CHAPITRE III
Esaraen philosophique de la question.
La France , en arrivant en Afrique , s’est , au nom du droit le plus admis chez les hommes , du droit de la guerre , déclarée propriétaire légitime de l’ancienne Régence d’Alger (1).
Tel est le principe que le Gouvernement a proclamé et qu’il a eu raison de proclamer.
Le dey d’Alger, ayant sous ses ordres quinze mille Turcs ou Coulouglis, était donc le souverain légitime de la Régence ; car c’est au dey d’Alger que nous avons fait la guerre, et c’est le dey
(1) M lé Président du conseil, séance du 2 juin 18'iO.
d’Alger que nous avons vaincu. Sa légitimité, qui n’était que le droit du plus fort, s’évanouit et disparut devant notre victoire.
C’est peut-être (soit dit en passant, et en ce qui concerne la Régence d’Alger) la seule légitimité sur laquelle les partisans de la théorie du droit divin et les sectateurs du principe le plus étendu de la souveraineté populaire sont parfaitement d’accord....
La complication des événements a été telle , que les Turcs , auxquels nous avons déclaré la guerre, et dont nous avons détruit la puissance, sont devenus nos alliés et se battent aujourd’hui pour nous, tandis que les Arabes de la province d’Alger, que nous avons délivrés du joug de leurs oppresseurs, sont devenus nos ennemis ardents.
Peu s’en est fallu, lorsqu’à diverses reprises le bruit d’une guerre contre l’empereur de Maroc s’est répandu, que nous n’eussions encore sur les bras une nouvelle et dispendieuse légitimité ; car, si nous avions fait la guerre à l’empereur de Maroc, nous l’aurions vaincu.
Le Gouvernement se félicitait, il y a peu de temps, devant les Chambres, de ce qu’on avait vu dans la province de Constantine nos alliés musulmans remporter une victoire éclatante à la suite d’une lutte acharnée contre leurs coreli-
gionnaires devenus les ennemis de la France, sans être appuyés par nos armes , et à quarante lieues de nos camps : aujourd’hui encore, ces alliés secondent les opérations de nos généraux.
C’est à la suite de ce combat que cinq cents oreilles droites furent envoyées au général commandant la province de Constantine, et qu’un rapport fut fait par le gouverneur général à M. le Ministre de la guerre.
Nos alliés, qui, autrefois, coupaient et envoyaient les têtes de leurs ennemis pour constater le nombre de ceux qu’ils avaient tués dans les combats, se sont bornés à envoyer les oreilles droites : c’est un pas vers la civilisation.
L’ordre du jour du lieutenant général commandant la province de Constantine, du 29 mars 4840, se termine par ces mots : « Le présent ordre sera » lu aux troupes; dans les places où il y aura de » l’artillerie, il sera fait un salut de cinq coups » de canon pour célébrer ces heureuses nou- » velles. »
Le rapport de M. le Gouverneur général de l’Algérie, du 41 avril 4840, contient le passage suivant : « M. le lieutenant général Galbois me » rend compte d’un événement important qui a » eu lieu dans le Djerid. Le cheik -el-arab » Ben-Gannah a remporté, le 24 mars, une vie-
» loire éclatante sur les troupes d’Abd-el-Kadcr;
» un des bataillons réguliers de l’émir a été com- » plétement détruit : trois drapeaux, deux pièces » de canon, deux tambours, cinq cents fusils,
» un grand nombre de chevaux, et tous les ba- » gages de l’armée de Ben-Azzous sont tombés » entre les mains de notre kalifa. Cinq cents » têtes des partisans d’Abd-el-Kader ont été cou- » pées, et, afin de constater sa victoire, Ben-Gan- » nali a envoijé les oreilles droites de ces têtes à » M. le général Galbois, etc. »
Un Gouvernement qui, d’après ses propres expressions, a la prétention de fixer sur le sol africain la civilisation de la vieille Europe, doit exiger que ses alliés renoncent à des coutumes barbares qui inspirent le dégoût et l’horreur, qui outra^ gent, qui révoltent l’humanité, et qui sont contraires à toutes les lois de la guerre.
Il y aurait un moyen bien simple pour éviter que ces atrocités se renouvelassent 5 ce serait de promettre et de donner une récompense à tous ceux de nos alliés qui amèneraient des prisonniers.
On sait que, dans la guerre de la péninsule, les Espagnols combattaient contre nous avec un tel acharnement, qu’ils massacraient et mutilaient
quelquefois les soldats français qui tombaient entre leurs mains.
Que fît le général en chef de l’armée anglaise pour prévenir le retour de ces actes de férocité ? Il prit l’engagement solennel, dans un ordre du jour répandu dans l’armée et envoyé aux guérillas, de racheter, par une assez forte somme, tous les prisonniers français qui lui seraient amenés.
Cet ordre du jour, auquel on avait donné la plus grande publicité, reçut son exécution, et des milliers de braves soldats furent conservés à leur patrie et à leurs familles. Cet exemple est digne d’être imité. Nous nous flattons de l’espérance, au nom de l’humanité, qu’il finira par être suivi en Afrique.
On sait combien les Africains poussent loin l’avidité et l’avarice. La soif de l’or l’emportera sur leur instinct de cruauté. La certitude de la rançon qui leur sera accordée refoulera dans leurs âmes les sentiments de haine et de vengeance dont ils sont animés, et peu à peu leurs mœurs sanguinaires s’adouciront au contact de la civilisation française.
La mesure que nous réclamons n’est pas nouvelle ; elle avait autrefois excité la sollicitude du législateur. Les articles 6 et 7, litre v, du Code des délits et des peines pour l’armée, du 21 bru-
maire an V (26 novembre 1796), étaient ainsi conçus :
u Titre v, art. 6. Tout militaire convaincu d’a- » voir, pendant ou après une action , et sur le » champ de bataille , dépouillé un homme mis » hors de combat, mais encore vivant, sera puni » de dix ans de fers.
« Art. 7. Tout individu qui, en dépouillant un » homme mis hors de combat, mais encore vivant, » sera convaincu de l’avoir mutilé ou tué, sera » puni de mort. »
C’est là une législation qui est digne de la France, et qui d’ailleurs est conforme aux véritables principes de la guerre. Les vainqueurs des peuples du nord de l’Afrique auront bien mérité de l’humanité en leur imposant cette législation.
Mais si la France est devenue propriétaire légitime de la Régence, puisqu’elle a détruit la puissance qui, pendant plus de trois siècles, avait régné sur les Arabes, elle doit puiser quelques utiles enseignements dans la conduite et dans l’administration du gouvernement auquel elle succède.
La sagesse des hommes d’État consiste surtout à consulter le passé pour améliorer le présent et pour assurer l’avenir.
Les Turcs auraient pu coloniser la Régence et se mettre à la place des indigènes : leurs mœurs, leurs croyances religieuses leur en donnaient la facilité. Ils ne l’ont pas voulu, et se sont bornés, après s’être emparés de toutes les positions militaires , à exiger les impôts, à tirer habilement parti des rivalités et des divisions qui existaient parmi ces tribus nomades, dont les chefs avaient conservé sur elles une sorte d’influence féodale.
Si les Turcs fussent devenus propriétaires du sol, il y aurait eu entre eux et les Arabes dépossédés une guerre acharnée et interminable, et leur domination n’aurait pas traversé des siècles. Le nombre de leurs soldats n’était pas la sixième partie de ceux que nous avons en Afrique, et cependant ils régnaient sur une bien plus grande étendue de pays. Les Turcs ne s’étaient emparés que du gouvernement ; ils étaient restés tout à fait étrangers à la culture des terres.
Ce système avait en lui un principe de force et de vie, puisqu’il a existé pendant plusieurs siècles.
Si, en descendant sur les rivages de l’Afrique, nous avions dit aux Arabes : « A vous les terres ! » à vous les produits du sol ! Dieu a voulu que » nous fussions vos maîtres par la conquête ; » vous nous paierez le tribut, vous conserverez
» vos mœurs, vos coutumes, vos lois, vos croyan- » ces religieuses, vos magistrats. Nous ne sommes » pas venus ici pour vous dépouiller de l’héritage » de vos pères. C’est à nous qu’appartiennent la » souveraineté et la puissance ; les places fortes » et toutes les positions militaires seront dans » nos mains; vous serez sous notre protection, >> tant que vous reconnaîtrez nos droits et que » vous remplirez les devoirs auxquels votre situa- » tion vous oblige. Une répression prompte et » sévère suivra la violation des engagements que » nous vous imposons. Nous avons succédé aux » Turcs; vous nous paierez le tribut qu’ils exi- » geaient de vous ; nous serons à votre égard » plus justes qu’ils ne l’ont été.... »
Les rapports de chaque jour que les Arabes auraient eus avec nous leur auraient donné confiance dans notre justice, dans notre force, dans notre fidélité à remplir nos promesses, et auraient peu à peu affaibli et même effacé les préventions que leur inspirent les peuples chrétiens.
Eh bien !... ce que le Gouvernement n’a pas fait dans la province d’Alger, il doit le faire autant que les circonstances le permettront. L’exemple de Constantine est là pour prouver combien la séparation complète entre les vainqueurs et les
vaincus, quant à la possession du sol, peut avoir d’heureux résultats.
Le Gouvernement aurait dû adopter pour l’administration du nord de l’Afrique le système que Napoléon avait suivi en Égypte, système qui avait complètement réussi.
Cet exemple méritait d’être suivi. Nous allons, en deux mots, dans le chapitre suivant, indiquer le système d’administration appliqué à l’Égypte en l’an vi et en l’an vu.
La comparaison avec le système , ou plutôt les systèmes adoptés en Afrique, se fera d’elle-même et sans effort.