CAPITALES
en 1812.
en 1852.
Tchi-Ii ou Pe-tchi-li.
Pe-king
rhan-toung ....
Tsi-nan-fou . . .
Chan-si
Taï-youen-fou. .
ia,ooa,2i2
Ho-nan. ......
Kai-fouDg-fou. .
Kiancr-sou
Nan-king . . . .
Ngan-hoeï
Ngan-kiûg-fou. .
Kiang-si
Nan-tchan-fou . .
23,0fi6,999
Fo-kien
Fou-tcheou-fou .
14,777, ÙIO
Tcli(>kiaug
Haug-tcheou-fou.
Hou-pé
Wou-tchang-fou.
Hou-nan
Tchang-cha-fou .
Chen-si
Si-ngan-fou . . .
Kan-sou
Lau-tcheoii-fou .
Sse-tchouan
Tching-tou-fou. .
Kouang-toung . . .
Canton
Kouang-si
Koueï-lin-fou . .
Yun-nan
Yun-nan-fou. . .
Koueï-tcheou. . . .
TOTAU
Koueï-Yang-fou.
On peut dire que la Chine piuprement dite a donc au moins une population de 400,000,000 d'habitants, soumis à un système régulier de gouvernement; ce qui constitue certainement le résultat le plus frappant d'une évolution sociale sans exemple par sa durée et sa continuité.
Voyons d'abord qu'elle est l'activité générale, essentielle de cette immense population.
Nous assistons là, Messieurs, à un grand spectacle : une population de 400,000,000 d'âmes, livrée à une activité essentiellement pacifique et industrielle, et chez laquelle, grâce à la soumission de la Tartarie par la dynastie actuelle, l'armée est réduite à la fonction normale de simple gendarmerie, pour maintenir l'ordre contre les perturbations intérieures, individuelles ou collectives.
La propriété privée est parfaitement respectée dans son acquisition, son emploi et sa transmission; et ceci s'applique aussi bien aux propriétés mobilières qu'à la possession de la terre. La sécurité, sous ce rapport, base essentielle de toute activité, comme de toute civilisation, y est aussi grande que pour les pays les mieux réglés de l'Europe occidentale (1). La terre y est très morcelée, la petite propriété y a pris un développement immense. La classe des petits cultivateurs est la plus respectée après celle des lettrés. Lors même que la grande existe, c'est la petite culture qui domine. La grande culture est essentiellement moderne et occidentale. Elle tient au développement abstrait des populations de l'Extréme-Occident. C'est la grande culture qui sera dans l'avenir, bien plus qu'elle ne l'est dans le présent, la base et la condition de la systématisation de l'industrie agricole. Dès
(1) M La grande richesse de l'empire, l'industrie infatigable du peuple et sou inviolable attachement à son pays, sont autant de circonstances qui prouvent que si le gouvernement est jaloux de ses droits, il ne néglige point ses devoirs. Nous ne sommes pas un admirateur enthousiaste du système chinois, mais nous voudrions expliquer, s'il est possible, les causes qui tendent à la production de biens inappréciables et dont personne ne songe à contester l'existence. Dans la pratique, il se glisse nécessairetnent un grand nombre dabus; mai», au total, et si l'on considère les résultats définitifs, la machine fonctionne bien, et nous répétons qu'on en trouve d'éclatants témoignages chez la nation la plus gaiement industrieuse, la plus paisible et la plus opulente de r.\sie. Nous appuyons sur cette qualification de gaiement industrieuse, parce qu'elle est un des premiers traits caractéristiques qui frappent les étrangers arrivant en Chine, et qu'elle démontre incontestablement que chaque citoyen possède une bonne part des fruits de son travail. » {De la Chine, par J.-F. Davis, ancien Président de la Compagnie des Indes en Chine.)
lors, en Chine, la culture pastorale, base de la grande agriculture, n'existe pour ainsi dire pas, surtout dans le midi de la Chine. La culture des céréales et surtout du riz est le grand objet de l'agriculture chinoise. L'absence de culture pastorale, par suite le manque d'engrais, malgré les soins inouïs des Chinois pour tout utiliser à cet égard, est une cause inévitable d'épuisement du sol. Mais ces inconvénients incontestables, inhérents, du reste, à la nature d'une telle civilisation, sont infiniment compensés par l'existence de l'immense classe des petits cultivateurs, classe libre, énergique, indépendante; ce qui résulte nécessairement de la vie laborieuse et sobre d'une population dont la propriété personnelle est convenablement respectée.
La culture des plantes potagères, des fleurs, le jardinage ont en Chine un développement inouï et une grande perfection. La culture des arbres (le bambou, l'arbre à thé, etc.) est un des grands objets de cette industrie agricole. La base de la nutrition en Chine est essentiellement végétale. De là l'immense développement de la culture des végétaux. Quant à la nutrition animale, le cochon et la volaille en font les principaux frais. Dans les provinces du nord de la Chine, la Tartarie fournit une grande quantité de bœufs, de moutons, de cerfs, etc., etc.. Quant à l'outillage agricole, ilest surtout caractérisé par une extrême simplicité. L'adresse et l'actif labeur du cultivateur suppléent, à cet égard, à l'inévitable imperfection résultant nécessairement du morcellement extrême de la propriété. Du reste, l'agriculture chinoise est favorisée par un vaste système d'irrigation. On conçoit dès lors la grande importance attribuée par le peuple chinois aux perturbations atmosphériques, dont les conséquences peuvent être si graves pour la nourriture d'un si grand peuple. De là l'immense développement des greniers publics, sur lesquels nous reviendrons plus tard. — Du reste, la base félichique de cette civilisation a contribué aussi, à cet égard, à cette préoccupation extrême des phénomènes météorologiques.
L'agriculture est le but essentiel de l'activité de cette population pacifique. L'opinion publique a toujours en Chine
consacré la prépondérance de cette l)ase essentielle de toute activité industrielle.
Considérons actuellement la manufacture et le commerce, c'est-à-dire le travail d'appropriation des matières premières et l'établissement des moyens d'en faciliter l'échange.
Leur industrie est essentiellement empirique, et n'offre pas cet emploi des machines qui résulte de la réaction pratique des sciences abstraites ; mais les Chinois déploient dans leur industrie une activité et une sagacité remarquables, combinées avec une extrême patience et une grande sobriété. On doit remarquer, ce qui se conçoit du reste, que l'industrie chinoise est surtout la petite industrie, comme leur culture est la petite culture; p'est une conséquence d'une insuffisante concentration de capitaux et de leur infériorité dans l'emploi des grandes machines.
L'industrie de la soie a en Chine, et depuis la plus haute antiquité, une importance et une extension considérables. Dans la ville seule de Han-tcheou, on comptait plus de 60,000 ouvriers en soie, et plus de 100,000 dans les villages qui l'avoisinent. L'industrie du coton a en Chine une importance analogue, quoique inférieure à celle de la soie; quant à l'industrie de la porcelaine, sa perfection, comme l'immensité de ses produits, sontsuffisamment connues sans que j'y insiste. Mais pour donner une idée de l'activité industrielle de cette population utilisant tout avec une application continue, je citerai les paroles suivantes écrites par un missionnaire du XVII' siècle [Nouvelle relation de la Chine, composée par le père Gabriel de Magaillans, de la compagnie de Jésus) : « Car comme dans ce royaume il n'y a pas un pied de terre inutile, aussi n'y a-t-il aucun homme ni femme, jeune, vieux, boiteux, manchot, sourd ou aveugle, qui n'ait le moyen de gagner sa vie et qui n'ait quelque art ou quelque emploi. Les Chinois disent en commun proverbe : Dans le royaume de la Chine, il n'y a rien d'abandonné. Quelque vile ou inutile qu'une chose paraisse, elle a son usage et on en tire du profit. Par exemple, dans la seule ville de Pé-kin, il y a plus de mille familles qui n'ont point d'autre métier pour subsister que de vendre des allumettes et des mèches pour allumer du feu; il y en a au
moins autant qui ne vivent d'autre chose que de ramasser dans les rues et parmi les balayures des chiffons d'étoflfes de soie, et de toile de coton et de chanvre, des morceaux de papier et autres choses semblables, qu'ils lavent et nettoient, et les vendent ensuite à d'autres qui les emploient à divers usages, dont ils tirent du profit. »
Enfin, pour donner une idée de la sagacité industrieuse de la population chinoise, je puis indiquer les serAices qu'ils ont tirés de la culture du bambou.
Les Chinois sont, par une culture systématique, par\'enus à produire une extrême variété de bambous : variétés dans la grosseur et la hauteur, dans la distance des nœuds, dans la couleur du bois, dans la superficie de la tige, dans la substance et l'épaisseur du bois, dans les branches, dans les feuilles; enfin ils déterminent dans les bambous des variétés constantes et qui se perpétuent, comme par exemple la production de loupes ou excroissances charnues et bonnes à manger. Ce bambou, perfectionné ainsi par une habile culture, est employé à une multitude d'objets.
« Les jeunes rejetons de bambou, lorsqu'ils commencent à sortir de terre, sont aussi tendres et aussi délicats que l'asperge. On les coupe, et ils deviennent un aliment sain et agréable. La consommation de ce comestible est immense et fournit à un commerce considérable. Ce qui n'est pas mangé sur les lieux se transporte ailleurs, et même jusqu'aux extrémités de l'empire. Pour empêcher les jeunes pousses de se corrompre, on les fend par quartiers, qu'on expose pendant un certain temps à la vapeur de l'eau bouillante, et on les fait ensuite sécher. Ainsi préparés, on les conserve longtemps et l'on peut les transporter au loin. Quoique creux, les bambous sont très forts et peuvent soutenir les plus lourds fardeaux : on les fait (pielquefois suppléer au bois de charpente. Leurs troncs, très durs à couper transversalement, se fendent avec la plus grande facilité suivant leur longueur; on les divise en filets déliés, dont on fabrique des nattes, des boîtes à compartiments, des peignes et une foule de jolis ouvrages. Les bambous, naturellement percés en tuyaux, s'emploient sous terre ou hors de terre pour la conduite et la distribution des eaux. On brise les
tiges, on les fait macérer dans l'eau, et de la pâte qui en résulte on fabrique différentes espèces de papiers. Le bois du bambou, lisse, uni et susceptible d'un beau poJi, reçoit de la sculpture tous les ornements qu'on cherche à lui donner, et il admet de même les incrustations d'or, d'argent, d'ivoire. Bouilli dans l'eau de chaux, et mis sous presse, il peut encore se couvrir d'empreintes qu'il conserve toujours... Selon le P. Cibot, il n'y a point d'exagération à dire que les mines de ce grand empire lui valent moins que ses bambous, et qu'après le riz et les soies, il ne possède rien qui soit d'un si grand revenu. » (L'abbé Grosier, De la Chine, tome II, page 381).
Le véritable commerce de la Chine est le commerce intérieur, qui est développé sur la plus grande échelle, ce qui se conçoit facilement vu l'extrême étendue de l'empire et son excessive population. Ce commerce se fait surtout par eau. La Chine est sillonnée de rivières et de canaux; la navigation intérieure est immense. Le gouvernement veille avec soin à ces communications des diverses provinces entre elles. La Chine est un monde qui peut se suffire, et qui effectivement se suffit à lui-même.
« Je naviguai, dit le père Magaillans, .par ordre de l'empereur en l'année 1656, sur tout ce grand canal et sur d'autres rivières, depuis Pé-kin jusqu'à Macao pendant plus de 600 lieues, sansallerpar terre qu'une seule journée, pour traverser une montagne qui divise la province de Kiam-si de celle de Quam-tum. Le 4" de mai de l'année 1642, je partis de la ville de Hâm-cheu, capitale de la province de Che-kiam, et le 28® d'août de la même année, j'arrivai à la ville de Chim-tu, capitale de la province de Su-chuen. Durant ces quatre mois, je fis, toujours pareau, plus de 4001ieues, en comptant les détours des rivières, en sorte toutefois que je naviguai durant un mois sur deux rivières différentes; mais durant les trois autres, je voyageai continuellement sur le grand fleuve Ki-am, qu'on appelle Fils de la mer. Pendant cette longue navigation, je rencontrai chaque jour un si grand nombre de trains ou de radeaux de toutes sortes de bois, que si on les allacbait les uns aux autres on ferait un pont de plusieurs joui'nécs de longueur. Je voguai le long de ([uclques-uns attachés contre
le rivage pendant plus d'une heure, et quelquefois durant une demi-journée. »
Un tel commerce intérieur s'est largement développé du reste depuis l'époque où écrivait le père Magaillans ; aussi le commerce extérieur de la Chine est-il au fond tout à fait insignifiant pour cette population, malgré la grande extension qu'il a pris pendant ce siècle. En réalité, il a été plus nuisible qu'utile à la Chine, à laquelle nous ne comnmniquons guère que nos vices, outre les dangers spéciaux des contacts avec des gens qui ne se reconnaissent aucune sorte de devoirs quelconques envers les populations orientales.
D'un autre côté, le commerce avec l'Occident n'est pas au fond pour la Chine (sauf avec la Russie) un échange d'objets utiles; il se solde pour la Chine en argent. Il y a deux mille ans déjà, un empereur de la Chine appréciait de la manière la plus judicieuse un tel commerce, en se plaçant dignement au point de vue social :
« L'argent qui entre par le commerce n'enrichit un royaume qu'autant qu'il en sort })ar le commerce. Il n'y a de commerce longtemps avantageux que celui des échanges nécessaires ou utiles. Le commerce des objets de faste, de délicatesse ou de curiosité, soit qu'il se fasse par échange ou par achat, suppose le luxe. Or, le luxe, qui est l'abondance du superflu chez certains citoyens, suppose le manque du nécessaire chez beaucoup d'autres. Plus les riches mettent de chevaux à leurs chars, plus il y a de gens qui vont à pied ; plus leurs maisons sont vastes et magnifiques, plus celles des pauvres sont petites et misérables; plus leurs tables se couvrent de mets, plus il y a de gens qui se trouvent réduits uniquement à leur riz. Ce que les hommes en société peuvent faire de mieux, à force d'industrie, de travail et d'économie, dans un royaume bien peuplé, c'est d'avoir tous le nécessaire, et de procurer une aisance commode à quelques-uns. »
Telle est donc, Messieurs, l'activité générale de cette industrieuse population. Il nous faut maintenant étudier sa constitution, en appréciant successivement la famille et la société proprement dite.
La base de la famille en Chine, et finalement, connne je
lai déjà établi, de toute la société, c'est la piété filiale, le respect pour le père, la mère et les ancêtres. La famille ainsi constituée sur sa base essentielle, la puissance du père et le respect des ancêtres, a été l'objet des constantes préoccupations des législateurs et des philosophes.
Le culte des ancêtres et de la tombe, conséquence de l'esprit fétichique, a été systématisé en Chine de manière à constituer un culte privé qui a profondément consolidé la famille, — les visites régulières à la tombe et son soigneux entretien constituent des devoirs essentiels de tout Chinois, quelles que soient les doctrines théologiques, bouddhiques ou autres qui sont venues se superposer aux bases fétichiques de son état mental. — H y a pour chaque famille, quelle que soit souvent l'extrême multiplicité de ses branches, une salle commune des ancêtres, où se font des cérémonies régulières de commémoration ; la présidence y appartient à l'âge, indépendamment de la situation. Enfin, dans chaque famille spéciale, une salle est consacrée à ses ancêtres directs, salle oîi sont placées les tablettes qui les rappellent, et où l'on va leur communiquer tous les événements quelconques d'une certaine importance qui s'accomplissent dans la famille.
Telle est l'admirable constitution du culte des ancêtres, institution qui est aussi rapprochée que possible de l'état vraiment normal de la famille humaine, dont le caractère essentiel est la conlinuité. Développer systématiquement un tel sentiment, c'est donc assurer le vrai progrès de la famille en développant sa constitution la plus organique. — Ce respect de la continuité, largement développé dans la famille, outre qu'il en assure la stabilité propre, prépare pour la société des natures vraiment organiques, et chez qui, comme en Occident, le mépris du passé ne pousse pas à toutes les perturbations dans le présent. Aussi peut-on regarder comme incontestable le principe chinois qu'un mauvais lils est toujours un mauvais citoyen. Enfin, cette belle constitution do la famille a reçu un perfectionnement caractéristique par l'admirable institution sociale qui fait remonter aux ancêtres la gloire acquise par les descendants, au lieu de la faire parvenir aux successeurs, suivant le mode émané
surtout de l'esprit théocratique. Une aussi sainte institution méritera toujours le respect de tout vrai philosophe, et à mesure que, sous l'impulsion de la religion de rilumanité, l'Occident marchera vers l'état normal, il s'incorporera convenahlement cette grande création. Au lieu de l'usage occidental qui, surtout de nos jours, n'assure le plus souvent au successeur d'un homme éminent que la possibilité d'une vie oisive et inutile, l'institution chinoise, prenant son point d'appui dans la piété filiale profondément développée, offre comme principale récompense aux nobles efforts la possibilité d'honorer ses ancêtres, en même temps qu'elle pousse à se préparer des successeurs dignes de glorifier ainsi un jour votre nom.
Quant aux relations fraternelles, loin d'être abandonnées à l'anarchique égalité de l'Occident, elles sont moralement réglées d'après la subordination envers l'âge ; ce qui contribue nécessairement, non seulement à l'ordre et à la stabilité de la famille, mais encore au développement des vraies affections fraternelles. Malgré les préjugés superficiels de l'esprit révolutionnaire, il est incontestable qu'un certain degré de subordination reconnue, qui crée des devoirs réciproques, contribue bien plus à l'affection réelle qu'une égalité anarchique propre seulement à faire surgir le conflit inévitable des prétentions égoïstes.
Enfin le développement même de la civilisation chinoise a, par une action tout à fait inaperçue, réagi pour la consolidation et le perfectionnement de la famille. Cette réaction est due k l'influence nécessaire sur la famille du fait seul de l'existence d'une longue évolution sociale dont la continuité n'a jamais été vraiment rompue. Un Chinois, quelque loin qu'il remonte dans la série de ses ancêtres, se trouve toujours avec eux en sympathie naturelle d'opinion ; dès lors le respect pour les ancêtres reçoit toujours, de la considération du passé, une réelle consolidation, au lieu d'en éprouver un amoindrissement. En Occident, au contraire, la continuité a été souvent rompue. Comment, par exemple, le respect pour les ancêtres peut-il, chez le chrétien, acquéiùr une profonde consistance, lorsqu'on remontant suffisamment la séi'ie des
âges, il arrive à des ancêtres qu'il doit nécessairement maudire : une doctrine qui s'établit en maudissant les prédécesseurs doit réagir nécessairement d'une manière fâcheuse sur le respect des ancêtres. Aussi le culte des ancêtres et de la tombe, que le Fétichisme légua au Polythéisme, a-t-il été méconnu et négligé par le Monothéisme. Dans le grand chef-d'œuvre de Corneille, Pauline, païenne, respecte l'ordre paternel; chrétienne, elle devient suivant son expression :
... Saintement rebelle aux lois de la naissance.
Le mouvement révolutionnaire proprement dit a largement développé ces profonds inconvénients moraux de la rupture de la continuité sociale. Que peut devenir le respect filial dans une société où chaque génération méprise et maudit celle qui l'a immédiatement précédée. Aussi, en Occident, l'inévitable réaction de l'état révolutionnaire détruit et ébranle cette base sacrée de la famille, que l'évolution continue de la civilisation chinoise consolide et fortifie. Malgré les stupides dédains des révolutionnaires chrétiens, déistes ou athées, la famille est en Chine, quant aux relations filiales et fraternelles, bien plus près de l'état normal que lafamille occidentale, et elle est, sous ce rapport, digne d'imitation et de respect.
L'infériorité relative de la famille chinoise se manifeste dans les relations conjugales. L'état monogame n'a été atteint en Chine que d'une manière imparfaite. La loi ne permet qu'une seule femme légitime, mais elle sanctionne un concubinat régulier. Néanmoins il faut observer que ce concubinat légal est strictement restreint en fait aux classes riches ou d'une réelle aisance, et que même, dans ce cas, il est bien loin d'avoir l'extension que la législation permet. Du reste, en Occident, surtout dans les grands centres d'activité, on ne voit que trop souvent un concubinat irrégulier et qui n'astreint à aucun devoir quelconque remplacer le concubinat réglé par la législation chinoise. Néanmoins, lorsque l'Occident régénéré pourra avoir avec la Chine d'autres contacts que ceux déterminés par une rapacité sans frein, il est certain que c'est dans l'amélioration des relations conjugales, dans les classes aisées, que se fera sentir son action bienfaisante.
Sous ce rapport, la famille occirlentale, surtout régénérée par la foi démontrable, présente une véritable supériorité, comme elle est incontestablement inférieure, surbjut de nos jours, quant aux relations filiales et fraternelles. Et certes, les Chinois peuvent plus pour l'amélioration morale de l'Occident, par le spectacle qu'ils nous offrent d'une société réglée, que nous ne pouvons pour leur progrès intellectuel et matériel, par l'équivoque bienfait de nos progrès industriels, surtout lorsque de tels pjrogrès se développent chaque jour davantage en dehors de toute préoccupation morale.; ce qui tend incontestablement à produire, quoi qu'en disent les emphatiques déclamations d'un libéralisme absurde, pour type de l'homme civilisé, une sorte, de brute matériellement très puissante. Du reste, les conséquences de ce dévergondage industriel pour les classes laborieuses, là où ce développement se produit avec le plus d'intensité, n'est guère propre à engager la Chine à une active imitation.
Apprécions maintenant la société proprement dite, et d'abord son culte.
L'adoration fétichique systématisée pas l'astrolàtrie, tel est, comme je l'ai déjà établi, le culte officiel de la Chine. Mais ce culte officiel est complété par celui des grands hommes, ou plutôt par le culte systématique de tous ceux, hommes ou femmes, qui ont rendu à la société des services quelconques, intellectuels, industiiels ou moraux. Ce culte des nobles natures est dominé par celui de Confiicius.
Confucius est Tobjet du culte le plus important, après le Ciel et la Terre; il est pour la Chine le philosophe par excellence ; et notre appréciation systématique de ce philosophe prouvera qu'un tel culte est bien mérité. Ainsi le culte des grandes et nobles natures, complétant un culte féticho-astrolâtrique, tel est le culte officiel de la Chine, celui qui représente le véritable esprit de cette grande civilisation, et qui. par ses manifestations régulières, consolide un tel esprit. Il est évident que le culte régulier des grandes natures devait surgir d'une population oîi la constitution de la famille avait conduit au culte régulier des ancêtres. On a étendu aux ancêtres sociaux le culte rendu aux ancêtres de la
famille. Ce respect systématique du passé, caractère d'une civilisation vraiment organique, a conservé et développé le respect de la vieillesse qu'institua le Fétichisme, et que l'anarchie occidentale compromet de plus en plus avec les autres bases essentielles de toute sociabilité. Le culte officiel de la Chine nous présente ainsi une série homogène qui lie l'adoration et le culte des principaux êtres extérieurs (ciel, terre, fleuves) à l'adoration ou au culte des principaux représentants de la société, depuis les plus grands philosophes jusqu'aux ancêtres directs de chaque famille.
Des provinces remarquables par des productions particulières ont des temples spéciaux. Ainsi la province de Tchékiang a un temple dédié aux premiers vers à soie, parce que de temps immémorial cette province a développé cette culture.
Les mandarins sont les prêtres du culte officiel; quant aux sacrifices solennels au Ciel, ils sont célébrés par l'empereur lui-même.
Mais à côté du culte officiel, et simultanément avec lui, le Chinois se sert de pratiques religieuses empruntées à la religion des Tao-sse, ou à celle des bouddhistes, ou à d'autres croyances plus ou moins superstitieuses. Même un grand nombre de mandarins ne restent pas exclusivement fidèles au culte officiel fondamental : ils combinent avec lui des pratiques bouddhistes ou Tao-sse; mais ces pratiques n'altèrent nullement ni ne doivent entrer dans le culte officiel de la Chine, et elles sont au fond méprisées souvent par ceux mêmes qui s'en servent. Du reste, le respect du culte de Bouddha est nécessaire à un gouvernement qui a parmi ses tributaires d'immenses populations bouddhiques. Mais les vrais hommes d'état de la Chine savent nettement et judicieusement apprécier la supériorité du culte officiel sur les cultes théologiques qui coexistent à côté de lui. Je vais donner à cet égard quelques citations décisives. L'empereur Khang-hi a publié, sous le nom de Sainte Instruction, un certain nombre de maximes morales qui ont été commentées par son successeur Young-tching. Un mandarin, surintendant des salines du Chen-si, nommé Wang-ye<»u-po, a fait
là-dessus une paraphrase qui a cours dans l'empire, et qui contient sur le sujet qui nous occupe des explications vraiment caractéristiques.
L'un des points sur lesquels le prince commentateur insiste avec le plus de force, c'est l'éloignement pour les fausses sectes; et celle de Fo qui est étrangère à la Chine est surtout l'ohjet de son improbation. Il parle avec mépris des dogmes sur lesquels elle repose; il en tourne les pratiques en dérision. Les bouddhistes, comme les autres partisans des sectes indiennes, attachent beaucoup d'importance à certains mots ou à certaines syllabes consacrées, qu'ils répètent perpétuellement, croj^ant se purifier de tous leurs péchés, par l'articulation seule de ces saintes syllabes, et faire leur salut par cette dévotion aisée. Le lettré raille assez plaisamment cet usage : « Supposez que vous ayez violé les lois en quelque point, et que vous soyez conduit dans la salle du jugement pour y être puni; si vous vous mettez à crier à tue-tête, plusieurs milliers de fois : Votre Excellence ! croyez-vous que, pour cela, le magistrat vous épargnera? » (Abel Rémusat, Mélanges asiatiques.)
Le lettré apprécie ensuite avec une grande sagacité l'infériorité propre à tout culte théologique :
« Si vous ne brûlez pas du papier en l'honneur de Fo, et si vous ne déposez pas des offrandes sur ses autels, il sera mécontent de vous et fera tomber son jugement sur vos têtes. Votre dieu Fo est donc un misérable; prenons pour exemple le magistrat de votre district : quand vous n'iriez jamais le complimenter et lui faire la cour, si vous êtes honnêtes gens et appliqués à votre devoir, il n'en fera pas moins d'attention à vous; mais si vous transgressez la loi, si vous commettez des violences, et si vous usurpez les droits des autres, vous aurez beau prendre mille voies pour le flatter, il sera toujours mécontent de vous. »
Le même lettré, développant les pensées de Tempereur Young-tchin, apprécie de la manière suivante la religion catholique et son rôle en Chine :
a La secte du Seigneur du ciel elle-même (catholicisme), celle secle qui parle sans cesse du ciel, de la leire et d'êlres
sans ombre et sans sul)slance, cette religion est aussi corrompue et pervertie. Mais, parce que les Européens qui l'enseignent savent l'astronomie et les mathématiques, le gouvernement les emploie pour corriger le calendrier ; cela ne veut pas dire que leur religion soit bonne, et vous ne devez nullement croire à ce qu'ils vous disent. »
Tel est le point de vue systématique d'après lequel les vrais lettrés jugent toutes les religions théologiques quelconques.
Après avoir apprécié le culte, il nous faut maintenant rapide-ment indiquer l'organisation de ce vaste empire.
Le gouvernement est concentré dans les mains de l'empereur. Il a la souveraine puissance ; mais, quoiqu'on dernier ressort toute décision émane de lui, comme tout pouvoir, cette puissance est limitée par l'ensemble des opinions et de règles établies de temps immémorial, et dont l'ensemble ne serait pas violé longtemps impunément par une dynastie. D'un côté, comme je lai longuement développé, le type impérial étant emprunté à la famille, l'empereur est conçu, et se conçoit lui-même, comme le père de ses sujets, assujetti par suite aux devoirs d'une telle fonction, et non pas comme une sorte de divinité, agissant d'après des caprices arbitraires, suivant le type théologique. C'est donc sous le poids continu d'une telle conception que s'exerce et est acceptée la puissance suj)rçnie. En outre, un ensemble de pratiques et de préceptes, longuement créé par la suite des antécédents sociaux, règle l'exercice de cette puissance.
L'empereur choisit son successeur parmi ses enfants, en s'éloignant autant que possible de l'hérédité théocralique.
Il n'y a pas d'aristocratie héréditaire. J'ai donné dans la précédente séance l'a théorie de ce grand phénomène sociologique. La classe gouvernante se recrute, par des examens convenablement gradués, dans toutes les classes de la population. Il y a trois examens successifs conférant des titres analogues à ceux de bachelier, licencié, docteur. Tout le monde peut, après avoir subi des examens régulièrement institués, obtenir le titre de bachelier. Les licenciés à leur tour sont choisis, d'après certains examens, parmi les hache-
liers, et les docteurs, toujours d'après le même mode, sont pris parmi les licenciés. Les employés, même pour les plus hautes fonctions, sont choisis parmi les licenciés et les docteurs. De telle sorte que la Chine est administrée et gouvernée par une classe non héréditaire, émanée de la masse de la population pjar un système légulier d'épreuves qui fait autant que possible la part au mérite. Il est certain que, dans la pratique, de nombreux abus peuvent être et sont commis, dans l'obtention des titres; mais, prise dans son ensemble, une telle organisation gouverne et administre une population de 400 millions d'hommes, de manière à assurer l'existence matérielle et morale du plus grand nombre, aussi bien certainement que pour aucune autre population de la planète.
Voilà donc, Messieurs, la classe gouvernante ainsi constituée et ainsi recrutée dans tout l'empire. Voyons actuellement comment elle se répartit régulièrement les diverses fonctions spéciales :
Au sommet de la hiérarchie sont placés deux conseils, le Conseil des ministres et le Conseil privé, dont les fonctions sont de veiller à l'ensemble de la machine gouvernementale.
Après ces deux grands conseils viennent six ministères, ou plutôt six conseils siégeant à Pé-kin, et qui se répartissent toute la direction spéciale de l'empire :
1° Le ministère des fonctionnaires civils, ou conseil chargé du choix des fonctionnaires, c'est-à-dire l'analogue de notre ministère de l'intérieur ;
2° Le ministère dps finances ou conseil chargé de tout ce qui est relatif aux revenus de l'empire;
3" Le ministère des rites, ou conseil qui a l'inspection sur tout ce qui ^concerne les rites, le culte des ancêtres de la dynastie régnante, les grandes solennités civiles ou religieuses ;
4° Le ministère de la guerre; o° le ministère de la justice; 6° le ministère des travaux publics.
Seulement ces ministères sont dirigés par un conseil dont le président a moins d'autorité que nos ministres, puisqu'il doit consulter ses collègues.
Chacun (le ces ministères est partagé en sections, ou divisions. Ainsi le ministère des finances est partagé en quatorze directions, celui des rites en quatre directions.
Voyons maintenant. Messieurs, ia découqiosition générale de ]'(>mpire; l'Empire chinois proprement dit est partagé en dix-huit provinces, un gouverneui'est placé à la tète de chacune de ces provinces, ou quelquefois en a deux sous sa direction. J'ai donné ci-dessus la population de chacune d'elles, telle qu'elle résulte des recensements de 1812 et de 1852. Quelquesunes sont aussi peuplées que la France. Chaque province est partagée en préfectures, les préfectures en arrondissements, les arrondissements en cantons, et les cantons en villages ou communes. Un certain nomhre de ces arrondissements ressortent directement de Pé-kin au lieu de dépendre hiérarchiquement du gouverneur de la province. Les gouverneurs de provinces, outre les préfets, ont sous leur direction générale des receveurs généraux de finances, grands juges criminels, ingénieurs en chef et inspecteurs généraux des ponts et chaussées. — Les préfets ont sous leur direction des souspréfets et mandarins sul)ordonnés, et finalement les communes sont dirigées par des maires et conseils municipaux élus par la population.
Je ne puis enti'(M' dans tout le détail de ce vaste système d'aduiiiiistratiou. de cette organisation de travaux publics, de celte constitution régulière de greniers pul)lics destinés à remédier aux malheurs des années disetteuses, enfin de ces hospices pour les vieillards et les enfants trouvés, formés par le concours du gouvernement et des libres cotisations des particuliers. Ce qui, il faut le dire en passant, répond suffisamment aux ignobles calomnies sur une prétendue organisation systématique de l'infanticide ; caloumies d'après lesquelles on exploite la sotte suffisance de l'Occident.
En résumé donc. Messieurs, nous voyons à l'extrême Orient un(Mmmense population, essentiellement industrielle et pacifique, gouvernée, sous la prépondérance d'un clief unique, par une classe ivgulièrement émanée de la masse de la population au moyen d'un système bien organisé d'examens, par conséquent sans aristocratie héréditaire. Cette
— giclasse des lettrés a graduellement établi un vaste système d'administration sous la direotion de laquelle vit une population de -400 millions d'hommes. Enfin cette société, après de longs elTorts, s'est finalement agrégé les populations environnantes, moins avancées, qui avaient été jusque-là pour elle une cause continuelle de troubles, de manière à réduire finalement l'armée à sa fonction normale de gendarmerie.
C'est cette immense société que les contacts anarchiques de l'Occident tendent à troubler et à opprimer. Mais avant d'établir la politique vraiment rationnelle qui doit finalement prévaloir en Occident à cet égard, j'apprécierai Confucius, le type le plus systématique de cette grande civilisation.