinoise est donc partie comme toutes les autres d'un état tout à fait inférieur, et est arrivée par un long développement graduel à une immense extension, sociale autant que territoriale.

Mais il y a néanmoins dans l'ensemble de cette civilisation un grand caractère, qui a pu donner une certaine apparence à l'absurde opinion que nous venons de réfuter ; c'est que l'évolution de la civilisation chinoise, toujours continue, a consisté simplement à développer les germes de son organisation primitive; mais ce grand caractère, que je ferai ressortir, est un admirable titre au respect de tout vrai philosophe, bien loin d'être un signe d'infériorité, comme le suppose l'anarchie occidentale.

. C'est là un beau phénomène, que l'état normal pourra seul réaliser pour toutes les sociétés, que ce développement prolongé de civilisation, mais toujours néanmoins avec le même caractère, au lieu de ces changements plus ou moins brusques, et plus ou moins hétérogènes, que nous présente la succession des phases de la civilisation occidentale. Nous voyons, en effet, en Occident, à partir de l'état théocratique, une succession d'états sociaux hétérogènes, quoique liés entre eux, qui constituent les évolutions grecque, romaine, catholico-féodale, dont aucune ne sait rendre justice convenable à la précédente, et habituellement même ne sait que la maudire. L'évolution révolutionnaire commencée au xiv* siècle a, à beaucoup d'égards, aggravé un tel état mental. Nous avons vu se succéder une suite de changements brusques, ayant en réalité entre eux une véritable liaison, mais inaperçue. Les lettrés occidentaux ont systématisé un tel état, ils ont pris le type de la maladie pour le type de la santé, et ils ont subordonné à cette étrange conception l'appréciation de toutes les autres civilisations. En effet, la Chine ne nous présente rien

de pareil à cette évolution occidentale. C'est toujours la même civilisation, civilisation astrolâtrique, prenant un accroissement continu, mais conservant toujours le même caractère; civilisation dans laquelle les contemporains bénissent leurs ancêtres, au lieu de mettre leur stupide grandeur à les maudire et à les méconnaître. C'est là un spectacle consolant que nous offre la Chine ; on peut y voir un développement vraiment organique, oîi le progrès incessant ne méconnaît pas la continuité, caractère suprême de toute sociabilité.

Si en Chine nous voyons une succession continue dans l'évolution, cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de révolutions, -si par révolution on entend seulement un changement de dynastie, et non pas un changement dans le caractère même de la civilisation correspondante. La Chine nous présente en effet dans sa longue histoire de nombreuses commotions intérieures; mais à quoi étaient-elles dues? Elles résultaient de la nécessité de changer, de temps en temps, la famille impériale, l'élément directeur, la force centrale de la société. Il est clair que la situation prépondérante de la puissance impériale, malgré les limites spontanées que l'opinion et la corporation des lettrés lui opposent, tend à troubler, au bout d'un certain temps, l'intelligence et la moralité des natures trop peu éminentes qui arrivent quelquefois à la suprême fonction. Aussi les perturbations intérieures viennent de ces changements dynastiques rendus nécessaires. Or, ces changements sont graves. Il s'agit en effet de remplacer l'organe fondamental, celui qui maintient l'unité, le ralliement des populations, et qui se trouve par suite rattaché à toutes les habitudes dans la population correspondante. Aussi ces changements sont accompagnés de rudes commotions; mais ces connnotions n'altèrent pas le caractère fondamental de la civilisation. C'est un organe qu'on élimine après qu'il a rempli sa fonction dans l'organisme social, suivant un travail analogue à celui qui s'accomplit normalement dans l'organisme individuel, avec accompagnement néanmoins d'une perturbation palliologique transitoire; mais ces révolutions ne méconnaissent pas la continuité sociale. On en est venu en Occident, d'après une conception aussi absurde qu'immorale, à sanctifier l'état

de maladie, bien loin de le déplorer, et à considérer comment un état vraiment normal est un développement sans règle et sans limite. Aussi ces tristes dispositions pathologiques expliquent pourquoi le développement organique et normal d'une grande civilisation a été pris comme un signe d'infériorité par des intelligences hébétées par l'esprit anarchique, qui domine trop, même ceux qui se croient les plus conservateurs.

Si nous considérons l'ensemble de la civilisation chinoise, nous voyons qu'elle s'étend d'une manière suffisamment authentique de l'an 2o00 avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours Il ne faut pas attacher une trop grande importance à ce nombre 2500. Cependant les chiffres ont toujours une véritable utilité logique, surtout en sociologie, quand ils se rapportent aux époques primitives, pour limiter les divagations très naturelles. Mais leur importance scientifique pour les époques primordiales n'est pas aussi grande que pour les époques plus rapprochées, vu l'extrême lenteur de l'évolution sociale à ses débuts. C'est donc pendant une période de plus de quatre mille ans que se développe d'une manière continue cette grande civilisation.

L'histoire de l'évolution chinoise se partage en deux grandes périodes distinctes. La première s'étend de l'an 2500 avant Jésus-Christ jusqu'à l'an 200 avant Jésus-Christ, c'està-dire jusqu'à Thsin-chi-hoang-ti. C'est la période de fondation. Elle se trouve séparée de la seconde période par le règne caractéristique de Thsin-chi-hoang-ti, qui fut un homme d'Etat d'une puissante énergie, d'une individualité fortement accusée, et qui constitua l'empire chinois proprement dit.

La seconde période s'étend de l'an 200 avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours. C'est la période de développement. L'empire chinois finalement constitué nous présente alors une évolution continue, dont l'étude systématique nous conduira enfin à l'appréciation de la situation actuelle de ce grand empire. énéraie^de°ia Cette phasc générale de la civilisation chinoise est la phase première phase d'installation. Dc l'origino ius(|u'àConfucius, cette civilisation

de la civilisation ^ u i

chinoise: s'établit avcc tous Ics Caractères que nous avons vus la conavant jT-c. stitucr : fétichisme systématisé par le culte astrolàtrique;

jusqu'en l'an 200 avant J.-C.

absence de castes, mais existence d'une classe élevée, administrant et gouvernant sous la direction d'un chef unique; enfin famille fortement établie sur le culte des ancêtres et le respect filial. Confucius, vers 550 avant Jésus-Christ, construit la philosophie qui systématise une telle civilisation, et pose ainsi les bases de l'organisation régulière de la classe des lettrés; cette phase se termine par l'énergique action militaire de Thsin-chi-hoang-ti, qui constitua enfin l'empire chinois. A partir de ce moment, la civilisation chinoise définitivement fondée se développera par une action graduelle et continue.

Les philosophes et historiens chinois, dominés par un louable sentiment de continuité, ont voulu mettre dans l'histoire de leur société une unité que la nature des choses ne permet pas. Ils ont imaginé dans la plus haute antiquité toute leur civilisation ultérieure. Ce sont là des rêves d'âge d'or; mais ce qu'il y a de vrai, c'est que les germes de cette civilisation remontent effectivement à la plus haute antiquité, mais ce ne sont que des germes qu'une longue évolution a seule pu développer.

Les traditions placent le berceau de la civilisation chinoise sur les rives du Hoang-ho ou fleuve Jaune, et vers la partie nord du cours de ce fleuve, c'est-à-dire vers les provinces de Chen-si et de Chan-si. C'est en ce point que s'est formé le groupe qui deviendra par une extension graduelle l'empire chinois.

La civilisation chinoise descend ensuite ce grand fleuve, s'étend sur les deux rives, rayonne vers le nord et le sud, et finit enfin par atteindre son immense extension actuelle. Les traditions, conformes du reste aux lois mêmes de toute formation sociale, nous représentent le premier groupe comme très restreint, puisqu'on le conçoit comme formé de cent familles, et que toute la population chinoise estime descendre de ces cent familles; de plus, ce noyau nous est représenté comme étant primitivement à un état complètement sauvage. Mais une fois formé, lié par un culte astrolàtrique, par l'adoration systématique du ciel surgi de l'initiative d'une famille prépondérante, ce noyau, dis-je, rayonne alors sur les populations environnantes de deux manières différentes, par une

action conquérante et par l'action naturelle d'une civilisation plus avancée sur des populations non constituées, et qui n'offrent pas, par conséquent, d'éléments de résistance à une influence civilisatrice. Nous voyons alors cette société acquérir une constitution plus fixe, étendre davantage son action; mais son caractère prépondérant primitif n'étant pas le caractère militaire, les conquêtes ne sont que momentanées, et au lieu de former un empire unique, forment autour de la population initiatrice un grand nombre de groupes ou royaumes distincts, soumis à une même civilisation, mais ne pirésentant pas une réelle subordination politique. Les historiens chinois, qui ont voulu mettre dans l'évolution de leur civilisation une complète unité, présentent une telle situation comme une sorte de décomposition d'un empire unique. Ainsi, jusqu'à Confucius, nous voyons se produire le phénomène général suivant : développement de la civilisation astrolâtrique avec les caractères généraux que je lui ai assignés, formation d'un grand nombre de petits Etats dominés par une telle civilisation.

Il faut voir maintenant quel a été dans cette situation le rôle spécial de Confucius, sur lequel je reviendrai du reste d'une manière approfondie, mais qu'il faut apprécier sommairement, pour bien indiquer les pas essentiels de cette longue évolution.

Le rôle de Confucius a été de construire pour la classe éclairée, administrative, dont le développement s'était produit conformément à l'esprit de la civilisation chinoise, une doctrine philosophique qui fût l'expression systématique de la nature même de cette civilisation.

Ce rôle est immense, et jamais peut-être un homme n'a exercé une action plus grande, plus profonde et plus régulière dans le développement d'une société. La doctrine de Confucius, comme nous le verrons plus tard, établissait le type idéal de la civilisation correspondante. Celte doctrine systématique construisant le type à réaliser, fournissait la conception autour de laquelle ont pu et dû se grouper les théoriciens, les administrateurs, tous ceux en un mot qui faisaient partie de la classe éclairée. Cette doctrine a donné ■à celte classe une véritable constitution, une réelle unité;

elle a fondé finalement la classe des lettrés : c'est à partir de Confucius que cette classe se constitue. Dès ce moment aussi la civilisation chinoise se développe avec une intensité et une régularité extrêmes, parce qu'elle a acquis enfin une première coordination de son second élément directeur. La première force fondamentale, élément d'ordre, d'unité, de consolidation, c'est-à-dire la puissance impériale, avait dû être établie dès le début, mais l'élément modificateur, quoique surgi dès l'origine, de la nature même de cette société, n'arrive à se coordonner qu'à partir de Confucius. Cela se conçoit. La concentration était dans la nature même du premier élément qui a dû, dès le début, être plus ou moins systématique; mais le second élément, l'élément modificateur, dispersif par sa nature, n'a pu arriver que plus tard à conquérir la doctrine qui lui a donné une coordination, et qui lui a permis ainsi d'exercer une action plus complète et plus caractéristique.

De Confucius à Thsin-chi-hoang-ti (de 550 avant J.-C. à 221 avant J.-C.) que voyons-nous?

La situation politique de la Chine, situation dispersive, reste la même, mais la civilisation proprement dite marche graduellement. La classe des lettrés acquiert de jour en jour, dans chacune des petites dynasties, une importance croissante. Nous voyons, en effet, les lettrés aller d'un royaume à l'autre porter leurs conseils, leur connaissance des affaires. Tel philosophe de la secte de Confucius, né dans un royaume, devient mandarin, ministre dans un autre. Ainsi s'établit par la classe des lettrés des relations de plus en plus régulières entre des royaumes politiquement distincts, de manière à préparer l'avènement de l'unité politique réalisée par Thsinchi-hoang-ti. La similitude des mœurs, des habitudes se développe de plus en plus sous l'influence de la classe des lettrés, en même temps que cette classe pousse activement au développement industriel et pacifique de ces diverses populations. Nous arrivons ainsi à Thsin-chi-hoang-ti (de 221 avant J.-C. à 209). Nous allons voir quel a été le rùle de ce grand homme, l'importance capitale de son impulsion, malgré les graves déviations dont elle fut accompagnée.

Thsin-chi-hoang-ti appartenait à la dynastie des Thsin, dont le siège était au nord de la Chine, dans les provinces actuelles de Chen-si, et il était chef d'une des huit dynasties qui composaient alors le peuple chinois. II parvint à conquérir tous les autres royaumes, réunit tous les autres Etats sous une seule domination, et fonda véritablement l'empire chinois. Le royaume de Thsin-chi-hoang-ti se trouvant en contact avec les Tartares, l'activité militaire avait dû s'y développer davantage que dans les royaumes placés vers l'embouchure du fleuve Jaune oîi l'activité pacifique devait avoir plus de prépondérance; il n'est pas étonnant, d'après cela, que la conquête soit venue de cette dynastie. Thsin-chi-hoang-ti parvint à réunir sous une même domination politique des royaumes liés entre eux, du reste, par la plus extrême analogie de civilisation. Une fois l'empire chinois vraiment constitué, Thsin-chi-hoang-ti étendit sa domination au-delà du fleuve Yang-tseu-kiang ou fleuve Bleu, jusqu'au Tonquin, dans cette région qui constitue actuellement la Chine méridionale. Il agrégea ainsi à l'empire des populations qui n'étaient pas réellement chinoises, c'est-à-dire chez qui n'était pas développée la civilisation dont j'ai décrit les traits fondamentaux. Mais ces populations, après avoir été conquises par les armes de Thsin-chi-hoang-ti, furent ensuite graduellement conquises par la civilisation chinoise. Ces deux parties de la Chine ont pu quelquefois nous présenter des luttes, mais le retour à l'unité politique a toujours fini par se faire. Par conséquent, la conquête de Thsin-chi-hoang-ti a été au fond décisive pour la consolidation et l'extension de l'empire chinois. Thsin-chi-hoang-ti repousse et contient les Tartares. Il y a toujours eu lutte entre la civilisation chinoise se développant constamment, s'étendant sans cesse, et les nomades qui la circonscrivaient au nord et à l'ouest. Thsin-chi-hoang-ti en triompha, et parvint à les contenir suffisamment. On lui doit la construction de la fameuse muraille, destinée à défendre la Chine contre les Tartares. Mais cette immense construction fut plutôt un monument d'orgueil qu'un efficace moyen de défense. La Chine a été, malgré la fameuse muraille, conquise deux fois, par les Mongols et les Mantchoux. Mais leur

conquête s'est réduite, comme on l'a justement observé, à leur conférer le droit de monter la garde dans l'intérieur du vaste empire, Thsin-chi-hoang-ti développa fortement dans le gouvernement chinois l'élément militaire ; de là l'extrême opposition des lettrés. Néanmoins cette action militaire fut utile pour constituer réellement l'empire chinois; mais la classe des lettrés avait une trop forte consistance et était trop enracinée dans les fondements de cette civilisation pour que le mouvement opéré par Thsin-chi-hoang-ti put être autre «hose qu'une dictature militaire passagèrement nécessaire à la fondation suffisainment stable de ce grand empire. Cette œuvre capitale, Thsin-chi-hoang-ti l'accomplit, il faut le dire, avec une extrême violence. On a voulu souvent justifier de telles violences par une prétendue nécessité ; ce sont là des exagérations de l'esprit absolu. Ces violences proviennent toujours d'une véritable infériorité morale, dans des natures éminentes du reste à beaucoup d'autres égards. Les lettrés, dominés par le sentiment de la continuité, préoccupés du caractère administratif et paternel qu'ils voulaient faire prévaloir dans le gouvernement chinois, méconnurent complètement ce qu'avait d'utile, de nécessaire la politique de Thsinchi-hoang-ti pour fonder réellement l'empire chinois et lui donner une base suffisante de stabilité contre les attaques extérieures. Ils ne surent pas se dégager suffisamment du type antique, et firent à Thsin-chi-hoang-ti et à son ministre Li-sse une opposition vive et continue. Cette opposition conduisit Thsin-chi-hoang-ti à une mesure d'une violence et d'une brutalité extrêmes. Il ordonna la destruction de tous les livres, et défendit à qui que ce soit d'en conserver, sous peine de mort, un exemplaire, surtout des livres antiques et vénérés de la population. Cet ordre, d'une barbarie inouïe, fut exécuté avec une cruauté extrême ; quoique par sa nature il ne pût avoir une complète réussite, il provoqua de la part des lettrés des dévouements admirables. Ils montrèrent un noble courage à défendre ces livres où se condensait toute la sagesse des siècles antérieurs. Voilà quelle fut surtout la mesure extrême, injustifiable de Thsin-chi-hoang-ti, qui lu'isa ainsi avec une violence impardonnable une opposition lucn

Appréciation

naturelle, et qu'il aurait pu facilement vaincre, dans ce qu'elle avait de déraisonnable, sans recourir à d'aussi sauvages expédients. Mais, on doit le remarquer, Thsin-chi-hoang-ti, si profondément ennemi de la classe des lettrés ou des sectateurs de Confucius, fut au contraire partisan déclaré des sectateurs de la raison, des Tao-sse. Cela se conçoit, les Tao-sse, comme tous les métaphysiciens quelconques, plus ou moins, avaient le mépris du passé; ils devaient se trouver sympathiques h un révolutionnaire comme Thsin-chi-hoang-ti. Les sectateurs de Confucius au contraire, véritables représentants de la civilisation chinoise, avaient pour l'antiquité le plus profond respect. — Du reste, il faut remarquer que, chez les empereurs chinois, la protection accordée aux Tao-sse ou aux bouddhistes est.en général un signe de rétrogradation. Cela se conçoit, vu le caractère inférieur de ces doctrines qui poussent, plus ou moins, à d'indéfinies divagations mentales.

Telle est l'analyse sommaire de cette première phase de la civilisation chinoise.

Cette civilisation est constituée quant à ses bases essentielles, et l'empire chinois est enfin établi. Il pourra éprouver des commotions, des luttes, des déchirements, mais les divers éléments s'en rapprocheront toujours par leurs habitudes antérieures et par l'action de la classe des lettrés de plus en plus systématiquement organisée. — Nous assisterons maintenant, dans la seconde phase, au développement continu de cette civilisation désormais solidement assise.

Depuis 200 avant Jésus-Christ jusqu'à nos jours, l'histoire

générale de la de la Chine uous présente un grand nombre de dvnasties, dont

seconde phase ,,., , ,', --i

de la civilisation quclques-uncs Ont règne simultanément, pendant des périodes De'ran2oo d'auarchie. Mais comme il s'agit ici non pas d'une histoire

jusqu^jTno^s jours, détaillée et concrète de la Chine, mais d'un aperçu systématique sur la marche générale de cette civilisation, nous considérerons pendant cette période seulement six grandes dynasties (les Han, les Thang, les Soung, les Youens ou Mongols, les Ming, et les Thaï-Thsing ou dynastie des Mantchoux). Ces dynasties sont séparées par des périodes d'anarchie ou même de décomposition politique; mais il est important de remarquer que ces périodes d'anarchie vont en diminuant de

durée et d'intensité à mesure que la civilisation correspondante se consolide et s'étend. — Voici les limites chronologiques de ces six dynasties fondamentales :

Les Han, de 202 avant J.-C, jusqu'à 263 après J.-C; les Thang, de 618 après J.-C. jusqu'à 905 après J.-C; les Soung, de 960 après J.-C. à 1119 après J.-C. ; les Youens ou Mongols, de 1295 après J,-C. à 1341 après J.-C; les Ming, de 1368 après J.-C à 1573 après J.-C; les Mantehoux ou dynastie Thaï-Thsing (très pur), de 1618 après J.-C. jusqu'à nos jours.

Cette indication sommaire donne de grands jalons numériques, qui nous serviront à classer dans des intervalles de temps non arbitraires, les progrès successifs de la société correspondante : entre les Han et les Thang, nous voyons une véritable décomposition politique de la Chine, de même qu'entre les Thang et les Youens. Néanmoins, pendant le règne de ces dynasties simultanées, les progrès de la civilisation chinoise continuent au fond, quoique plus lentement; l'empreinte d'unité fortement établie parTlisin-chi-hoang-ti, et la similitude fondamentale de mœurs et de croyances, systématiquement représentée par la classe des lettrés, ramènent au bout d'un certain temps à l'unité politique une civilisation de plus en plus homogène.

Il faut voir pendant cette longue période deux ordres de progrès : le développement intérieur de la société chinoise, et d'un autre côté l'extension territoriale; par suite, une réaction de plus en plus efficace contre les populations environnantes (Tartares, Thibétains) amène la subordination définitive de ces populations, de manière à donner à cette société toute la staJjilité suffisante avant les contacts occidentaux. C'est le double mouvement d'action intérieure et de réaction extérieure que nous allons étudier (1).

Nous voyons s'accomplir sous Thsin-chi-hoang-ti, et se

(1) Pour se faire une idée plus précise de la successioQ dynastique en Chine, on peut consulter la table chronologique dont on doit la traduction au F. Amiot, et ijui est reproduite à la lin du livre de M. PautUier, intitulé : Chine.

perfectionner sous ses successeurs, une importante découverte industrielle, indispensable au développement de la classe des lettrés, c'est l'invention du papier et de l'encre. L'invention du papier est due k Moung-tien, principal général de Thsin-chihoang-ti ; il enseigna en nit^me temps l'art de s'en servir avec de l'encre et des pinceaux, au lieu des tablettes de bambou sur lesquelles on gravait. On gravait aussi quelquefois, quoique exceptionnellement, sur la pierre. Il n'est pas rare de voir en Chine d'importants progrès industriels dus à des militaires. Le mode antérieur de propagation des documents consistait à graver sur des tablettes de bambou ; ce mode, très imparfait en lui-même quant à la facilité et à la rapidité, pouvait convenir tant que la classe théorique et administrative était peu développée. Mais dès que cette classe prenait une extension, nécessaire dans une société de plus en plus étendue et de plus en plus industrieuse, on était naturellement poussé à perfectionner les moyens de transcription. L'invention du papier et de l'encre était donc amenée naturellement par la nature de la situation, et préparée par les antécédents. Ce progrès une fois accompli a énormément servi au développement de la classe lettrée et administrative, en facilitant la propagation et l'acquisition des connaissances ; et cette invention accroissait ainsi le progrès de la civilisation correspondante, en augmentant le nombre des gens éclairés. Cette invention se consolide entre Thsin-chihoang-ti et la grande dynastie des Han ; et la fabrication perfectionnée du papier est devenue une industrie considérable de la Chine.

Le second empereur de la dynastie des Han, Hoë-ti (Vempereur bùncpillant, de 194 à 188 avant J.-C), révoqua le décret de Thsin-chi-hoang-ti contre les anciens livres ; il réagit ainsi contre ce qu'avait d'oppressif et de violent la tentative de ce rénovateur. La dynastie des Han fut, sous ce rapport, réparatrice, marcha dans le sens de la civilisation chinoise, et la développa en conservant de l'œuvre de Thsin-chi-hoang-ti ce qu'elle avait d'essentiel, l'unité politique et une meilleure <^entralisation administrative. Mais l'un des types les plus •éminents de cette dynastie fut Wen-ti iyempereur lettré, de 179 avant J.-C. à 156 avant J.-C). Il encouragea les lettrés.

poussa au développement de l'agriculture, et apporta dans un gouvernement à la fois ferme et actif un esprit vraiment paternel ; il réalisa ce noble type moral de la fonction suprême systématisé par Confucius et son école.

Ainsi, à propos d'une éclipse, phénomène qui acquiert en Chine une haute importance, à cause de la base astrolâtrique du culte, Wen-ti publia une déclaration vraiment caractéristique.

« J'ai toujours entendu dire que le Ciel doxine aux peuples qu'il produit des supérieurs pour les nourrir et les gouverner. <3uand ces supérieurs, maîtres des autres hommes, sont sans vertu et gouvernent mal, le Ciel, pour les faire rentrer dans leur devoir, leur envoie des calamités ou les en menace. Il y a eu, cette onzième lune, une éclipse de soleil ; quel avertissement n'est-ce pas pour moi ! En haut les astres perdent leur lumièi-e, en bas nos peuples sont dans la misère. Je reconnais en tout cela mon peu de vertu. Aussitôt que cette déclaration sera publiée, qu'on examine dans tout l'empire, avec toute l'attention possible, quelles sont mes fautes, afin de m'en avertir. Qu'on cherche et que l'on me présente, pour remplir cette fonction, les personnes qui ont le plus de lumière, de droiture et de fermeté; de mon côté, je recommande à tous ceux qui sont en charge de s'appliquer plus que jamais à bien remplir leurs devoirs, et surtout à retrancher, au profit du peuple, toute dépense inutile. »

Nous voyons surgir ici, sous l'impulsion de Wen-ti, le droit régulier de représentation à l'empereur, ce qui constitue un progrès capital dans ce gouvernement monocratique. Ce droit de représentation, ouvertement proclamé par Wen-ti, toujours maintenu depuis, s'est développé et coordonné plus tard par le conseil des censeurs, destiné à avertir l'empereur. Cette fonction, dont l'exercice a été souvent périlleux, a donné lieu de la part des lettrés à d'admirables dévouements; elle a offert une limite à l'arbitraire, que tend à faire naître la suprême puissance. Nous voyons, dans cette institution caractéristique, un exemple de cet effort continu de la classe des lettrés pour exercer une action modératrice par rapport au pouvoir impérial, par une réaction régulière de l'opinion publique. Car les

observations des censeurs inscrites dans la Gazelle impériale sont reproduites par les gazettes provinciales.

De même, Wen-ti abrogea, par une déclaration expresse, la loi de Thsin-chi-hoang-ti qui défendait de critiquer le gouvernement.

a Aujourd'hui, parmi nos lois, j'en trouve une qui fait un crime de parler mal du gouvernement; c'est le moyen non seulement de nous priver des lumières que nous pouvons recevoir des sages qui sont loin de nous, mais encore de fermer la bouche aux officiers de notre Cour. Comment donc désormais le jjrince sera-t-il instruit de ses fautes et de ses défauts? Cette loi est encore sujette à un autre inconvénient : sous prétexte que les peuples ont fait des protestations publiques et solennelles de fidélité, de soumission et de respect à l'égard du prince, si quelqu'un paraît se démentir en la moindre chose, on l'accuse de rébellion. Les discours les plus indifférents passent chez les magistrats, quand il leur plaît, pour des murmures séditieux contre le gouvernement. Ainsi le peuple, simple et ignorant, se trouve, sans y penser, accusé d'un crime capital. Non, je ne le puis souffrir; que cette loi soit abrogée. »

L'empereur Khang-hi fit sur cet édit les remarquables réflexions suivantes : « Thsin-chi-hoang-ti avait fait bien des lois semblables. Kao-tsou (le fondateur de la dynastie des Han) en abrogea un grand nombre. Celle dont il s'agit ici ne fut abrogée que sous Wen-ti. C'est avoir trop attendu (1). »

L'un des successeurs de Wen-ti fut Wou-ti (Y empereur guerrier, de 140 avant J.-C. à 86 avant J.-C), qui, non seu-" lement développa le mouvement intérieur de la Chine, mais encore réagit vigoureusement et heureusement contre les populations barbares environnantes, de manière à commencer et à poser les bases de cette extension qui, terminée au xviii* siècle, devait enfin adjoindre au grand empire oriental, comme éléments subordonnés, la Tartarie et le Tliibet. Sous Wen-ti, les études historiques continuent en Chine leur puissant développement. C'est sous son règne que Ssema-thsian (l'Hérodote de

(I) M. G. PaulhitT, De la Chine.

la Chine) exécuta son grand ouvrage qui, sous le nom de Mémoires historiques, nous offre une véritable encyclopédie (voir la notice que lui a consacré M. Abel Rémusat dans ses Nouveaux Mélanges asiatiques, tome II). C'est sous cette dynastie (65 après J.-C.) que le Bouddhisme, officiellement . introduit en Chine, y acquiert une importance trop souvent funeste, quoique sous la dynastie actuelle il ait été un instrument politique utile par rapport aux populations de la Tartarie et du Thibet, dominées par ces doctrines.

Entre la dynastie des Han et celle des Tliang (de 263 après J.-C. à 618), nous voyons une longue période, souvent d'anarchie et toujours de dispersion politique, qui succède à l'élimination nécessaire de la dynastie des Han.

La dynastie des Thang, qui s'étend de 618 après Jésus- Christ à 905, est une des plus considérables de l'histoire de la Chine. C'est la dynastie littéraire. Elle vit surgir un grand nombre de productions littéraires, romans, pièces de théâtre. Sous cette dynastie s'accomplit un grand progrès, c'est l'établissement du système des examens.

C'est là un événement considérable par lequel la classe des lettrés tendit vers sa constitution actuelle. La classe des lettrés s'était énormément développée. Elle fournissait les ministres, les administrateurs, les juges, tous ceux enfin qui étaient appelés à diriger cette industrieuse population. Le besoin d'acquérir des garanties dans le choix des individus, de manière à régulariser l'action de cette classe, dut se faire sentir. Ce furent donc les besoins essentiels d'une telle situation qui conduisirent à l'établissement du système des examens. Une fois établi, ce système a profondément consolidé la classe correspondante, en lui donnant plus d'unité et par suite plus de force. Ce n'était plus désormais une classe plus ou moins vague dans laquelle l'empereur pouvait choisir ou ne pas choisir. Ce fut une classe vraiment coordonnée, où les examens subis furent l'échelon légal pai- lequel on s'élevait graduellement aux plus hautes fonctions de l'Etat. Un tel progrès donnant plus de consistance à la classe des lettrés, améliore son action sur l'ensemble de la civilisation correspondante. Nous voyons ainsi se continuer d.ins le même sens

l'évolution générale de cette société. Sous cette dynastie, les écoles publiques, les collèges, l'instruction, le culte de Confucius prennent une extension considérable.

L'un des types les plus éminents des Thang fut Taï-tsoung (de 627 après J.-C. à 949), chez qui nous pouvons largement constater ce noble idéal de l'empereur, construit par Confucius et développé par son école. « Il ordonna que désormais les empereurs chinois, avant de conlirmer la sentence de mort contre les criminels, seraient trois jours en abstinence, » La peine de mort est sanctionnée par l'empereur seulement, sauf les cas d'une répression immédiatement nécessaire. Cette sanction définitive de la peine de mort se fait à une époque déterminée de l'année; et nous voyons de quelles nobles précautions morales l'empereur Taï-tsoung a entouré l'acte solennel d'après lequel s'accomplit l'élimination nécessaire d'un membre de la société. Nous sommes loin, comme on voit, du pur arbitraire théocratique, qu'on a si légèrement supposé dans un tel gouvernement.

Taï-tsoung pousse au développement de la piété filiale, base de la famille, et finalement de la société. Il organise un vaste système de travaux publics et des secours pour les vieillards, les infirmes ; ce qui du reste a été continué par ses successeurs. L'établissement d'hospices pour les enfants trouvés prouve combien sont absurdes les déclamations dont se nouriit la stupidité occidentale sur une prétendue organisation régulière de l'infanticide. Il a composé un livre sur l'art de régner.

« Après avoir, dit-il, donné chaipie jour le temps nécessaire à expédier les afi"aires de mon empire, je me fais un plaisir de donner ce qu'il m'en reste à promener ma vue et mes pensées sur les histoires du temps passé; j'y examine les mœurs de chaque dynastie, les exemples bons et mauvais de tous les princes, les révolutions et leurs causes; je le fais toujours avec fruit, et je l'ai tant fait que j'en puis parler. »>

Ses recommandations à son fils sont admirables.

« Mon fils, soyez juste, mais soyez bon, régnez sur vousmême, ayez un empire absolu sur vos passions, et vous régnerez sans peine sur les cœurs de vos sujets. Votre bon

•exemple, mieux que les ordres les plus rigoureux, leur fera remplir avec exactitude tous leurs devoirs; punissez rarement et avec modération, mais répandez les bienfaits àpleines mains ; ne renvoyez jamais au lendemain une grâce que vous pouvez accorder le jour même; différez au contraire les châtiments jusqu'à ce que vous soyez assuré par vous-même qu'ils sont justement mérités. »

C'est sous cette dynastie que fut établie la célèbre académie chinoise des Han-lin, qui se compose des esprits les plus intelligents et les plus cultivés, et qui concourt à la direction httéraire, politique et morale de la Chine.

Cette puissante dynastie étendit sa puissance sur les Turcs et les Tartares jusque vers la mer Caspienne.

C'est vers 931, sous les Thang postérieurs, qu'a lieu l'invention, par le ministre Foung-tao, de l'imprimerie chinoise. Elle n'emploie pas de caractères mobiles et consiste à graver sur bois. On grave tout le livre sur des planches en bois, et on imprime ensuite, impression qui se fait du reste très économiquement. Une telle invention était fortement sollicitée par les besoins et la nature de la civilisation correspondante, et il y a lieu de s'étonner qu'elle ait si longtemps tardé à se produire après l'inventiim du papier et de l'encre, qui en constitue l'indispensable préliminaire. La nécessité de multiplier beaucoup les copies dans un pays où croissait considérablement la classe des lettrés devait pousser à la découverte d'une typographie qui permît de produire facilement et rapidement les copies des divers ouvrages. La situation poussait donc à une telle invention, et il n'est pas étonnant qu'elle se soit enfm produite chez une population très industrieuse. Cette imprimerie n'est pas notre imprimerie à caractères mobiles; elle consiste en planches de bois sur lesquelles sont gravés les caractères qui forment l'ouvrage qu'il faut reproduire. Les Chinois ont néanmoins, au onzième siècle de notre ère. trouvé l'imprimerie à caractères mobiles, mais ils s'en servent peu. et préfèrent l'impression avec planches gravées, non point par un esprit de routine aveugle, comme le supi)0se la fatuité occidentale, mais d'après des motifs fort rationnels.

Les Chinois se sont peu servis des caractères typographiques mobiles pour deux raisons : l'une sociale, tenant à l'état de leur civilisation; l'autre tenant à la nature de leur écriture.

La raison sociale est que les Chinois réimpriment beaucoup les mêmes livres. En Occident, le mouvement révolutionnaire a déterminé une production abusive, consistant le plus .souvent dans de médiocres reproductions dégradées d'excellents originaux. La Chine produit sans doute de nombreux commentaires, néanmoins le respect de la continuité sociale amène la reproduction répétée des mêmes ouvrages; on peut alors, sans inconvénients, en conserver les planches gravées, d'autant plus que ces planches en bois peuvent être retouchées très facilement et très économiquement. Il faut en effet remarquer en passant la supériorité économique de l'impression chinoise sur l'impression occidentale. Ils n'impriment <\ue sur un seul côté de la feuille, et avec une extrême rapidité. Un ouvrier peut tirer deux mille feuilles par jour.

Mais il y a aussi une autre très bonne raison, pour les Chinois, de préférer leur mode d'impression à nos caractères mobiles, c'est la nature de leur écriture. Chez nous, les sons élémentaires sont représentés par un nombre très limité de caractères, dont les combinaisons reproduisent tous les mots. De là l'emploi des caractères mobiles. En Chine, il n'en est pas ainsi. Leur écriture n'est pas une écriture phonétique, ou du moins, pour parler plus exactement, ils ne représentent pas par leurs caractères les divers sons élémentaires, et nécessairement peu nombreux, qui servent à exprimer tous les jnots quelconques. Quand un caractère joue le rôle de signe phonétique, il exprime un mot, et non pas une articulation distincte, et ce signe phonétique n'est jamais employé exclusivement; il est toujours joint à un signe idéographique. De là le nombre extrême de leurs caractères, susceptible du reste d'une extension indéfinie avec les progrès de leur civilisation. On peut porter le nombre de ces caractères au juoins à trente mille. On voit dès lors quel nombre immense il en faudrait faire. Les Chinois n'ont donc pas dû spontanément chercher l'impression à caractères mobiles; et, après l'avoir trouvée.

ils ont dû préférer Timpression à planches gravées comme vraiment plus commode et plus économique.

Néanmoins un habile sinologue, M. G. Pauthier, a résolu le problème d'une facile impression chinoise avec des caractères mobiles ; il s'est basé sur une ingénieuse décomposition abstraite du plus grand nombre des caractères chinois. Il a trouvé que ces divers caractères résultaient de la combinaison d'un nombre relativement peu étendu de caractères chinois. Chaque caractère proprement dit se compose alors d'un premier ayant une signification idéographique, et d'un second ayant une signification phonétique. On a déjà imprimé à Paris et en Chine d'après ce nouveau système.

A la suite de l'invention de l'imprimerie s'est développée l'institution des gazettes; d'abord de la Gazette Impériale, et finalement des Gazettes Provinciales, par le moyen desquelles s'établissent facilement et rapidement les communications entre le gouvernement et la population. Du reste, le procédé des affiches, si utile pour faire appel à l'opinion, est employé à la fois et par le gouvernement -et par le public.

Sous la dynastie des Soung (de 960 à 1119 après J.-C), le système des examens, déjà institué pour les fonctions civiles, s'applique aux fonctions militaires ; c'est une organisation analogue à celle de nos examens d'admission aux écoles militaire, navale ou polytechnique. Nous devons remarquer seulement à ce sujet la tendance continue à l'élimination de l'arbitraire dans le pouvoir monocratique qui préside aux destinées de ce grand peuple. On arrive ainsi aux fonctions publiques, non pas essentiellement par le caprice du maître, mais bien par une série régulière d'épreuves nettement déterminées.

La grande dynastie des Youens ou Mongols gouverne la Chine de 1295 à 1341, après s'être établie par une conquête à laquelle ne purent résister les Chinois, par suite de l'anarchie politique qu'entraîne toujours l'élimination nécessaire d'une dynastie.

L'établissement de la dynastie des Mongols nous offre un exemple capital du rôle que joue la corporation des lettrés comme dépositaire systématique des principaux résultats

intellectuels et moraux de cette civilisation et, par suite, de la continuité qu'elle lui a imprimée; ce qui a permis un développement vraiment homogène.

Ainsi Yeliu-thsou-thsai, principal ministre d'Ogodaï. fils de Tchingkis-khan. et qui lui succéda en 1229, quoique Taiiare, était un lettré éminent, initié à la fois à toutes les sciences de la Chine et aux connaissances astronomiques plus profondes (les musulmans. Outre qu'il introduisit de telles connaissances en Chine, il fit comprendre à son maitre Timportance, la nécessité de se servir des lettrés comme juges, administrateurs, et il commença ainsi avec dévouement et habileté l'incorporation des conquérants dans la civilisation chinoise, de manière à assurer la continuité et le progrès de cette civilisation : « Tartare d'origine, et devenu Chinois par la culture de son esprit, il fut l'intermédiaire naturel entre la race des opprimés et celle des oppresseurs ; il se trouva placé près de Tchingkis et de son successeur, comme une providence protectrice des peuples vaincus, et sa vie se consuma tout entière à plaider, auprès de la barbarie triomphante, la cause des lois, du bon ordre, de la civilisation et de l'humanité. Il remplaça le joug de la force par celui de la raison; la puissance du glaive par celle des institutions, le pillage par un système régulier d'impôts, la brutale autorité des conquérants tartares par l'influence lente mais irrésistible des lettrés de la Chine. » (Abel Rémusat, Nouveaux Mélanges asiatiques.) Le fondateur proprement dit de la dynastie des Youens ou Mongols, Khoubilaïkhan (en chinois Hou-pi-lie), petit-fils de Tchingkis, continua et développa sur une plus grande échelle une telle politique; il se fit définitivement Chinois, poussa activement à l'extension de cette civilisation; et cette dynastie de conquérants peut compter parmi celles qui contribuèrent à la grandeur de la Chine. Ce fut Hou-pi-lie qui fit de Pé-king la capitale du Grand-Empire. Ce fut sous Hou-pi-lie que, par les Mongols, s'introduisit le Lamaïsme, forme particulière du Bouddhisme propre au Thibet, et caractérisée suitout par une organisation cléricale que ne nous offre pas habituellement cette religion. Hou-pi-lie mourut en 1294.

Du reste, Hou-pi-lie apporta de nouveaux perfectionnements

à l'administration chinoise, outre une fermeté militaire indispensable. En somme, cette dynastie maintint la grandeur de l'empire et contribua à son développement intérieur. Lorsque son incapacité croissante eût rendu nécessaire sa complète élimination, les Chinois l'expulsèrent, et chassèrent en même temps les Mongols ; et à la dynastie des Youens succéda ainsi la dysnastie nationale des Ming (1368-16l6j.

Taï-tsou (le grand aïeul, de 1327 à 1398) fut le fondateur de la dynastie des Ming. Ming veut dire lumière. Les empereurs chinois ont coutume de donner aux années de leur règne un nom qui désigne l'esprit ou le caractère qu'ils veulent leur imprimer; et c'est le nom des années du règne que les Européens prennent habituellement pour le nom de l'empereur. Ainsi Khang-hi veut dire paix profonde; on en a fait le nom de l'empereur qui avait choisi ce mot pour le nom des années de son règne. Le nom des années de règne du fondateur de la dynastie des Ming est Houng-Wou (fortune guerrière) et c'est sous ce nom qu'il est habituellement désigné en Europe. ■Il naquit en 1327 à Sse-tcheou, bourg de la province de Kiang-nan. Fils d'un laboureur, on le fît bonze. Au déclin de la dynastie des Mongols, et dans les luttes qui surgirent alors, il quitta son monastère, finit par rattacher autour de lui un nombre considérable de partisans, élimina enfin définitivement les Mongols, et commença même à rendre tributaires quelques-unes de leurs tribus. S'appuyant à l'intérieur sur les lettrés, il rétablit l'ordre, développa la prospérité intérieure avec le concours de la classe lettrée qu'il avait su s'attacher, et développa les éléments de cette grande civilisation, pendant qu'il lui donnait, par ses expéditions contre les Tartares, une suffisante stabilité. Ses successeurs immédiats continuèrent la politique de ce grand homme. Iloung- Wou, suivant l'usage chinois, usage vraiment social, rendit public le testament dans lequel il motivait le choix fait par lui de son successeur, en même temps qu'il donnait les conseils principaux que comporte cette solennelle manifestation. Cette combinaison d'un choix librement fait dans la famille impériale, et d'une manifestation publique do ce choix et des raisons qui l'ont déterminé, est une institution

sociale que l'état normal des sociétés humaines doit adopter et généraliser. Houng-Wou, dans l'intérieur de son empire, perfectionna l'administration, développa les travaux publics réellement utiles, institua pour les vieillards et les infirmes des secours nécessaires, poussa au culte des ancêtres, à celui de Confucius et des hommes éminents; en un mot, il développa avec activité, pendant une longue carrière, tous ces caractères vraiment sociaux d'un véritable type de l'empereur chinois.

Cette dynastie des Ming, après avoir jeté un grand éclat et avoir rendu d'importants services, altéra graduellement son caractère sous les enivrements de la suprême fonction; au milieu des luttes qu'entraîna nécessairement une telle dégénération surgit, par la conquête, la dynastie des Mantchoux actuellement régnante ; cette conquête ne s'accomplit finalement qu'après la plus extrême résistance, rendue inefficace par l'état d'anarchie intime oîi se trouvait alors la Chine.

La dynastie actuelle date officiellement de l'an 1616; — elle a contribué de la manière la plus efficace au développement de la Chine, d'un côté en poussant avec autant d'activité que de sagesse à son évolution intérieure, et d'un autre côté en rendant finalement tributaires la Tartarie et le Thibet, de manière à donner à cette grande civilisation toute la stabilité nécessaire, avant que n'eussent surgi les contacts perturbateurs avec l'Occident.

Quel était, en effet, l'élément perturbateur de la civilisation chinoise avant ses contacts avec l'Occident? C'était évidemment les Tartares, c'est-à-dire une population, ou plutôt des groupes de populations nomades ou à demi sédentaires, nécessairement en lutte continuelle avec cette société industrielle, riche et pacifique. Ces luttes ont présenté plusieurs péripéties : les Tartares, souvent repoussés et quelquefois conquis, mais aussi quelquefois conquérants; mais dans le second cas s'agrégeant et s'incorporant dans la civilisation chinoise, et après une oscillation plus ou moins grande, servant à son développement. La conversion des Tartares au Bouddhisme après Thingkis prépara évidem-

ment la soumission définitive qu'a accomplie la dynastie actuelle des Mantchoux. Khang-hi et Khian-loung, les deux principaux représentants de cette dynastie, ont finalement rendu tributaires les Tartares et les Thibétains, de manière à donner à la civilisation chinoise toute la consolidation possible.

Le plus connu en Europe des empereurs de la Chine fut Khang-hi, contemporain de Louis XIV (il régna de 1662 à 1723); il accorda à la grande mission des jésuites une protection sage et éclairée; il comprit avec sagacité l'utilité d'incorporer à la civilisation chinoise les connaissances scientifiques occidentales. Il mit un jésuite à la tête du bureau des astronomes, après avoir, par une judicieuse expérience, constaté la supériorité de l'astronomie occidentale sur l'astronomie chinoise; l'expérience qu'il imagina fut de faire calculer, pour un jour donné, la longueur de l'ombre d'un gnomon de grandeur déterminée, ce qui suppose la connaissance pour ce jour de la déclinaison du soleil, et la solution d'un triangle rectangle. Les prévisions des jésuites furent conformes à l'expérience, ce qui n'eut pas lieu fjour les prévisions des astronomes chinois; ce qui montre clairement l'état d'enfance d'une telle astronomie. Après avoir rétabli complètement l'ordre dans l'intérieur de son empire, et avoir au dehors empêché en Tartarie, par une sage combinaison de politique et de guerre, la formation d'une nouvelle puissance tartare comparable à celle de Tchingkis, Khang-hi consacra sa longue carrière au développement de la prospérité intérieure de son vaste empire. Khang-hi, qui encouragea activement les progrès des lettres dans son empire, fut lui-même un lettré distingué.

Son petit-fils Kao-tsoung, désigné en Europe par le nom des années de son règne, Khian-loung (protection céleste), régna de 1736 à 1796; il soumit définitivement la Tartarie et assura finalement l'assujettissement du Thibet; au Thibet, c'est bien le Dalaï-lama qui gouverne en apparence, mais sous la direction réelle des mandarins chinois. — Sous ce grand et magnifique empereur s'accomplirent à l'intérieur des progrès en rapport avec l'importance des expéditions

extérieures. Il développa largement les travaux d'utilité publique; on lui doit de beaux travaux pour empêcher les inondations du fleuve Jaune. — J'emprunte à M. Abel Rémusat quelques mots où il caractérise la noble nature de ce prince et ce sentiment du devoir qui fait concevoir la suprême puissance comme une fonction sociale, assujettissant à d'impérieux devoirs, suivant le type construit par la philosophie de Confucius. et que tant de dignes empereurs ont réalisé sous ^impulsion et avec l'aide de la corporation lettrée.

« A mesure que l'empereur avançait en âge, il devenait plus exact à s'acquitter des cérémonies qui font partie des devoirs du souverain, et quand les infirmités qui commençaient à l'assiéger l'obligeaient à relâcher quelque chose de son exactitude, il s'en justifiait par des déclarations publiques. Il était aussi de plus en plus appliqué aux affaires de l'Etat, et, à l'âge de quatre-vingt-dix ans, il se levait au milieu de la nuit, dans la saison la plus rigoureuse, pour donner ses audiences ou travailler avec ses ministres.

« Il était doué, dit encore M. Abel Rémusat, d'un caractère ferme, d'un esprit pénétrant, d'une rare activité, d'une grande droiture; il aimait ses peuples comme un souverain chinois doit les aimer, c'est-à-dire qu'il était attentif à les gouverner avec sévérité, et qu'à tout prix il maintenait la paix et l'abondance parmi ses sujets. Six fois dans le cours de son règne, il visita les provinces du Midi, et chaque fois ce fut pour donner des ordres utiles, pour faire construire des digues sur le bord de la mer, ou punir les malversations des grands, envers lesquels il se montrait inflexible. »

Kbian-loung protégea activement le développement littéraire et la diftusion générale de l'instruction; il fut lui-même un lettré distingué. Les missionnaires ont donc pu justement mettre en tète des derniers mémoires publiés par le père Amiot les vers suivants :

Occupé sans relâche à tous les soins divers

D'un gouvernement qu'on admire, Le plus grand potentat qui soit dans l'univers Est le meilleur lettré qui soit dans son empire.

Voilà donc, Messieurs, un aperçu très général, mais suffi-

sant pour l'objet que nous nous proposons, du développement concret de cette civilisation. Nous avons assisté à l'évolution graduelle d'un double phénomène : développement intérieur d'une société industrielle et pacificiue sous la double direction d'une puissance monocratique, et d'une classe administrative recrutée par des examens réguliers dans toutes les classes de sa population; et d'un autre côté, au milieu de luttes continues, extension croissante de cette société qui se subordonne finalement les populations extérieures perturbatrices.

Après cette longue appréciation générale, nous devons terminer en en montrant l'aboutissant final, par un résumé très sommaire de l'état actuel de cette grande civilisation.

La longue évolution dont j'ai. Messieurs, établi la théorie ^'** générai

c ,1 ' ' actuel

abstraite et ensuite l'appréciation concrète a finalement abouti de la civilisation

\ . . . , chinoise,

à construire dans 1 Extrême-Orient une immense société, pro- considéré comme

,.,,, , ,,, ,. ,. , , .,, aboutissant final

duit dune longue elaboi^ation continue de quatre mille -ans. de sa longue C'est cette résultante finale qu'il faut apprécier très sommai- evouuon. rement dans son ensemble. En voyant cette grande société à la fois stable et progressive, ayant obtenu, aniaux qu'aucune autre jusqu'ici, cette conciliation tant cherchée entre l'ordre et le progrès, vous comprendrez bien la super-ficialité des préjugés stupides qui, en Occident, recouvrent à cet égard des sentiments si ignobles. . . , . .

L'empire chinois se compose de la Ghjne proprement dite, et des pays tributaires qui sont : le Thibet, la petite Boukharie, la Mongolie, le pays. des Mantchoux et la Corée, outre un grand nombre d'fles, sur les côtes orientales de la Chine, parmi lesquelles Formose. L'assujettissement des pays tributaires à la fin du xviiie siècle, après des luttes qui remontent à l'origine même de la Chine, et constituent l'histoire de son activité extérieure, donne à cette civilisation sa stabilité essentielle, outre le service rendu à l'humanité par son action civilisatrice sur des populations arriérées, dont les redoutables excursions troublèrent jadis si profondément jusqu'à l'Europe occidentale.

La Chine proprement dite est comprise entre le 20° et le 41" de latitude nord, et le 14f> et le 95" de longitude, ce qui lui donne une étendue de 525 lieues du nord au sud, et de 600 lieues de l'est à l'ouest, ou environ 300,000 lieues carrées de superficie. Je ne compte pas dans la Chine proprement dite trois provinces prises dans le pays de Liao-toung et des Mantchoux, qui y ont été agrégées par Khian-Ioung, et soumises à un régime différent de celui des peuples tributaires.

— La Chine proprement dite se divise en dix-huit provinces.

— J'emprunte à M. G. Pauthier le tableau de la population de ces dix-huit provinces, tel qu'il résulte des recensements officiels de 1852 et 1812 :

Recensements officiels de 1852 et 1812.

POPL'LATION

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