CHAPITRE XII
Agriculture- — Produits de la Régence.
Le climat de la côte septentrionale de l’Afrique diffère fort peu de celui de la Provence et de la Corse.
Les produits agricoles du sol de la Régence peuvent être énumérés et résumés de la manière suivante :
Culture des céréales ,
Culture de la vigne ,
Culture de l’olivier,
Culture du mûrier,
Culture du figuier et de l’oranger.
On voit que ees produits sont les mêmes que ceux de la Corse, de la Provence et du Languedoc (1).
Si nous consultons l’histoire ancienne ou l’histoire moderne, nous verrons que l’Afrique Septentrionale a toujours été d’une grande fécondité pour les céréales, pour la vigne et pour l’olivier.
La Numidie exportait pour la nourriture de l’Italie et des armées romaines une grande quantité de grains et d’autres produits du sol (2).
Cette terre, dit Pline , est l’empire de Cérès * les moissons suffisent à sa gloire (3).
La fertilité est si grande , d’après Strabon, que la terre produit de très-belles moissons avec de petites cultures.
Suivant Bochart, le nom de l’Afrique vient du mot ferique, qui, en langue phénicienne, veut dire épi.
L’olivier croît dans toutes les parties du territoire d’Alger.
Le plus bel arbre delà Régence, celui qui donne
(1) M. Uenri Laure, Cours d' agriculture pour le midi de l’Europe et le nord de l'Afrique.
(2) I ite-Live, xlv. — Folybe, xxxn, 3. — Salluste, Bell, Jugurth
(3) rlinc, I. XV, cap, ni. — Strabon, 1. XYJL
les meilleurs fruits et en plus grande quantité, est l’oranger : on le trouve sur toutes les collines du littoral.
Ce qu’on appelle à Bone les Jardins de Saint- Augustin , situés à un mille de l’ancienne Hippone, sont, dit Hébenstreit , des allées bien alignées de jujubiers, de mûriers, d’amandiers, de citronniers, de figuiers et d’orangers (1).
Tous les animaux domestiques que nous possédons, le bœuf, le cheval, l’âne, le mulet, la chèvre, la brebis, etc., etc., se trouvent dans l’Afrique Septentrionale (2).
Si nous ouvrons les procès-verbaux de la Commission envoyée en Afrique par le Gouvernement, en septembre 1833, nous y verrons que tous les renseignements qu’elle a recueillis aboutissent à cette certitude, que les produits de l’Afrique Septentrionale sont semblables à ceux que nous possédons dans l’est et surtout le midi de la France.
Nous lisons dans les procès-verbaux de la Commission d’Afrique les passages suivants :
« Toutes les cultures ne peuvent convenir au » pays; les cultures européennes réussiront le
(1) Nouvelles annales des voyages , t. XII, p. 68.
(2) Dureau de Lamaile, p 89.
» mieux. Quant à celles intertropicales, elles ne » présentent que peu d’espérance (1).
» Le massif d’Alger est propre à la petite cul- » turc de Provence, c’est-à-dire aux plantations » de mûriers, d’oliviers, entremêlées d’une pe- » tite quantité de céréales et de fourrages. . . . » Les propriétés qui rendront le plus sont celles » plantées d’oliviers ou de mûriers (2).
» L’indigo ne réussit pas sur le massif d’Alger ; » on peut, à la première vue, comparer, pour le » principe colorant, l’indigo obtenu à Alger à » celui du Bengale, et on sent qu’il est impos- » silde de lutter avec l’Inde.
» Vouloir rechercher la principale richesse d’Al- » ger dans la production des denrées coloniales , » serait une grosse erreur. La France se les pro- » curera longtemps, et peut-être toujours, à meil- » leur marché qu’en s’attachant à les produire ellc- » même (3). »
Parmi les arbres qui réussiront, il faut placer en première ligne l’olivier et le mûrier. On pourrait cultiver aussi l’amandier, le pistachier, forme, le frêne, le hêtre, le chêne ordinaire, le platane, le
(1) Procès-verbal, p. 205
(2) Id, p. 214.
3 Happorl sur lu colonisation
peuplier sur les cours d’eau, le châtaignier, le caroubier, le noyer, le pécher, l’abricotier. Le cerisier, originaired’Asie, s’acclimaterait sûrement en Afrique (d).
La culture de la vigne est certainement une des meilleures entreprises que l’on puisse faire dans la nouvelle colonie que nous voulons former.
Les voyageurs qui ont pu s’assurer, par leur propre expérience, de la force et de la richesse des vins indigènes, s’accordent à les mettre sur la même ligne que les vins du Portugal, de l’Espagne et de la Provence.
Tout est gigantesque dans la vigne de l’Algérie. Elle produit des ceps de sept à huit pouces de circonférence, et ils portent des grappes si énormes qu’elles écrasent de leur poids les faibles balances de nos marchands d’Europe.
La culture de la vigne, très-facile et peu dispendieuse à Alger, y serait infiniment plus productive que de l’autre côté du détroit (2).
La vigne croit partout, jusqu’à mille mètres d’élévation au-dessus du niveau de la mer.
(1) Procès verbal, p. 203
(2) Rozet, Voyage dans la Régence d’Alger, 1. 1, chap. ix. — li<'naudnt, chap. ri, p. 131. — Aristide Guilbert, p. 27f> et suiv.
A Oran, dans la cour de la nouvelle Casbah, il existe une des plus belles vignes que l’on puisse trouver : c’est un seul pied planté à côté d’une fontaine; son diamètre est de huit pouces six lignes, Les branches forment une treille qui couvre un espace de quarante-cinq pieds de long sur vingt-cinq de large. « J’y ai compté, dit Rozet, » mille grappesde raisin, dont chacune pesait plus » de deux livres (1). »
Pline vante les vignes deTacapé, qui produisaient ordinairement deux fois l’année (2).
Le géographe Eridsy nous apprend que la vigne était très-florissante et très-répandue dans l’Afrique Septentrionale, au commencement du xmc siècle. Les meilleurs vignobles se trouvaient, dans ce temps-là, sur les bords du Schélif (3).
« J’ai fabriqué, dit M. Montagne, colon à Alger (dans sa réponse au rapport de M. Blanqui, page 17), quatre bordelaises de vin provenant du raisin d’une terre que je possédais. Après deux mois de fabrication, je fus étonné de reconnaître à ce vin une qualité exquise et ressemblant aux vins de
(1, Histoire d'Alger.
(2) Pline , liv- XV, cliap. m. — Strabon, liv. XVII. (3; Aristide Guilbert, p 277 et suiv.
Bagnouls et de Collioure , dans leur nouveauté, et qui sont peut-être les meilleurs vins connus. »
Parmi les productions de l’Afrique, une de celles qui prospéreraient le plus serait donc incontestablement la vigne.
Aussi la Commission d’Afrique disait-elle, dans ses procès-verbaux, que la vigne réussirait à Alger, mais qu’on ne pensait pas qu’il fût de l’intérêt de la France de la cultiver à Alger. Elle ajoutait que cette culture ne devait pas être au nombre de celles encouragées par le Gouvernement (1).
Il est évident, en effet, que la culture de la vigne, dans le territoire de la Régence, porterait un grave préjudice aux départements vignicoles de l’est et du midi de la France, et qu’il faudrait peu d’années pour établir une concurrence redoutable.
Ce n’est pas l’intérêt du moment qu’il faut considérer, puisque les vins de France sont aujourd’hui transportés en Afrique et consommés par notre armée. Mais si la culture de la vigne prenait dans la Régence d’Alger les immenses développements dont elle est susceptible, nous arrive-
(1) Procès-verbal, p. 205, 209.
l ions à ce singulier et malheureux résultat, que nous aurions à grand frais, dans la colonie, créé nous-mêmes à la métropole la concurrence la plus dangereuse.
Eh bien ! nous n’hésitons pas à le dire, et c’est là un principe d’économie politique qui nous paraît incontestable : une nation qui possède sur son sol des produits auxquels elle ne peut que difficilement trouver des débouchés, agirait sans discernement si elle s’imposait des sacrifices pour obtenir les mêmes produits dans ses colonies.
Nous donnerons à ce principe plus de développement dans les chapitres suivants.