L’ÉTAT DE LA MÉDECINE
Toutes nos recherches, toutes nos études, ont pour objet les besoins, le bien-être de l’homme.
Le premier bien , c’est la santé; sans elle tous les autres ne sont rien.
La santé étant le premier bien , et l’homme, de tous les êtres de la création, le plus sujet aux maladies, l’etude qui a pour fin le traitement, la guérison des maladies, la médecine enfin, est sans contredit la plus importante dont l’homme puisse s’occuper, la plus digne de fixer son attention. Que de motifs, en effet, pour nous occuper ■des moyens de eombattre les maladies ! Le soin
de notre propre conservation , la crainte de perdre des personnes chères, ou sur lesquelles reposent de grands intérêts privés ou publics; et par-dessus tout, ce sentiment si beau, si sublime, qui porte l’homme à compatir aux maux de ses semblables, à les secourir dans leurs souffrances; voilà ce qui a dû, dans tous les temps et dans tous les lieux, porter l’homme vers les études qui avaient pour objet la recherche des moyens propres à conserver la santé, à combattre les maladies. On peut donc dire que la médecine est la plus ancienne des sciences cultivées; elle est née avec l’homme.
Si le nombre des écrits qui se publient tous les jours sur une science donnait la mesure de ses progrès, assurément aucune connaissance ne serait ni aussi riche, ni aussi avancée que la médecine; car il n’en est aucune sur laquelle on ait tant écrit.Mais hélas! tous ces écrits, dont beaucoup décèlent des hommes d’un grand savoir, que nous apprennent-ils de plus qu’Hippocrate ? Après avoir bien lu et bien médité ces ouvrages, on se retrouve à peu près au même point. Cela est triste à dire, désespérant même, mais c’est la vérité. Celte assertion, nous le savons, heurtera
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beaucoup d’opinions qui croient voir un progrès dans chaque annonce d’un moyen nouveau ou renouvelé; mais pour nous, le progrès ne consiste pas seulement à inscrire sur la liste, déjà trop longue, des médicamens, le nom d’un médicament nouveau : mais dans la guérison plus sûre et plus prompte des maladies. Qu’on nous cite, en effet, un moyen à l’aide duquel on guérit mieux que d’après les méthodes anciennes, et nous dirons qu’on a fait des progrès; mais si tous les moyens nouveaux laissent le même embarras, la même incertitude, nous demandons où est le progrès.
Nous n’entendons point parler ici des maladies dites chirurgicales, qui sont beaucoup mieux traitées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a deux mille ans. Les progrès de l’anatomie et de la physiologie ont fait avancer la chirurgie, nous nous plaisons à le reconnaître. Mais le traitement des maladies internes reste aussi incertain.
Nous convenons cependant que la connaissance plus exacte des organes et de leurs fonctions, en rendant plus parfait le diagnostic de certaines maladies, en a fait modifier heureusement le traitement.
Nous dirons encore que les progrès des sciences accessoires à la médecine ont amené quelques améliorations importantes dans la thérapeutique ; c’est ainsi que la connaissance plus parfaite de la propriété de plusieurs substances, et de leur action sur l’économie, a fait rayer des Codex des préparations dégoûtantes et souvent plus nuisibles qu’utiles. Sous ce rapport il y a vraiment amélioration ; mais par une compensation déplorable, en même temps que beaucoup de médicamens étaient rejetés de la thérapeutique comme au moins inutiles, beaucoup d’autres dont l’efficacité peut être contestée y trouvaient place. Les découvertes de la chimie moderne ont fourni à la matière médicale une foule de substances, avec lesquelles on a confectionné des médicamens bien plus dangereux que ceux qui ont été retranchés des anciens Codex : ainsi les préparations de mercure, d’or, d’iode, etc.; de sorte, qu’en somme, il serait peut-être difficile de dire si la thérapeutique a plus gagné par les retranchemens qu’elle n’a perdu par les additions.
Nous nous croyons, il est vrai, plus rationnels, moins crédules, moins empiriques. Eh ! savons-
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nous mieux comment agit le mercure, l’iode, que les anciens ne savaient comment agissaient les yeux d’écrevisse, la terre sigillée, la vipère, etc.; et quant à la superstition , à la crédulité , si l’on ne croit pas à certaines pratiques , à l’astrologie, à l’influence des nombres, par exemple, on croit aux anneaux contre la migraine, aux petits sachets ; on croit enfin au magnétisme, qui reçoit aujourd’hui plus d’honneurs académiques que n’en reçurent peut-être jamais des anciens les pratiques nécromanciennes; nous n’avons donc rien à envier aux siècles passés, et notre époque paie largement sa dette de faiblesse et de crédulité.
Lorsque l’on considère les progrès qui se sont opérés dans toutes les branches des connaissances humaines, on est surpris et douloureusement affecté en voyant l’art médical rester au même point. N’est-ce pas en effet une chose bien attristante que la nullité des travaux de tant d’hommes du premier mérite, qui ont usé leur vie en recherches pénibles, sans qu’on puisse constater un progrès dans la science la plus utile à l’homme?
La médecine, et nous entendons seulement
parler ici de la connaissance et du traitement des maladies, faisant abstraction de toutes les sciences accessoires, la médecine, disons-nous, restant stationnaire alors que tout autour d’elle est en progrès, il est naturel de se demander pourquoi elle ne suit pas le mouvement des autres connaissances.
Tous les arts scientifiques et industriels ne sont que des déductions théoriques de quelques phénomènes naturels. Lorsque l’explication donnée de ces phénomènes est conforme à la vérité, les théories sont une traduction exacte des faits, et les applications que l’on en fait donnent des résultats prévus. Mais pour arriver à une théorie qui soit une parfaite représentation des laits observés, il faut en pouvoir apprécier les circonstances causales; sans cette appréciation les théories seront toujours hasardées, et leur application conduira souvent à des résultats opposés à ceux que l’on cherche. Il faut donc, avant toute chose, bien observer les phénomènes, et tâcher d’en saisir les causes; car ce n’est, nous le répétons, qu’à l’aide de cette connaissance, qu’on peut avoir une théorie qui soit une traduction de la vérité.
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Mais tous les phénomènes qui sont l’objet de nos études ne se prêtent point également à nos investigations; il en est que nous expliquons d’autant mieux que nous pouvons les imiter, les reproduire; c’est-à-dire que nous pouvons appuyer nos explications de démonstrations expérimentales : ainsi certains phénomènes chimiques et physiques; par exemple, nous pouvons démontrer pourquoi une lumière s’éteint dans certains lieux bas et mal aérés ; nous pouvons également expliquer, en nous aidant de l’expérience, pourquoi l’eau s’élève dans les corps de pompe. Nous avons donc, sur ces phénomènes, des connaissances réelles, positives; et l’on conçoit que ces connaissances soient progressives, et qu’avec le temps de nouvelles notions relatives au même phénomène viennent s’ajouter à celles que l’on possède.
Mais il est des phénomènes qui se refusent à tous les moyens d’investigation, à toute explication théorique, et pour lesquels nous ne pouvons nous aider d’aucune expérience analytique : les phénomènes vitaux sont de ce nombre. Jusqu’à ce jour, aucun phénomène de ce genre n’a pu être imité ni reproduit, de sorte que nous ne
connaissons rien sur les causes et les circonstances causales des fonctions vitales. La science qui a pour objet les phénomènes de la vie n’existe donc point encore ; le premier anneau de cette science est à former. Qu’on s’étonne, après cela, de l’instabilité de toutes les théories qui se sont succédé jusqu’à présent.
D’après ce que nous venons de dire, on comprendra pourquoi certaines études sont progressives, et pourquoi d’autres ne le sont pas. On voit que les sciences dites exactes, positives, sont susceptibles de progrès, parce qu’elles se prêtent aux démonstrations analytiques; et que les études qui ont pour objet les phénomènes de la vie restent stationnaires, parce qu’elles se refusent à toutes les recherches expérimentales.
L’obscurité qui règne encore sur tout ce qui regarde la médecine proprement dite, c’est-à-dire, sur tout ce qui a rapport à la connaissance et au traitement des maladies, tient donc particulièrement aux choses; mais il faut convenir aussi que cette obscurité a été bien augmentée par la manière dont on a étudié les choses. Nous savons bien que, quoi que l’on fasse, lés études qui ont pour objet les phénomènes de la vie laisser
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ront toujours beaucoup à désirer; mais nous croyons qu’en donnant une autre direction aux recherches, il est possible d’arriver à des résultats plus satisfaisans, et du reste, la route suivie jusqu’à présent n’ayant conduit qu’à des erreurs, ilconvient, dans tous les cas, de la changer, d’en chercher une autre.
Et d’abord, que se propose-t-on en médecine?
de combattre les maladies, de faire cesser les troubles, les perturbations qui menacent la vie : mais qu’est-ce que la maladie, que sont les troubles, les perturbations qui mettent la vie en danger? Voilà ce qu’on se demande depuis des siècles, et à quoi on n’a pu encore répondre. Cette question, pour la solution de laquelle on semble avoir épuisé toutes les suppositions possibles, est aussi neuve , aussi vitale qu’il y a deux mille ans.
Nous ne rappellerons pas toutes les absurdités qui ont été imaginées pour expliquer la cause et la nature des maladies; à quoi nous servirait de savoir par qui était débitée telle ou telle erreur? au reste ceux qui seraient curieux de connaître tout ce qui a été écrit sur ce sujet peuvent consulter nos bibliothèques. Nous nous bornerons
lo CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
seulement à faire remarquer ici, qu’en général, et chez les anciens* particulièrement, les théories médicales ont varié comme les systèmes philosophiques. Il ne Faut pas oublier que dans l’antiquité tous les hommes qui s’occupaient de recherches philosophiques cultivaient la médecine, vers laquelle ils se trouvaient naturellement portés, en cherchant à se rendre compte de l’origine des choses, et surtout des beaux phénomènes de la vie. Quoi de plus digne, en effet, de fixer l’attention de l’homme et du philosophe, que tout cé qui se rattache aux fonctions de la matière organisée, et au passage de l’état sain à l’état de maladie? Aussi voyons-nous que tous les philosophes anciens ont cultivé la médecine; et toutes les théories qu’ils ont imaginées pour expliquer les modifications vitales sont calquées sur les systèmes philosophiques qui régnaient alors.
C’est ainsi que, dans ces temps d’ignorance, où l’on supposait l’univers rempli de dieux et de génies, chaque phénomène était rapporté à une volonté surnaturelle. La vie de chaque être était placée sous la protection d’un génie, ayant à ses ordres des génies subalternes qui présidaient aux
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fonctions vitales. Dans ces temps, tout était spiritualisé, qu’on nous passe l’expression; aujourd’hui, tout est matérialisé; autrefois la matière n’était rien qu’en passant par les mains des architectes divins chargés de la mettre en œuvre; aujourd’hui, pour un grand nombre de personnes, la matière est tout : ainsi, on est passé d’un extrême à l’autre; mais l’intervalle immense qui sépare ce polyspiritualisme du matérialisme proprement dit a été rempli par une infinité de théories plus ou moins absurdes, extravagantes, tirant toujours leur origine des systèmes philosophiques régnans.
En voyant toutes les difficultés qui entourent encore la médecine, à côté des améliorations et des découvertes qui témoignent chaque jour des progrès que font, toutes les autres branches de nos connaissances, il ne sera pas difficile de se faire une idée de ce que pouvait être l’art de guérir à certaines époques, et chez certains peuples. On comprendra facilement qu’une science encore si imparfaite, malgré les efforts qui ont été faits et que l’on fait encore chaque jour pour la mettre au niveau des autres connaissances , devait être nulle chez les peuples privés de lu-
mières; aussi voyons-nous que chez plusieurs nations anciennes, la médecine n’était qu’une réunion confuse de pratiques empiriques et superstitieuses ; chez quelques-unes même l’ignorance était si grande, qu’on exposait les malades sur la voie publique pour recevoir les conseils des passans. Ce fait seul donne la mesure de ce qu’était la médecine chez certains peuples, à des époques reculées.
Cependant qu’on ne se hâte pas trop déjuger la médecine deàanciens-, parce qu’elle était nulle chez quelques peuples, il ne faut pas en conclure qu’il en était de même partout. On pense généralement qu’avant Hippocrate il n’existait aucune règle en médecine; je crois qu’on se trompe, ou du moins qu’on exagère beaucoup les services de ce grand homme ; en effet, les conseils d’hygiène que donne Pythagore prouvent que la médecine, de son temps, n’était point une science nouvelle; car on avait déjà des idées très-avancées sur l’application qu’on pouvait faire des connaissances médicales à l’hygiène publique. D’un autre côté, les écrits attribués à Hippocrate nous apprennent que déjà de son temps la médecine se pratiquait comme à présent; il y