‹ Considérations générales sur l'état de la médecine (volume 2)Chapitre 11 sur 13 · LXXII · texte numérisé non relu

LXXII

L'exaltation d'un ou de plusieurs systèmes organiques, d'un ou de plusieurs appareils, détermine toujours la langueur de quelque autre système ou appareil. (Proposition lxxv.)

La diminution de vitalité d'un système ou d'un appareil entraîne souvent l'exaltation d'un ou de plusieurs 2in\xes,, quelquefois leur diminution. (Proposition lxxvi.)

L'exaltation de la vitalité d'un système (à plus forte raison d'un appareil) suppose toujours une action des modificateurs stimulans supérieure à celle qui convient au maintien de la santé, c'està-dire une superstimulalion ou surexcitation. ( Proposition lxxvii.)

La surexcitation partielle suppose toujours un appel trop considérable de fluides; il y a donc

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congestion préjudiciable à l'exercice des fonctions dans toute surexcitation. C'est une congestion morbide. (Proposition lxxviii.)

La réunion de la surexcitation et de la congestion morbide partielles entraine toujours une nutrition partielle exagérée, ou irrégulière, ce qui constitue la congestion active, qui tend nécessairement à la désorganisation. (Proposition lxxix.)

La surexcitation et la congestion morbide actives et partielles sont compatibles avec la diminution générale de la somme de vitalité. (Proposition LXXX.)

La diminution partielle de la vitalité entraîne toujours celle de la nutrition , quoiqu'elle détermine souvent une congestion morbide; mais celle-ci est passive. ^Proposition lxxxi.)

La congestion morbide passive peut désorganiser , mais beaucoup moins que l'active. » (Proposition LXXXII.)

Voilà les propositions fondamentales sur lesquelles repose tout le système de Broussais, c'est un mélange de vitalisme et de solidisme.

Comme on le voit, le professeur du Val-de- Grâce part du même principe que Brown. Les

deux auteurs font quelques pas ensemble, puis se séparent brusquement, en s'égarant chacun dans un chemin différent. On s'étonne que des esprits aussi supérieurs aient été si peu logiques dans les recherches qu'ils ont faites pour l'appréciation des maladies, et qu'ils n'aient voulu voir que les symptômes. Cependant tous deux étaient bien près de la vérité; il semble même, en considérant leur point de départ, qu'ils ne pouvaient faire un pas sans la découvrir. En effet, que disent nos auteurs : que tous les actes vitaux sont dus à l'action des stimulans ; que la santé résulte d'un juste rapport des stimulans avec l'état de vitalité ou d'excitabilité , et les maladies, du trop ou du trop peu de stimulation. Voilà des vérités qui semblent conduire tout naturellement et sans aucun effort d'intelligence à une autre vérité fondamentale : savoir, que le défaut de rapport entre les stimulans et l'excitabilité, l'irritabilité ou vitalité, amenait du désordre et du trouble dans les fonctions, et de là de mauvais produits fonctionnels. Cette conclusion paraît une conséquence forcée du principe posé;eh bien ! celte vérité si saillante, si évidente, a été complètement méconnue; elle n'a pas même

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été soupçonnée; el pour dire toute notre pensée, il semble que nos deux auteurs aient voulu l'éviter, en passant l'un à droite et l'autre à gauche. Une fois hors de la bonne voie ils sont tombés d'erreur en erreur ; et pourtant, comme nous venons de le dire, ils étaient bien près du but. Broussais surtout le touchait du doigt, lorsqu'il dit : « La santé suppose la régularité des fonctions, la maladie résulte de leur irrégularité. » Cette proposition est certainement l'expression de la vérité, personne ne le contestera; il ne s'agissait plus que d'en tirer les conséquences en suivant la méthode naturelle et analytique. Mais l'auteur était trop préoccupé d'idées préconçues pour tirer de sa proposition les conséquences justes qui en découlent si naturellement.

On se demande comment deux hommes si remarquables ont pu faire de si grands écarts; mais en y réfléchissant davantage on voit qu'ils ne sont arrivés qu'aux conclusions auxquelles ils devaient nécessairement arriver, puisqu'ils s'étaient donné le dernier terme du problème. En effet, ils ont d'abord défini la maladie, puis ils ont cherché, chacun, une théorie qui cadrât avec cette définition, avec l'idée qu'ils se faisaient

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du phénomène maladie. De cette manière ils n'étaient plus libres, ils n'étaient point dans lesconditions dans lesquelles Locke veut que l'on soit pour découvrir la vérité, c'est-à-dire, exempts d'idées fixes et de toute préoccupation d'esprit. Et ce n'étaitpoint làla situation d'esprit de nos deux savans; car l'un voulait que les maladies fussent toutes dans la faiblesse, et il lui fallait une théorie qui conduisît à cette conclusion posée à priori : Broussais avait imaginé des irritations des congestions , pour lesquelles il fallait aussi créer une théorie; de telle sorte que, de bonne foi, et sans s'en douter, nos deux auteurs étaient vraiment sous l'influence d'opinions préconçues; ils n'étaient plus, nous le répétons, assez libres pour découvrir la vérité, attendu qu'il n'était pas indifférent pour eux que leurs études théoriques les conduisissent à telle ou telle conclusion.

Après avoir établi ce principe si vrai, que les maladies résultent de l'irrégularité des fonctions, si Broussais avait poussé plus loin son examen, et cherché sans prévention lerapporl qu'il y avait entre la maladie et le dérangement des fonctions, il eût infailliblement reconnu que ce rapport devait être une modification (les produits fonction-

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nels. Celle conclusion est forcée; car il est impossible qu'une fonction troublée, irrëgulière, donne les mêmes pioduits que dans l'état normal. Or, comme les fonctions que nous avons ici en vue ont toutes pour objet la nutrition, et l'auteur le dit lui-même dans ses propositions physiologiques, il s'en suit que toutes les fois qu'elles sont troublées, les matériaux nutritifs, comme tous les autres produits fonctionnels, doivent être altérés, viciés. Ainsi, il résulte des propositions de Broussais lui-même, que le phénomène maladie coïncide toujours avec une modification vicieuse des produits fonctionnels. Mais que sont ces produits? Ce sont des fluides, des humeurs. On peut donc dire que dans toute maladie les humeurs sont altérées. C'est un fait incontestable, même d'après Broussais; et si cet auteur a tiré de son raisonnement d'autres conclusions, c'est, comme nous l'avons déjà dit, qu'il était sous l'influence d'une idée fixe, d'une opinion préconçue à laquelle il voulait arriver. En effet, l'auteur du système physiologique avait déterminé la nature des maladies d'après les désordres qu'il avait trouvés sur les cadavres; il n'a pas réfléchi que les altérations organiques ne sont, le plus sou-

vent, que des effets secondaires, consécutifs, qu'ils ne doivent point être considérés comme le point de départ de la maladie. Tous les travaux du savant professeur, travaux qui décèlent à chaque pas l'homme supérieur, ont été faussés par la préoccupation sous laquelle ils étaient dirigés. Et c'est une chose bien regrettable pour la science et pour l'humanité, que les recherches d'un aussi habile praticien n'aient pas été faites avec une plus grande liberté d'esprit. Mais comme nous l'avons dit, l'auteur avait arrêté ses idées sur la nature des maladies d'après ses observations nécroscopiques ; et c'est en quelque sorte par ces recherches qu'il avait commencé ses travaux. Ayant posé comme fait démontré et incontestable, que les maladies sont des irritations congestives, toutes les ressources de son esprit ont été employées à prouver l'exactitude de cette proposition, à créer des hypothèses qui cadrassent avec le terme qui devait servir de conclusion. On comprend de suite que cette manière de procéder est tout-à-fait vicieuse; il fallait suivre une méthode inverse, et dire : qu'est-ce que la maladie? puis ensuite chercher à déteruiiner sa nature pai' l'analyse des fonctions vitales, au lieu de

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la déterminer en quelque sorte à priori, et de créer ensuite une théorie pour l'expliquer.

On conçoit la manière de procéder suivie par Broussais, lorsqu'il est impossible d'employer une autre méthode, et surtout lorsque le fait qu'on admet comme la conséquence ou le terme auquel on doit arriver, est bien démontré. Ainsi, par exemple, ayant admis comme fait incontestable, que la terre tourne sur son axe, on conçoit que l'on ait cherché ensuite à faire cadrer les explications astronomiques avec le mouvement terrestre, pour créer un système qui rendît compte tout à la fois etdu mouvement de la terre et de tous les phénomènes célestes qu'on voulait expliquer; il a fallu recourir à bien des hypothèses qui, quoiquecadrantparfaitementavec tous les faits observés, ne sont après tout que des hypothèses, qu'on pourrait probablement remplacer par d'autres aussi satisfaisantes. Cette manière de procéder est ici permise, elle est même forcée, le dernier terme du problème étant donné comme conclusion.

De même, dans la guérison des maladies, quoiqu'on ne puisse pas dire comment opèrent les médicamens, et le démontrer, lorsque les résultais

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sont tels qu'on est forcé d'admettre leur efficacité, et de reconnaître (ju'ils guérissent, il est permis alors de chercher des explications théoriques que l'on subordonne nécessairement au fait admis, c'est-à-dire, qui cadrent avec la guérison; toute explication, toute théorie qui ne conduirait pas à cette conclusion serait inadmissible, et toutes celles qui auraient pour conclusion le terme guérison pourraient être admises avec plus ou moins de probabilité. Ainsi, lorsqu'on eut reconnu que la purgation était suivie plus souvent de guérision que tous les autres moyens thérapeutiques, les partisans de la méthode évacuante en conclurent que la guérison était due à l'expulsion du principe morbifique et des humeurs viciées, altérées; c'est l'explication qui a paru la plus rationnelle aux auteurs de cette méthode. Mais lorsque les partisans de l'irritation sont forcés de reconnaître l'efficacité des évacuans, ils donnent une autre théorie, une autre explication : ils disent que les purgatifs agissent comme dérivatifs. Qu'on remarque bien qu'ici, comme dans les phénomènes astronomiques, on n'est point libre dans l'explication théorique, parce que la conclusion est donnée, et qu'il faut

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arriver à cette conclusion avec laquelle peuvent cadrer plusieurs théories très-différentes , mais également probables.

Mais pour limiter ainsi le champ des recherches théoriques, et les subordonner à un terme, il faut que le fait donné comme conclusion soit bien constaté, reconnu vrai. Supposons que Ton veuille, par exemple, expliquer le développement de riiydropisie ascite; on pourra donner plusieurs hypothèses : mais la conclusion de tous les raisonnemens devra être une collection de liquide dans le péritoine, soit par l'augmentation des sécrétions, soit par la diminution des absorptions. Toute théorie qui ne conduirait pas à cette conclusion, qui ne donnerait pas une accumulation de liquide dans le péritoine, serait inadmissible, serait fausse réellement, puisque ce terme est donné par le fait, que l'hydropisie ascite présente véritablement une collection de liquide, et que ce n'est point une pure supposition.

On conçoit donc que pour rendre raison d'un fait matériellement démontré, on imagine une théorie qui cadre avec ce fait; mais lorsque le terme donné comme conclusion du problème n'est qu'un mot, une pure supposition, une abs-

traction, comme le mot irritation, on s'expose gratuitement aux plus funestes erreurs : c'est ce qui est arrivé aux Brown, aux Broussais, et à beaucoup d'autres auteurs, parce qu'ils ont mal procédé , parce qu'ils ont mal posé le problème, comme nous venons de le dire.

Ne pouvant savoir positivement ce que c'est que le phénomène maladie, au lieu de le caractéliser par un mot abstrait, par une supposition à l'appui de laquelle on ne peut apporter aucune preuve, il fallait, comme nous l'avons fait, procéder d'une manière plus rationnelle et plus philosophique, en cherchant d'abord à comprendre les conditions de l'état de santé et ce qui peut changer cet état. Connaissant bien ces deux choses, on peut déjà comprendre la maladie; car quel que soit le raisonnement que l'on fasse, on sera toujours conduit à cette conclusion forcée, que l'état de maladie est une modification vicieuse des conditions de l'état de santé. En procédant ainsi, on ne préjuge rien; l'esprit libre de toute préoccupation ne cherche pointa forcer les conséquences, il les accepte telles qu'elles découlent tout naturellement des faits ; et quoique l'on ne puisse pas s'assurer d'une manière exacte.

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positive, que l'on est dans le vrai, et que les conclusions auxquelles on est conduit par cette manière de procéder sont bien réellement la vérité que l'on cherche, lorsque d'autres faits viennent appuyer et corroborer ces conclusions, il n'y a pas de doute à élever contre le fond de la théorie. Telle est la méthode que nous avons suivie pour rechercher (juelle était la nature des maladies. Nous ne pouvons pas démontrer matériellement l'altération des humeurs ; mais cette altération ressort forcément de l'examen des phénomènes vitaux. Nous allons procéder de même pour déterminer quelle doit être la meilleure méthode thérapeutique, et nous verrons si le résultat de nos recherches est d'accord avec les conclusions auxquelles nous avons déjà été conduit.

D'après ce que nous avons dit de la nature des maladies, la vraie, la seule indication rationnelle est la purification des fluides; mais par quel moyen l'obtenir ? Car on pourrait être d'accord sur l'indication, et différer d'opinion sur les moyens de la remplir, c'est-à-dire, qu'on pourrait admettre l'altéiation des fluides, et proposer des moyens différens pour en rétablir la pureté; ainsi, quelques-uns auront recours aux spécifiques, d'au-

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très aux dépuialifs, d'autres aux évacuans, etc. Nous examinerons tous ces moyens; mais avant nous parlerons de ceux préconisés dans la méthode anliphlogislique, et notamment de l'abstinence absolue et des émissions sanguines..

DE L'ABSTII\E1VCE ABSOLUE.

L'abstinence absolue est un moyen débilitant, qui n'est indiqué que dans les dérangemens graves des fonctions digestives; mais toutes les fois que la digestion se fait bien, l'abstinence absolue estcontre-indiquée : car elle est toujours nuisible, surtout si elle est prolongée. En effet, dans les maladies, l'économie a besoin de toutes ses forces de résistance pour lutter contre la cause du mal,- et l'abstinence mal entendue ne peut que diminuer la résistance vitale^ et déterminer l'altéiation des humeurs, comme nous l'avons démontré dans la première partie de cet ouvrage.

Lorsque l'abstinence est nécessaire, elle est indiquée par des troubles dans les fonctions digestives, par l'inappétence, la diarrhée, la constipation opiniâtre, ou quelque autre dérangement; et alors la première indication est le rétablissement des fonctions troublées, afin d'entretenir la

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nutrition; mais, nous le répétons, lorsque la dio^estion est bonne, l'abstinence doit être proscrite, attendu qu'elle ne peut avoir que des suites fâcheuses, en augmentant les troubles généraux, et en diminuant les forces.

Nous savons bien que quelques personnes pensent que, dans les maladies, on doit diminuer les forces, pour diminuer le mal; c'est là, selon nous, une grande erreur; en diminuant les forces, en débilitant, on diminue les moyens de résistance, tandis qu'on doit tout faire pour les enîrenir et les augmenter. 11 ne faut pas perdre de vue que le seul moyen de conserver les forces de l'économie est d'entretenir la nutrition , et de la rétablir si elle vient à se troubler. Il n'est pas un cas où il puisse être utile d'affaiblir son malade; et si l'on veut être convaincu de cette vérité, que l'on observe ce qui se passe dans les affections locales, et surtout dans les plaies et dans les blessures; la guérison, comme nous l'avons dit ailleurs, la réparation des pertes de substance, marche infiniment plus vite chez les sujets qui jouissent d'une bonne santé générale, que chez ceux qui sont dans des conditions opposées, et chez lesquels de simples plaies en-

traînent souvent la mort. Or, la santé générale ne peut être bonne sans le bon état des fonctions dii^estives, sans une bonne nutrition.

Que l'on remarque bien que nous ne parlons ici que de l'abstinence absolue et prolongée, comme on la recommande dans la méthode antiphlogistique; pour ce qui est des soins de régime et de la diminution des alimens, cela est presque toujours nécessaire dans les moindres dérangemens de santé; car, en général, on mange trop, même dans l'état sain.

Ainsi, l'abstinence absolue et trop prolongée est un moyen thérapeutique mal entendu, dangereux, et qui doit être proscrit. On citera des observations pour démontrer l'efficacité de cette thérapeutique ; nous savons que des malades ont résisté aux mauvais effets d'une longue abstinence; mais un plus grand nombre y ont succombé.

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