‹ Considérations générales sur la classe des insectesChapitre 12 sur 39 · MOYENS · texte numérisé non relu

MOYENS

CONSEaVATION

nourriture fort délicate aux hirondelles et à tous les animaux entomophages ; cependant les oiseâux ne les recherchent pas, parce que, aussitôt que l’insecte est saisi, il produit au dehors, sur les côtés du corselet et du bas-ventre, des appendices gonflés, des tentacules en forme de croissant, le plus ordinairement colorés , enduits d’une matière âcre et amere, d’une humeur odorante , qui doit bientôt faire perdre au ravisseur tout appétit pour une friandise aussi trompeuse.

Lesptines (pl.8, n.®3), que Geoffroy a nommés bruches, se nourrissent pour la plupart des dépouilles des animaux dont les corps ont été desséchés et n’ont pu , par cela même , être soumis à la décomposition putride. Elles dévastent toutes les collections de zoologie, et principalement celles qui contiennent des insectes. Les larves se tiennent soigneusement renfermées et cachées sous les anneaux du corps des insectes, dont elles ménagent l’extérieur. Le ptine parfait que ces larves produisent, se rencontre souvent en hiver, saison dans laquelle il travaille à sa reproduction. C’est pendant la nuit qu’il cherche les débris d’animaux dans lesquels il doit déposer ses œufs. Les antennes et les pattes de l’insecte parfait sont trèsalongées, de sorte que, lorsqu’il marche, il occupe un espace j)rés de trois fois aussi étendu que son tronc. S’il se croit aperçu, aussitôt, par un acte de paralysie volontaire, il quitte le plan sur lequel il marchoit : il se pelotonne; il tombe, les antennes et les pattes resserrées contre le corps, et il ne produit plus aucun mouvement. C’est en vain que vous cherchez l’insecte que vous aviez vu courir avec agilité; vous ne retrouvez plus qu’une masse sphéroïde , alongée, ressemblant à toute autre chose qu’à un être vivant. Quelques espèces de ce genre se laisseroient plutôt mettre en pièces que de donner signe de vie. Telle est, entre autres, celle que l’on appelle, pour cette raison, obstinée (ptinus pertinax), sur laquelle on a fait la cruelle expérience de brûler quelques parties de son corps traversé par une épingle , sans qu’elle manifestât le moindre mouvement.

Préposé au maintien de la salubrité et d’une partie de la police générale de la nature, le genre des houcliers (peltis-silpha, pl. 5, n."5) est destiné à faire disparoître les tristes restes des animaux privés de la vie, et à opérer un versement plus prompt de leurs élémens dans la masse où tous vont puiser. Remplissant des fonctions aussi utiles , la conservation de ces espèces devoit être favorisée d’une manière spéciale, et c’est ce qui a lieu. L’insecte peut, au besoin, rendre, par les deux extrémités du tube intestinal, une humeur d’une odeur extrêmement fétide, qui éloigne au même moment, par la répugnance qu’elle provoque, tout être qui voudroit attenter à l’existence de ces agens subalternes de la grande économie de la nature.

Qui n’a connu , dès l'enfance , ces jolis insectes que l’on désigne sous le nom de vaches ou de lêtes à Dieu, dont le véritable nom est coccinelle (pl. 22 , n."® 1 et 2) ? La forme hémisphérique de leur corps, le poli de leur surface , le peu de saillie que font ces petits coléoptères sur le plan qui les supporte , paroîtroient, au premier aspect, des moyens sufbsans pour les soustraire à la pointe du bec des oiseaux, qui doit avoir sur eux très-peu de prise. Cependant la nature , fidèle conservatrice de ses productipns , ajoutant encore à ces précautions salutaires, a organisé la coccinelle de manière qu'au moment même où elle se sent saisie, elle laisse échapper, des parties latérales de son corselet, une liqueur fétide , de consistance huileuse et d’une saveur désagréable, qui donne à cette humeur quelque analogie avec celle quilubréfie le canal auditif de plusieurs animaux , et particulièrement, quant à la couleur, avec le cérumen de l’oreille de l’homme. A l’aide du dégoût quelle a su inspirer, la proie est bientôt abandonnée,mais, comme elle n’a pu être saisie sans blessure, on rencontre souvent mutilés ces petits insectes échappés à la mort et traînant péniblement après eux leurs membres déchirés.

Les cassides ou scarabées tortues (pl. aojn." 14) nous offrent

moyens de conservation

des moyens de défense également intéressans à connoitre dans les deux périodes de leur courte existence. Sous l’état parfait, le nom de casside leur a été donné à cause de la conformation du corselet et des élytres, qui débordent et recouvrent par conséquent toutes les parties de l’insecte. Les membres sont étendus parallèlement à la surface inférieure, et leur longueur n’excède pas celle de l’espèce de test corné sous lequel la casside vit à couvert et paisible, comme les tortues lorsqu’elles sont retirées dans leur carapace.

A cette configuration quelques cassides ajoutent une particularité plus avantageuse encore. Dans quelques especes, les élytres, d’une couleur verte plus ou moins foncée, présentent une teinte analogue par la couleur à celle des tiges ou des feuilles de la plante sur lesquelles ces insectes vivent, de sorte que l’œil de leur ennemi, trompé par la ressemblance , croit voir , dans la saillie que forment leurs élytres bombées , une sorte d’excroissance ou de production végétale.

C’est ainsi que, sous le rapport des formes, les êtres modifiés de mille manières nous peignent la nature produisant des illusions continuelles, se trompant elle-même et paroissant se faire un jeu de ses productions.

Quant à la larve de la casside, son seul aspect intéresse et appelle l’observation. Sa forme est oblongue ; son abdomen, conique, aplati, est terminé par une queue souvent redressée , qui se divise en une sorte de fourche à son extrémité et se couvre d’épines. C’est dans l’angle de la division que s’ouvre l’extrémité du tube qui sert à la digestion, et qui est opposé à la bouche. Le résidu des alimens qui en sortent, se porte sur les fourches et s’y fixe continuellement, de sorte que, pour l’ordinaire, ces matières dégoûtantes forment , par leur accumulation, une masse aussi considérable que celle du corps de l’insecte.

Voyons maintenant de quelle utilité peut être une confor-

CES INSECTES

mation aussi singulière. La queue, qui supporte les éjections, est organisée de manière à se dresser et à rester, à la volonté de l’animal, tantôt levée, tantôt couchée au-dessus du corps, parallèlement à sa longueur, mais en supportant toujours le fardeau dont elle est chargée. Dans l’état de parfaite tranquillité, ou lorsque la larve n’éprouve aucune inquiétude, et qu’elle n’est occupée que de paître paisiblement, sa queue redressée laisse le corps nu et à découvert; mais, au moindre danger, par un mouvement brusque, la queue s’abat sur la larve, la masque, la recouvre complètement, et ce petit tas d’ordures n’offre plus qu’une apparence dégoûtante qui vient tout à coup occuper la place de l’insecte.

Beaucoup d’espèces du genre Chrjsomèle (pl.20, n.°io) méritent bien aussi de fixer ici notre attention ; car presque toutes celles qui sont privées d’ailes membraneuses, vomissent et laissent exsuder des diverses articulations de leurs membres, lorsqu’on les saisit, une humeur dont la couleur varie, mais qui, dans les espèces qu’on a nommées ténébreuse, hémoptère, bordée, etc., est d’une teinte rouge comme du sang. Cette humeur, qui teint fortement les doigts, est très-pénétrante et devient très-probablement un moyen de défense.

Examinons plus particulièrement la ehrjsomèle du peuplier. Celle-ci se nourrit des feuilles du tremble, du saule, du peuplier noir, sous les deux états de larve et d’insecte parfait. Ces larves vivent en société, ordinairement sur la page ou face supérieure des jeunes feuilles , dont elles n’attaquent que le parenchyme , craignant de détruire les nervures. Leur forme est oblongue ; leur abdomen, conique, bombé, épais, nu, est cependant tuberculeux. Les saillies charnues qu’il présante, exsudent au moindre danger et supportent chacune une gouttelette de liqueur blanchâtre, vaporisable , manifestement acide et d’une odeur très - désagréable j mais aussitôt que l’-insecte croit le péril cessé , la liqueur utile et préservative est au même moment résorbée pour être employée de

moyens de CONSERVAtlO#!

nouveau en semblable circonstance. C’est ainsique , lorsqu urt oiseau approche de la branche sur les feuilles de laquelle ces petites familles d’insectes sont à paître tranquillement, ceux-ci, avertis sans doute par le mouvement ou par 1 agitation de l’air, se couvrent subitement de la liqueur protectrice au moyen de laquelle ils dégoûtent leur ennemi, qui s'éloigne et paroît les .fuir.

Dans un autre genre voisin, celui des criocères ( pl. 19, n," 2), se trouve l’espèce nommée merdigère, qui indique par cela même la particularité que nous voulons faire connoître. En général, les insectes qui forment ce groupe naturel des criocères , sont de petits coléoptères de forme alongée, très-propres, très-luisans, ornés de couleurs agréables, disposées souvent avec une symétrie admirable. Toutes les especes s attachent a une même sorte de plante dans les deux états sous lesquels ils ont besoin de prendre de la nourriture. Celui dont nous parlons, se nourrit sur les diverses espèces de lis et de sceaux de Salomon. La couleur de ses élytres et de son corselet est d’un rouge très-vif et très-brillant, semblable à celle de la plus belle cire d’Espagne. Sous cet état , le criocère n’offre d’autres particularités que le petit son qu’il produit lorsqu’il fait frotter l’extrémité libre de son ventre dans la gaine que lui forment les élytres par leur réunion ; que la rapidité avec laquelle il sait se soustraire par la chute au moindre danger et pelotonner tous ses membres , en ne présentant alors sur la terre que. la partie inférieure du corps, qui est noire et par conséquent beaucoup moins apparente.

Mais il est bien plus curieux de connoître et d’étudier, sous l’état de larve ou de chenille , ce criocère du lis. Dès le mois de Mai les tiges de cette belle plante de parterre offrent presque toutes à leur surface de petites masses d’une matière verte, mollasse, écumeuse, visqueuse et dégoûtante ; ce sont les excrémens de la larve. Mais c’est en vain qu’on

chercheroit cet insecte lui-même aux alentours : pour le découvrir, il faut savoir d’avance qu’il a l’artifice de fixer sur son corps tout ce qui peut en sortir, et ce n’est que lorsqu’il se sent dépouiller de cette ordure défensive qu’il vient à manifester quelques mouvemens; auparavant il étoit et seroit resté tout-à-fait immobile.

Les attises (pl. 20, n.^S), ainsi nommées par Geoffroy pour indiquer la prestesse de leur saut, sont de petits coléoptères ornés de riches couleurs, qui vivent le plus ordinairement en familles, et dont la plupart sont privés d’ailes. Leurs pattes postérieures, longues, toujours fléchies, à cuisses renflées, sont des espèces de ressorts continuellement bandés et prêts à lâcher leur détente ; aussi les altises échappent-elles à la poursuite des oiseaux par un saut aussi prompt que l’éclair, et disparaissent ainsi avant même que leurs ennemis se soient doutés de la route qu’elles ont choisie pour leur, échapper. C’est ainsi que, privés de la marche rapide et souvent même de la faculté de voler, la nature a compensé cette privation en accordant à ces insectes un autre moyen plus certain, celui de se déplacer subitement, afin de se soustraire aune mort presque certaine.

La forme bizarre sous laquelle s’offre souvent la trichie hémiptère , que Geoffroy a nommée le scarabée à tarière ; le mouvement, pour ainsi dire convulsif, par lequel cet insecte se transporte d’un endroit à l’autre ; son attitude chancelante, suite de l’alongement excessif des pattes postérieures; le port vertical de celles-ci, qui, par cette étonnante direction, favorisent la marche que gêneroit toute autre position ; le prolongement du ventre en une sorte de queue ou de stylet de corne, chez la femelle , exemple unique dans cette famille ; enfin , la brièveté des élytres : tout, dans cet insecte, est digne de l’attention et des réflexions de l’observateur. Mais , ce qui l’intéresse davantage , c’est l’artifice , l’adresse avec laquelle l’insecte essaie d’échapper à la mort en Iq

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feignant lui-iuême. Aussitôt qu’il se sent enlevé, ses membres se roidisscnt, l’immobilité est complète. Le corps, abandonné à lui-même , obéit aux lois de la pesanteur; mais sou- •vent, de quelque côté qu’il tombe, il pose à faux et se trouve supporté par les pattes, qui ne fléchissent plus. Désirant éclairer son observation, l’entomologiste, pour s’assurer de la mort de l’insecte, en fléchit les articulations : celles-ci cèdent, et conservent l’inflexion qu’on leur a donnée. Rien ne trahit la trichie astucieuse : ses dehors, desséchés, tendent encore à faire penser que l’animal, ainsi immobile, est un véritable cadavre. Quel oiseau, assez vorace , seroit tenté de prendre une nourriture aussi peu succulente !

Si l’aridité de la peau et la solidité des parties extérieures de la trichie la protègent contre le bec des oiseaux, il n’en est pas de même des méloës, vulgairement nommés lesproscarahées (pl. lo, n.“ 5 ). Ce sont des coléoptères dont les diverses parties extérieures, molles, renflées et succulentes, seroient le moins à l’abri. Les élytres, flexibles, ne recouvrent qu’une très-petite partie du ventre, dont les anneaux semblent distendus par l’obésité et la quantité des sucs qu’ils renferment. Les articulations des membres sont lâches, l'embonpoint est excessif, et les membres ont peine à soulever et à porter en avant la masse énorme que forme l’abdomen de ces insectes herbivores. Ces méloës tardigrades seroient continuellement exposés à la voracité de leurs ennemis, s’ils n’avoient la faculté de faire suinter, au besoin , de l’angle de leurs articulations une humeur limpide , jaunâtre et onctueuse , dont l’àcreté repousse et éloigne, au même instant, les oiseaux avertis par l'instinct du danger d’une semblable nourriture.

Enfin , pour terminer l’examen des moyens par lesquels les coléoptères peuvent se défendre ou se soustraire aux plus grands dangers, nous parlerons encore de ceux qu’emploient les staphjlins ( pl. 3 , n." i ). Ce genre d’insectes réunit un grand nombre d’espèces, qui semblent habiter de préférence les

lieux humides. Leur forme est bizarre et tout-à-fait singulière. Leur ventre , extrêmement alongé, n’est recouvert par les élytres que dans le quart de sa longueur au plus. Lorsque l’insecte est surpris, il se recourbe, porte, eu la relevant en-dessus, l’extrémité libre de son ventre , et il fuit dans cette attitude singulière. Cependant sa retraite est lente , courageuse, et paroît manifestement défensive et menaçante. Si l’on examine l’extrémité de l’abdomen, on y voit deux vésicules d’un blanc mat, et si l’on en approche les doigts , il s’y fixe une humeur laiteuse, dont la saveur est caustique et l’odeur toute particulière. Voyons le but de cette organisation.

Dans les cas indiqués par l’instinct, le slaphjlin fait passer au dehors les deux tentacules qui se trouvent sur les parties latérales du cloaque. Il porte cette extrémité du côté de la tête ; puis, la ramenant en arrière , il fait poser les petites vessies sur son corselet, sur les élytres et les premiers anneaux du ventre du côté du dos , et il donne ainsi un libre cours à une sorte d’acide que ces vésicules renferment ou sécrètent. Cet acide, exposé à l’air, se volatilise : il forme une atmosphère dont l’odeur répugne. Dune autre part, la queue , armée d’une humeur caustique, devient un puissant préservatif contre l’attaque des animaux qui voudroient en faire leur proie; aussi l’insecte, fort de cette faculté, paroît à peine craindre le danger, et il peut être regardé comme le plus intrépide de tous les coléoptères.

La conservation des êtres est le but auquel il semble que la nature se soit le plus efforcée d’atteindre; partout, dans son étude, nous lui voyons manifester, à cet effet, la prévoyance la plus attentive. Tout est mis en jeu ; tantôt l’animal oppose la force à la force, tantôt il s’esquive par son adresse. Il inspire le dégoût, fait naître l’illusion, et le plus souvent c’est à son instinct qu’il est redevable de sa conservation.

Il est des sauterelles (pl. 24, n.“ 1 ) qu’on appelle locustes, qui ^

moyens de conservation

au premier aspect, à cause de la forme et de la coloration de leurs élytres, représentent les feuilles d’arbres et de plantes étrangères à notre climat : telles sont la laurifeuüle, la citrifeuHle, Voléifeuiüe. Seroit-ce parce que nous n’avons pas dans nos contrées des végétaux d’un vert et d’un poli analogue à ceux des feuilles que ces insectes représentent, ou avec lesquelles ils se confondent, que nous n’avons jamais occasion d’observer ces insectes dans nos pays ? Mais on retrouve dans toute l’Europe l’espèce, qui, pour ainsi dire, revêtue de l’uniforme végétal, porte des élytres d’un vert foncé qui se confond tout-à-fait avec la teinte des graminées et des orties, plantes parmi lesquelles on l’observe sous ses différens états.

Qui ne connoît la vélocité avec laquelle se soustrait au danger l’insecte que l’on nomme la lingère (pl. 54 , n.° i), la forhicineplate, ou mieux la lépisme du sucre; cet insecte, oblong, argenté, au corps écailleux, que l’on croit apporté en Europe avec le sucre, et qui s’est fixé maintenant dans nos habitations avec nos meubles, nos livres , nos vêtemens P La disposition de ses pattes, raccourcies, comprimées, conniventes, accélère le mouvement de son corps avec tant d’avantage que l’insecte paroît glisser sur le plan qui le supporte, comme le poisson, auquel il ressemble, fend l’onde dans laquelle il se meut. Sous le rapport des moyens de conservation, nous n’indiquons ici que la rapidité de la fuite ; mais une autre espèce voisine, la machile poljpode (pl. 64, n° 2), moins brillante, il est vrai, par ses couleurs, mérite, sous d’autres rapports, une attention toute particulière. On la rencontre sous les pierres, dans les lieux humides, avec les podures , auxquelles elle ressemble beaucoup par le port, les habitudes et la conformation. Celle-ci échappe à ses ennemis par un saut très-rapide , dont elle fait varier la direction à volonté : de quelque côté que se présente le danger, il est bientôt évité. Le saut est vertical , ou plus ou moins oblique, et l’insecte s’élance en avant

bES INSECTES.

ou en arrière. Le mécanisme qui détermine scs directions diverses, est aussi simple qu’admirable. Outre les six pattes articulées, attachées à la poitrine, et qui servent à sa marche , chaque segment de l’abdomen est garni en-dessous d une fausse patte mobile, alongée, ou d’un seul article, qui est destinée uniquement au saut. Ces pattes surnuméraires, au nombre de huit de chaque côté, ont fait désigner cette espèce par le nom de poljpode. Elles agissent toutes dans une même direction : ce sont autant de ressorts qui se tendent également et dans le même sens, qui se débandent simultanément et concourent à la même opération , celle par fcquelle l’insecte échappe au danger, et disparoit bientôt par les directions variées, subites et rapides, de ses mouvemens saltatoires.

Les phryganes (pl. 28, n.“ 1) et les perles (pl. 27, n.° 9) passent la plus grande partie de leur vie dans l’eau, sous les deux états de larve et de nymphe , et ne paroissent dans notre atmosphère que quand elles ontdes ailes, qu’elles sont en état de propager leur race et d’en déposer les rudimens dans des lieux convenables à leur développement. Peu de jours suflisent pour les voir s’accoupler, pondre et mourir : aussi, sous l'état parfait, ces insectes sont-ils dénués de moyens de défense. Mais, en étudiant la manière de vivre particulière à chaque espèce , on voit bien que sa larve use , par instinct, des artifices les plus propres à tromper l’œil de son ennemi.

L’une de ces espèces, par exemple, se développe parmi les roseaux des étangs : elle se file un fourreau d’une matière imperméable à l’eau : elle coupe des tranches des feuilles de plantes aquatiques ou des brins d’herbes tenues ; elle les colle, suivant leur longueur , sur le cylindre creux dans lequel elle habite , et ressemble ainsi , par la forme et la couleur de son enveloppe, à une tige rompue de la plante dont elle se nourrit.

Une autre , qui se repaît des feuilles des naïades , et en particulier de celles des lemnas et des callilriches, fixe aussi,

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sur son étui, des fragmens de ces feuilles , qui ne cessent pas de croître , et communiquent le mouvement à ces petits végétaux : la larve de la phrygane paroît les douer d’une nouvelle vie, qui contraste singulièrement avec l’immobilité des eaux dans lesquelles elle séjourne pour l’ordinaire.

Quelques autres attaquent les prêles, les joncs, les graminées aquatiques; elles en contournent diversement des portions (pl. 28, ii-'S ), et s’en font artistement des demeures dans lesquelles leur vie est parfaitement en sûreté.

Enfin , une autre espèce, non moins adroite et curieuse à observer ( pl. «8, n." 2 ), se rencontre dans les eaux vives et rapides : pour ne point être entraînée par le courant, elle colle à son fourreau les petites coquilles qu’elle rencontre, en dégorgeant sur elles une humeur visqueuse et tenace, lors même qu’elles renferment encore leurs habitans, qu’elle semble ainsi foreer à devenir ses satellites et ses protecteurs obligés.

Telles sont les ruses au moyen desquelles ces larves , qu’on nomme vulgairement des casets , échappent à. la voracité des poissons, qui en sont fort friands.

Les hémérobes ou les lions des pucerons (pl. 26 , n." 5 ), quand ils ont leurs ailes, ont le corps alor.gé, mou , lisse , rempli de sucs, et les ailes d’une ténuité, d’une délicatesse extrême, de sorte qu’aucune partie de leur corps ne peut les protéger. Ces insectes seroient inévitablement la proie des hirondelles et des autres oiseaux insectivores, si la nature ne les avoit doués d’une propriété singulière, au moyen de laquelle ils dégoûtent subitement l’animal qui voudroit en faire sa nourriture. Aussitôt qu’ils se sentent saisis, ils impriment au corps qui les touche, une odeur excessivement fétide, qui rappelle celle des matières les plus infectes. C’est à l’aide de cette faculté que cet insecte bienfaisant conserve une existence extrêmement utile dans l’économie de la nature, puisque, sous l’état de larve, il ne se nourrit que de pucerons, fléau de l’agriculture, qui vivent en familles et qui font souvent

périr la plante hospitalière qui en a reçu les premiers germes. Cette singulière propriété qu’a Tinsecte de développer à volonté et uniquement dans le moment du danger eette odeur fétide, est bien certainement un moyen de conservation, puisque, dans l’état de tranquillité parfaite et dans l'absence de tout danger, l’hémérobe est absolument inodore.

La panorpe {pl. 27, n.°'6 , 6*’), vulgairement la moucliescorpion, est encore un insecte favorisé d'une manière bien singulière pour assurer sa conservation. C’est une hardiesse téméraire qui souvent la fait échapper à la mort. Dans cette espèce d’insecte névroptère, les mâles ont le ventre terminé par une sorte de queue alongée, articulée, très-mobile, garnie de deux crochets à son extrémité. Cette queue a quelque ressemblance avec celle du scorpion par la forme et la mobilité des pièces qui la forment. Aussitôt que l’insecte se sent arrêté ou surpris, il la meut en tout sens, la redresse , la courbe, la recourbe, l’agite à droite ou à gauche: il la darde avec une vélocité extrême et d’une manière vraiment menaçante. Mais cette arme n’est pas dangereuse ; la crainte qu’elle fait naître, n'est qu’une illusion. Peut-être cette queue, d'une forme si singulière, que l’insecte emploie pour sa défense, n’est-elle destinée qu’à'propager l’espèce. Mais lespanorpes, sortes d’éperviers parmi les insectes, ne sont encore que très-imparfaitement connus dans l’histoire de leur développement.

Les demoiselles, qu’on appelle aus,si libellules (pl. 28, n.'”’ 6,8), échappent aisément à la poursuite des oiseaux par la grande surface que présentent leurs ailes au fluide dans lequel elles se meuvent; aussi, dans Pair, semblent-elles se jouer de la poursuite des oiseaux. Mais, sous l’état de larves, elles n’ont pas cette même vivacité dans les mouvemens ; elles se traînent, au contraire, avec peine au fond des eaux dans lesquelles elles habitent, et bientôt elles seroient dévorées par les poissons, si, par un instinct singulier, elles n’employ oient un artifice qui

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leur sert tout à la fois de moyen de se procurer plus facilement les petits animaux aquatiques dont elles se nourrissent, et pour tromper en même temps les recherches de leurs ennemis. Ces larves appliquent sur leur ventre et sur toutes les autres parties du corps, les particules les plus ténues de la vase et des débris de plantes décomposées par leur séjour dans l’eau : ainsi à l’abri sous ce manteau trompeur, elles pourvoient en sûreté à leur nourriture. Quelquefois cependant, quittant le masque, elles osent paroître à nu (pl. 28, n.™7, 9); mais alors, par un mécanisme bien intéressant à connoître, elles se meuvent au travers des eaux avec une rapidité extrême. Pouç, cet effet, l’insecte dilate la terminaison de son canal digestif, qui forme un sac musculeux garni d’une valvule , et il entre-baille l’orifice extérieur pour y faire parvenir l’eau, qu’il en chasse aussitôt par une contraction subite, de manière à profiter de l’impression de la résistance qu’il sait trouver dans le sens contre lequel il veut se diriger.

L’ordre des hyménoptères comprend des insectes qui, quoique foibles et luttant constamment à forces inégales avec leurs ennemis, sont organisés de manière à se défendre avec énergie et à remporter le plus souvent la victoire. La nature a renfermé dans leur ventre un irritant tout à la fois physique et chimique, à l’aide duquel ils maintiennent et conservent leur existence ; des muscles propres à faire successivement rentrer et sortir une pointe acérée, creusée intérieurement par un canal qui sert de conduit à une liqueur vénimeuse, sécrétée par un organe spécial. Les anneaux du ventre, dans ces insectes, sont généralement emboîtés les uns dans les autres, mais d’une manière lâche qui permet tous les mouvemens, surtout vers l’extrémité libre, qui se porte rapidement partout où le danger se manifeste, afin d’introduire, dans les parois de l’animal qui veut arrêter l’insecte, l’aiguillon dont il est armé. C’est à l’aide de la douleur excessive produite par cette piqûre,

qu’échappent souvent à la mort les abeilles, les guêpes, les bembèces, les mutilles, les scolies et beaucoup d’autres insectes du même ordre. Mais les fourmis neutres ont une autre manière de faire lâcher prise aux animaux qui tentent de les dévorer. Aussitôt qu’elles se sentent saisies, elles mordent et fixent sur la partie qui les retient leurs mâchoires saillantes et cornées, et elles dégorgent, au même instant, dans la blessure une goutelette d’un acide particulier, trèsodorant et très-caustique, qui produit une douleur vive et momentanée , dont elles profitent pour s'échapper.

Parmi les lépidoptères , les chenilles des papillons sont en général privées de moyen de défense; presque toutes ont la peau nue. Elles semblent, il est vrai, être un peu préservées par la ressemblance qu’offre en général leur couleur avec la plante sur laquelle on les rencontre. Quelques-unes ont l’instinct de se précipiter au moindre danger, de rester dans l’immobilité la plus absolue tant que dure leur crainte ; de dégorger leurs alimens ou leur salive pour dégoûter leurs ennemis; de se placer sous les feuilles, de les plier, de les contourner pour s’en faire, pendant le jour, un lieu de retraite, dont elles ne sortent que pour se repaître pendant la nuit : mais elles ont tant d’ennemis à combattre que souvent elles succombent.

Il en est cependant qui semblent plus spécialement favorisées. Tantôt elles sont armées de poils roides ou d’épines branchues(pl. 40, n.“ 3 ,4) : tantôt, comme celles du machaon, du flambé ou de l’apollon, elles ont la tête munie d’un tentacule protractile ; c’est un appendice charnu en forme d’Y, dont les branches se développent comme les cornes des limaçons, au moyen desquelles elles paroissent, à l'aide d’une liqueur odorante qui s’en exhale, repousser leurs ennemis et surtout les petits ichneumons qui cherchent à se placer sur leur corps pour y déposer leur progéniture.

La larve du bombjyce vinule joint à la configuration bizarre

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de son corps une autre particularité, analogue à celle que nous venons de faire connoître ; mais ici les tentacules terminent l’abdomen et ils y forment une sorte de queue fourchue (pl. 45 , n.” 2“). Quand l’insecte est attaqué, ou quand il se croit en danger de l’être par le moindre contact, il s’agite et se meut d’une manière brusque et rapide : il rejette en même temps, par une ouverture placée au-dessus de la tête , Une li-. queur âcre et caustique, dont il couvre l’ennemi qui le saisit.

Les longs poils roides qui recouvrent le corps des chenilles processionnaires, de la fuligineuse, sont d’une ténuité telle qu’ils pénètrent par les pores dans la peau des animaux, qu’ils s’y cassent, et y produisent des ampoules, des démangeaisons très-pénibles et par suite une sorte de véritable inflammation érysipélateuse.

La chrysalide du bombyce disparate ou zigzag (pl. 4 ^ ? n." 3 ) s’attache par l’extrémité de son ventre, où se trouvent deux crochets qui sont fortement adhérons à une sorte de tissu que la chenille a filé avant sa métamorphose. Aussitôt qu’on la touche, cette nymphe imprime à la totalité de son corps un mouvement de rotation très-rapide-, elle échappe par ce procédé aux piqûres des ichneumons. Mais, comme les fils sur lesquels elle adhère pourroient se rompre par l’effet de la torsion, l’insecte, après avoir fait un certain nombre de tours rapides dans un sens, revient tout à coup sur lui-même et roule son corps dans le sens opposé.

Les phalènes arpenteuses ou géomètres proviennent de chenilles qui, par la singulière disposition de leurs pattes, ne peuvent changer de lieu qu’en mesurant, pour ainsi dire, l’espace à pas comptés elles ont presque toutes le corps ras et sont fort recherchées des oiseaux ; mais la plupart restent immobiles pendant le jour, et leur couleur est analogie à celle des liges et des branches d’arbres sur lesquelles elles se nourrissent. Au moindre danger elles se dressent sur les pattes de derrière ; leur corps devient roide comme un bâton ; c’est

tine sorte de tétanos volontaire, qui leur donne tout-à-fait l’apparence d’une branche rompue ou d’un rameau de plante qui se détacheroit de la tige à peu près sous le même angle que celles qui en partent naturellement, et la durée dn leur immobilité se prolonge quelquefois pendant des heures entières, jusqu’à ce que le danger soit tout-à-fait dissipé.

On sait que les larves des teignes se font un véritable habit des vêtemens qu’elles dévorent ou des autres substances dont elles vivent. L’uniformité de la couleur, l'analogie de la matière les font alors confondre avec elle. L'instinct de la conservation se manifeste dans tous les êtres.

L'ordre des insectes hémiptères pourroit aussi nous offrir quelques moyens de défense mis en usage par ses espèces. Nous n’en citerons que deux fort remarquables dans deux genres différens.

I.orsque la cercope écumeuse (pl. 38 , n.° 6) , que Geoffroy a nommée la cigale bédeaude, n’a point encore ses ailes, elle ne jouit pas de cette faculté de s’élancer dans l’espace, et d’échapper aux dangers par cette vélocité de saut qu’on lui connoit: aussi sous l’état de larve ou de nymphe est-elle forcée de rester fixée sur la plante dont la sève lui sert de nourriture ; mais alors cet insecte, sans défense, extrêmement délicat et gorgé de sucs dans toutes ses parties, seroit bientôt découvert et deviendroit inévitablement la proie des animaux qui l’apercevroient, si la puissance protectrice de tout ce qui a vie, subvenant à sa foiblesse, ne lui avoit accordé, suggéré pour ainsi dire, un artifice bien propre à mettre son corps à l’abri jusqu’à ce qu’il ait acquis plus de consistance. Par Pacte même de la succion, au moyen de laquelle l’insecte pourvoit à sa nourriture en pompant la sève des végétaux , il laisse échapper une certaine quantité de la liqueur, qui s unit avec Pair au moyen du mouvement imprimé : cet air, emprisonné, forme de petites vésicules; il en résulte une écume abondante, au-dessous et au centre de laquelle il

MOYENS DE CONSERVATION

se trouve caché et parfaitement à l’abri. Ce mode particulier de conservation n’est propre qu’aux espèces nombreuses de ce genre et de quelques autres qui en sont très-voisins.

Daas les punaises-mouches ou réduves , le stratagème qu’emploient les larves pour se soustraire à la vue de leurs ennemis, donne à ces insectes plus de facilité pour se procurer et atteindre les espèces dont ils doivent se nourrir. Voici le moyen singulier que l’instinct leur a suggéré ; l’insecte fait adhérer sur les poils dont toute la surface de son corps est recouverte, de petites portions des substances au milieu desquelles on l’observe le plus ordinairement ; c’est un véritable habit de masque qu’il emprunte. L’espèce connue sous le nom d’annelée (pl. Sy , n.‘’ 3 ), par exemple, habite le tronc carié de vieux chênes, et l’on a beaucoup de peine à distinguer les formes d’un insecte dans la masse de vermoulure jaunâtre dont elle s’enveloppe.

Une autre espèce , plus souvent observée, parce qu’elle se rencontre ordinairement dans l’intérieur de nos habitations, où elle se nourrit d’araignées, de punaises des lits et autres insectes domestiques, est désignée sous l’épithète de masquée (reduvius personatus). Cette larve est difficile à reconnoître au premier aspect ; car elle est recouverte de substances étrangères quelle ramasse de toutes parts. C’est tantôt de la farine, du mortier, des cheveux, des balayures, et quelquefois du sable, des fils d’araignées, des particules terreuses, enfin, tout ce qu’elle peut coller à son enveloppe et employer à son travestissement ; elle augmente ainsi quelquefois son volume de près des deux tiers de sa grosseur. De plus, sa marche est ambiguë', par soubresauts et comme convulsive. Ainsi déguisé, l’insecte est parfaitement à l’abri: mais il n’emploie cette ruse que pour un temps et à la seule époque de sa vie où il est privé d’ailes ; car, dès qu’il les a acquises, et que par la rapidité du vol il sait échapper aux dangers et subvenir à ses besoins, il quitte ce

manège, il dépose son masque, et on ne l’observe alors que toul-à-fait nettoyé et débarrassé de ces ordures qui lui ont été si utiles.

Tels sont les principaux moyens que les insectes mettent en usage pour conserver et défendre leur existence. On peut voir, par les faits que nous venons de rapporter, combien offre d’intérêt l’étude des mœurs dans cette classe d’animaux. Ici tout est en mouvement, tout se ressent de l’action de la vie, tout manifeste le désir de la prolonger. Cette lutte continuelle de destruction, dans laquelle les insectes doivent se défendre sous leurs divers états, est cependant nécessaire pour conserver un juste rapport et maintenir une proportion déterminée entre toutes les espèces d’animaux. C’est une discordance apparente, qui prouve la prévoyance infinie de l’auteur de toutes choses ; et l’ordre dans lequel les particularités conservatrices ont été accordées aux insectes, paroît avoir été spécialement déterminé. Nous ne pouvons, en effet, observer des armes, comme moyens de défense, que dans le plus petit nombre; mais nousreconnoissons, dans plusieurs, des moyens évasifs, par la rapidité du vol, l'agilité de la natation, la prestesse du saut, la vélocité de la course. Cependant la majorité des modes conservateurs sont répulsifs, comme l’éjaculation ou l’exsudation d'humeurs âcres, caustiques, huileuses, amères, odorantes; ou fictifs,commelessimulàcres trompeurs, la mort feinte, et autres moyens astucieux.

Sous quelque aspect que l’on considère ces petits êtres, on admire en eux la variété des formes, la diversité des emplois, le grand rôle qu’ils sont appelés à remplir sur la scène terrestre, et l’on ne s’étonne plus que la nature ait employé tous ses soins pour leur conservation. C’est ainsi que les petits rouages de cette belle machine se développent, se mettent en mouvement, sous l’œil de l’obserx'ateur, et lui découvrent quelques-uns des ressorts du mécanisme le plus merveilleux.

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