CHAPITRE IV
Rapides observations sur le système d'administration suivi par le général Ronaparle en Égypte.
Lorsque le Directoire eut résolu l’expédition d’Égypte, une des principales instructions qu’il donna au général Bonaparte était renfermée dans l’article 4 de l’arrêté du 23 germinal an vi (12 avril 1798 ).
Art. 4. Le général en chef de L’année d* Orient améliorera, par tous les moyens qui seront en son pouvoir , le sort des naturels du pays . . .
Aussi Bonaparte s’attacha-t-il constamment à rassurer les indigènes sur la possession paisible du
sol, sur le respect des Français pour la religion , les lois, les mœurs et les usages des Égyptiens.
Voici comment était conçue sa proclamation du 13 thermidor an vi.
« Au Caire , le 13 thermidor an vi (31 juillet 1798).
« Bonaparte, général en chef , ordonne:
» Art. Le\ — Tous les propriétaires de l’É- » gypte sont confirmés dans leurs propriétés.
» Art. 3. — Les fondations pieuses, alfectées » aux mosquées, et spécialement à celles de Mé- » dine et de La Mecque, sont confirmées comme » par le passé.
» Art. 3. — Toutes les transactions civiles con- » tinueront à avoir lieu comme parle passé.
» Art. 4. — La justice civile sera administrée » comme par le passé.
» Signé Bonaparte. »
Le général en chef écrivait du Caire le 11 fructidor an vi ( 28 août 1798 ) , au général Kléber, à Alexandrie: Quant à /’ administration de Injustice, c’est une affaire très-embrouillée chez les Musulmans... Laissez faire le divan....
Le même jour il écrivait au scheik El-Messiri , un des notables delà ville d’Alexandrie : « Le gé-
» néral Kléber me rend compte de votre con- » duite, et j’en suis satisfait.
» Vous savez l’estime particulière que j’ai con- » çue pour vous au premier moment où je vous » ai connu. J’espère que le moment ne tardera v pas où je pourrai réunir tous les hommes sages » et instruits du pays, et établir un régime uni- » forme, fondé sur les principes de l’Alcoran, qui » sont les seuls vrais , et qui peuvent faire seuls v le bonheur des hommes.
» Comptez en tout temps sur mon estime et » mon appui. »
Le 24 vendémiaire an vu , il donnait l’ordre au général Fugières de porter le plus grand respect au village de Teula, qui est un objet de vénération parmi les Mahométans. Il faut surtout, ajoutait-il , éviter de faire tout ce qui pourrait leur donner lieu de se plaindre que nous ne respectons pas leur religion et leurs mœurs. . . .
Enfin , dans sa lettre au Directoire exécutif, écrite au Caire, le 22 pluviôse an vu (10 février 1799) , on remarque les passages suivants : « Le » rhamadan , qui a commencé hier, a été célé- » bré, de ma part, avec la plus grande pompe. » J’ai rempli les mêmes fonctions que remplis-
» sait le pacha . Par le premier courrier , je
v vous enverrai le nivellement du canal de Suez,
v dont les vestiges se sont parfaitement conser- » vés . »
Napoléon avait, en cela, suivi l’exemple d’Alexandre , qui , pour affermir ses conquêtes, montra le plus grand respect pour les mœurs des peuples vaincus (1).
Dans les conquêtes , nous dit Montesquieu, il ne suffit pas de laissera la nation vaincue ses lois; il est peut-être plus nécessaire de lui laisser ses mœurs , parce qu'un peuple connaît , aime et défend toujours plus ses mœurs que ses lois (2).
L’administration du général en chef avait été si habile, qu’il était parvenu à obtenir des chefs de la religion musulmane qu’ils exhortassent dans les mosquées les indigènes à être fidèles aux Français et à faire cause commune avec eux. C’est ce que Bonaparte annonçait au Directoire , le 1er messidor an vu, en lui disant : « Les scheiks » El - Becki , El-Mahdy, etc. , etc., se sont » comportés aussi bien que je pouvais le dési- » rer. Ils prêchent tous les jours pour nous » dans les mosquées 5 leurs sermons font la plus » grande impression dans les provinces. Ils des-
(1) Montesquieu , Esprit îles lois , liv. X , chap. xm.
(2) Id., ihiil li\ X,ehap xi.
» cendent, pour la plupart, des premiers califes, s et sont dans une singulière vénération parmi » le peuple. »
Aussi, dans le but d’améliorer le sort des indigènes, avait-il promis au scheik El-Messiri de faire travailler au canal d’Alexandrie, afin que l’eau y arrivât en tout temps. Dans une lettre écrite au divan du Caire, le 13 nivôse an vu , on trouve le passage suivant : « Je m’occupe dans ce » moment à faire faire les opérations nécessaires » pour désigner l’endroit par où l’on peut faire » passer les eaux pour joindre le Nil à la mer » Rouge. Cette communication a existé jadis, car » j’en ai trouvé la trace en plusieurs endroits... »
Qu’on parcoure avec la plus sévère attention l’histoire de l’administration de Bonaparte en Égypte, et l’on se convaincra que le général en chef a mis un très-grand soin à prouver aux indigènes qu’ils conserveraient toujours la possession du sol : et cependant la vallée du Ni! est la plus riche et la plus fertile du inonde. On sait «pie les pluies, tombant par torrents sur les montagnes de l’Abyssinie, couvertes de bois , entraînent avec elles un limon fécondant que le Nil dépose sur les terres. Les vents du nord régnent pendant la crue de ce fleuve, et, par une circonstance favorable à la fertilité, en rctien lient les eaux •
La fertilité est si grande, que l’impôt sur le blé produit par l’Égypte, et perçu au vingtième, s’élevait à plus de soixante millions.
Le système du gouvernement de Napoléon , en Égypte, peut se réduire aux points suivants : 11 laissa aux sclieiks, qui sont tout à la fois les nobles et les docteurs de la loi , l'administration de la justice ; il intéressa ainsi à son gouvernement l’esprit national arabe et la religion du Koran. Il montra un profond respect pour les propriétés, les lois , les mœurs et les usages des indigènes. Il perçut l’impôt. Il évita surtout que les conquérants ne s’immisçassent dans la culture des terres, et ne devinssent propriétaires du sol.
Il altachaitla plus haute importanceà la conservation de l’Égypte; carie même jour (23 août 1799) où il adressait à ses soldats la proclamation dans laquelle il annonçait son départ pour la France, i! écrivait au général Kléber une lettre qui contient le passage suivant : « Vous savez apprécier » aussi bien que moi combien la possession de » l’Égypte est importante à la France. Cet Em- » pire turc, qui menace ruine de toutes parts, » s’écroule aujourd’hui , et l’évacuation de l’É- » gypte serait un malheur d’autant plus grand, » que nous verrions de nos jours cette belle pro- » vince passer en d’autres mains européennes. »