‹ Considérations générales sur l'origine et la formation des asphaltes: et de leur emploi commeChapitre 6 sur 23 · DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS · texte numérisé non relu

DEPUIS L'ANTIQUITÉ JUSQU'A NOS JOURS

Il eu est de Temploi de certains produits industriels comme il en est de certains procédés de Fart qui, sans qu'on puisse y assigner un motif, une cause ap-

préciable, sont délaissés tout à coup, et disparaissent pendant de longues générations, ne laissant après eux aux générations à venir qu'une admiration contemplative pour les chefs-d'œuvre qu'ils ont créés, et le regret impuissant d'une imitation pâle et imparfaite.

Qui expliquera, par exemple, la disparition des procédés de la peinture sur verre, dont les premiers essais, presque parfaits déjà, remontaient au x^ siècle^ et qui vient mourir subitement au milieu du XVI® pleine de richesse et d'éclat ?

Chaque ville, presque chaque village de l'Europe chrétienne offrent encore à l'œil charmé cet effet éblouissant des vitraux pénétrés des plus riches couleurs, sur lesquels l'action des siècles a été impuissante; heureux si Ion pouvait eri dire autant dû

vandalisme des guerres civiles et religieuses!

Comment a t-il pu se faire que des procédés de coloration, connus de tous les peuples de l'Europe, et qui, pour être appliqués, exigeaient que des milliers d'ouvriers pratiquassent ces procédés; comment se fait-il, disons-nous, que cet art de la coloration du verre , si vulgaire hier, soit aujourd'hui perdu pour nous, au moins dans ce qu'il offrait de perfection absolue?

Ainsi, aucune tradition écrite n'a été retrouvée dans nos nombreuses bibliothèques, aucune tradition orale, ce livre du peuple, ne sont venues jusqu'à nous pour nous faire connaître ces procédés perdus, qui, retrouvés aujourd'hui, feraient une des gloires de notre siècle*

Il nous serait facile, sans chercher beaucoup, de citer d'autres exemples des pertes que les temps modernes ont faites de certaines connaissances qui leur avaient été léguées par l'antiquité et le moyen âge.

La science d'aujourd'hui n'a pas tous les secrets d'Archimède, et Polybe nous parle des télégraphes de Cléoxènes phis de deux mille ans avant que celui de MM, Chappe, fonctionnant pour la première fois, le 30 août 1794, n'apprît, aux acclamations de la convention en séance, que les places de Valenciennes et Condé étaient reprises, et le sol de la république purgé de la présence de l'ennemi.

Mais, chose étrange ! et que nous osons à peine dire, tant cela ressemble à un blasphème, c'est que, c'est presque immédia-

tement après la découverte de rimprimerie, que l'Europe perdit dans les agitations du moment, et les préoccupations de l'avenir instinctivement soulevées par ce nouveau et puissant levier de la pensée, toutes les traditions de l'histoire avec celles de l'art ancien.

Le génie qui avait présidé aux grandes destinées de l'antiquité, habitué à lampleur des formes colossales qu'il avait créées, et dont les vastes cathédrales de nos principales cités sont encore comme un dernier écho qui est venu s'éteindre parmi nous, se tut, étonné des formes mesquines et étroites qu'adoptèrent les sciences et l'art monumental: c'est alors que l'esprit seul parla, en un mot, et selon l'admirable expression de V. Hugo :

le livre tua V édifice.

Qu'on lions pardonne cette excursion dans un domaine qui semble n'être pas le nôtre et qui cependant s*y rattache par une voie commune.

En effet, nous avions à expliquer pourquoi l'emploi de l'asphalte, si commun et si apprécié par les peuples de l'antiquité, cesse tout à coup, et que nous voyons une lacune énorme de 3 à 4 mille ans entre les dernières applications qui en furent faites, et le moment encore récent où, de nos jours, il est venu s'imposer de nouveau, sans avoir rien perdu des avantages que lui reconnaissait ce passé si loin de nous.

Mais alors adopté, non plus, par les peuples qui les premiers l'employèrent, car il en était de ces peuples comme des monuments qu'ils ont élevés et qui disparurent avec eux; il apparaît, en pleine Europe,

au milieu de nations dont Factivité et l'in* telligence prévoyantes vont au-devant des besoins que leur impose Tépoque présente, en créant chez toutes, une rivalité industrielle qui profite au bien-être matériel de chacune, alors que se développent ces gigantesques travaux, devant lesquels s'abaissent les barrières qui les séparent encore, et dont le résultat providentiel est de grouper, dans un intérêt commun à tous, le monde européen dans une seule et même famille.

Ainsi, avec la civilisation de l'Egypte et des peuples qui Tenvironnaient, disparui^ent aussi, en grande partie du moins, les sciences, les arts et cette prodigieuse infdustrie qui avaient élevé à un si haut degré leurs richesses et leur puissance. Les lins et les autres n'appartiennent plus

-. ÎS —

(|u'aii doniaiiie de rhistoire, et ne uoiu apparaissent plus aujonrdluiî qu'à Fétai Je débris; mais, toutefois, ces débris por teiit encore le caractère de leur origine e conservent à nos yeux Tintéret puissan c|iie letude trouve à rechercher, à pouvoi lire sur chacun deux lenipreinte prioii tive que les siècles n'ont point encore ei f'acée.

Eniin, une des <*auses naturelles qui f\ (jue lasphalte, pendant cette longue pc riodc de siècles, ne figure plus j^armi le agents employés à la construction de grands monuments qui nous sont resté (le la Grèce et de Rome, c'est que c^s peu pics ne s'inspirèrent que de leur propr génie et n'eurent point à étudier le moyens que l'art employait chez les peu pies morts.

Une autre cause encore, et la plus concluante peut-être, c'est que l'Europe de lantiquité et du moyen âge ignorait qu'elle contînt dans son sein, à la surface de son sol , ce même produit à un degré de qualité bien supérieur à celui donné par le lac de Judée, et qu'eut-elle pu apprécier les avantages de l'emploi de ce dernier, son éioîgnement, les difficultés de transport lui en eussent rendu l'usage impossible.

Pour retrouver les nouvelles empreintes qu'a laissées l'asphalte quand il est apparu de nouveau, il faut descendre jusqu'à nos jours.

C'est au hasard, qui si souvent vient en aide à l'impuissance de l'homme, qu'est due la découverte en Europe de la première mine d'asphalte, et, par une circon*

stance dooblcncnt hefuense, cette deopiimerte lot fiûte sor le lien mêoie qui produit Fasphake dans des comUtioiis de^ qualités toot à fiiit sopériemesy à celles de ses similaires dont -la déeoQ^erte est plus

En 1712, un Grec nomme Ëirini d'Erynys, professeur de physique à Berne, dans des excursions géologiques qu'il disait dans le canton de Meufchâtel, découvrit que la partie de la chaîne du Jura, comprise dans le petit Val-de-Travers , offrait un produit sans analogues avec les autres parties des montagnes qu'il avait étudiées. D'Erynys eut bientôt reconnu dans ce produit la nature de Tasphalte.

Déjà, cependant avant d'Erynys, le produit de Travers avait éveillé quelque attention. Une brochure allemande, qui

parut en 1626, en parie comme d'une terre de poix {Hertz-erdé).

Un peu plus tard, en 1692, un médecin , nommé Amiest , dédia à madame la duchesse de Nemourç une description de la principauté de Neuchâtel, et, dans Ténumération des diverses productions des montagnes de cette principauté, il désigne le Val-de-ïravers comnie renfermant de la houille et du charbon de terre; c'était approcher un peu de la vérité, mais ce n'était pas la vérité. Aussi , à d'Erynys appartient seul le mérite de la découverte des mines d'asphalte du Val -de-Travers , car seul, et le premier, il sut reconnaître, par l'analyse ou la simple induction que donne une véritable science, la nature et les propriétés de l'asphalte, et ne balança pas à donner son véritable nom au pro-

diiit qu'il venait de découvrir et à lui assigner toutes les qualités qui le constituent.

D'Erynys, dès la première année de sa découverte, dirigea l'exploitation de cette mine jusqu'en 1736, époque probable de sa mort. Dans cet intervalle, en 1721, il fit paraître une brochure, devenue fort rare, mais que nous avons sous les yeux, et dans laquelle il parle des travaux qui ont été exécutés avec lasphalte des mines de Travers.

c J'ai vu, dit- il, dans Soleure et dans (c Neuchâtel, des bassins de fontaine de 12 c( à 15 pieds de diamètre asphaltés depuis ce ce temps (1): les pierres sont unies com- « me le pre.mier jour, et elles sont si parce faitement jointes qu'elles semblent une (c pierre entière : l'eau s'y conserve comm^^

(1) De 1712 à 17ÎI,

^ dans un vase, quoiqu'elles soient expo- ^ sées au chaud, au froid et à toutes les in- ^ tenipéries de l'air : il est aisé d'en con- <c dure que c'est un ciment iiaturel et le « meilleur qu'il y ait dans le monde. Il sert *^ non-seulement à joindre les pierres, il «c garantit encore les bois de la pourriture, « des vers et des dommages de la vieil- « lesse. »

D'Erynys indique ensuite les moyens de trituration et d'application qui diffèrent fort peu de ceux employés aujourd'hui, et dont nous aurons à parler dans le chapitre spécial que nous consacrons à ce sujet, et sans lequel nous croirions notre but mal rempli.

Parmi les besoins dont parle d'Erynys, et auxquels vient répondre l'asphalte, il en est un surtout dont l'importance ne

peut être contestée et qui, de nos jours, n'est peut-être pas assez appréciée.

Nous voulons parler des greniers dis-^ posés pour la conservation des grains et auxquels lauteur donne le nom de matamores. Laissons encore parler d'Erynys et n'oublions pas qu'il écrivait il y a plus d'un siècle :

(ic Les habitants des environs de Sidim « ont de ces matamores où ils conservent (c leur blé plusieurs années sans y toucher.

« Ce sont des caves ou fosses voûtées et <c cimentées de toutes parts, qui n'ont « d'ouverture qu'au haut de la voûte. Si « ce secret avait été connu de nos pères , c( il n'y aurait pas une place de guerre, ni a même une ville, où l'on n'eût fait un « nombre de ces souterrains , soit pour y « conserver les grains, soit pour y renfer-*

« mer les poudres. Il est incontestable <« que les blés ne germent et ne pourrisce sent dans les greniers que par la trop CI grande chaleur ou par l'humidité. Outre ^( ces deux inconvénients^ qui causent tous «c les ans une perte infinie de grains, quelle ^ destruction n'en font pas les rats, les cï souris, les charançons (1), etc. ! Et pas « un de ces animaux ne pourrait pénétrer « des remparts d asphalte. Je ne cite pas te seulement sa dureté, mais encore sa qua^ <c lité qui leur est absolument contraire :

<c un chacun le peut éprouver à peu de « frais. »

L'auteur donne ensuite les moyens d'application bien simples pour daller le sol

(1) Charançon, petit insecte fait comme une punaise, qui s'engendre et se nourrit dans le grain de blé ; il en mange toate la farine , et il n'y laisse que le son.

En latin Curcuiio ( Note S'Erynts. )

de ces greniers, et enduire d'une couche verticale les murs avec une préparation d'asphalte.

Enfin, en terminant sa brochure, et sacrifiant au goût et aux croyances de Fépo^ que à laquelle il écrivait, d'Ërynys, donne la nomenclature des maladies et plaies qui se guérissaient par l'emploi de Thuile asphaltique (1). Il cite à l'appui de ces cures les certificats qu'il obtint des médecins et chirurgiens de l'hôtel royal des Invalides de Paris. Si nous citons ce fait, c'est qu'à cette époque la découverte d'une substance telle que celle de l'asphalte eût été incomplète dans ses résultats, si elle n'avait porté en soi son remède héroïque; n'oublions pas d'ailleurs qu'en 1721 la méde-

(I) N*oub)ions pas d*aU1eur$ que d'Krynys était médecin-

ciiie et la chirurgie françaises^ quoique déjà les plus avancées de TEurope, na- A^aient cependant guère d'autres lois que celles laissées par Ambroise Paré, médecin des rois Charles IX et Henri III.

Après la mort de d'Erynys, que l'on suppose avoir eu lieu dans Tannée 1736, la mine de Val-de-Travers paraît avoir ^té exploitée par un sieur de la Sabloniiîère, auquel Je duc d'Orléans, régent, avait, dès 1720, accordé, par arrêt du conseil du roi, le privilège d'introduire en France les produits provenant de cette mine, sans payer aucun droit.

A ce sujet, on lit dans l'Encyclopédie à l'article Asphalte :

« C'est avec l'asphalte (bitume duquel «c on forme, en y joignant un dixième de « poix, un mastic inaltérable dans l'eau

— Soft et qui y est impénétrable) que le princi-

« pal bassin du jardin du roi a été réparé <t en 1743; depuis ce temps jusqu'à ce « jour (1781), il ne s'est point dégradé.

<it C'est aussi la base de la composition «c avec laquelle sont réunis les marbres et <c les bronzes d'un beau vase que M. de La <c Sablonnière a eu l'honneur de présenter « au roi, en 1740; c'est pareillement de ce «ciment ou mastic que Ton a réparé les « bassins de Versailles, l'Arc de Triomphe <c et même le beau vase de marbre blanc, « sur lequel est, en relief, le sacrifice d'Iphi- « génie.

« C'est également avec l'asphalte de Neu- « châtel qu'on a fait le pissasphalte^ avec « lequel on a caréné, en 1740, le Mars et « la Renommée y vaisseaux de la compa- « gnie des Indes, qui sont partis deLorient,

<c le premier pour Pondichéri^ et le second « pour Bengale. Ils sont revenus à Lorient « bien moins piques de vers que les autres « vaisseaux qui avaient eu la carène ordi- « naire. »

Dans plusieurs parties du canton de INeuchâtel, de la Suisse, de la Bourgogne, il fut fait des applications de lasphalte du Val-de-Travers; il existe encore aujourd'hui à Couvet, village situé à une lieue de Travers , un escalier dont les marches en asphalte furent établies dès 1722 et dont la conservation parfaite atteste à la fois la qualité de la matière, et Tintelligence que d'Ërynys apportait dans ces premiers moyens de fabrication et d application.

Il paraît qu a la mort de M. de La Sablonnière, qui paraît avoir été, sinon

Tassocië au moins le successeur immédiat de d'Erynys, rexploitation de la mine du Val-de-Travers tomba dans des mains inha biles, car, ainsi que nous l'avons vu dans l'article de TEncyclopédie que nous venons de citer, les derniers travaux en asphalte, dont on puisse retrouver la trace, ne vont pas au delà de Tannée 1740. *De puis cette époque, l'exploitation delà mine cesse donc d'avoir un caractère important jusqu'au moment où, en 1837, M. Brémont de Saint-Paul, agissant sous l'impression des mêmes causes qui déjà, depuis quelques années, avaient donné l'essor à l'exploitation des mines de Seyssel, entreprit d'ouvrir une ère nouvelle à celles du Val-de-Travers et qui fut en tout digne de la richesse de sa puissance et de la qualité de ses produits.

M. Brémont de Saint-Paul acquit du gouvernement neuchâteliois un droit d'exploitation qui, plus tard, et par suite des circonstances particulières, échut à la société, aujourd'hui connue sous le nom de:

Société des mines d'asphalte du Val-de-

Travers, de Chavaroche et de Limmer, dont la direction est confiée à M. Auguste Baboneau.

Peu de chose nous reste à dire maintenant des asphaltes; les applications qui ont été faites depuis dix années parlent plus haut que nous ne le pourrions faire.

Dans le chapitre suivant nous entrerons dans tous les détails nécessaires à bien faire connaître les procédés de fabrication de cette matière, ainsi que les conditions c] application propres à chacun des travaux où elle est appelée*

Nous aurons complété ators^ nous lespérons, Tenseinble des faits que nous nous étions proposé de développer, pour venir en aide, autant qu'il était en nous, aux besoins d'une pratique, qui, pour être véritablement intelligente, ne doit rien ignorer delà nature du produit qu'elle emploie aussi bien que des moyens avec lesquels elle opère.

Ce sont ces différentes considérations qui engagèrent le gouvernement, lorsque la grande ((uestion des fortifications de Paris fut décidée, à s'édifier entièrement sur les qualités positives et le mode d'emploi de l'asphalte.

A cet effet, des commissions composées d'hommes spéciaux pris dans le corps si éclairédu génie militaire(l) furent formées,

(1) Qu*il nous soit permis de ciUir ici parmi ces hommes ha-

et ce ne fut que sur les rapports qu on lut présenta que le gouvernement, éclairé par ces investigations d'une science pratique, ordonna que lasphalte fût appliqué dans de larges proportions aux couvertures et sols des bâtiments militaires des fortifications de Paris, étendant bientôt cet ordre jusqu'à nos places fortes et à nos ports maritimes, où de nombreuses applications durent être faites aux jointoiements de pavés, chapes, dallages, etc.

A ces grands travaux de garantie nationale, ceux de l'intérêt public et de l'utilité privée vinrent aussi, par leur adoption spontanée, sanctionner tous les avantages reconnus d'une pratique nouvelle, dont remploi offrait une garantie pré-

biles M. le colonel du génie Moreau, dont les recherches et les études toutes spéciales, n'ont pas peu contribué à cette décision du gouvernement. ^

cieiise dans quelques cas particuliers, où jusqu'alors les moyens employés ne remédiaient qu'imparfaitement. Nous voulons parler des viaducs et des ponts des chemins de fer, dont les chapes recouvertes d'une couche d'asphalte sont à jamais à labri du danger si redoutable des infiltrations. Il est à remarquer ici que, si quelques sinistres particuliers sont venus jeter Tinquiétude et le doute sur la solidité des travaux de cette nature, il a été facile de s'assurer que le désastre s'était arrêté là où l'asphaste avait apporté son obstacle.

Enfin, les rues et les places de nos cités, embellies et assainies par l'usage de las-

phalte, disent assez tous les besoins aux-* quels son emploi est appelé à répondre

dans l'intérêt public.

Les grands travaux de réparation et d'embellissement, qu'une puissante intelligence et une haute volonté ont fait exécuter aux palais du Domaine delà couronne et à ceux du Domaine privé, offrent aussi une large part accordée aux applications d'asphalte qui en ont été faites à l'orangerie de Versailles, aux dallages et chapes des voûtes des palais de Fontainebleau, de Neuilly, etc. Tons ces travaux , exécutés sous l'habile et artistique direction de MM. les architectes du roi, Nepveu, Dubreuil et Ijefi*anc^ disent aussi qu'aujourd'hui, comme dans le passé, si loin de nous, dont nous avons esquissé Thistoire^ l'asphalte est désormais accueilli, par Fexpérience et la pratique, comme un des auxiliaires les plus précieux que la nature leur ait donné«

pussent opposer aux inconvénients que nous venons de signaler? Trop de traces nous sont restées du fréquent usage que l'antiquité la plus reculée faisait de ce produit, pour douter des qualités précieu* ses qu'il possède comme ciment naturel.

Le gouvernement, qui ordonne, avec grande raison sans doute, l'application de Tasphalte aux toitures des casernes, aux chapes des ponts et viaducs, partout eniin où le danger des infiltrations est à prévenir, ne pourrait-il donc aussi ordonner rétablissement des silos dans chacun des arrondissements de nos départements producteurs de céréales? Ces fosses, véritables aumônières des années riches, recevraient le trop plein des récoltes abondantes oii^ dans sa détresse, viendrait puiser l'année pauvre.

L'établissement des silos serait simple, peu coûteux , comme tout ce qu'on emprunte aux peuples primitifs; ils n'auraient pas rinconvénient des grands frais d'établissement des greniers d abondance pres- (|ue inconnus des populations, tant ils sont rares, et qui d'ailleurs répondent si mal au but de conservation qu'on se propose contre l'humidité, les rats, les charançons, ces ennemis si redoutés du blé.

Plus généralement répandus sur le sol du pays, les silos offriraient aux popula-* tions une sécurité pour leurs besoins à venir, qui profiterait aussi à leur moralité, et peut-être n'aurions-nous plus à gémir sur les scènes de désordre dont nous sommes les témoins, qui, réprimées aujourd'hui, se représenteront plus redoutables demain.

En un mot, les premiers peuples de l'Egypte, de la Syrie et de l'Asie, conservaient, pendant de longues années , des amas de blé dans des silos, ou fossés profondément creusés dans la terre, dont le sol et les parois étaient recouverts de briques cimentées avec de l'asphalte du lac de Judée. De ces silos, plusieurs sont venus jusqu'à nous intacts de conservation ; et, chose qui ne serait pas croyable si l'expérience plusieurs fois répétée n'en attestait la vérité, il est arrivé que, de nos jours, des grains de blé, recueillis au fond de ces silos, ont été semés, et ont donné des épis !

Nous concluons : Aujourd'hui presque tous les gouvernements de l'Europe ont à leur disposition des mines d'asphalte bien supérieures en qualité à l'asphalte du lac de Judée; d'où vient alors l'indifférence

qu'ils apportent dans rétablissement à la fois si simple et si heureux de ces véritables greniers d'abondance qui offriraient une double garantie de sécurité pour eux et de prévoyance pour les besoins des peuples ?

Avant que de terminer ce chapitre , nous avons à répondre à une objection

que nous nous sommes faite à nous-même.

A voir l'essor prodigieux que prend chez tous les peuples de l'Europe le développement des grands travaux d'utilité

publique et privée, on peut se demander si les mines d'asphaltes exploitées aujourd'hui, et dont les produits trouvent un si large débouché dans l'établissement de ces travaux , pourront suffire longtemps encore à de si impérieux besoins ?

Cette question est grave, et nous devons

y répondre, en appréciant, autant qu'il est en nous, la puissance de chacune des mines dont l'exploitation est connue aujourd'hui, et en faisant connaître aussi les contrées de l'Europe que leur situation topographique leur permet de desservir.

La mine du Val-de-Travers, exploitée à ciel ouvert et en tunnels, occupe un périmètre d'une demi-lieue d'étendue, avec des couches de 25 à 50 pieds d'épaisseur, semble inépuisable, et pourrait à elle seule répondre, pendant des siècles peut-être, aux besoins de l'Europe.

Sa situation lui permet de desservir tout le sud de l'Allemagne, le nord et le centre de la France.

Les mines de Lobsann, moins riches en produits et en qualités, situées à peu près dans la même zone que la précédente, n'en

viennent pas moins apporter une part dans

le tribut à payer aux travaux des mêmes contrées.

La mine de Seyssel, dont la puissance des couches n'est pas bien appréciée, se trouverait, an besoin, soutenue par la mine de Chavaroche, dont le gîte, suivant le rapport qui en a été fait dans Tannée 1838 par M. Replat, ingénieur-directeur des mines royales de Savoie, occupe une étendue de 27,200 mètres carrés, sur une épaisseur de 11 mètres. La situation de ces deux mines leur permet un écoulement facile pour répondre aux besoins du midi de la France et de FEurope.

Les mines de Limmer, récemment découvertes, trouvent déjà, au moment où nous écrivons ces lignes, de larges appli-

cations dans tous les États du nord de r Allemagne; la puissance des couches atteste que de longues périodes d'années s'écouleront avant leur épuisement.

On le voit, l'Europe industrielle est pourvue, pour un temps que nos calculs ne pourraient déterminer, des produits asphaltiques nécessaires à ses incessants besoins ; elle est en même temps assez riche pour pouvoir, sans inquiétude pour elle-même, en déverser une large part sur les points du globe où, avec la civilisation, a pénétré aussi Fexigence de ces produits, car nous les voyons affectés aux grands travaux des fortifications de l'Amérique du Nord, aussi bien qu'aux remparts élevés sur les récifs des côtes de l'Afrique et de la mer des Indes.

Ne serait-il pas, d'ailleurs, bien présomptueux à nous, hommes nés hier pour mourir demain, de nous préoccuper des besoins des siècles à venir ? Ne serait-ce pas douter que la Providence y eût pourvu?

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