‹ Considérations générales sur l'état de la médecine (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · D£ LA SAIGNÉE · texte numérisé non relu

D£ LA SAIGNÉE

La saignée, tant vantée et tant blâmée tour à tour, est de tous les moyens thérapeutiques celui dont on a le plus abusé, celui dont l'applica-

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tion a été le plus funeste à l'humanité, et le moins indiquée. Plus on réfléchit , moins on comprend comment on a pu être conduit à tirer du sang, surtout dans les temps anciens, où les connaissances en anatomie, et en anatomie pathologique surtout , étaient si imparfaites. On conçoit qu'aujourd'hui, à la vue d'un poumon gorgé de sang, hépatisé, on pense qu'une saignée était indiquée, quoique cette conclusion ne soit pas exacte; on conçoit encore que dans l'apoplexie on croie utile de tirer du sang; mais les anciens ne devaient pas connaître les lésions du cerveau chez les apoplectiques, ni l'éla-t du poumon chez les pneumoniques. D'où tiraient-ils donc l'indication de la saignée? comment concevoir qu'on ait osé tirer du sang, en voyant que la perle de ce fluide menaçait si prochainement la vie ?I1 faut donc que déjà on connût les lésions pathologiques des organes, dans quelques maladies 5 il faut qu'à d'autres époques les connaissances anatomiques aient été beaucoup plus avancées qu'on ne le suppose (i). Quoiqu'il en soit, les

(1) Il n'est pas possible d'expliquer autrement l'usage si ancien de saigner ; quelques auteurs, d'après Pline, parlent du cheval marin qui se déchire dans les roseaux, aûn de se tirer du sang.

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indications qui ont porté à tirer du sang étaient erronées, c'est ce que nous espérons démontrer. Nous avons fait voir, et personne ne nous a contredit, que le sang est le fluide nourricier, que c'est dans le sang que la vie puise tous ses matériaux de sustentation. Or, en tirant du sang, on diminue nécessairement les matériaux nutritifs; on appauvrit les fluides, on affaiblit. Y a-t-il des cas où il soit indiqué de diminuer la masse du fluide nourricier? nous ne le croyons pas, et tout ce que l'on dirait pour soutenir l'opinion contraire à la nôtre ne serait qu'hypothétique et ne pourrait être appuyé d'aucun fait. Nous savons bien qu'on parle de pléthore sanguine, de tempérament sanguin, de la nécessité des dérivations dans les congestions sanguines. Nous avons démontré victorieusement, du moins nous le croyons, combien est fausse la théorie de l'irritation, sous le point de vue pathologique, c'està-dire, quanta la nature des maladies; nous espérons démontrer également, que sous le rapport thérapeutique l'erreur n'est pas moins grande ; en effet, cette thérapeutique est tout entière dans

C'est ià une supposition qui ne peut être prise au sôrieux, dans un sujet aussi grave que celui qui nous occupe.

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les émissions sanguines; eh bien ! dans le cas même où les maladies seraient réellement des congestions locales, la saignée ne satisferait point à l'indication , c'est-à-dire que les saignées ne sont pas, comme on le croit, des dérivatifs locaux. En tirant du sang on n'agit pas plus sur un point qui serait le siège d'une congestion, que sur ceux qui sont dans leur état normal. Par exemple , en pratiquant une saignée soit locale soit générale, pour une inflammation supposée de i'eslomac , l'effet ne s'en fera pas plus sentir sur l'organe qui serait le siège du mal, que sur les autres parties du corps.

Admettons pour un instant, avec les partisans des congestions locales, que, par une cause quelconque, les fluides soient appelés sur un point du tube digestif; comment conçoit-on qu'une saignée puisse les détourner du point oii ils sont attirés? Par exemple, s'il y a sur la muqueuse gastrique une cause d'irritation, une épine, la saignée pourra-t-elle l'enlever? Assurément non; or si une cause morbide a le pouvoir d'appeler les fluides avant une saignée, elle aura le même pouvoir après; car on ne conçoit pas comment la puissance d'une cause irritante, d'un venin, serait

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affaiblie ]>ar une émission sanguine; il serait surtout absurde de penser que le sang tiré par la lancette, ou par tout autre moyen, vient d'un organe plutôt que d'un autre. Tout ce que l'on peut dire, c'est qu'après une saignée le sang est moins riclie, et qu'il s'appauvrit de plus en plus, à mesure que les saignées sont répétées. Mais cet appauvrissement du sang ne l'empêcherait pas de se porter où il serait attiré, et d'y former une congestion qui serait en raison de l'intensité de la cause morbide, et non point en raison de la richesse du sang, ni même de sa quantité, car il en resterait probablement toujours assez pour congestionner le point irrité, et saturer, qu'on me passe l'expression, la puissance attractive de la cause irritante. Et en admettant même que par la diminution de la richesse et de la quantité du sang, on diminuât la congestion, nous ne voyons pas l'avantage qui en résulterait; car ici, tout serait relatif, attendu que les ressources de la nature, ses moyens de résistance et de réaction seraient également diminués.

Ainsi, tout ce que l'on dit de l'erficacité des saignées, comme moyen dérivatif dans les prétendues congestions, n'a, comme celles-ci, pour

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fondement que des hypothèses tout-ù-Cait invraisemblables.

Nous accorderons cependant, que dans certaines circonstances, dans l'apoplexie foudroyante, par exemple, et dans d'autres accidens où la circulation est suspendue, l'ouverture de la veine peut amener une déplétion qui favorise le rétablissement des mouvemens du cœur. Voilà comment nous comprenons que la saignée peut être utile dans quelques cas rares; c'est par son effet déplessif , et non point par son effet anliphlogistique, et encore moins comme dérivatif; c'est-à-dire que ce n'est point en appelant, en attirant le sang d'un organe plutôt que d'un autre, et point non plus comme dépuratif.

Quant aux distinctions que l'on fait des saignées locales et générales, nous l'avons déjà dit, nous pensons que l'on s'abuse; cl ce que l'on fait tous les jours à cet égard présente même des contradictions choquantes: ainsi, pour une affection locale, bien circonscrite, comme une tumeur , on posera des sangsues, ou l'on appliquera des ventouses sur le point le plus rapproché de l'affection. On agira de même pour une prétendue gastrite ou gastro-enlérite, ou j)our une

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affection de la vessie, etc. Croit- on que des sangsues appliquées à répigaslre ou au périnée agi ront plus comme dérivatif qu'une saignée générale? Comment, par exemple, une piqûre de sangsue, à la peau, serait-elle plus dérivative pour l'estomac que pour la cuisse? Une seule chose pourrait diminuer la fluxion supposée, c'est la diminution de la cause, ce serait l'extraction de l'épine; mais les émissions sanguines ne sont pas pratiquées à cette fin, et en supposant qu'elles aient cet effet, il n'aurait pas été prévu; ce ne serait donc pas une thérapeutique rationnelle. Mais cette médication ne peut en aucune façon diminuer la fluxion supposée; toutes les suppositions qu'on fait à cet égard sont en désaccord, de la manière la plus choquante, avec les lois physiologiques, et l'on s'étonne que des idées aussi erronées aient été si longtemps défendues pardeshorames d'ailleurs très-instruits; mais la préoccupation égare et fausse le jugement. Quoi qu'il en soit, ce qu'il y a de bien certain, et de bien évident, c'est qu'en admettant même une fluxion, une congestion, la saignée ne la diminuerait pas, comme on le croit; rien de ce ([ue nous savons en physiologie ne pourrait ex-

SLK L'-ÉTAT 1)K LA MKDKCir«K. 217

pliquer un pareil résultat de la saignée. En effet, après l'application d'un vésicatoireau bras, qu'on fasse une saignée à ce même bras , et aussi large que l'on voudra, cela empêchera-t-ille vésicatoire de produire son effet? non; parce que l'épine ne sera point extirpée. Eli bien! dans le cas où une cause irritante produirait sur l'estomac l'effet d'un vésicatoire en y appelant une fluxion, pour nous servir de l'expression consacrée dans la théorie de l'irritation, croit-on que la saignée empêchera l'effet de l'épine? non certainement. Ainsi, en supposant même que les maladies soient des inflammations congestives, des irritations, et que l'indication soit une médication dérivative, les émissions sanguines, comme nous venons de le prou ver, ne satisferaient point à cette indication. Mais les maladies ne sont point des irritations congestives, ce sont des altérations d'humeurs, et l'indication est ici bien différente ries émissions sanguines sont toul-à-fait contre-indiquées, comme nous le démontrons plus loin. On voit combien est mal fondée l'opinion que l'on a sur l'effet dérivatif des saignées. L'erreur est aussi grande, quant à l'indication, que quant à la nature des maladies, et cette erreur, mise dans tout son jour par le raisonnement à priori, csl encore

(Jémontrée par l'observation. En effet, si nous examinons les résultats pratiques, si nous consultons l'application des moyens antiplilogisti- (jues, que voyons-nous? une méthode abandonnée de plus en plus , et le nombre de ses partisans diminuer chaque jour. Que devons-nous en conclure? la destinée d'une méthode ne doitelle pas donner la mesure de son efficacité? car si cette méthode est bonne, elle aura du succès; et si elle est mauvaise, quoi que l'on fasse, elle tombera dans l'oubli. Eh bien! il est démontré aujourd'hui que la méthode dite antiphlogistique a beaucoup moins de partisans, est beaucoup moins employée qu'il y a 20 à 25 ans, et que de jour en jour elle l'est moins; donc elle n'est point bonne, elle n'est point la vérité, elle n'est qu'une erreur; cette conclusion est de rigueur, elle découle du raisonnement et des faits qui parlent encore plus haut que le raisonnement; car à tout ce que l'on pourrait dire pour défendre cette méthode, on aurait toujours cette terrible objection à faire : mais pourquoi tombe-t-elle? pourquoi tous les praticiens, après l'avoir embrassée avec tant d'empressement et d'enthousiasme, se voient-ils forcés de l'abandonner?

Nous ne dirons l'ion drs moyens accessoires,

suB l'état de la médecine. 219

des moxas, cautères, etc. Quelques-uns de ces moyens sont beaucoup plus rationnels que les émissions sanguines, et s'emploient comme auxiliaires dans toutes les méthodes.

Ainsi, le raisonnement à priori dépose contre la méthode antiphlogistique,et démontre qu'elle est fausse. Plus tard nous verrons l'observation pratique parfaitement d'accord avec ces conclusions.

Il est bien reconnu aujourd'hui que beaucoup de médicamens ne jouissent pas des propriétés qu'on leur a supposées : ainsi certaines teintures , les sucs d'herbes , quelques sirops préconisés comme dépuratifs, sont des moyens insignifians, et même souvent nuisibles, à cause du long usage qu'on en fait ordinairement.

Toutes les fois que l'efficacité médicatrice d'une substance n'est pas suffisamment démontrée, on ne doit pas employer cette substance comme médicament; parce que, dans l'état de maladie, ce qui n'est pas utile est presque toujours nuisible. D'ailleurs, nous ne comprenons pas qu'on prescrive des médicamens, sans chercher, dans tous les cas, à s'expliquer comment iîs peuvent opérer les effets qu'on se propose d'obtenir. Nous savons bien que le plus souvent cela est difficile;

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mais alors ii faut que des faits assez nombreux et bien constatés autorisent l'usage des moyens dont les effets se refusent à l'explication théoiique : ainsi, par exemple, quoique nous ne puissions pas rendre compte d'une manière satisfaisante des effets de l'opium, l'expérience ne permet pas de nier ses propriétés narcotiques et calmantes.

Mais sur quels faits repose l'emploi d'un grand nombre de médicamens administrés chaque jour comme dépuratifs? Citera-t-on les améliorations survenues dans la santé de jeunes sujets scrofuleux et racliitiques, après l'usage des moyens dont nous voulons parler? mais ce n'est qu'au bout d'un temps fort long que ces améliorations sont ordinairement obtenues; et comme il n'est pas rarede voir les mêmes résultats chez dessujets qui n'ont subi aucun traitement, et pour les(|uels on s'est borné aux soins de régime, on doit en conclure que les guérisons qui s'effectuent pendant l'usage des prétendus dépuratifs sont dues uniquement aux ressources delanature, aux soins hygiéniques, et non aux médicamens dépuratifs.

Quels effets, nous le demandons, veut-on que produisent des sucs de cresson, de cerfeuil, les tisanes de houblon, elc? D'après quelle théorie,

SUR l'État dk la méducink. Î21

d'après quels faits, a-t-on été conduit à l'usage de ces moyens pour le rachitisme et les affections scrofuleuses? S'est-on bien rendu compte des effets dépuratifs? Nous sommes porté à penser qu'on s'est en général trop facilement payé de mots, et qu'on n'a point assez cherché à comprendre en quoi consistait l'action médicatrice de nos moyens thérapeutiques.

Par cela même qu'on croit les dépuratifs nécessaires, on reconnaît c|u'il y a quelque chose d'impur à purifier. Or, 1^ purification ne peut s'entendre que des fluides, des humeurs. Eh bien! comment conçoit-on que des humeurs impures, viciées, altérées, puissent être purifiées? cela ne peut se faire que de deux manières : par l'expulsion des virus ou mauvais principes- ou par leur décomposition et transformation en d'autres composés compatibles avec la santé.

Mais comment s'emparer des venins ou principes morbides qui altèrent nos fluides? En se rappelant ce que nous avons dit ailleurs, touchant la difficulté de saisir les poisons une fois qu'ils sont introduits dans la circulation, on comprendra que nous ne possédons aucun moyen d'enlever ces vices morbifiques, ni de les iieulraliser

2'2'2 Ca>.SII)fcRAT10NS GKRÉR.Vl.ES

en ies saturant ou décomposant; tout ce que l'on dirait à cet égard n'aurait pour base que des liypotlièses; aucun fait ne nous autorise à penser que, dans l'état de la science, ces résultats puissentétre obtenus. D'abord, nous ne savons pas en quoi consiste l'altération des humeurs; nous ne connaissons pas la nature des principes morbides. En quoi consistent, par exemple, les vices scrofuleux et scorbutique? Nous l'ignorons complètement. D'un autre côté, (jue savons-nous touchant l'action des substances que nous employons comme médicamens spécifiques; en est-il dont nous connaissions assez les propriétés médicatrices, pour être certains de leurs effets? Ainsi, tous les termes du projjlème nous manquent. Sur (|Uoi, par exemple, reposent les propriétés antispasmodiques et antiscorbutiques attribuées ■A certaines substances? On n'en sait rien; pendant longtenqjs, et particulièrement chez les anciens, on a cru aux spécifiques; on pensait, et quelques modernes partagent encore cette erreur, qu'il y avait des remèdes pour toutes les maladies, et c'est cette croyance qui a fait imaginer tant de composés informes qu'on est étonné de trouver encore dans les ouvrages modernes. Il est viai

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que beaucoup de ces médicamens bizarres sont tombés dans l'oubli ; mais malgré les retranche mens nombreux qu'ont subis les anciennespliarmacopées , nos formulaires officiels sont loin d'être à la hauteur des connaissances de notre époque; et nos neveux ne seront pas peu surpris de trouver dans le Codex de i836 la Thériaque d'AndromachuSjleCatholicum double et d'autres composés aussi absurdes qui ne pourraient soutenir le plus léger examen, et dont aucun médecin n'oserait prendre la défense. Nous le disons avec regret, c'est un bien triste monument qui restera de l'état de la science médicale de notre époque. Jusqu'à ce jour on a mal étudié l'action des médicamens; on ne s'est point assez rendu compte de la manière dont peuvent agir nos divers moyens thérapeutiques. La plupart des auteurs se sont bornés à décrire avec plus ou moins de détails les médicamens d'après leurs caractères chimiques et physiques, à les classer systématiquement d'après leurs propriétés médicamenteuses vraies ou supposées; c'est ainsi qu'on les a divisés en émolliens, toniques, exciîans, etc. Mais peu d'auteurs ont cherché à analyser les modifications imprimées à nos organes

par les substances médicinales, et à comprendre en quoi consiste réellement l'action médicatrice, en un mot, ce qui constitue le médicament. Cependant, et nous nous plaisons à le dire, un auteur moderne, M. Barbier d'Amiens, a compris l'importance de son sujet, relativement à l'appréciation de l'effet des substances sur l'organisme, et il a fait de louables efforts pour combler le vide qui existe encore à cet égard dans l'enseignement. Mais, malheureusement il a été conduit à des conclusions erronées par ses préoccupations de doctrine d'une part, et de l'autre, en prêtant aux médicamens des propriétés qu'ils n'ont pas. C'est ainsi qu'il a cru que les molécules médicamenteuses pouvaient aller saisir dans le sang les atomes morbiliques pour les détruire, les neutraliser, etc.; c'est là s'abuser, comme nous le ferons voir plus loin.

La première condition pour qu'une substance puisse être médicament, c'est qu'elle soit réfractaire à l'action de nos organes et inassimilable.

Tout ce qui peut être décomposé par nos organes et rendu assimilable ne peut agir comme médicament.

Il ne faudrait pas conclure de ce qui vient

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d'élre dit que toutes les substances réfractaires puissent devenir médicament; il en est dont l'action est toujours nuisible.

Notons encore, que selon l'état de santé ou de maladie, selon les dispositions individuelles ou organiques inappréciables, certaines substances seront plus ou moins facilement modifiées, plus ou moins réfractaires, de telle sorte qu'elles pourront dans quelques cas agir comme médicamens. Ainsi, par exemple, il est des personnes qui ne peuvent digérer le lait, et chez lesquelles il produit presque toujours l'effet d'un purgatif. Mais il est des substances qui résistent toujours à l'action de nos organes, et qui portent toujours dans l'économie une perturbation plus ou moins grande.

li'effet médicamenteux d'une substance quelle qu'elle soit résulte du trouble qu'elle cause dans l'économie, par sa résistance à l'action de nos organes. Ce n'est que par l'effet de cette résistance qu'elle est médicament, il n'y a pas une substance qui fasse exception.

Quelle est la moditîcation, quel est le changement physiologique qu'impriment à nos organes les substances qui agissent comme médicamens ? Ces changemens, ces niodihcations, que nous ap-

pellerons curatives, sont-elles toujours de même nature et appréciables dans leurs détails ? Enfin quels sont les organes qui reçoivent les premiers effets médicamenteux des substancesadniinistrées à l'intérieur? Comment peut se comporter un médicament interne, proprement dit? Nous allons examiner cette question importante sans espérer la résoudre complètement ; nous pensons cependant que la discussion à laquelle nous allons nous livrer, ne sera pas tout-à-fait sans utilité pour la science.

Si, comme nous l'avons dit, la substance ingérée dans l'estomac cède à l'action digestive de cet organe, elle est employée à la nutrition, sans déterminer aucun trouble, aucune perturbation, et ne peut, par conséquent, agir comme médicament.

Si, au contraire, le corps porté dans les organes digestifs est réfractaire, inassimilable, il en résulte une perturbation qui peut être utile ou nuisible, selon la nature du corps; mais nous ne voulons parler ici que des substances qui agissent comme médicament, et qui sont supposées produire toujours de bons effets.

Les substances réfractaires à l'action digestive

SUR l'état dk l\ Médecine. 527

des organes sur lesquels elles sont portées doivent réagir d'abord sur ces organes, et le résultat de cette réaction doit varier, toutes choses égales d'ailleurs, selon la nature des substances.

Parmi les substances qui résistent à l'action des organes, il en est dont tous les effets se bornent au tube digestif, tandis que les autres sont absorbées et transportées dans d'autres appareils, îl est hors de doute que quelques substances ont une action mixte et agissent, tout à la fois, sur le tube digestif et par absorption, telles que l'opium qui agit généralement comme narcotique et calmant, mais produit aussi, quelquefois, le même effet que certains astringens, comme dans la diarrhée. Comment sont modérées les évacuations? est-ce par la diminution des sécrétions, produite par le resserrement et la contraction des tissus, ou par un effet de narcotisme, par l'assoupissement, l'engourdissement delà vie, si je puis parler ainsi?

Quoi qu'il en soit, il résulte de ce que nous venons de dire qu'il y a deux classes bien distinctes de substances médicamenteuses. Dans la première nous plaçons toutes celles dont l'action directe et immédiate a lieu sur le tube digestif.

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Dans la seconde, nous rangeons tous les agens qui semblent porter leur action sur d'autres organes que ceux de la digestion, et qui paraissent opérer par absorption.

Les substances réfractaires de la première classe produisent des effets qui varient selon leur nature; celles qui sont sans action chimique sur les organes déterminent seulement des indigestions en fatiguant comme corps étrangers, lors- , qu'elles sont prises en trop grande quantité, par exemple, du ligneux, des substances calcaires, et d'autres corps neutres.

D'autres substances réfractaires agissent sur la muqueuse intestinale , en changeant son état de vitalité et en modifiant les sécrétions, comme les substances astringentes, purgatives, etc.

Les substances de la deuxième classe qui paraissent n'agir que par absorption déterminent, en général, de plus grands troubles dans l'économie que celles dont l'action semble porter sur le tube digestif, telles que l'opium. Quels sont les organes sur lesquels porte l'action de ces substances, pour la plupart si énergiques? il est difficile de répondre à cette question d'une manière positive ; mais tout porte à penser que les systèmes

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tierveux et circulatoire sont le siège de ces actions et réactions. On ne voit pas, en eftet, sur quels autres appareils pourraient agir les modificateurs dont nous parlons. Nous verrons tout à l'heure ce qui résulte des effets de l'absorption, lt)rsque nous aurons parlé somnnairement de l'effet des substances de la première classe.

Nous avons dit que les substances qui bornent, ou semblent borner leur action au tube digestif, sont de deux espèces, les substances inertes qui n'agissent qu'en fatiguant les organes, et comme corps indigestes; et les substances plus actives qui modifient l'état de vitalité de la muqueuse gastro- intestinale. Ce sont ces dernières substances qui méritent surtout l'attention, parce que leur action a plus de retentissement que l'action des premières.

Le résultat des modifications imprimées à la muqueuse digestive, par les substances qui réagissent sur cette membrane, est nécessairement un changement, une variation dans la nature et la quantité des sécrétions. Les substances astringentes disposent à la constipation, en diminuant les sécrétions, tandis que les substances diU\>»

230 CONSIDÉDAÏIOS GÉNÉnAI.ES

purgatives les augmentent, et provoquent des évacuations.

Le tube digestif est le siège immédiat des effets dont nous venons de parler; mais le trouble qui résulte du changement dans les sécrétions intestinales réagit plus ou moins sur toutes les autres fonctions de l'économie, et c'est ce que l'on comprendra facilement : supposons que dans une diarrhée on administre des astringens pour arrêter les évacuations, la diminution ou suppression des sécrétions réagira sur le cours de tous les fluides qui affluaient en plus ou moins grande abondance sur le canal intestinal; et selon que la diarrhée sera plus ou moins intense, plus ou moins ancienne, et la suppression des évacuations plus ou moins subite, la perturbation sera plus ou moins grande dans toutes les sécrétions, et la santé plus ou moins troublée. Tous les praticiens savent qu'une diarrhée ancienne ne doit être arrêtée qu'avec beaucoup de réserve.

Si, au contraire, les substances ingérées dans les organes digestifs agissent en augmentant les sécrétions de la muqueuse et en appelant sur le canal intestinal une plus grande quantité de

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fluides , on comprend qu'il doit résulter de cet appel une réaction qui doit se faire sentir dans toutes les sécrétions de l'économie; et l'influence de cette réaction est d'autant plus grande, que tous les fluides appelés sur le tube digestif sont rejetés au dehors.

Voilà réellement ce qui résulte de la présence, dans le tube digestif, des substances réfractaires delà première classe. Main tenant, quelle influence peuvent avoir sur la santé les modifications, les phénomènes dont nous venons de parler? c'est l'expérience qui doit répondre à cette question; mais nous ferons remarquer en passant que les substances qui appellent les fluides sur le tube digestif pour les rejeter au- dehors, doivent être de très-puissans moyens d'épiraîion , de trèspuissans modificateurs. Faisons remarquer encore que les déjections provoquées par les moyens dont nous venons de parler ne résultent pas toutes d'une action identique; en effet, comme nous l'avons déjà dit, il est des substances qui n'agissent qu'en fatiguant les organes par leur présence, mais qui sont inertes, et ne réagissent point par leurs propriétés actives et chi-

232 CONSIDÉRATIONS GHNÉRALES-

iiii(jucs; c'est pai' indi^eslion qu'elies déterminent des évacuations.

Il en est d'autres, au contraire, dont les effets dépendent de leurs propriétés chimiques; ces dernières agissent en modifiant la vitalité des organes. On comprend que ces substances doivent avoir une influence bien plus grande que les autres. Nous verrons plus tard ce qu'on peut conclure de ces faits, et les applications qu'on en peut faire à la thérapeutique.

Les substances réfractaires de la deuxième classe, ingérées dans le tube digestif, ne paraissent pas agir sur cet organe proprement dit; leur action semble se porter sur d'autres appareils. De quelle nature est cette action? et quels organes la reçoivent primitivement? Il serait difficile de répondre à ces questions, aucune espérience ne pouvant nous aider à saisir, à comprendre l'effet de ces agens si actifs pour la plupart, comme nous l'avons déjà dit? Comment, par exemple, agissent l'alcool, l'opium, etc. ? Comment sont déterminés l'ivresse et le narcotisme? On n'en sait rien, on ne peut que faire des suppositions. Mais de (juelque manière (|u'agissent ces subs-

SUR l'État ue i.x méuf.ci.\e. 235

tances , leur action ne peut porter que sur les fluides ou sur le système nerveux. Trois ordres d'appareils seulement peuvent recevoir l'influence directe des substances introduites dans l'économie, ce sont les appareils digestif, nerveux et circulatoire. Nos connaissances anatomiques ne nous indiquent aucun autre appareil qui puisse recevoir, nous le répétons, l'action directe, immédiate, des modificateurs introduits dans l'économie, et être le siège de troubles primitifs. Toutes les lésions et altérations de tissu sont consécutives.

Ainsi quoique nous ne puissions pas avoir une exacte connaissance de la manière d'agir des substances médicinales, et surtout de celles qui n'opèrent que par absorption, nous pouvons regarder comme certain, que nos moyens thérapeutiques internes, en général, ne peuvent s'adresser qu'à trois ordres d'appareils , comme nous l'avons dit ci-dessus. Ce point posé, et la question ainsi simplifiée, il nous sera beaucoup plus facile d'étudier les effets que peuvent opérer les médicamens.

Nous avons déjà vu ce qui résultait des moyens dont l'action se porle particulièrement sur le

tube digestif: nous ne nous en occuperons pas davantage pour le moment, devant y revenir avec détails un peu plus tard ; nous ne parlerons , quant à présent, que de l'efTet des substances qui agissent par absorption.

Que peut-on se proposer en administrant à l'intérieur des substances qui ne peuvent agir que par absorption, c'est-à-dire, qu'en passant du tube digestif dans d'autres organes, sans avoir été décomposées, et en conservant toutes leurs propriétés médicamenteuses ? Et, d'abord, les substances réfractaires peuvent-elles être absorbées? Comment le sont-elles, et par quels organes? Que deviennent-elles? Et, enfin, toutes les substances réfractaires qui ne semblent pas agir sur le tube digestif doivent-elles être absorbées pour agir sur les autres appareils ?

Dans l'état de la science, il est impossible de répondre à ces questions d'une manière bien satisfaisante; on pense généralement que beaucoup de substances réfractaires sont prises à la surface des muqueuses digestives par les bouches absorbantes et portées dans le torrent de la circulation.

Mais n'y a-t-il pas des corps qui agissent sans

SUR l'État de i.a médecine. 235

être absorbés, et seulement par la stimulation qu'ils exercent sur les rameaux nerveux qui s'irradient à la surface des intestins ? on peut le présumer. 11 est probable que certaines substances n'agissent qu'en stimulant les radicules nerveuses avec lesquelles elles se trouvent en contact. Toutefois, nous ne pouvons former à cet égard que des conjectures. Nous connaissons si peu le système nerveux, surtout quant à ses fonctions, qu'il nous est impossible d'apprécier les modifications qu'il peut éprouver ; nous ne savons pas si les troubles et les altérations dont nous le croyons le siège résultent d'une simple stimulation se transmettant de proche en proche dans la pulpe nerveuse, dont le jeu ou l'action serait, par ce fait, changée; ou par une modification de l'influx ou fluide nerveux, si toutefois, comme le pensent quelques personnes, ce fluide existe.

Comme on le voit , tout ici est conjectures , hypothèses. Mais une hypothèse très-vraisemblable, c'est qu'il y a des substances qui portent leur action sur le système nerveux, soit directement, soit par l'intermédiaire de l'appareil circulatoire. Cela posé, exisle-t-il des cas déler-

226 CO.NSIDÉRATIOiNS GÉNÉBAI.ES

minés dans lesquels l'indication soit d'adresser les moyens thérapeutiques au système nerveux? quels sont ces cas ? et que pourrait-on se proposer des moyens qu'on emploierait ?

Beaucoup d'affections sont considérées comme ayant leur siège dans le système nerveux , mais elles sont tout-à-fait inconnues , en sorte que l'on ne sait rien quant à l'indication ni quant au choix des moyens de traitement. Le plus grand empirisme a tout dirigé jusqu'à présent, et l'observation n'a encore indiqué aucun moyen qui j>ût être employé avec quelque espoir de succès dans aucune des maladies nerveuses. Cependant il n'est pas improbable que quelques maladies aient leur siège dans l'appareil nerveux; car si, comme on est autorisé à le penser, l'opium et d'autres substances portent directement leur action sur cet appareil et troublent ses fonctions, d'autres causes que nous ne connaissons pas peuvent l'affecter aussi. Il n'y a rien là d'invraisemblable, rien qui blesse la raison. Mais en admettant qu'il y ail des maladies particulières au système nerveux, nous ne savons rien quant au choix des moyens thérapeutiques ; comme nous l'avons déjà dit , tout est obscur, incertain.

SIR 1,'ÉTAT or. LA MÉl)ECI?*E. 237

En général, pour combattre les affections que l'on suppose avoir leur siège dans l'appareil nerveux, on a recours aux substances stupéfiantes, narcotiques: pourquoi? D'après quelles données? Que se propose-t-on d'obtenir? Comment suppose-t-on que l'opium agit? Par exemple: lorsque pour de violentes coliques, ou à la suite de blessures qui causent de vives douleurs, on emploie les opiacés , presque toujours on procure du soulagement ; mais ce n'est pas en détruisant la cause du mal, c'est en émoussant, en engourdissant l'appareil sensitif, en le rendant moins apte à recevoir et à transmettre la douleur. Voilà l'effet de l'opium et de ses succédanés.

Mais quoique l'opium n'agisse pas sur la cause du mal, il n'en est pas moins un moyen trèsutile; en calmant les souffrances, ou si l'on veut, en rendant moins sensible à la douleur, il rend de grands services dans beaucoup de circonstances , car la douleur peut tuer. Ainsi donc l'opium doit conserver une place distinguée dans nos thérapeutiques.

Beaucoup d'autres substances très-actives , telles que la noix vomique , la fève Saint- Ignace , etc. , ont été et sont encore employées

contre des maladies dites nerveuses; nous blâmons l'usage de ces substances, parce qu'elles sont des poisons très-actifs et qu'aucune observation n'a encore démontré leur utilité, tandis que tout porte à croire qu'elles ont un effet nuisible.

Ainsi, quoiqu'il soit bien probable que plusieurs causes morbides portent directement leur action sur l'appareil nerveux, il n'existe aucune indication rationnelle d'après laquelle nous puissions diriger nos moyens thérapeutiques sur cet appareil, si ce n'est pour procurer du repos, calmer la douleur et l'agitation. Mais comment agissent les moyens que nous employons à cet effet? Leur action porte-t-elle immédiatement sur les centres nerveux, au moyen des radicules qui viennent se diviser à la surface du tube digestif, et comment, dans ce cas, agissent les médicamens? Est-ce seulement par une simple stimulation du lissu nerveux , comme nous l'avons déjà dit, ou par suite de combinaisons inappréciables? S'opère-t-il quelques changemens, quelques modifications dans les fonctions de l'appareil (|ui nous occupe? Ou bien, enfin, les médicamens qui paraissent agir sur les centres nerveux

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sont-ils absorbés d'abord par l'appareil circulatoire , et n'est-ce que par l'intermédiaire de cet appareil qu'ils agissent? On ne peut répondre à ces questions , on en est réduit aux conjectures.

Il résulte de ce que nous venons de dire que la plus grande obscurité règne encore sur toutes les maladies que l'on suppose avoir leur siège dans le système nerveux, et qu'il n'existe aucune indication pour diriger les moyens thérapeutiques sur ce système ; et, qu'on le remarque bien, les cas oii les opiacés semblent produire de bons effets ne sont pas de ceux que l'on puisse considérer comme des affections particulières au système nerveux, et la médication calmante n'est jamais qu'une médication palliative; elle n'agit point sur la cause du mal, elle éraousse seulement la sensibilité organique.

Mais cette incertitude pour l'appréciation et le traitement des maladies dites nerveuses disparaîtra, si l'on adopte pour leur étude la méthode générale que nous avons indiquée, et si, au lieu de chercher des affections spéciales qui réclament des moyens particuliers, on veut reconnaître avec nous que, (jiielle que soit la maladie, le

"2Z|0 CONSiUÉftAïlONS GÉNÉttALKS

trailenient doil être dirigé sur la cause qui ne peut résider dans l'appareil nerveux, comme nous espérons le démontrer tout à l'heure. Nous passons à l'examen de l'appareil circulatoire.

Est- il des cas où cet appareil soit le siège de maladies? En quoi consistent ces maladies? quelles sont les indications qu'elles présentent? et possédons-nous des moyens pour les remplir?

Oui, l'appareil circulatoire est le siège de maladies, et pour nous, c'est le plus grand nombre de cas. Ces maladies consistent dans une altération des fluides ; il peut se présenter des altérations de tissu, mais cela est rare; et, dans tous les cas, ces accidens ne seraient que consécutifs, et nous n'avons en vue que les affections générales el primitives.

Pour les maladies de l'appaieil circulatoire, il existe une indication positive et bien déterminée, qui découle tout naturellement de la nature des maladies; c'est l'épuration des fluides; et la thérapeutique nous fournit les moyens de satisfaire à cette indication , comme nous le verrons plus tard.

Nous ne rentrerons pas dans la discussion l\ latjuelle nous nous sommes livié pour démonlrej-

SUR l'État de la médecixe. '2Ul

que les nialadies ne sont que des altérations de fluides; ce serait nous répéter. Nous aurions i)u niénje, en nous reportant à cette proposition si vraie de l'altération des fluides, nous dispense!de l'examen que nous venons de faire des maladies du système nerveux; mais nous avons voulu prouver que nous ne refusions aucune discussion, et nous aimons à penser qu'on nous rendra cette justice, que nous n'avons cherché à éluder aucun point de la question, et que nous ne l'avons subordonnée à aucune préoccupation de doctrine. Nous avons analysé les faits le plus exactement que nous avons pu, et nous acceptons les conséquences qui en découlent, sans chercher à les rapporter , à les faire accorder avec un système plutôt qu'avec un autre; et comme on le voit, ces conséquences sont parfaitement d'accord avec les principes que nous avons posés. Ce que nous allons dire de l'appareil circulatoire ne fera encore que corroborer nos opinions.

ainsi que nous l'avons dit plus haut, dès l'instant qu'on admet l'altération des fluides, on leconnaît qu'il existe des impuretés à détruire, h enlever. Mais comment? Par quel moyen? Possédons-nousquelques réactifs qui, pénétrant les flui-

des, puissent s'emparer des virus , des venins, Jes décomposer, et les neutraliser? M. Barbier d'Amiens semble croire que ces moyens existent, mais nous ne pouvons partager son opinion.

Lorsqu'il est bien démontré qu'aucun corps, qu'aucune substance active ne peut être portée dans le sang, sans déterminer instantanément des accidensplus ou moins graves, comment supposer qu'on pourra faire passer avec avantage, dans ce fluide, et au moyen de l'absorption, des substances médicamenteuses? Nous sommes vraiment surpris que l'auteur que nous venons de citer ait caressé avec tant de complaisance une idée aussi erronée.

Les moyens thérapeutiques et véritablement curatifs n'agissent point par absorption ; ces moyens ne peuvent parvenir dans le sang, en conservant leur caractère de médicament, et en supposant que cela puisse avoir lieu, en supposant que des substances actives puissent être prises par les bouches absorbantes et portées dans le torrent de la circulation, ce ne serait jamais sans déterminer des accidens. Quelle est, nous le demandons, la substance qu'on supposerait pouvoir être portée sans danger dans le sang? il n'en

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est pas une. Or, tout ce que l'on dit de ces prétendus dépuratifs du sang ne repose donc sur aucune donnée raisonnable et tombe devant l'analyse des phénomènes physiologiques. La seule médication rationnelle est celle qui est dirigée sur le tube digestif, comme nous le démontrerons, et les seuls dépuratifs sont les moyens purgatifs. Si l'on observe bien, on reconnaîtra que tous les médicamens qui produisent réellement de bons effets agissent comme évacuans.

L'ignorance dans laquelle on est encore relativement à l'action des agens thérapeutiques employés chaque jour, est d'autant plus fâcheuse pour l'humanité, et il est d'autant plus pressant de la voir cesser, que beaucoup de praticiens ne se bornent point à l'emploi de moyens insignifîans; mais il en est qui ont recours aux substances les plus énergiques , aux poisons les plus actifs : et au moment où nous traçons ces lignes on nous met sous les yeux une triste preuve de l'abus contre lequel nous nous élevons : c'est l'ordonnance d'un médecin qui prescrit deux grains d'arsenic en trente-deux pilules, à prendre en trente-deux jours.

Nous savons que quelques praticiens adminis-

^kà CONSIDÉnATIOI^S GÉNÉRALES

trent ce poison à la dose d'un seizième de grain et même à plus forte dose, et qu'ils prétendent en obtenir de bons effets. Nous n'hésitons pas à dire qu'ils s'abusent, qu'ils se trompent. Il est impossible que l'arsenic produise jamais de bons effets. Quel bien peut-on attendre d'une substance qui, appliquée sur le tissu cellulaire de la cuisse, à la dose de moins de deux grains donne promptenient la mort à un chien robuste (i)?

Quoique classé parmi les poisons irritans, l'arsenic agit par absorption, et avec une très-grande activité, et quelque faible que soit la dose à laquelle on l'administre, si cette dose est répétée plusieurs jours de suite, elle doit nécessairement avoir des résultats funestes, elle doit agir comme un poison lent.

Si nous insistons autant sur ces détails, c'est

(1) Jusqu'alors on n'avait pu démontrer l'arsenic dans le sang ; mais il résulte d'un travail fort intéressant que vient de publier M. Orfiia, que ce poison peut être retrouvé non seulement dans le sang, mais dans tous les tissus. Et à l'appni de son mémoire, le savant toxicologisie a rapporté à l'Académie de médecine (séance du 5 mars 1839) un cas d'empoisonnement dans lequel il a pu démontrer l'arsenic dans le sang d'une saignée pratiquée vingt-deux jours après l'accident. Comment , d'après cela, oser administrer une substance qui reste si longtemps dans les fluides, el qui donne la mort à si faible dose ?

SUR l'état de la Médecine. 245

qu'ils sont d'une haute gravité, c'est que nous sommes profondément convaincu des mauvais effets d'un grand nombre de substances véne'neuses employées comme médicamens, et nous sommes surpris que nos formulaires officiels en autorisent encore l'usage.

D'après quelle théorie peut-on conclure l'utilité du sublimé coriosif, du chlorure d'or, de l'iode, etc. ? Que suppose-t-on que deviennentces substances portées dans l'économie ? Comment conçoit-on qu'elles agissent?

En général , c'est contre les maladies qu'on attribue à la présence d'un virus, que l'on emploie les substances vénéneuses dont nous par- Ions. Ainsi, on suppose qu'elles agissent comme dépuratives. Mais comment comprend-on cette épuration? Dira-t-on qu'à défaut de théorie on a des observations? Nous répondrons que cellesci sont trop peu concluantes , et la puissance toxique des poisons que nous avons ici en vue, trop bien démontrée, pour que nous puissions en approuver l'usage, comme médicament.

Nous croyons en avoir assez dit pour démontrer le danger et l'inutilité de certaines substances préconisées comme dépuratives : il

'2U(i CONSIDEBATIONS GÉNÉBALES

nous reste à parler des moyens dits empiriques.

Il faut entendre par spécifiques empiriques, des agens qui donnent presque toujours des résultats satisfaisans, mais dont on ne peut expliquer ni comprendre le mode d'action. Par exemple, le quinquina trouble les accès fébriles, c'est un fait bien démontré, mais on ne peut l'expliquer, on ne peut dire comment agit le quinquina.

Rigoureusement parlant, on pourrait dire que presque tous les agens tant vantés jusqu'à ce jour comme antisypbilitiques, anliscorbutiques, et comme dépuratifs spéciaux , sont employés lout-à-fait empiriquement. C'est ce qui résulte de ce que nous avons dit.

Possédons-nous réellement des moyens qui puissent être employés comme spécifiques empiriques? Nous n'envoyons aucun qui mérite véritablement ce nom, c'est-à-dire dont l'action curative soit certaine. On citera le quinquina : celle substance, il faut le reconnaître, a la propriété de troubler les accès fébriles et même de les suspendre; mais souvent ils reviennent, et l'on voit des mahides qui, malgré l'usage très-souvent répété (lu (juinquina ou du sulfate de quinine, ne peu-

SUR l'État uk la médecine. 247

vent obtenir la guérison de la fièvre d'accès qu'après un temps fort long, et chez lesquels la maladie parait en quelque sorte être usée par les forces de l'économie, plutôt que guérie par les ressources de l'art. Nous pourrions en rapporter plusieurs exemples, et il n'est pas un praticien qui n'ait fait la même observation que nous, et qui n'ait reconnu l'insuffisance du quinquina pour les lièvres dites intermittentes. Ce que l'on ne peut nier, ainsi que nous l'avons déjà dit, c'est que le plus souvent il interrompt et trouble les accès, et c'est là une propriété très-digne de remarque. Quelquefois les accès ne reparaissent pas ; mais souvent aussi sans avoir employé de quinquina et sans aucun traitement , on voit la fièvre disparaître , de telle sorte que l'on ne peut pas dire que la cessation des accès soit réellement due à l'usage du (juinquina.

Toutefois, nous le répétons, les effets de cette substance sont dignes de remarque; elle doit donc conserver une place distinguée dans nos matières médicales; mais il ne faut pas lui accorder plus de confiance qu'elle n'en méritCo Employée trop souvent, comme le font quelques praticiens, cette

2^l8 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES

substance peut avoir des effets nuisibles; on voit chez beaucoup de fiévreux des empâtemens, des engorgemens viscéraux qui n'ont peut-être pas d'autre cause que l'usage trop prolongé du quinquina ou de ses préparations.

Ainsi, cette substance ne jouit pas de toute l'efficacité qu'on lui prête, c'est-à-dire qu'elle ne guérit pas les fièvres aussi sûrement que le croient quelques personnes, et cela ne doit pas surprendre. Si, comme tout porte à le penser, les fièvres d'accès sont dues à quelques principes délétères qui ont pénétré dans l'économie, comment le quinquina pourrait-il détruire cette cause? D'après tout ce que nous avons dit ci-dessus, on ne le comprend pas. Ainsi donc à priori, et théoriquement parlant, on ne voit pas comment le quinquina pourrait guérir les fièvres dites intermittentes, et d'autre part l'observation prouve qu'on a beaucoup exagéré les propriétés fébrifuges de cette substance. Toutefois, employé avec ménagement, le quinquina présente peu d'inconvéniens et peut être utile; il peut, en troublant, en suspendant les accès fébriles, abréger quelquefois la durée de la maladie; mais il est (les moyens plus puissans et beaucoup plus

SUR l'État de l.v médkcine, 269

rationnels, pour détruire la cause des fièvres; nous en parlerons plus loin.

Nous ne passerons pas en revue tous les moyens employés comme spécifiques, pour en faire ressortir le danger ou l'inutilité; mais nous croyons devoir dire un mot d'un agent dont, à notre sens, il est fait un abus dangereux; nous voulons parler de l'électricité.

Sur quoi repose l'emploi de l'électricité comme moyen thérapeutique? on n'en sait rien. Aucun fait, aucun phénomène physiologique ne justifie l'usage de cet agent dans le traitement des maladies; et d'après tout ce que l'on sait de ses effets, on doit craindre, au contraire, que le choc ou le courant électrique ne détermine des accidens ; notre système nerveux ne paraît point être disposé de manière à pouvoir résister à l'action de l'étincelle, et c'est ce dont on peut se convaincre lorsqu'on la reçoit; quelque faible qu'elle soit, elle laisse toujours une impression pénible.

Nous avons vu employer plusieurs fois l'électricité, mais toujours sans succès. Nous citerons à cet effet une observation que nous avons suivie avec beaucoup d'intérêt.

Robin Denise, âgée de 22 ans, née à Bourg,

2^)0 CONSIDÉaATIONS GÉNÉRALES

déparlement de l'Ain , domestique, rue de la Mortellerie, n. 117, fit au mois de novembre 1826 une chute en arrière; après s'être relevée, elle sentit de la douleur dans les reins, et de la faiblesse dans la jambe gauche. Cette faiblesse augmenta au point que, quatre mois après la chute, la marche fut tout-à-fait impossible, et la malade, forcée d'entrer à l'hôpital, fut reçue à l'hospice de la Charité, dans les salles de MM. Boyer et Roux, le 3 mars 1827.

Le plussévèreexamen ne fait reconnaître aucun signe de fracture ni de luxation; seulement on croit remarquer que le membre abdominal du côté gauche est plus long que celui du côté opposé; ce que Ton attribue à du gonflement dans l'articulation coxo-fémorale.

Il faut noter encore que la malade déclare avoir eu les garderobes plus difficiles depuis sa chute. Du reste, la santé générale est bonne.

Après un traitement de plus d'une année, pendant laquelle tous les moyens ordinaires, tels que bains, vésicatoires, moxas, cautères, etc., ont été employés en grand nombre et sans succès, la malade fut soumise à l'influence de l'électricité de la manière suivante ;

SUR l'État de la médecine. 251

Une aiguille à acupuncture est enfoncée dans les muscles de la région lombo-dorsale sur le trajet de la colonne vertébrale; une autre aiguille pénètre également dans les muscles jumeaux de chaque jambe. Puis au moyen d'une pile à auges, on fait passer alternativement par l'un et l'autre membre un courant électrique, qui détermine des secousses convulsives plus ou moins fortes, et plus ou moins douloureuses.

Le traitement est dirigé ainsi pendant plusieurs mois, après lesquels on fait pénétrer l'aiguille jusqu'à la moelle épinière, et pendant plusieurs mois encore on continue le traitement.

Au commencement du traitement, on électrisait la malade pendant lo à 12 minutes, et plusieurs jours de suite, une fois seulement chaque jour; mais à mesure que le traitement s'est prolongé, la malade a été plus fatiguée de l'action électrique, et au bout de quelques mois on n'électrisait plus que tous les deux jours, et pendant moins longtemps. De temps en temps on laissait plusieurs jours de repos, et dans les derniers mois, les séances ne duraient plus que 4 ^* 5 minutes, la malade éprouvant des sensations de plus en plus pénibles et douloureuses.

252 CONSIDÉRA IIONS GÉNÉnALES

L'aiguille fut d'abord portée dans la moelle, en traversant, nous croyons, le cartilage qui unit la dernière vertèbre dorsale à la première vertèbre lombaire; quelque temps après, on éleva l'aiguille d'une vertèbre, et on la plaçait tantôt à droite et tantôt à gauche de l'épine dorsale.

Le traitement était dirigé par M. Roux, avec un soin tout particulier. Tous ceux qui connaissent cet habile praticien savent quelle sollicitude et quel intérêt il porte à tous ses malades, et combien il est attentif à leur éviter jusqu'aux plus légères souffrances.

On sait que la disposition des parties osseuses qui composent la colonne vertébrale rend l'accès du canal rachidien très-difficile; et comme les aiguilles n'étaient point laisséesà demeure, c'était, pour chaque séance, une opération assez délicate, que de placer celle que l'on introduisait dans la pulpe vertébrale ; mais M. Roux réussissait généralement bien à pénétrer jusqu'au canal rachidien, sans émousser l'aiguille contre les parties osseuses. Cependant, un jour la pointe de l'aiguille s'élant recourbée, elle ramena quelques petits filets médullaires.

Quelquefois l'arrivée de l'aiguille dans la

SUR l'état ue la médecine. 25S

moelle ne semblait faire aucune impression ; d'autres fois elle causait une assez vive douleur. Les sensations déterminées par le courant électrique variaient aussi; elles étaient quelquefois plus et quelquefois moins douloureuses. Mais elles laissaient toujours la malade dans un état de brisement et de fatigue plus ou moins grand, et en général les sensations sont devenues plus pénibles, et le brisement plus grand, à mesure que le traitement s'est prolongé; il semble que l'impressionnabilité ait augmenté sous l'influence de cette médication, si toutefois on peut donner ce nom au moyen employé en cette circonstance; aussi fut-on obligé d'abréger, comme nous l'avons déjà dit, la fréquence et la durée des séances.

Le traitement au moyen de l'électricité a duré un an environ, mais il a été souvent suspendu pour laisser reposer la malade. On se servait d'une pile de soixante paires.

Après quelques mois du traitement électrique, la malade, se croyant mieux et plus forte, voulut marcher seule, et se laissa tomber; elle fut obligée d'observer un repos plus sévère pendant quelque tems, et l'application de l'électricité fut

suspendue pendant une dixaine de jours. Enfin, plus tard, sur le rapport de la malade, et plusieurs fois, on dut croire à une amélioration; mais elle ne put jamais marcher sans le secours d'un bras étranger. Désespérant d'obtenir aucun succès, la malade fut envoyée à l'hôpital Saint-Louis, le i '6 juin 1829.

D'autres essais que nous avons vu faire n'ont pas mieux réussi, et dans noire opinion, l'électricité est un agent dont l'action peut être plus nuisible qu'utile en médecine, de quelque manière qu'on l'emploie. Quel bien, en effet, veut-on que produise l'ébranlement que détermine le choc électrique? Jusqu'à présent, ce que nous savons de l'électricité doit nous faire redouter son action, et sans prétendre qu'on doive s'abstenir de faire des recherches, nous disons que, pour faire des applications de cet agent sur l'homme, et surtout dans l'état de maladie, il faut agir avec beaucoup de prudence; et qu'il conviendrait, avant tout, d'avoir des observations bien constatées par des essais faits sur les animaux.

Tous ceux qui ont reçu la commotion que cause l'étincelle électrique savent combien l'ébranlementqu'on éprouveestsubil, profond, et que cette

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commotion laisse toujours un sentiment pénible de brisement qui dure plus ou moins longtemps, selon que le choc a été plus ou moins fort. On sait d'un autre côté que ce choc peut tuer comme le tonnerre. Eli bien! comment concevoir qu'un agent qui produit de pareils effets, puisse devenir un utile moyen thérapeutique? Quelle est l'action qu'on suppose que peut avoir l'électricité sur nos organes? que remarque-t-on chez les sujets tués par la foudre? Jusqu'à présent les recherches les plus minutieuses sont restées sans résultat; l'on n'a pu reconnaître aucune violence, aucune trace de lésion qui explique la mort si prompte, si subite, que cause l'électricité; et l'on doit présumer que l'action de cet agent se concentre tout entière sur l'appareil nerveux. On est tué par suite del'ébranlemen t qu'éprouve cet appareil; et ce qui le prouve, ce sont les contractions, les convulsions qu'éprouvent les animaux soumis à l'action d'un courant galvanique. Dans cette supposition, c'est-à-dire dans l'hypothèse que l'action de rétincelle se porte tout entière sur la pulpe nerveuse, quel bien peut produire le choc électrique sur un malade menacé de paralysie, et dans ces affaiblissemens des membres abdomi-

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