CHAPITRE XV
De la colonisation militaire.
La Commission d’Afrique avait énuméré les avantages que les colons devaient recevoir du Gouvernement pour faire prospérer la colonie. Il s’agissait de l’exemption de tout impôt pendant plusieurs années, de la concession de terres, de la création des routes et des communications, du dessèchement des marais, de divers encouragements pour les plantations d’arbres, etc., etc.
Un honorable général, qui, par la victoire de la Sicka et par d’utiles services rendus à l’armée et dans le parlement, a acquis des droits à
la reconnaissance du pays, demande que l’on fasse bien d’autres sacrifices, en proposant l’établissement d’une colonisation militaire.
C’est le seul système complet de colonisation militaire qui ait été développé. Nous allons le discuter en peu de mots. D’ailleurs, les raisons sur lesquelles nous nous appuyons pour le combattre s’étendent à tous les systèmes de colonisation militaire qui ont été présentés.
L’auteur veut que l’on donne à chaque bataillon de six cents hommes les fonds nécessaires :
1° Pour la construction d’un village;
2° Pour l’armement, les munitions, l’habillement, la solde, les vivres de campagne;
3° Pour douze cents vaches ;
4° Pour cent vingt-huit bœufs de labour;
5° Pour soixante - quatre charrues bédouines perfectionnées ;
6° Pour deux cent quarante brebis;
7e Pour soixante-quatre juments;
8° Pourcent vingt-huit tentes bédouines.
Dans le paragraphe n figurent les dépenses imprévues, et ce chapitre finirait certainement par être plus important que tous les autres, etc., etc.
Malgré tous ces avantages, l’auteur du plan
de colonisation militaire n’éprouve qu’une seule crainte, cest de ne pas promettre assez aux colons.
11 est inutile d’ajouter que l’honorable général
pousse la sollicitude si loin à l’égard des soldats-
colons, que, voulant leur faciliter les moyens de
se marier, il propose de leur donner pour épouses
les femmes qui se trouvent dans nos maisons de
repentir, et qui souvent n’y ayant été que pour
une seule erreur, peuvent devenir de très-bonnes
mères de famille (1).
Il est permis de douter que le colon fût à la fois bon soldat et bon cultivateur, et qu’il remplît d’une manière satisfaisante les devoirs et les obligations que lui imposent des situations si différentes.
Chacun doit être convaincu que, dans la construction des villages destinés aux colons, la position militaire obtiendrait la préférence sur les intérêts et sur les convenances agricoles.
On sent combien seraient onéreuses à la France des constructions sur un sol aride où les matériaux et les bois surtout sont si rares qu’on est obligé de les demander à la métropole, et dans une con-
fi) Mémoire sur notre établissement dans la province d’Oran, 1>. *1
trée où la main-d’œuvre est à un prix extrêmement élevé.
Et pourquoi toutes ces dépenses de colonisation ?...
Croyez-vous que ce soit pour retirer de l’Afrique des produits qu’on ne trouve point en France, et pour nous délivrer des tributs que nous payons à l’Inde et à l’Amérique? L’auteur du plan de colonisation va vous détromper.
« Nous obtiendrons, dit-il, du blé en abon- » dance et du bétail dans peu de temps. Mais , » quant au mûrier, ù l’olivier et au coton, ils v ne peuvent arriver qu’après que les colons » produiront les choses indispensables à la vie. » L’huile, la soie et le coton ne sont que la con- » séquence d’une agriculture avancée (1). »
Admettons que les espérances conçues par l’honorable général se réalisent, et qu’après des sacrilices immenses, dont l’étendue et la durée ne peuvent être appréciés, l’agriculture de la colonie soit dans l'état le plus florissant, que les villages soient bâtis, les grandes routes construites, les marais desséchés, et que la terre africaine, entièrement assainie, recouvre son ancienne fécon-
(1) Ue rétablissement des colons militaires , p. 7,
dite. . . . Par cela même, les produits similaires de la France seront écartés de la consommation, et les produits de la colonie feront concurrence à ceux de la métropole.
L’échange sera paralysé complètement, et il sera impossible d 'acheter des produits avec des produits.
Assurément ce ne seront pas les Arabes qui consommeront les produits de la métropole. Nous ne savons que trop qu’ils n’ont aucun de nos besoins. Les preuves abondent partout , et les procès-verbaux de la Commission d’Afrique nous apprennent que, pour la population indigène, les principaux objets de consommation sont des tissus de coton pour lesquels il nous est impossible de soutenir la lutte avec les Anglais, que nous aurions tort de laisser plus longtemps maîtres de ce débouché.
Les départements vignicoles ne cessent de faire entendre leurs doléances sur ce qu’il n’existe pas de débouchés pour leurs vins.
Toutes les années, des réclamations sont adressées au Gouvernement de la part des producteurs de céréales, qui se plaignent de ce que la minimité du droit perçu sur les blés qu’on importe en France ne leur permet pas de soutenir la concurrence avec les blés étrangers.
On sait qu’en général ce ne sont point les
producteurs qui nous manquent, mais les consommateurs.
L’auteur du projet de colonisation militaire a montré la plus vive sollicitude pour l’agriculture française , qui est bien éloignée d’avoir obtenu les améliorations auxquelles elle peut prétendre, puisqu’il a lui-même écrit et prouvé qu’il n’y a pas de département en France qui ne puisse doubler ses produits (1).
C’est avec autant de force que de vérité que l’honorable général a établi qu’il ne suffît pas, pour faire prospérer l’agriculture, que le Gouvernement développe l’instruction, mais qu’il faut aussi protéger , et avant tout, la vente des produits.
Eh bien ! les sommes considérables qui sont demandées pour la colonisation militaire ne tendent à rien moins qu’à aggraver la situation de l’agriculture française, puisque l’impôt qui sera perçu pour cultiver la vigne, l’olivier, le mûrier, le blé en Afrique, sera payé par celui qui cultive en France la vigne , l’olivier, le mûrier , les céréales; et l’agriculture, qui , en France, ne peut , faute de moyens , acheter et nourrir du bétail , fournira sa contribution pour que le colon
(1) Mémoire sur Oran, p. 22
de la Régence reçoive gratuitement des bœufs et des chevaux.
Voyez, en deux mots , l’énorme différence qui existerait au préjudice de l’agriculture française ! Au lieu d’obtenir des encouragements pour certaines cultures et certaines plantations en France , elle serait obligée de supporter les dépenses que ces mômes cultures et ces mêmes plantations exigeraient en Afrique.
Il faut, dit-on , que le Gouvernement mette la main à la colonisation , et en fasse les frais: mais on méconnaît ici cette vérité , qu’en fait d’entreprise , le Gouvernement est l’entrepreneur le plus dispendieux , et qu’en fait de production , il est le plus mauvais producteur.
C’est à plus de deux mille francs pour chaque colon que l’auteur du projet évalue, dans cinq ans, la dépense que devra s’imposer le pays. Or , s’il y a cinquante mille colons, la dépense, dans cinq ans , sera de plus cent millions, pour la colonisation seulement. Nous n’hésitons pas à le dire , les conditions de la production seraient tellement onéreuses, que l’intérêt bien entendu de la France exige que l’on renonce à un pareil système , puisqu’avec la moitié , le quart même de tant de sacrifices , on obtiendrait des résultats beaucoup plus avantageux et beaucoup plus so-
lides , dans un grand nombre de nos départements méridionaux.
11 ne serait pas nécessaire, en France, pour cultiver la vigne, le mûrier, l’olivier et les céréales, de construire des villages, des casernes, des ponts, des fortifications; de créer des routes, des canaux, d’assainir de vastes régions, déplanter, de coloniser, de bâtir en même temps, comme autrefois le peuple d’Israël, une épée dans une main et une truelle ou un instrument d’agriculture dans l’autre.
Au reste, l’honorable général signale les graves et nombreuses difficultés dont la question de colonisation militaire se trouve hérissée.
On croirait qu’il prend soin de réfuter lui-même son système.
« Il ne faut pas se dissimuler, dit-il, qu’il n’y » a rien de si difficile que décoloniser en Afrique. » Le climat, la nature du sol, la rareté des eaux, » l’absence totale de bois de construction, le ca- » ractère guerrier et pillard des indigènes , sont * des obstacles immenses... »
Aussi parait-il présenter ses projets de colonisation militaire, non point comme le meilleur parti à suivre, mais comme le moins mauvais, en ayant la précaution de nous avertirqu’il faut bien essayer
de quelque moyen , puisque la France est condamnée à coloniser Alger.
Nous lisons dans les procès-\erbaux de la Commission d’Afrique le passage suivant : On a parlé d’une colonie militaire où on ferait le partage du sol entre des soldats cultivant et défendant leur nouveau patrimoine contre tout ennemi. Cest là une fort belle mais très-véritable chimère. Au temps des Romains , quand on distribuait aux vétérans le territoire du pays vaincu, le légionnaire prenait à la fois la chaumière et la terre déjà cultivée. Sorti lui-même le plus souvent du rang des laboureurs, il ne lui fallait que continuer la culture. Ici tout est à faire : le pays n’a ni culture à continuer, ni habitations à occuper. On a essayé des colonies militaires en Russie, on ne parait pas s’en être bien trouvé... Nos soldats sont entièrement impropres, autrement que comme individus, aux travaux agricoles ; il faudrait des chefs, des administrateurs; et chez nous, tout ce qui se fait ainsi se fait mal, et avorte.
Nous ne saurions partager l’opinion de M. le maréchal-de-eamp baron de L’Étang (1), qui, dans
(1) Des moyens d'assurer la domination française en Alyérie , par le maréchal-de-camp baron de L’Élang, commandant supérieur, en 1836 et 1838, de lu province d’Oran.
un ouvrage rempli d’ailleurs de vues très-judicieuses, de détails intéressants, a cherché à démontrer que la colonisation , sans la domination, est impossible en Afrique ; que la domination, sans la colonisation, nest pas seulement onéreuse, mais quelle est sans but , et qu’il faut que la domination et la colonisation se suivent pas à pas.
Nous pensons, au contraire, que la conservation et la colonisation sont deux questions entièrement distinctes. L’Angleterre nous prouve, depuis longtemps, que l’on peut, et même que l’on doit conserver un pays conquis sans le coloniser.