CHAPITRE VI
Du projet d'entourer la Mitidja d un mur ou d’un fosié.
Que le Gouvernement entoure la Mitidja d’un mur ou d’un large fossé, il n’entrera pas moins dans le système de l’occupation restreinte.
Se placer au delà d’un fossé ou derrière un mur, c’est indiquer que l’obstacle continu a été créé pour donner la préférence à une partie de terrain qui esta l’abri des dévastations des Arabes.
C’est convenir que l’on n’attache pas à la conservation des terres situées hors du fossé ou du mur la même importance qu’à la conservation des terres qui sont renfermées dans l’enceinte.
Dans la province de Conslantine, où les indi-
gènes ont continué à cultiver les terres, il n’a pas été nécessaire de recourir à un fossé ou à un mur pour que les produits du sol fussent à l’abri des dévastations.
Quelle dépense énorme de construction et d’entretien n’entraînera pas la création d’un obstacle continu !...
Ne faudra-t-il pas entreprendre un long et dispendieux nivellement?...
Comment établir des fondations solides sur des glaises et des terrains mouvants?
Quels travaux immenses n’exigeraient pas le dessèchement, et l’assainissement des marais !
La principale difficulté pour la construction gigantesque d’un mur ne viendra-t-elle pas de ce qu’on ne trouvera pas même des pierres à peu de distance?
Nous sommes loin d’en disconvenir : entourer une étendue de terrain quelconque d’une enceinte i nfranchissable, c’est le moyen le plus sûr de se mettre à l’abri des irruptions les plus audacieuses et les plus imprévues des Arabes, sur un espace donné. Mais pour accomplir l’œuvre de la domination française dans l’Afrique, une semblable mesure ne résume pas tout ce qu’il y a à faire : elle doit se coordonner avec d’autres dispositions»
En se cachant derrière un obstacle continu, on n’exercera aucune influence sur une population guerrière, ardente et fanatique , et on ne lui inspirera aucune crainte.
Évidemment, pour châtier les tribus hostiles qui viendront nous braver autour de notre enceinte, et pour détruire laconflancequeleuraurainspirée notre attitude impuissante, il faudra, indépendamment du rempart derrière lequel on se sera réfugié, avoir recours à une combinaison d’opérations actives, qui permettra d’atteindre, même en dehors de l’enceinte continue, les tribus les plus indociles et les Arabes qui viendront nous provoquer.
Lescîmesdu Petit Atlas, oùse trouvent des pâturages et de la verdure alors que tout est desséché ailleurs, devront être gardées en mettant des postes d’avertissement sur les passages importants et en plaçant des réserves soit aux nœuds des principaux chemins, soit aux débouchés de la plaine.
On sera ainsi à l’abri des incursions des Arabes, et on tournera contre eux les avantages qu’ils croyaient rencontrer dans une attaque brusque et inopinée.
Dans un tel état de choses, on se trouverait donc obligé de supporter, 1° les charges si lourdes des dépenses actuelles ; 2° celles de l’enceinte pro-
jetée; 3U celles qui résulteraient des travaux d’assainissement dont l’exécution préalable est indispensable; car il serait insensé de vouloir s’enfermer dans un espace entouré d’eaux stagnantes et marécageuses.
Deux systèmes ont été proposés pour préserver la plaine de la Mitidja des dévastations des Arabes : les uns veulent un fossé, les autres un mur.
Dans l’une et l’autre hypothèse, les travaux et les dépenses qui en résulteraient ont été inexactement présentés.
L’auteur du premier projet s’est contenté d’exposer son idée d’une manière générale. Il n’est entré dans aucune espèce de détails. 11 n’a établi aucun nivellement, craignant sans doute de laisser entrevoir les difficultés immenses qui s’opposent à l’exécution de son plan. Il a gardé le silence sur la nature du sol , composé de cailloux roulés hors d’état de retenir les eaux; enfin, il n’a tenu aucun compte des fréquents ensablements qu’occasionnerait la proximité du pied des collines et du débouché des ravins.
La construction d’une muraille destinée à couvrir la plaine de la Mitidja a séduit un homme éminent dans la science et la hiérarchie militaire. Le développement de cet obstacle continu a été évalué, par des officiers distingués de l’armée d’A-
frique et par des hommes de l’art dignes de notre confiance, à des sommes fort considérables. 11 faudra ajouter à cette énorme dépense la construction de deux cents tours pour tlanquer l’enceinte , et celle de différents ouvrages d’art, tels que ponts, ponceaux, déblais, aqueducs, etc. On a à craindre aussi les avalanches et les masses d’eau qui renverseront le mur, soit par le choc, soit par des affouillemenls , et si l’on voulait remédier à cet inconvénient en construisant des ponts, on ouvrirait des passages au lieu de les fermer.
Au reste, il s’écoulerait un long espace de temps avant que des travaux aussi considérables pussent être terminés, les Arabes continueraient à se livrer à leurs brigandages accoutumés. 11 est de l’intérêt delà France d’en poursuivre la répression le plus promptement possible.
Mais supposons que l’obstacle continu soit enfin créé.
C’est alors que la plus importante question se présentera, c’est-à-dire celle des capitaux nécessaires à l’exploitation du sol.
Un des hommes qui ont le plus contribué, en France, à faire faire des progrès à l’agriculture , et dont le nom est une autorité en cette matière, a démontré que le sol n’acquiert de prix que par les capitaux qu’on lui applique, et qu’en général l’ac-
croissement de valeur ne représente que les capitaux qui ont été accumulés et immobilisés depuis le moment où l’on a commencé à mettre les terres en culture.
L’accumulation des capitaux nécessaires en France pour que chaque hectare arrive à un état moyen de richesse et de prospérité agricole doit s’élever à 1,200 fr. environ.
Six cent mille hectares de terre livrés à la culture forment la surface moyenne d’un de nos départements et exigent, par conséquent, pour cha-^ que département, l’application d’un capital de plus de 700 millions.
Que l’on calcule maintenant combien de millions seraient nécessaires pour la colonisation de la plaine de la Mitidja ! !
Croit-on que le Gouvernement puisse décréter la colonisation comme jadis on décrétait la victoire?
Croit-on qu’une aussi grande masse de capitaux pût être enlevée à la France , détournée de sa destination ordinaire et transportée en Afrique sans compromettre l’avenir de notre prospérité agricole intérieure, et sans jeter une grande perturbation dans nos finances?
N’est ce pas déjà tropdetout l’argcntquechaque
jour les Arabes font disparaître de la circulation immédiatement après l’avoir reçu de nous à la suite de nos échanges et de nos relations avec eux?
Depuis longtemps, les hommes qui se sont occupés de commerce et d’économie politique ont reconnu que les Arabes enlevaient à la circulation le numéraire qu’ils recevaient des Espagnols et des Européens en échange des denrées et des produits qu’ils leur livraient. Ce mal va en s’aggravant, surtout depuis 1830. Nous reviendrons sur ce sujet dans le cours de cet ouvrage.
La situation politique de la France exige qu’elle ne continue pas à perdre un temps précieux dans ses luttes contre les Arabes. Il lui importe de marcher rapidement au but qu’elle veut atteindre, et de ne pas se priver, sans une nécessité absolue, d’une partie considérable de ses ressources financières. L’argent est devenu, de nos jours, et surtout pour la guerre, le puissant levier d’Archimède.
Choisir, pour résoudre la question d’Afrique, la combinaison qui exige le plus de temps et de dépenses, c’est tout à la fois méconnaître les intérêts de la France, et ne tenir aucun compte des enseignements que nous a légués le passé.
Lors de l’expédition d’Égypte, Napoléon s’était attaché à l’occupation des points principaux, et avait donné aux troupes une grande mobilité.
Trente-quatre postes avaient été fortifiés dans la Haute et Basse Égypte. Les deux tiers d’entre eux n’avaient qu’une garnison peu considérable.
Si nous adoptions ce système en Afrique , nos troupes, n’ayant pas de colons à protéger, conserveraient toute la liberté de leurs manœuvres, et n’auraient à se préoccuper que de leur mission offensive, qui s’harmonise mieux avec leurs idées.
Les indigènes de la province d’Alger, convaincus qu’ils ne seraient pas dépouillés de leurs propriétés, se soumettraient comme les Arabes de la province de Constantine. Ils trouveraient protection et sûreté auprès de nos points offensifs , en même temps que nos différents marchés leur offriraient un débouché avantageux pour tous leurs produits.
L’intérêt bien entendu de la domination française en Afrique est d’appeler les indigènes à la culture des terres.
Aussi M. Blanqui , dans son rapport si plein d’intérêt et si remarquable, a-t-il dit avec autant de raison que de vérité , que nous avons mieux réussi jusqu'à ce jour sur les points où il n'y pas eu de colons , que sur ceux où ils se sont établis (1).
fl) Rapport sur la situation économique de nos possessions dans le nord de l’Afrique à l'académie des sciences morales et politiques, par M. Blanqui , membre de l'Instiiut , p 07.