CHAPITRE V
De la civilisation des Arabes. — Moeurs des Arabes. — Comparaison entre les Numides de Jugurtha et les Arabes d’Abd-el-Kader.
Vaincre les Arabes, et, après une guerre heureuse , les gouverner en employant des agents indigènes, soutenus par des forces arabes , et avec l’assistance facultative des troupes françaises, civiliser ensuite les ennemis vaincus, tel est le plan que se propose le Gouvernement.
C’est donc la guerre qui doit précéder la civilisation. Si le but est très-philanthropique, il faut convenir que le moyen l’est fort peu.
Peut-être s’écoulera -t - il encore des siècles avant que les Arabes attachent au mot de civili-
sation le sens que nous y attachons nous-mêmes!
Pour eux , la civilisation , c’est la liberté. ... ; c’est l’absence de toute espèce de besoins. . . ; c’est la frugalité.... Ils ne sont pas esclaves , comme nous , de cette masse de choses superflues qui sont devenues nécessaires et indispensables à notre existence.
Tous les Arabes savent lire, et la plupart des vainqueurs ont moins d’instruction que les vaincus (I).
Nous avons rencontré en Afrique le peuple le plus sobre et le plus indocile du globe.
Les Numides sont peut-être le seul peuple conquis par les Romains qui n’ait adopté ni les mœurs , ni le langage , ni les habitudes des vainqueurs.
Il n’y avait pas cependant, lors de la domination romaine , cette différence de religion et de mœurs qui existe aujourd’hui , et qui établit entre les vainqueurs et les vaincus une barrière infranchissable.
Tout père de famille, en Orient, possède sur sa femme et sur ses esclaves un pouvoir absolu, que
lj l’rocès-verbcd de lu Commission d'Afrique , p 73
l’autorilé publique ne peut modifier. Esclave du Grand-Seigneur, il exerce au dedans le despotisme auquel il est lui-même soumis au dehors, et il est sans exemple qu’un pacha ou un officier quelconque ait pénétré dans l’intérieur d’une famille pour en troubler le chef dans l’exercice de son autorité. C’est une chose qui choquerait les coutumes, les mœurs et le caractère national (1).
Tout Musulman, d’après les paroles mêmes du Koran , peut épouser deux, trois et même quatre femmes.
D’après les jurisconsultes, ceux qui vont au delà transgressent la loi.
En des devoirs recommandés au mari est de -traiter de la même manière toutes ses femmes, soit qu’il y ait ou non égalité d’âge, de beauté, etc. La loi s’appuie ici sur l’exemple du prophète, dont les traditions à cet égard sont rigoureusement observées. ( Tableau des établissements français dans l’Algérie, t. 11, p. 214.)
La Commission d’Afrique adressait à Sidi-Mustapha-Ben-Cabapt , muphti maure, la question suivante :
(1) Mémoires de Napoléon, écrits à Sainte-Hélène sous sa dictée, par les généraux qui ont partagé sa captivité, t. V, p. 42,
« D. Jusqu’où s’étend le droit du mari sur la )) femme ?
» R. Il peut la frapper légèrement dans trois » cas : i° quand elle sort sans sa permission 5 » 2° quand elle oublie de dire ses prières, si le » mari y tient ; 3’ quand elle refuse de partager » son lit .
» Le mari peut répudier la femme devant le » cadi, et par écrit. La répudiation se fait aussi » verbalement, et en présence de témoins. La » femme trois fois répudiée ne peut être reprise » sans son consentement. »
Nous lisons dans Salluste que Jugurtha avait épousé une fille de Bocchus, roi des Gétules 5 « Mais, ajoute l’historien, de telles unions, chez » les Numides comme chez les Maures, ne forment » que des liens bien légers; chacun d’eux, sui- » vaut ses facultés, peut prendre plusieurs épou- * ses, etc. »
La religion de Mahomet prêche l’intolérance et la destruction des infidèles (1).
L’Arabe qui verrait dans la plaine un Européen
(1) Mémoires de Napoléon à Sainte-Hélène , t. V, p. 93,
isolé , croirait faire une bonne œuvre en lui coupant la tête (1).
La multitude, dit Salluste, est, particulièrement chez les Numides, inconstante, séditieuse, amie des révolutions , ne soupirant qu’ après un changement, et détestant l'ordre et le repos.
« L’Arabe, nous dit M. Leblanc de Prébois, » dans un ouvrage récemment publié , appar- » tient à une race fière. C’est l’homme dans sa » dignité primitive. C’est le descendant d’Ismaël; » c’est le fds d’ Abraham. Il mène encore la vie » patriarchalc , sans autre variante que l’adop- » tion des armes à feu. Ce sont les mêmes mœurs. » N’espérons pas de détruire si facilement la » rouille de cinquante siècles, »
Les Arabes d’aujourd’hui sont exactement, par rapport aux mœurs, aux besoins et au caractère, les Numides d’autrefois ; et, en lisant le récit des combats livrés par les Romains , on croirait parcourir les bulletins de l’armée française.
C’est, pour l’historien et pour le philosophe, une comparaison pleine d’intérêt. Nous allons soumettre aux méditations et à la curiosité du lecteur quelques passages de Salluste.
1; Procès-verbal de la Commission d’Afrique, |>. 35'» et suiv
BATAILLE LIVRÉE PAR LES NUMIDES, SOUS LES ORDRES DE JUGURTHA, AUX ROMAINS COMMANDÉS PAR MÉTELLUS.
« Les hommes sont robustes en Afrique et 16- » gers à la course... Ils sont fort sobres ; ils ne » mangent et ne boivent que pour la faim et pour » la soif, et non pour satisfaire une dispendieuse » sensualité. Ils étaient redoutables par une ma- » nière de combattre qui confondait la tactique » romaine... Métellus, ignorant les mouvements » de l’ennemi, descend la montagne à la tête de » son armée. Il regarde, et reste d’abord en doute » suree qu’ilaperçoit d’extraordinaire; carlesNu- » mides et leurs chevaux étaient embusqués dans » les broussailles ; et quoique les arbrisseaux, trop » peu élevés, ne les couvrissent par entièrement, » il était difficile de les reconnaître, tant à cause » de la nature du terrain que de la précaution » qu’ils avaient prise de se cacher, ainsi que leurs » enseignes... Dès que Jugurtha voit l’arrière- » garde de Alétell us dépasser le front desNumides, » il envoie deux mille fantassins occuper la mon- » tagne d’où les Romains venaient de descendre, » afin que, s’ils étaient battus, ils ne pussent s’y » retirer, ni se fortifier ; alors il donne tout à v coup le signal du combat, et fond sur les en-
» nemis. Une partie des Numides taille en pièces » les dernières lignes; d’autres attaquent à la fois » l’aile droite et l’aile gauche ; pleins d’acharne- » ment, ils pressent, harcellent, mettent partout » le désordre dans les rangs. Ceux mêmes des » Romains qui, montrant le plus de résolution,
» avaient été au-devant des Numides, déconeer- » tés par leurs mouvements incertains, sont bles- » sés de loin et ne peuvent ni joindre ni frapper » leurs adversaires.
» Instruits d’avance par Jugurtha, les cavaliers » numides, dès qu’un escadron romain se détache » pour les charger, se retirent, non pas en masse,
» ni du même côté, mais en rompant leurs rangs.
» Si les Romains persistent à les poursuivre, » les Numides, profitant de l’avantage du nom- » bre, viennent prendre en queue ou en liane » leurs escadrons épars. D’autres fois la colline » les favorise encore mieux que la plaine; car les » chevaux numides, habitués à cette manœuvre, » s’échappent facilement à travers les brous- » sailles, tandis que les inégalités d’un terrain » qu’ils ne connaissent point arrètentles chevaux » des Romains à chaque pas.
» Ce combat, marqué par tant de vicissitudes, » offrit dans son ensemble un spectacle de eon- » fusion, d’horreur et de désolation. Séparés de
» leurs compagnons , les uns fuient , les autres » poursuivent; les drapeaux et les rangs sont » abandonnés : là où le péril l’a surpris, chacun v se défend et cherche à repousser l’attaque. » Dards, épées, hommes, chevaux, ennemis, civ toyens , tout est confondu ; la prudence ni la » voix des chefs ne décident rien ; le hasard con- » duit tout, et déjà le jour était très-avancé que » l’issue du combat devenait incertaine. .... » Enfin les deux armées étant accablées de cha- » leur et de fatigue, Métellus, qui voit les Numides » ralentir leurs efforts, rassemble peu à peu ses
» soldats et rétablit les rangs . Il supplie,
» il exhorte les siens à ne pas se laisser abattre, » à ne pas abandonner la victoire à un ennemi » qui fuit; il leur représente qu’ils n’ont ni » camp, ni retranchement pour protéger leur » retraite, que leur unique ressource est dans
» leurs armes . Les Romains , convaincus
» qu’ils n’ont aucun moyen de retraite, ni la » possibilité de forcer l’ennemi à combattre , » pressés d’ailleurs par la nuit tombante, exé- » entent l’ordre de leur général et se font jour » en franchissant la colline. Chassés de ce poste, » les Numides se dispersent et fuient. Il n’en » périt qu’un petit nombre; leur vitesse, jointe » au peu de connaissance que les Romains avaient » du pays, les sauve presque tous .
» Personne chez les Numides, personne, excepté » les cavaliers de la garde, ne suit le roi après v une déroute ; chacun se retire où il juge à » propos, et cette désertion n’est point regardée * comme un délit militaire 5 les mœurs de la » nation l’autorisent (1). »